BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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Parler de crise en Hongrie, c’est éveiller aussitôt l’image de négociations interminables, d'accords chaque jour annoncés et chaque soir détruits, de compromis provisoires, de conflits avec la couronne, d'aspiration à une armée magyare ou à une banque hongroise, de séparation douanière d’avec VAutriche ; bref, quand on parle à l'étranger d’une crise hongroise, une seule pensée vient à l'esprit, celle de la lutte traditionnelle que poursuit la Hongrie pour sémanciper de la domination autrichienne. Mais c’est là en quelque sorte une crise extérieure ; de crise interne, on nen fait mention que comme d’un contre-coup politique suscité par les rapports avec l'Autriche et l’empereurroi, et volontiers on la repousse au second ou au troisième plan.
Cependant se développe en Hongrie une crise intérieure, beaucoup plus sociale que politique ou nationale. Il v a une quinzaine d'années, un professeur à l’Université de Pozsony, M. Mandello, écrivait : « Il y a peu d’années, c’élait l'opinion générale qu’il n’y avait ni question sociale, ni socialisme en Hongrie, et que la richesse du pays le
G. LOUIS JARAY. a
protégerait toujours contre cette maladie de l'Oüest”. »
Ces maladies occidentales ont aussi leur poussée vers l'Est. Déjà en 1894, M. Mandello remarquait que les temps élaient bien changés. À quel point celte évolution s’est poursuivie jusqu'à l'heure présente, c’est ce que nous voulons examiner dans ce livre sur la question sociale et le socialisme en Hongrie.
L'étude du problème social présente ce premier avantage d'éclairer et d'expliquer les événements politiques. Ceux-ci s'offrent sur le devant de la scène; le spectateur le plus superficiel entend leur bruit, peut noter leur suite, conter leur histoire. Mais le plus souvent, pour qui veutaller au fond des choses, il faut, derrière l'apparence politique, atteindre la réalité sociale. Surtout à notre époque, où les classes se transforment et adoptent de nouveaux modes de penser et de nouvelles aspirations, il est capital de ne pas se contenter du spectacle commode des faits qui se déroulent sur les théâtres de la politique. Pour prendre des exemples dans l’histoire contemporaine de la Hongrie, nous rappellerons seulement les deux faits politiques peutêtre les plus importants de ces dernières années. On sait que le parti libéral hongrois a été vaincu aux élections dirigées par le comte Étienne de Tisza et qu'après avoir gouverné le pays pendant trente ans, il a tout d’un coup disparu presque complètement. Il n’y a plus aujourd’hui, à la Chambre, de députés qui se disent « libéraux », et l’ancien état-major du parti a changé de camp ou de nom. Politiquement, cela semble inexplicable, puisqu'aucun événement ne s’est produit en Hongrie qui bouleverse de fond en comble la situation. Mais si l’on veut examiner ce que représentait le parli libéral au point de vue social, on
1. Le mouvement social en Hongrie, broch., in-8, Paris, p. 45.
ne s'étonne plus. Une classe sociale, forte jadis, se ruine et se décompose ; elle s’endette, aliène ses terres, se met à la merci des hommes d’affaires ; elle s'accroche aux charges publiques et aux bénéfices du pouvoir ; elle s’appuie sur ces hommes d’affaires, à qui elle ne peut rien refuser ; mais qu'un jour une circonstance quelconque arrête ce partage des dépouilles, il ne demeurera aucune armature qui soutienne, explique et fasse vivre un parti : c’est là toute l'histoire de la gentry, cette petite noblesse terrienne, qui fut le plus solide appui du régime de Koloman de Tisza. La défaite survenue, les hommes d’affaires sont allés ailleurs, les fonctionnaires ont cherché à garder leurs fonetions, les éléments sains et rénovés de la gentry ont fait alliance avec l'aristocratie. Et c’est ainsi que l’ancien parti libéral s’est évanoui, sans laisser de traces.
L'autre fait, auquel nous pensons, c’est l'avènement pour la première fois depuis 1867, d’un ministère absolutiste en Hongrie : tous les précédents conflits entre la noblesse mag yare el le rois’étaient résolus à l’amiable et à la satisfaction de cette noblesse, qui réalisait par acompte ses revendications nationalistes. Mais voici que la question militaire vient tout troubler ; l’empereur-ror, sur les incitations des chefs de l’armée, veut augmenter le contingent annuel; la Hongrie accepte, mais réclame la séparation de l’armée commune en une armée hongroise et une armée autrichienne, tout au moins des mesures qui aboutissent à cette solution, Le souverain et le gouvernement restent intraitables et survient alors le coup d’État. Le général Fejèrvarvy, nommé ministre-président par le rot, en dehors de la majorité dela Chambre, dissout le Parlement, ouvre des crédits et eng'age des dépenses sans autorisation légale. Finalement, cet état « ex lex », comme on le nomme en Hongrie, cesse par la conclusion d’un véritable traité de
& LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE paix rédigé par écrit et signé. C’est le fameux « pacte » secret, passé entre François-Joseph et le chef ou les chefs des partis hongrois coalisés. Or ce pacte, par ce que nous en savons et ce que révèlent les faits eux-mêmes, proroge l'augmentation du contingent, contient la promesse qu'aucune revendication nationale en matière militaire ne serait même présentée jusqu’au jour où cette augmentation serait réalisée et qu’en tous cas l'unité de langue de commandement serait maintenue, oblige enfin le gouvernement de. la « Coalition » à établir le suffrage universel à la place du suffrage très restreint jusqu’à présent en vigueur. Ainsi, le plus clair résultat de cette crise politique est l'introduclion imprévue, contraire aux désirs et aux intérêts actuels des classes dirigeantes, d’une réforme dont la portée sociale peut être immense. Pour qui n’aperçoit que ces faits, ils paraissent s’enchainer selon une suite fort illogique : que vient faire la réforme du suffrage dans un conflit purement « nationaliste »? Comment se fait-il que le chef du parti de l'indépendance ait accepté de maintenir le statu quo ante, alors que le nom et le programme de Kossuth signifient autonomie complète ?
À nouveau tout s'explique, si l’on fait intervenir le problème social. L'époque du ministère absolutiste a été un temps d'expérience pour une alliance entre la couronne et les classes pauvres ou non satisfaites de Hongrie contre la noblesse dirigeante. Le danger de la situation a rendu cette dernière prudente et prête aux ententes et le parti de l'indépendance opportuniste, puisque, par une habile manœuvre de l'aristocratie, celle-ci a su prendre la plus large influence dans ce parti dit « démocrate ». Mais si le roi a donné le pouvoir aux classes aristocratiques de Hongrie,
il ne l’a fait que sous une condition qui ménage l'avenir,
celle de la réforme du suffrage. Ainsi, dans ce conflit entre
INTRODUCTION h]
le souverain et la noblesse magyare, a été introduit un élément social permanent : l'expérience du passé peut renaître, et à la Hofburg: on peut être tenté d’en user.
. Sile problème social nous paraît capital pour expliquer dans un État l'apparence des faits politiques et particulièrement dans la Hongrie contemporaine, nous ne prétendons pas pour cela ramener tout aux questions sociales et économiques. Il est des questions politiques, il est des questions nationales, il est des questions religieuses. Mais en Hongrie, à l'heure actuelle, les premières sont profondément emmêlées avec les problèmes sociaux et le plus souvent expliquées par ceux-ci ; les secondes ont une importance indéniable, puisqu'on sait que les magyars constituent à peine la moitié de la population et qu’étant seuls de leur race, encerclés entre les slaves et les germains, ils peuvent redouter le danger des « nationalités » différentes ; mais ce n’est pas là le péril d’aujourd’hui ; celles-ci sont, dans l’ensemble, si pauvres, siarriérées, si peu conscientes, ou, comme l’allemande, si éparses, que nul danger actuel n’est à redouter pour l’hégémonie mag yare ; il ne pourra se présenter que dans un avenir plus ou moins prochain, quand ces populations se seront enrichies, peut-être par l’industrie, où travaillent comme ouvriers de nombreux slovaques, serbo-croates et autres peuples, quand elles se seront instruites, si à ce moment une classe moyenne, peu à peu formée et non magyarisée, tente la renaissance nationale de sa race. Quant aux questions religieuses, elles ont soulevé de vives passions en Hongrie : pendant les années 1890 et suivantes, Les lois dites politico-religieuses et surtout l’esprit qui animait le gouvernement d’un Tisza, ont paru une tentative de Xulturhkampf contre le catholicisme. Mais cette histoire est aujourd’hui bien oubliée ; à l'encontre des intentions de leur promoteur, ces lois ont retrempé la.
force du catholicisme et rendu le calvinisme relativement plus faible : la poussière des combats d’antan est tombée ; au pouvoir s’allient catholiques et protestants, et l’aristoeratie, amie du haut clergé, dirige la politique actuelle.
Dès lors, pendant les longs séjours que nous avons faits depuis 1900 dans l'Europe centrale, notre attention s’est portée surtout sur les problèmes sociaux, économiques et politiques. Il nous a paru que l'importance de la question sociale et des mouvements sociaux en Hongrie, leur intérêl, la lumière que leur observation projette sur la polilique contemporaine de cet État, demandaient un exposé ample et une étude approfondie. Cet essai n’a que la prétention d’être un impartial effort poursuivi dans cette direcüon, eflort à qui le lecteur voudra bien réserver un peu d'indulgence, par égard pour la difficulté du sujet.
Effort impartial, disons-nous; l'esprit, en effet, avec lequel nous avons abordé cette étude est celui d'un spectateur qui tente d'observer choses et gens, de se pénétrer de l'état d'âme des acteurs, de l'expliquer autant que faire se peut, de découvrir les intérêts cachés qui font mouvoir les uns ct les autres; mais bien loin de prendre parti pour ceuxci ou pour ceux-là, nous n'avons d'autre ambition que de présenter au lecteur une photographie fidèle; nous voudrions que les conservateurs les plus attardés de Hongrie, comme les révolulionnaires les plus exaltés, ne trouvent devant ce livre rien autre à penser que de reconnaitre les portraits que nous traçons. En un mot, nous CXpOSONS, nous ne jugeons pas.
La malière de cet exposé, nous l'avons empruntée en grande parlie, mais non pas exclusivement, à l'observation
directe des faits et des hommes. Il nous paraît, en effet, que l’étude d’un pareil sujet comporte une méthode assez souple pour allier l’enquête personnelle à la lecture des livres et des documents. La plupart des auteurs préfèrent se confiner presque exclusivement soit dans un genre de travail, soit dans l’autre, et produisent dès lors tantôt une œuvre de journalisme, tantôt une œuvre de bibliothèque. Les deux méthodes nous paraissent également précieuses à employer : rien ne peut suppléer à la vision directe ; seul le contact des hommes, le- séjour dans un pays, à condition qu'il y soit un peu prolongé, peut communiquer la sensation du milieu; pour saisir la vie d’un peuple ou d’une société, il faut en quelque mesure la vivre. C’est l'observation directe surtout qui mettra chaque chose à ‘son plan, fera connaitre ce qui est préoccupation réelle ou programme sur le papier et permettra de comprendre l'état d'âme des hommes qui se remuent devant nous. L’enquête personnelle est d'autant plus nécessaire en notre matière, que rien encore n’a été éerit sur plusieurs mouvements sociaux dont nous parlons, du moins en allemand ou en français; bien mieux, certains se produisent dans une demi-obseurité, leurs initiateurs ne cherchent pas à se faire connaître et, par crainte de la police gouvernementale, gardent une prudente réserve, dont ils ne se départissent que quand ils se savent sûrs de n'être pas personnellement dénoncés.
Mais l'étude des livres et des documents est indispensable pour donner de la précision et une explication historique, pour contrôler tous les dires, parfois contradictoires, que l’on recueille, pour livrer au publie une étude et pas seulement des impressions. L'obligeance avec laquelle on a mis à notre disposition, à Budapest, les documents de l'office central de statistique, et à Vienne les livres de la biblio-
thèque universitaire qui reçoit toutes les œuvres publiées dans l'Empire et un certain nombre d’étrangères, nous a grandement aidé à mener à bien ce travail. Nous nous sommes largement servi, surtout pour les annexes de ce livre, des volumineuses statistiques officielles, que nous avons entièrement dépouillées ; mais on nous permettra de n'en pas faire trop étalage au cours de ce volume; souvent, la certitude qui découle de l'observation directe est plus grande que celle des statistiques, qui ont bèsoin d’interprétation. Mais celles-ci permeltent de préciser certains phénomènes, surtout certaines variations. Comme des baromètres médiocres , ce sont leurs hausses ou leurs baisses simullanées qui sont le plus instructives.
C'est dans cet esprit et avec cette méthode que nous avons abordé celle étude. Nous avons été par la suite amené à traiter la question sociale en Hongrie en prenant comme centre de notre étude le prolétariat. Ce n’est pas seulement pour donner à nos développements plus d'unité dans la composition, c'est aussi parce que de son évolution et de ses tendances dépendent principalement le sort de la Hongrie. Sans doute, l'attitude de l'aristocratie, aujourd'hui dirigeante, sera décisive dans la solution donnée à la question sociale, mais elle le sera précisément en ce qu’elle engagera le prolétariat dans telle ou telle voie,
Aussi bien prenons-nous ici le mot prolétariat dans un - sens {rès large. Nous y faisons entrer non seulement les ouvriers agricoles et industriels, mais encore celte masse de petits propriétaires ruraux qui ont une propriété trop petite pour être assurés d’en vivre sans louer leurs bras
INTRODUCTION 9 au grand propriélaire voisin. Ils sont à moitié ou partiellement prolétaires, et sont à ce titre mécontents de la situation sociale présente.
Étudier en Hongrie le prolétariat, ainsi défini, l’étudier en lui-même et dans ses rapports avec les autres classes, avec l'aristocratie principalement , c’est, croyons-nous, porter notre attention sur ce qui est au cœur même de la question sociale.
Cette étude comporte naturellement deux parties : l’une est la description des mouvements sociaux qui groupent le prolétariat des campagnes et des villes, l'exposé de leurs tendances, de leur histoire, de leur influence. Mais, avant de présenter le tableau de ces forces en formation, qui sollicitent dans des sens opposés le prolétariat hongrois, il est nécessaire de connaître sa condition sociale, sa situation politique et sa psychologie. C’est cette première partie de notre étude qui expliquera comment un double mouvement des ouvriers industriels et des travailleurs agricoles est né en Hongrie depuis une quinzaine d'années et y a pris, en ces tout derniers temps, un développement assez grand et une violence qui a parfois surpris, D'une part, c'est parce que la division de la propriété présente en Hongrie des caractères particuliers, qu'un mouvement agraire a pu croître; d'autre part, c'est parce qu'une transformation de ce pays au point de vue industriel est intervenue récemment qu'un mouvement ouvrier est né par voie de conséquence. Dégager les traits essentiels de la transformation industrielle et de la crise agraire permettra d'expliquer les mouvements sociaux actuels et, par suite, le développement de la question sociale et du socialisme en Hongrie.