CHAPITRE PREMIER
A LYOX
Lijnn, Je 5 arril 1893.
C'est à L3^on d'abord que nous avons porté nos investigations, dans cette ville considérable, où se trouve une population ouvrière et bourgeoise, dont les opinions et les idées raj^onnent sur toute une partie de notre patrie. Pour pouvoir donner un reflet exact de l'opinion d'une ville comme L3^on, ilfautavoirécoutéet vudes représentants de toutes les nuances et de tous les groupes politiques. C'est ce que nous avons fait : mais la grande quantité
Les scandales du Panama, les extraordinaires théories gouvernementales révélées par le procès de corruption et avouées par leurs auteurs ont eu en France, tant à Paris que dans les départements, un retentissement énorme.
Il a paru intéressant au Figaro, toujours à la recherche de l'inédit et de la vérité, de connaître quelle est à l'heure actuelle l'opinion de nos grandes villes de Lyon et de Marseille.
Dans un moment aussi grave, ou de l'écœurement et du dégoût de tous va sortir une orientation et vont se révéler des aspirations nouvelles, nous avons voulu être le premier à tûter le pouls à l'opinion publique, afin de j)Ouvoir. sur des bases certaines, des constatations de visu, asseoir solidement un jugement impartial.
des personnes de toutes les classes de la société avec lesquelles nous avons causé ne* nous permet ni de les citer toutes ni deciter toutes leurs déclarations. Ce qui va suivre est donc un résumé des opinions les plus autorisées et surtout de celles qui nous ont paru être l'expression exacte des sentimentset des pensées d'une forte portion de la population Ij^onnaise.
S'il est un homme aimé à Lyon, c'est bien M. Sabran, le sympathique président du Conseil d'administration des Hospices de Lyon, œuvre de secours et d'assistance qui jouit de plus de quatre millions de revenus annuels, et qui donne à ceux quicherchent sincèrementlasolution desquestions sociales le plus bel exemplede socialisme pratique que l'on puisse rêver !
Grand, un peu fort, l'air affable, les cheveux et la barbe poivre et sel, M. Sabran nous reçoit dans son salon de la place Morand et tout de suite nous lui posons quelques questions.
— Je suis vraiment désolé, nous dit-il, de ne pouvoir vous bien renseigner ; je vis un peu dans mon administration comme un rat dans son fromage. D'aiheurs, par principe, je ne fais pas de politique et ne veux point m'en occuper : notre teuvre accepte tous les concours et prête assistance à tous sans distinction de partis. Vous comprenez que dans ces conditions il m'est difficile d'avoir une
idée bien exacte de la situation politique à Lyon. Moi, je suis pessimiste ; les derniers scandales ont fait un effet déplorable à L3^on. Mais on s'est demandé, non sans raison, si sous une autre forme de gouvernement on aurait osé ou pu faire ainsi justice éclatante des corrupteurs et des corrompus.
Je souhaite le succès des hommes honnêtes, d'ordre et de progrès ; mais ici, à L^'on, le socialisme triomphe, il voit ses partisans s'augmenter sans cesse. Et puis les extrêmes sont irréductibles 1
<( Voulez-vous un bon conseil! vo3'ez doncM. Auguste Isaac...
— Isaac ?
— C'est un excellent catholique,malgré son nom, un esprit très distingué, membre de la Chambre de commerce de Lyon, ancien président de la Société d'économie politique.il aune réelle compétence pour répondre aux questions que vous voulez résoudre. »
IluePuits-Gaillot, n°l, nousrencontronsNL Isaac dans ses bureaux. C'est un homme jeune encore, aux cheveux noirs avec un peu de calvitie, la moustache très forte. M. Isaac est très aimable et nous parle à cœur ouvert : aucune considération ne le gène. Il croit que les élections futures dans le Rhône seront faites par la préfecture : c'est d'ailleurs ce que le préfet lui-même lui a affirmé, il ya quelques jours. Optimisme gouvernemental. Cette
réserve faite, M. Isaac constate l'émotion très vive produite par les récents scandales, mais, à parties socialistes qui ont des chances de faire passer un ou deux candidats (par exemple le docteur Masson à la Guillotière), il ne nourrit pas grand espoir de voir modifier beaucoup la représentation actuelle du département.
Les radicaux, nous dit-il, sont des opportunistes déguisés ; ils accentueront leur programme, mais se borneront à cela, ne tiendront pas leurs promesses et agiront comme parle passé. Pourtant il nous faudrait des hommes honnêtes. Ah ! le Panama a soulevé une véritable tempêted'indignationscontre l'opportunisme; mais que d'apathie, de désintéressement on constate encore chez ceux-là mêmes qui se plaignentle plus ! Si nous continuons à être gouvernés par les élus d'un tiers seulement du suffrage universel, si le reste s'abstient encore, quelle espérance peut-on garder de voir disparaître les errements actuels ?
Voyez-vous, c'est sur la classe la plus intéressée pourtant à la marche sérieuse des affaires du pays qu'il faut agir fortement : M. Francis Magnard a une grande influence sur la masse des gens sensés du pays. S'il pouvait nous aider à les décider à voter tous pour des hommes honnêtes et sages, peutêtre réussirions-nous ! Espérons-le, en tous cas, pour le reste de la France; mais pour Lyon, je crois qu'il faut nous borner à le souhaiter. »
M. Auguste Isaac, malgré de pressantes sollicitations, ne se présenterapas aux futures élections: il est à la tète d'affaires trop importantes pour pouvoir les abandonner. Il auraitèté cependant un des candidats les plus sûrs de faire triompher à Lyon les idées de l'union républicaine.
Vous allez voir l'opportuniste ! me disait-on, quand je parlais de ma visite projetée à M. le docteur Gailleton, commandeur delà Légion d'honneur et maire de Lyon. Xe faut-il pas entendre tous les sons de cloche? Celui-ci d'ailleurs est bien intéressant.
Le docteur Gailleton a une grande réputation comme chirurgien, il s'est acquis, en outre, le surnom de maire inamovible de Lyon. Depuis, en effet, que la mairie centrale a été rétablie à Lyon, en 1881, M. Gailleton occupe les importantes fonctions de maire à la satisfaction de tous. Dans son cabinet de l'hôtel de ville, où il nous reçoit, il se met avec beaucoup de bonne grâce à notre disposition. Le voilà dans son fauteuil, parlant avec élégance ; sa noble figure, avec son large front dégarni sur le sommet, ses tempes et sa barbe blanche, reflète parfaitement les divers sentiments qui l'animent. Selon lui, les choses ne vont pas toutes seules à Lyon pour le gouvernement.
— Voyez-vous, L^^on est une ville primesautière etimpressionnable ! Ah ! legouvernenirnt. laCham-
18 LA QULISTIOX SOCIALE ET L'OPINION DtJ PAYS
bre actuelle auront peu de défenseurs ici. Cette Chambre, d'ailleurs, mérite bien de tomber sous le mépris de tous : elle a été d'une impuissance et d'une sottise sans exemple. Et puis ces histoires inavouables !
Je ne sais pas ce qui sortira des élections futures, mais je vois bien peu de nos députés actuels réélus. Ainsi Burdeau, quoique soit un homme de valeur et qu'il ait eu une belle majorité aura bien des difficultés à vaincre; je pense toutefois qu'il repassera, car il a rendu des services aux Lyonnais. Mais Clapot, lui, estfichu ; je crois qu'il se retirera et ne se présentera j.tlus. Guichard est très affecté par des pertes douloureuses dans sa famille ; il est dégoûté : il sera remplacé. Le socialiste Lagrangesera remplacé par un de ses amis politiques, ou renommé, suivant les décisions de son parti. Couturier est fini ; Guillaumou aura bien du tirage et sa défaite ne me surprendrait pas; quant à Bérard, il est battu d'avance. C'est assez peu encourageant, n'est-ce pas ?
« Panama est un facteur delà situation actuelle : ce n'est pas le seul. Le plus grand, je le répète, c'est l'impuissance d'une chambre incapable. Nous allons avoir à Lyon, aux élections, quatre socialistes élus et deux conservateurs ralliés : deux socialistes à la Guillotière;, un aux Brotteaux,unàla Croix- Rousse. A Lyon, il n'y a presque pas de gens modérés :1a population est exaltée. Je la décompose
comme suit : oO 0/0 de cléricaux, 35 0/0 de républicains-socialistes. Le reste est avec le gouvernement quand les affaires vont bien et contre quand elles vont mal. Dans la campagne, il n'^' que des cléricaux et des socialistes. Ah ! ces derniers sont fortement organisés : ils sont un parti. Naturellement, je ne comprends pas parmi eux les révolutionnaires-socialistes, qui sont trois ou quatre mille à L^'on. Ce sont des illuminés. Quant aux anarchistes, il y en a très peu à Lyon ; peut être trois cents, dont la moitié est de la police.
« Maintenant, qui opposer aux socialistes ou aux autres? Nous n'avons plus de candidats. Les vieux s'en vont ; il ne s'en montre pas de jeunes. J'ai des adjoints quisontdetréssérieuxindustriels etnégociants: ils seraient sûrement élus,mais ils préfèrent diriger leurs affaires que perdre leur temps à la Chambre. Ils veulent bien être conseillers généraux, municipaux, mais c'est tout ! »
Et en nous reconduisant, il a un geste large et un accent sincère : « Ah ! c'est une bien triste situation, monsieur, mais la Chambre actuelle l'a faite 1 »