CHAPITRE X
I. — Le parti socialiste-national de M. Mezofi; son programme socialiste, pacifiste et nationaliste ; sa manière. -
II. — Le parti chrétien-social: son programme ; sa fondation récente pour lutter.contre la social-démocratie; les anciens groupements catholiques; l'esprit nouveau Chez les catholiques; le chanoine Giess-. weinet lestendances du clergé ; la confédération des travailleurs chrétiens-sociaux et le nouveau parti chrétien-social ; le programme et les chefs du parti.
II. — Les grands propriétaires conservateurs et le groupement coopératif: la coopération dans les villes et dans les campagnes; l'action de l'aristocratie et l'initiative du comte Karolyi; les coopératives des grands propriétaires; les coopératives populaires et la politique de direction de la démoratie rurale; les faveurs accordées par l'Etat ; la « Société centrale de crédit mutuel » et son rôle social, comme intermédiaire entre l'Etat et les coopératives : la valeur sociale du mouvement; les cercles agricoles fondés par le comte Karolyi.
IV. — Le mouvement des agrariens conservateurs et des agrariens néo-consérvateurs : le mouvement agraire : sa naissance en 4880 “le congrès de 1885 et les tarifs de douane ; l'accroissement de puissance des agrariens, le congrès de 1907 et le gouvernement. Le mou vementnéo-conservateur : la protection du petit paysan ; le Dr Emile Nagy et le groupe des nouveaux agrariens, leurs projets, leur influence et leur action.
En opposition fondamentale avec les partis proclamant la lutte des classes, se sont organisés des mouvements qui tendent à la paix sociale. Tous veulent grouper le prolétariat, unir ses éléments, servir ses intérêts ; mais, pour ce faire, ils croient que le vrai moyen est l’entente avec la classe des propriétaires ou dés patrons, L'organisation du prolétariat n’est donc plus considérée par ces partis comme une arme pour renverser la société actuelle ou chasser de
leurs biens les propriétaires d'aujourd'hui, mais comme une force destinée à défendre des intérêts respectables et à les concilier avec d’autres intérêts qu’on respecte également. L'esprit de ces organisations diffère, du reste, selon leurs protagonistes, leurs desseins et leurs visées particulières. Mais toutes travaillent non à une révolution, mais à une évolution pacifique et sont, en ce sens, plus ou moins « conservatrices » de l’état de choses actuel.
Le parti, où cette note conservatrice est le moins accentuée, est le parti dit socialiste-national de M. Guillaume Mezôfi.
M. Mezüfi a tenté le grand dessein d’unir sous sa bannière démocratique les petits paysans magyars et, devenu leur chef, d’être l’habile conciliateur entre leurs ardeurs dangereuses et les craintes gouvernementales. Après des polémiques avec les social-démocrates en 1904, il a abandonné avec résolution le terrain de la lutte de classe et du marxisme ; il s’est proclamé « nationaliste » magyar et patriote hongrois. Il n’a pas hésité à entrer dans la Coalition contre le ministère Fejervary, et celle-ci reconnaissante n’a pas annulé son mandat de député. Chef de parti, député, directeur d’un petit journal hebdomadaire, M. Mezüfi doit être satisfait de sa carrière commençante. Le pauvre petit journaliste juif est devenu une manière de grand homme dans certaines communes de l’Alféld; un grand propriétaire a-til des différends avec ses ouvriers ou des paysans, M. Mezüfi arrive, fait l'office de négociateur, se fait applaudir par les uns, à qui il rappelle son socialisme, est vivement remercié par le magnat inquiet, envers qui il
proteste de son ardent nationalisme, et part comblé de bénédictions. M. Daranyi ne serait point lé ministre avisé de l'Agriculture que l’on sait, s’il n'avait loué l’activité sociale de cet ütile adversaire des social-démocrates et autres agitateurs de même esprit,
M. Mezôfi, du reste, est {rop adroit pour s'engager immodérément, IL a été élu sur des déclarations très nationalistes. Au Parlement, il s’est déclaré socialiste, s’est fait Le défenseur des causes démocratiques, du suffrage universel secret et égal, en même temps qu'il servait d'intermédiaire entre propriétaires et journaliers. Il n’est l’inconcihable adversaire de personne, ni le soutien décidé d'aucun groupe. Le dernier avatar de M. Mezôfi révèle bien le jeu de son parti : pendant les fêtes dé Noël 1908 s’est tenu le congrès de « l'Alliance nationale défensive des ouvriers », qui est le cadre syndical où économique dé cette fraction politique. Le rapport n’a pas osé indiquer le chiffre des membres de cés Organisations ;.6n a seéulémeñt.annoncé que 283 délégués étaient présents, envoyés par 171 communes ; d’après des informations qui paraissent sérieuses, la plupart de ces comités ne fonctionnent que sur le papier. En tous cas, on à essayé de reviviñer le parti en affichant sur la vieille maison d’affaires unëé nouvelle raison sociale et en sacrifiatit au « nätionalise » magyar. Le parli avait pris jusqu’alors comme dénomination celle de « parti social-démocrate réorganisé »; désormais, il sera le « parti socialdémocrate de 1848 ». On compte sur le nom de 48 pour redonner à la fraction une jeunesse et une vie, dont elle a lé plus grand besoin.
Quelqu'un qualifiait M. Guillaume Mezüfi de prestidigitateur ; lé qualificatif d’équilibriste semblerait mieux lui cofvenir: Sans hul doute; il se réserve pour le rôle qu'il espère dans le Parlement du suffrage univer-
sel, comme chef d’un parti socialiste, pacifiste et nationalisle.
Ces divers partis de M. Vàrkonyi, de M. Achim, de M. Mezüfi, sont avant tout des partis personnels, profitant de certains sentiments communs en Hongrie et s’en servant au mieux des intérêts des esprits médiocres qui les dirigent.
Il en est tout autrement du parti chrétien-social de Hongrie ; celui-ci vient de se fonder sur la base commune des partis chrétiens-sociaux et veut grouper les travailleurs dans une organisation d'esprit chrétien, soucieuse de servir les intérêts des classes pauvres et de défendre leurs droits, mais respectueuse en même temps de la hiérarchie sociale. Il professe, en somme, les principes de catholicisme démocratique ou de catholicisme social des parlis analogues d'Autriche, de Belgique, d'Italie, ete.
Ce mouvement chrétien-social est en Hongrie d'origine très récente : il date de 1903, et sa naissance parait due en partie au développement même du socialisme. Les eatholiques hongrois n'ont pas voulu laisser les social-démocrates dominer sans discussion les éléments ouvriers et prolétariens de leur pays et, avant que ceux-ci n'aient pu établir leur monopole, ils ont voulu leur arracher une partie de cette clientèle, à l'exemple des chrétiens-sociaux de l'Autriche et de la Belgique. IL-n’est pas douteux que c’est actuellement dans ces deux partis que sont le plus vivantes l’activité politique et la propagande sociale auprès des classes populaires. Entre eux se livre une espèce de duel et acharnée est leur concurrence.
Jusqu'à ces toutes dernières années, l'influence catho-
324 LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE lique n’était répandue dans le peuple que par un parti politique et une fédération d'associations catholiques à l’ancienne mode. Le parti était dénommé « parti du peuple » ; il avait été fondé par le haut clergé et une partie de l'aristocratie après les lois sur le mariage civil, l'agitation qui en était résultée et les marques chaque jour plus visibles de l'influence protestante sous le régime Tisza. Malgré son nom, c’est un parti essentiellement conservateur, que dirigent toujours quelques aristocrates et qui subit docilement l'influence des hauts prélats. Son premier chef a été Le vieux comte Ferdinand Zichy, aujourd’hui membre de la Chambre des magnats. Le comte Jean Zichy lui a succédé, mais s’est retiré et depuis lors est inscrit à la Chambre des députés, comme indépendant, hors parli : on dit communément que, ami personnel de l’archiduc-héritier, confident hongrois de celui-ci, comme le baron de Beck était son confident autrichien, il a senti que sa qualité de chef du parti catholique lui donnait une note trop éclatante pour qu’il puisse le demeurer et devenir cependant plus tard ministre-président. Depuis qu'il s’est confiné dans cette réserve, c’est son cousin le comte Aladar Zichy, ministre a latere dans le ministère Wekerlé, et M. Étienne de Rakovszky, vice-président de la Chambre, qui commandent aux destinées du parti.
Ce parti s'appuie sur des associations catholiques, appelées « alliance du peuple », réparties dans tout le pays et qui, d’après les derniers rapports, compteraient 120.000 adhérents. Ces associations se réunissent en un congrès annuel, dont le huitième s’est tenu à Budapest en septembre 1908. Le « Congrès de la fédération nationale des associations catholiques » ou Congrès catholique à été ouvert par le comte Joseph Mailath, sous les auspices du cardinal prince et primat de Hongrie Vaszary et de l’ar-
chevêque Varossy; de nombreux membres de l'aristocratie et plusieurs évêques ont pris part à l’assemblée générale du congrès et à la procession eucharistique qui l’a suivi. Tout laisse ainsi l'impression d’une entente entre le haut clergé et laristocratie pour former un parti docile à leurs suggeshons. Ils ont compris depuis plusieurs années le péril qui les menaçait et ont cherché à lutter contre les socialistes et à étendre leur influence sur la classe ouvrière : des campagnes de conférences, un travail d'organisation, la création d’un journal à 2 centimes ont marqué les efforts faits en ce sens.
Mais un esprit nouveau a soufflé parmi les catholiques de Hongrie, comme parmi ceux d'Autriche, d'Allemagne, de Belgique et d'Italie. Un groupe de prêtres et de laïques ont voulu organiser le peuple dans des groupements plus indépendants des influences aristocratiques, patronales et biérarchiqueS. Ils ont cru que c'était la seule manière de l’attirer à eux sans arrière-pensée, de l’amener à. leurs sentiments religieux, de le soustraire à l’action socialiste. Il semble qu'ils aient procédé avec plus de prudence et recueilli moins d’animosité dans leur propre camp que des partis analogues d’autres pays.
C’est un prêtre, le chanoine Giesswein, qui s’est mis à la tête du mouvement nouveau en fondant, vers 1903, la « Confédération des travailleurs chrétiens-sociaux » ; il a été soutenu surtout par le bas clergé; celui-ci s’est réformé depuis les lois de politique ecclésiastique de 1890 : il est devenu plus laborieux, plus actif, plus instruit; sa formation intellectuelle égale celle des pasteurs calvinistes ; il montre même une tendance à pratiquer des mœurs plus austères qu’autrefois et ne donne lieu qu’exceptionnellement à des scandales; de toute manière donc, les lois de 1890, faites par Koloman de Tisza, pour briser la force de
l'Église catholique, se sont retournées contre les intentions de son auteur : le catholicisme s’est fortifié et le calvipisme affaibli ; de la lutte, le clergé est sorti rénové, capable de comprendre la portée de l’œuvre nouvelle et de l’entreprendre. Dans le haut clergé, la plus grande partie des prélats restent indifférents au jeune mouvement, mais ne cherchent pas à entraver ses prudentes audaces ; deux ou trois évêques seulement encouragent ses efforts, en particulier le plus actif d’entre eux, ME D' Prochaska, évêque de Székesfehérvar.
L'influence de ce mouvement a une tendance à s’accroître, surtout dans les comitats du Danube, où les catholiques sont nombreux ; 1l fait preuve du reste d’une grande ardeur, pour attirer les ouvriers dans ces associations de travailleurs; il fonde des coopératives de consommation, que négligent les socialistes, et ces coopératives ont déjà un effectif de quelque 60.000 membres ‘; il apparaît en somme comme très vivant et susceptible d'avenir.
Le succès de ces associations, l'avènement prochain du suffrage universel ont conduit les chréliens-sociaux à se transformer en parti politique ou du moins à doubler leur mouvement d'abord purement social, puis économique et syndical, d’une organisation politique. Il était indispensable, en effet, pour le succès de leur attitude de ne pas se confondre avec le parti du peuple, trop conservateur d'apparence et trop évidemment inféodé aux classes dirigeantes. - Déjà, pendant la discussion des lois sociales, le chanoine Giesswein, qui est député, et ses amis s'étaient séparés du « parti du peuple » etavaient exprimé certaines réserves. Ainsi, dans la délibération de la loi de 1907 sur les domes-
1. Ces coopératives ont été fondées par le comte Aladar Zichy en 1599, mais elles sont animées de l'esprit nouveau. Elles sont réunies
en une « Union centrale des coopératives chrétiennes». Cf. Documents annexes, lableau O, 3. ;
üques agricoles, il avait prononcé un discours rappelant que ce n'est pas par des représailles que l’on empêche de se produire la hausse des salaires, que l’on ne doit pas punir indistinetement tout gréviste, car il y a des grèves Justes, et il formulait le souhait de voir le gouvernement présenter un projet de loi créant un Conseil du travail qui servirait de conciliateur entre propriétaires et ouvriers agricoles. s
Ces divergences d’idées devaient conduire à une nouvelle formation de parti, Effectivement, en novembre 1907, les associations chrétiennes-sociales de Hongrie tinrent un congrès à Budapest et c’est en fait leurs délégués ou leurs membres qui prirent part à assemblée constitutive d’un nouveau parti politique ; celui-ci adopta naturellement le nom de parti chrétien-social. Son programme économique et social diffère surtout par la manière, l'esprit et l’application, du programme du parti du peuple. Mais le parti a eu soin dès cette assemblée constitutive de se déclarer entièrement indépendant de ce dernier ; en même temps, pour répondre à toute attaque de la part du nationalisme magyar, il affirme qu'il n’a rien de commun, ni aueun rapport avec les chrétiens-sociaux d'Autriche: il prend même garde, pour flatter les sentiments hongrois, de ne pas suivre le parti du peuple dans l'acceptation des lois constitutionnelles de 1867 et de ne pas prendre position dans son programme sur cette question de droit publie, réservant ainsi l’avenir, Dans celte assemblée conslitutive, le parti nomme comme chef non un aristocrate, mais le directeur des coopératives catholiques, M. Szalanczy. Trois députés, MM. Giesswein, Zboray et Henez, se rattachèrent aussitôt au nouveau groupement, dont ils étaient les auteurs. res Le
Ainsi se dessine et prend corps une nouvelle tendance
vers laquelle se dirige une partie des travailleurs hongrois. Il parait vraisemblable que dans les luttes futures, ces chrétiens-sociaux seront les plus sérieux adversaires des social-démocrates,
Enfin la dernière tentative, dont nous ayons à parler, pour organiser le prolétariat hongrois, provient des grands propriétaires conservateurs. Les plus intelligents d’entre eux ont voulu à cet effet se servir de l'outil de la coopération, pour devenir, comme l’a dit le comte Alex. Karolyi, ies « dirigeants de la démocratie rurale ». Ils ont utilisé les coopératives, comme ailleurs on a organisé des syndicats agricoles, et ils ont même étendu leur action aux petits artisans et petites gens de ville.
Ce mouvement coopératif hongrois est certainement, parmi les mouvements sociaux de ce pays, celui que l’on connaît le mieux à l'étranger. Tout à l'honneur de l’initiative et de l’activité des grands propriétaires et de la classe dirigeante, il a été proposé à l'admiration du monde et, malgré la crise de 1907 des coopératives de crédit, la stagnation actuelle des coopératives de consommation et la faiblesse des coopératives de production industrielle, il mérite assurément les éloges qu’on lui a décernés.
Au point de vue social, qui est ici le nôtre, il se présente à nous, comme un remarquable essai d’embrigadement des masses sous la direction de l'aristocratie intelligente du pays. L’initiateur du mouvement, le comte Alexandre Karolyi, mort en 1906, était un disciple de Le Play et d’un des plus illustres esprits de Hongrie, le comte Étienne Széchenyi'. Il conçut en France la politique sociale qu'il
1. Comte Mailath. Le comte Alexandre Karolyi. Réforme sociale, Aér juin 1906. s
devait appliquer dans son pays à partir de 1885, et voir triompher finalement en 1898. Il comprenait la faiblesse de la constitution sociale de la Hongrie et voulait ÿ remédier par la coopération, sous l'égide de ceux qui avaient jusqu’alors dirigé l’État. De cette manière, pensait-il, l'aristocratie gardait et méritait son influence; elle fortifiait la situation économique des propriétaires fonciers, qui subissaient la crise agraire, et servait les intérêts nationaux au plus haut degré.
Aussi dans le mouvement coopératif tout n’est-il pas créé dans l'intérêt exclusif d’un groupement des petits paysans ou arusans. Au contraire, les premières grandes sociétés coopéralives furent des sociétés de grands propriétaires, qui voulaient se passer des intermédiaires pour acheter et vendre en gros. Aussi, dès 1891, la vieille Société nationale d'agriculture fonda-t-elle une coopérative d’achat et de vente, « l’Association coopérative des agriculteurs hongrois », qui aujourd’hui même n’a guère qu'un millier de membres ; de cette manière, les grands propriétaires achetaient et vendaient à meilleur compte et dès 1898 ils fondaient une autre coopérative dans un dessein analogue « pour l’approvisionnement des halles » de Budapest, Lorsque les comtes Karolyi, Imre Széchenyi, Aladar Andrassy et autres organisèrent ces sociétés, ils ne servirent qu'eux-mêmes.
Mais le comte Karolyi et ses amis, dont l’un des plus éminents était le comte Emerich Széchenyi, mort tout jeune en 1905, voulaient poursuivre une action sociale. C’est dans ce dessein qu’ils fondèrent dès 1885 des coopéraüves de crédit. Prenant par ce côté le problème agraire, ils exprimaient leur conviction qu'il fallait lutter contre l'usure qui dévorait la petite propriété et les petites gens. Quand plus tard ils organisèrent des sociétés de consom-
mation, puis des sociétés d'assurances mutuelles, c'était toujours pour lutter contre les intermédiaires. Ceux-ci se présentent sous les traits de Hongrois de fraîche dale, juifs actifs et intelligents, venus depuis peu de Pologne ou de Russie, qui monopolisent dans les campagnes tout le petit commerce.
Les efforts de cette fraction de l'aristocratie rencontrèrent . des hostilités non dissimulées de la part des commerçants et des riches israélites de Budapest, fort influents sous le g'ouvernement d'un Koloman de Tisza ou d’un Banffy. Le parti libéral observait cette activité avec froideur. Mais, après la crise de 1897 et les grèves agraires, il fallut bien se rendre à l'évidence, Puis, le ministre de l'Agriculture d'alors, M. Ignace de Daranyi, ne partageait pas les sentiments de beaucoup de députés libéraux, et la chute du ministère Tisza favorisa encoré ce changement de politique gouvernementale
C'est de la loi de 1898 que date l’essor du mouvement coopératif populaire, l'alliance du gouvernement et de l’arislocratie pour favoriser, endiguer et diriger ce mouvement. L'outil, qui sert à cet effort, est forgé par cette loi de 1898 : c'est la « Société centrale du erédit mutuel ». La méthode suivie peut se résumer en deux formules : donner de toutes manières l'appui de l'État pour favoriser la création de coopératives ; forcer pratiquement toutes eoopéralives à obéir à la direction de cette Centrale, dans laquelle l'aristocratie et le pouvoir détiennent l'autorité 1.
La faveur de l'État se manifeste par les procédés les plus divers : exemption de taxes, souscription d’une partie du capital des sociétés, ouverture d’un crédit à modique
.… 4: Pour fout ce qui concerne l'extension et l'organisation économique, cf. Documents annexes, lableau O : le mouvement coopératif en Hongrie.
E LES MOUVEMENTS DE PAIX SOCIALE Hal
intérêt, autorisation de déposer des fonds publics ou pupillaires dans les sociétés, subvention d'installation ou d’administration, achats du gouvernement aux eoopératives de productions industrielles et aux coopératives de ventes agricoles, par exemple à l’ « Association coopérative des agriculteurs hongrois, aux Greniers coopératifs, » ete.
Mais, pour profiter de ces faveurs, il faut que la coopérative soit soumise à la direction ou au contrôle de la « Société centrale de crédit mutuel » : la coopérative de crédit doit lui être affiliée ; la coopérative de production, d'achat ou de-vente, doit subir son contrôle et être l’objet de sa part d’un avis favorable. De cette manière la grande majorité de ces coopéralives subissent l'impulsion docile de la « Centrale ». Pour les coopératives de consommation, l'indépendance pourrait être plus facilement acquise. Toutelois c'est encore à la Centrale qu'elles doivent s’adresser, si elles ont besoin de crédit. Du reste, elles sont en fait presque toutes unies en deux fédérations, dont l’une est chrétienne-sociale et l’autre, la plus importante, fondée et présidée jusqu'à sa mort par le comte Karolvi.
Ainsi le réseau est solidement relié à cette Société centrale : or celle-ci, dirigée autrefois par les comtes Karolyi, Emerich Széchenyi, ete., l'est aujourd’hüi par le comte Alexandre Széchenyi, le marquis Édouard Pallavichini, le comte Joseph Mailath, M. Étienne Bernat, ete... L’aristocratie y est solidement installée. Au reste, le pouvoir à pris ses précautions : s'il ne fait rien que par la Société, il peut tout sur la Société ; le gouvernement nomme son président et ses deux vice-présidents; il exerce un droit de contrôle très élendu, puisque Je commissaire du gouvernement, nommé par ce dernier, peut déférer les délibérations du Conseil d'administration au ministre de PAgrigriculture, qui décide.
Ces coopératives ainsi organisées constituent assurément le plus intéressant ensemble d'institutions créées par l'aristocratie hongroise, tout à la fois pour maintenir son influence sur les petits propriétaires et paysans et pour fortifier leur situation économique précaire. Elles ont groupé un effectif de 500.000 à 600.000 coopérateurs"!, très beau chiffre pour la Hongrie. Dans ce nombre sont compris aussi des arlisans et des habitants des villes, mais la majorité est formée de cultivateurs. L'initiative du comte Karolyi a done porté ses fruits et son œuvre coopérative a une valeur sociale.
Il ne semble pas qu’il faille en dire autant de l’œuvre parallèle qu'il a tentée, en formant des cercles agricoles, fédérés dans une « Union des cultivateurs hongrois ». M. de Mailath assure que les 600 cercles de l'Union comptent 60.000 membres ; mais s’il estime qu’il y a pour eux un grand rôle à jouer, il doit ajouter qu’ils sont encore « dans l’enfance? », Quel que soit leur avenir, c’est seulement sur le solide terrain des intérêts coopératifs qu'ils pourront trouver une base. C’est sur ce terrain que J’aristocratie hongroise pourra travailler à l’œuvre que le comte Karolyi caractérisait en ces termes : « L'Alliance des propriélaires ruraux a déployé un drapeau sur lequel nous avons écrit qu'il faut sauver les petits propriétaires, les petits industriels et les ouvriers en les groupant et en
1. Les coopératives de crédit affiliées à la « Société centrale » avaient, en 1907, 525.000 membres. Les membres des Coopératives de production, d'achat et de vente sont à peu près tous membres d'une coopérative de crédit (c'est souvent la même société qui joue les deux rôles). La coopérative de consommation, la Hangya, soumise aux mêmes influences, avait, en 4907, 145.000 membres : mais il est possible que certains de ces membres fassent partie des Coopératives de crédit. Nous ne comptons ici que l'effectif des coopératives rattachées au mouvement social de la « Société centrale »,. Cf. Documents annexes, Lableau O.