‹ La question sociale et le socialisme en HongrieChapitre 75 sur 122 · Revue économique internationule, janvier 1905, p · texte numérisé non relu

Revue économique internationule, janvier 1905, p

les organisant... Nous devons combattre deux grands obstacles qui s'opposent au développement de cette démocratie : l’un, c’est l’exagération du capitalisme, qui a pour contre-partie l’accroissement du paupérisme des masses ; l’autre, c’est le socialisme » !.

C’est un dessein analogue que poursuit le mouvement agraire hongrois. Ce mouvement n’est pas spécialement destiné à grouper les petits cultivateurs ; il englobe l’ensemble des intérêts agricoles et défend autant, sinon plus, ceux des grands propriétaires que ceux des paysans pauvres. Mais cependant il ne vise pas seulement à former un bloc de la population des champs, pour lui faire oublier ses divisions, — ce qu: serait déjà une manière de grouper une partie du prolétariat agraire; surtout dans ces derniers temps, on s'inquiète particulièrement de la situas . tion du petit propriétaire, du trop pelit propriétaire ; des préoccupations récentes, encore un peu nébuleuses, laissent deviner un mouvement qui s’esquisse.

L'existence d’un mouvement agraire en Hongrie date déjà de fort loin. La Société d'agriculture nationale est une des plus vieilles d'Europe. Dans un pays aussi exclusivement agricole que l’était la Hongrie, cela ne peut étonner. Aussi, dès les prodromes d’une crise agraire, les agriculteurs s’unirent-ils pour chercher comment défendre leurs intérêts. En 1879, au congrès des agriculteurs de Székesfehérvär, les comtes Emerich Széchenyi et Geza Andrassy présentèrent un rapport sur la production américaine, dont ils prévoyaient, à la suite d’un voyage

4. Discours à l'Alliance du 20 mai 1904; Réforme sociale, le janvier

334 LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE d’études, la progression rapide. Ils firent adopter par le congrès deux résolutions tendant à La limitation de la culture du blé et à l’extension de l'élevage et de la culture des produits agricoles, où la concurrente américaine n'était pas à craindre. En même temps, ils demandaient une protection douanière, qui fut accordée avec modération par les tarifs de 1882.

Mais la crise s'aggrave, les céréales baissent de prix, les terres se vendent, Pexploilalion des petites et moyennes propriélés est difficile. Au congrès de 1885, à Budapest, on demande la création d’une union douanière de l'Europe centrale pour se défendre contre les produits américains et russes ; on adopte l’idée d'organiser le erédit à bon marché pour le petit paysan, avec l'aide de l'État. L'union douanière ne réussit pas, les négociations diplomaliques échouent. On en est quitte pour rehausser en 1893 les tarifs de douanes. Le comte Karolyi, le comte Széchenyi et leurs amis commencent leur organisation coopérative, qui devait attendre jusqu’en 1898 l’aide de l'État et s'étendre alors des campagnes aux villes. Cependant, dès 1895, le gouvernement s’entremet entre une banque et les propriétaires de vignobles détruits par le phylloxéra, pour assurer à ces derniers un crédit à bon compte et à la première le recouvrement des annuités par la voie de l'impôt‘.

Avec le ministère de M. de Szell et ceux qui l'ont suivi, avec M. Daranyi au ministère de l'Agriculture, les agrariens prennent une influence chaque jour plus grande. La loi de 1898 sur les coopératives est leur œuvre. Un nouveau tarif très protectionniste sur les céréales étrangères, comportant des droits minima et maxima, leur est accordé

4 Par l'intermédiaire de la « Banque hongroise des rentes et du crédit agricole ». Voir le Journal officiel, Bulletin annexe, 18 mai 1908.

par le compromis du 31 décembre 1903, Le gouvernement de la Coalition leur est tout dévoué et leur assure la satisfaction du possible, sinon de leurs désirs. Au congrès des agriculteurs hongrois de septembre 1907, à Pecs (Fünfkirchen), Le président, le comte Aurel Dessewffy; président de la Chambre des magnats, demande qué le nouveau traité de commerce avee la Serbie contienne Finterdiction d’entrée du bétail vivant: Le ministre de l'Agriculture, présent, assure qu'il fera eé qu'il pourra en cé sens, et effectivement le traité de commerce limite celte exportation. Sur le rapport du comte Robert Zselenszky, on vote une résolution demandant l'interdiction dés verites à terme de céréales et le dépôt dans l’année d’un projet gouvernemental donnant satisfaction. Le souvernement, peu après, fait connaître son intention de proposer une loi sur les Bourses, interdisant le jeu proprement dit et assurant la « réalité » des affaires traitéés. Et, malgré cette déclaration, c’est à grand’peine que le gouvernement fait repousser en juillet 1908 par la Chambre des magnats une proposition de loi édictant l'interdiction totale et immédiate”.

Ce mouvement agrarien, d’ancienne date, dont là puissance actuelle est si évidente, est doublé depuis peu de temps d’un mouvement, dont l'esprit nouveau est fait d'une préoccupation particulière pour la classe des pelits propriétaires. 11 émane de quelques personnes qu’on pourrait dénommer-les « jeunes conservateurs », qui entendent par cêtte action fortifier la situation économique de ces

1. C'est la voix du président de la Chambre qui, au troisième tour de scrufin, décida du rejet. Et ce président est précisément le président du congrès des agriculteurs. Il déclara avoir voté en ce sens, pout ne

päs créer dés embärras à un gouvernerhent ami.

paysans, voisins et presque partie du prolétariat, et s’attirer leur clientèle.

À leur tête, se tient le D' Émile Nagy, un homme jeune, avocat actif de Budapest, député nouveau et déjà connu, qui étonne ses collègues par son savoir réel et son goût du travail. Alors qu'il était jeune avocat, revenu de Paris, où il avait fait ses études juridiques, nous l’avons accompagné dans une sorte de tournée électorale qu'il faisait dans un comitat hongrois. Il poussait à la création des coopératives et accumulait contre lui les antipathies de tous les petits commerçants de la circonscription, tous Juifs, qui servaient d’intermédiaires pour la vente du blé ou pour l'achat des machines, qui faisaient crédit et tenaient ainsi entre leurs mains de nombreux propriétaires. Les prélets, sous-préfets, bourgmestres, toute l'Administration, composée de membres de la gentry, étaient leurs obligés, c'est-à-dire leurs débiteurs. C’est dire quels obstacles rencontrait non une politique « antisémite », dont il n’est pas question en Hongrie, même de nom, tant est grande l'influence de ces intermédiaires, mais une ponuque économique nouvelle.

Le triomphe de la Coalition fut le triomphe de cette politique, en même temps que de l'aristocratie et du parti

-de l'indépendance. Le D' Émile Nagy fut élu à Szolnok député, comme beaucoup d’autres hommes jeunes, qui pensaient comme lui. Il estimait qu’une politique négative ne pouvait suffire et que le vrai conservateur hongrois est celui qui poursuit les réformes nécessaires : dans une conférence faite en 1904 sur le programme socialiste magvar, il exposait ses idées sur le danger que faisait courir à la Hongrie ce parti qui, disait-il, « de jour en Jour s’étend aux villes ainsi qu'aux villages », Mais il commençait en déclarant qu’il était possible « de sauver notre peuple, qui,

LES MOUVEMENTS DE PAIX SOCIALE 337 par suite de la négligence du législateur, de Fég'oïsme des uns et des Influences économiques internationales, s’achemine vers la ruine »'. Aussi fonda-t-il en juin 1907 à là chambre un groupe agrarien, pour étudier les réformes à poursuivre dans Pintérét des petits agriculteurs et artisans. Dès sa création ce groupe compta 50 à 60 députés, qui signèrent aussitôt cinq résolutions. La première demandait le dépôt rapide du projet de loi sur la répartition équitable des charges publiques et la réforme de Fimpôt; une autre réclaiait une revision des lois d'exécution sur les biens, de façon que les citoyens ne se perdent pas dans le labv-

rinthe législatif et ne soient pas à la merci des hommes d’af-

faires ; la troisième désirait des facilités pour l’achat par lès petits cultivateurs et les ouvriers de parcelles des propriétés publiques, une revision des dispositions légales touchant les fidéi-commis, la eréalion du « bien de famille » paysan, la transposition des biens fidéi-commissaires des régions cultivées aux régions de forèts ct l'interdiction pour les étrangers d'acquérir des biens fonciers ; enfin, une . derniere résolution réclamait des mesures destinées à faciliter la pareellation des propriétés.

Dans ces résolutions, un esprit de réformes et d'action entend se déclarer et faire cesser l’indolence et Foubli passé. Qu’én adviendra:t-il? Est-ce là un feu de paille allumé par de jeunés et ardents députés ? Est-ce le début d’une action méthodique, concertée et profonde ? C'est ce que nous verrons.

Jusqu'à présent 6n peut seulement noter que le chef du parti de l’indépendance, auquel appartiennent ces députés, M. François de Kossuth, a fait un accueil assez réservé à la délégation qui venañt lui apporter ces résolutions, lui

1. A Magydr socialistèh programja. Budapest, 190%, 12 p., p: 1, et Budapest Hirlap,s juillet 1903.

reprochant d’attenter à la discipline du parti et de ne les avoir pas soumises au préalable à la conférence du parti de l'indépendance.

Par contre, les agrariens du jeune mouvement ont montré peu de temps après leur activité et leur influence naissante; 1ls ont contribué à faire repousser un projet du ministre de la Justice, M. Günther : celui-ci déposait en Juillet 1908 un projet de loi touchant aux mesures d’exécution sur les biens; il modifiait la situation actuelle en rendant insaisissable certains objets, ainsi le mobilier et les ustensiles de cuisines indispensables, les outils et instruments des artisans et ouvriers industriels, le salaire des employés de l'État ou des particuliers jusqu’à concurrence de 2.000 couronnes, enfin pour les cultivateurs, les grains, bêtes de trait, fourrages et pailles nécessaires à la culture de 12 jochs. A l’heure actuelle, n’est insaisissable qu'une vache ou quatre chèvres*. Mais les agrariens repoussèrent avec vigueur la réforme, demandant l’insaisissabilité de la terre même et non pas seulement des éléments nécessaires à la culture. Ils refusèrent cétte réforme partielle et exigèrent la création de l’'Homestead. Leur opposition eut gain de cause et le ministre dut retirer son projet de loi.

L'influence de ces « néo-conservateurs » et du mouvement qu’ils lancent commence done à se dessiner. Si les principaux d’entre eux ont de la constance, de la volonté, en même temps que de lhabileté et de la modération, il parait vraisemblable que cette action ira croissant, L’aristocratie a donné jusqu'ici trop de preuves d’esprit politique,

1. Actuellement sont insaisissables seulement quatre chèvres ou une vache, les outils de l'artisan indispensables à son travail et le salaire de l'employé privé jusqu’à concurrence de 4.000 couronnes; de l'employé de l'État, jusqu’à concurrence de 16.000 couronnes.

pour ne pas savoir se mettre à la tête des réformes, quand elle en sentira la nécessité. Or, celle-ci ne se montrera-telle pas clairement avec le suffrage universel et l’actession des masses au droit de vote ?

- Quand on observe la situation sociale des divers Etats de l’Europe centrale et orientale, on est frappé des différences qu'ils présentent avec ceux de l'Europe occidentale, En Angleterre ou en France, la civilisation moderne a marqué son empreinte dans la condition sociale de ces pays par deux traits fondamentaux : la formation d’une classe très nombreuse d'ouvriers d'industrie d’une part et d’autre part l'absence d’une solution de continuité entre les classes : c’est par des dégradations de nuance insensible que l’on passe des classes aristocratiques et riches aux classes moyennes et aux classes pauvres.

Rien de pareil ne se présente à l'observateur en Hongrie, comme en Galicie, en Roumanie, en Serbie, en Bulgarie, etc... Là se rencontrent deux types de constitution

- sociale : Le premier commun à la Hongrie, à la Galicie et à la Roumanie met en présence de hautes classes aristocratiques et nobles, comme en Hongrie et en Galicie, ou ploutocratique, comme en Roumanie et en face d’elles une basse classe, composée presque exclusivement de paysans plus ou moins pauvres, dont beaucoup sont ouvriers-journaliers. Entre ces groupes sociaux, rien ne jette un pont : la gentry hongroise, la petite noblesse polonaise, les roumains de fortune moyenne agissent autant qu'ils peuvent

comme la haute classe, cherchent à se fondre en elle, se considèrent comme de même situation sociale, partagent ses habitudes, imitent ses engouements, ne dérogent à aucune des règles de vie que celle-ci pose; dans la société, elles ne jouent donc à aucuntitre le rôlede classe moyenne ; c’est un succédané, un diminutif, parfois une caricature de la haute classe.

Mais comme un état a besoin de commerçants et d’industriels, d’intermédiaires et de banquiers, d'hommes d’affaires et d'hommes de finance, en Hongrie, comme en Galicie, comme en Roumanie, ce sont les juifs qui assument ces fonctions et remplacent ainsi la classe moyenne absente,

L'autre type de constitution sociale est beaucoup plus simple : la Bulgarie, la Serbie, le Monténégro, la Bosnie sont habités par ce que M. Anatole Leroy-Beaulieu appelle avec raison des « nationalités décapitées », décapitées de leur tête, de leur aristocratie, morte, tuée ou convertie. Une seule classe sociale y subsiste; tous les hommes y paissent sur le même plan ou peu s’en faut ; les pères ou les grands-pères des plus hauls dignitaires sont sortis péniblement de la masse uniforme des paysans et des pelits propriétaires.

L’Autriche fait transition entre les États du premier type et les pays occidentaux : la classe moyenne y existe, mais n’est pas encore {rès nombreuse ; les juifs doivent partager avec elle le rôle qu’ils assument presque seuls en Hongrie, Galicie et Roumanie; l’industrie, développée, a créé le prolétariat industriel, qui ne date que d’une douzaine d’années en Hongrie, d’avant-hier en Roumanie et en Galicie, d'hier en Bulgarie et en Serbie ; mais, selon les provinces, on retrouve en Autriche dans certaines parües de la Bohême, de la Moravie, de la Silésie, de la Sty-

CONGLUSION 343

rie, l’opposition de la très grande propriété et de la toute petite, d’une classe dite « féodale » et d’une classe de pelits paysans et ouvriers agricoles.

Replacée dans cet ensemble, la Hongrie n’a pas une constitution sociale exceptionnelle ; il n’en est pas moins vrai qu’elle peut difficilement demeurer dans le statu quo. La gravité de la question sociale, c’est ce que nous avons voulu décrire dans cette étude.

Maints éléments enveniment chaque jour le conflit des classes. Les magyars veulent développer leur industrie pour se rendre autonomes économiquement. Mais par cela même ils renforcent la base même du socialisme. Quoiqu’on fasse, ce mouvement socialiste, sous une forme ou sous une autre, gagnera et en étendue et en profondeur : il traduit le mécontentement du grand nombre des non-satisfaits, l'esprit bouillant et imaginatif de la race. Par la force des choses se répandront en Hongrie les idées démocratiques, les désirs égalitaires, les aspirations des petits à s'émanciper de toute tutelle. Et, malgré toutes les édulcorations, le suffrage universel va être le moyen de tout dire, de tout propager, de soulever tous les problèmes, toutes les envies, toutes les luttes. Sa force de perturbation réside moins dans la conquête problématique d’un grand nombre de sièges électoraux par les partis radicaux et socialistes que dans la semence des idées nouvelles à travers les masses.

Est-ce à dire que la Hongrie est à la veille d’un bouleversement social ou même qu’on doit prévoir ce cataclysme pour une époque plus ou moins lointaine? Ce serait une présomption singulière de notre part que de risquer pa-

réille prophétie. Ce serait oublier qu'il existe en Hongrie une noblesse qui détient le pouvoir, les avenues et les forteresses de celui-ci, et qui n’a ni l'envie d’abdiquer son role social, ni d’indifférence pour son avenir. La conquête et la perte du pouvoir social sont dus généralement au mérile ou au démérite de la classe qui le prend ou le laisse échapper. Tout revient done à savoir si en Hongrie les classes prolétariennes sont organisées, conscientes et capables ; si d'autre part Faristocratie veut et peut garder son rang et son rôle.

Le prolétariat hongrois eommence seulement, nous l'avons dit, à être organisé et à prendre conscience de ses intérêts de classe, Un travail prolongé parait nécessaire pour lui donner les capacités requises pour collaborer au pouvoir,

La noblesse hongroise trouve dans ses traditions celle de diriger son pays et l’on doit avouer que depuis quarante ans elle n’a manqué ni d’habileté dans ses relations avec l’Autriche, ni de diplomatie dans ses rapports avec l'empereur-roi. Mais elle n’a pas fait preuve au même degré d’un sens polilique bien prévoyant dans la conduite des affaires intérieures du pays : le maintien pendant de longues années du régime de Koloman de Tisza a engendré celte corruphon des mœurs publiques et de la gentrv, qui est une des plaies du pays. Quels efforts n’ont pas dû faire les Karolyi, les Széchenyi et leurs amis pour faire aboutir l’œuvre de la coopération! Et l'on sait à quel point les troubles des campagnes ont surpris les classes dirigeantes, comment celles-ci abordent avee timidité et hésitation le problème agraire, comment aujourd'hui encore elles n'ont presque rien fait pour tenter de le résoudre à

“leur avantage, C'est que cette noblesse est plus brillante et intelligente

que d'esprit profond et travailleur. Le comte de Mailath dit avec sévérité : « L'origine asiatique du hongrois se trahit dans les deux particularités suivantes : 1° il n’aime pas travailler ; 2° il n’aime pas penser » *. Il est exact que seulement une partie restreinte de l'aristocratie et de la gentry s’oceupe de la chose publique avec passion, dévouement et perspicacité. Une très grande part de la gentry est ruinée et celte classe sociale se décompose sous l’action de deux facteurs : la perte de ses terres, l'exploitation des charges publiques. Quant aux magnats, combien pensent plus au jeu, aux femmes, à l'alcool qu’à leur action sociale. Beaucoup vivent sur leurs terres, en les laissant exploiter par leurs régisseurs, font de longues randonnées à cheval, se réunissent en des réunions où l’on boit interminablement, puis courent à Budapest dépenser royalement leur fortune au Casino des magnats et s’éparpillent dans toutes les villes de plaisir internationales. Prompts d’esprit, au reste, brillants causeurs, ils présentent le beau décor qu’aime Ia société mondaine. Mais lire, réfléchir, travailler, écrire est pour eux besogne inférieure. Et leur orgueil leur fait généralement accueillir homme de travail comme un individu venant apprendre ce qu'il ne sait pas à celui qui sait.

Mais ce tableau serait poussé au noir, si l'on n’y ajoutait une contre-parlie. Parmi ces magnats et dans cette gentrv, ilest des hommes, de plus en plus nombreux peut-être, qui réagissent contre les tendances de la race, telles que les décrit le comte de Mailath. Ils sont une minorité ; mais une minorité intelligente, active, ayant conscience d’une mission sociale et d’un rôle traditionnel, s'impose par sa volonté et son travail même, Les Karolvi, les Széchenyi,

1. Les sociélés coopératives de consommation en Hongrie, p.38.

les Andrassy, les Zichy, les Esterhazy, les Apponyi, les Dessewffy, les Mailath, les Koloman de Szell, les Etienne de Tisza, les Ignace de Daranyi, les F rançois de Kossuth, les Paul de Kiss et bien d’autres constituent une élite intellectuelle et sociale, dont l'aristocratie et la noblesse hongroises ont lieu d’être fières. Or ce sont eux qui gou-

vernent aujourd’hui le pays : ils ont le pouvoir et la res-

ponsabilité. Il leur reste à imposer à leur classe sociale trois choses : le travail, la sagesse dans les aspirations nationales et l'esprit de réforme sociale.

Le travail est d'autant plus nécessaire à la vitalité de cette noblesse, qu'aucune classe moyenne ne peut la suppléer ; c’est aussi en cela que la réforme des mœurs sera la plus difficile et devra être la plus profonde. Aujourd’hui la noblesse se décharge volontiers de la mise en valeur de ses terres sur des hommes d’affaires ; elle dédaigne le plus souvent l’industrie et le commerce ; quelques rares représentants de cette classe figurent seulement dans des conseils d'administration de grandes banques et sociétés. généralement un peu comme figurants : elle se confine presque dans la diplomatie et l’armée : encore depuis quelques années, depuis les conflits avec la couronne, les fils de grande famille négligent-ils la carrière des armes, qu’ils embrassaient si nombreux autrefois ; ils délaissent l’armée commune et se contentent d'accomplir leur volontariat d’un an dans les honveds ; quant aux fils de la gentry, ils deviennent officiers de honveds, lorsqu'ils ne sont pas fonctionnaires des ministères ou des comitats. Rien n'est moins certain que cette régénération des mœurs, nécessaire cependant pour une classe qui prétend mainte-

nir son action sociale. Elle se heurte à de vieilles traditions, à des préjugés ataviques, à une insouciance extrême. Réussira-t-on à en triompher?

Ce ne sont pas les hommes au pouvoir qui ont besoin d’être convertis à la sagesse dans leurs aspirations nationales. Plus que quiconque, ils assignent comme but à atteindre la conquête de lautonomie politique et économique de la Hongrie; mais plus que quiconque aussi, ils savent les difficultés pratiques de l'œuvre, les fossés où l’on peut sombrer, les obstacles que l’on peut user à la longue, non renverser ; l'expérience du ministère absoluüste du général Fejervary a montré à Vienne le faible et le fort des « coalisés » et il serait aujourd’hui dangereux de jouer de l’intransigeance avec trop de résolution. S1 le gouvernement hongrois sait fort bien tout cela, la masse de ses partisans ne s’embarrassent pas de considérations politiques. Pour eux Kossuth au pouvoir signifie l'indépendance intérieure du pays et toute tergiversation les exalte. On observe dans les États à plusieurs nationalités que les passions chauvines sont en général le plus développées dans les classes moyennes et aisées, les milieux de bourgeois et de fonctionnaires. Dans l’aristocratie et le prolétariat, des circonstances d'ordre divers ne suppriment pas le sentiment national, mais én rendent cependant l'expression moins violente et permettent plus aisément la conciliation. Il existe, en quelque mesure, une internationale dans la plus haute comme dans la plus basse classe de la société.

En Hongrie, la noblesse participe au mouvement national plus complètement et avec plus de violence qu'ailleurs. Cela tient dans une certaine mesure à la vivacité de la race. Mais bien d’autres facteurs sont déterminants : l’aristocratie a besoin de l'autonomie complète du pays, pour

être sûre de son hégémonie, pour la placer à l'abri des coups de force et de la politique viennoise : pour les dirigeants de Budapest, l'armée purement magyare est la garantie de leur domination sociale. D'autre part, c'est par le développement de l'idée nationaliste chez les paysans et le peuple des villes, qu’on peut espérer la plus utile diversion aux revendications et aux ambitions des classes pauvres. À côté de ces motifs d'intérêts, des motifs sentimentaux agissent dans le même sens : froissements de vanilé ; absence d’une cour en Hongrie, de ses pompes et de ses fonctions ; manque de savoir-faire de la part de Vienne pour calmer les susceptibilités d’esprits un peu ombrageux ; conviction chez les Hongrois qu'ils sont considérés à l’étranger comme habitant une province de l'Autriche et non un État, tout cela cause à la fierté naturelle des magvars de continuels « coups d'épingle », qui aiguillonnent leurs sentiments. Cependant il est vraisemblable qu'avee de l’habileté, les dirigeants de Hongrie sauront endiguer celte passion nationale, la retenir ou ii dériver, pour qu’elle ne cause pas d’insurmontables difficultés. Ë

Il sera beaucoup plus malaisé de faire pénétrer dans l'âme de cette noblesse l'esprit de réforme sociale, On a vu à quels obstacles s’est heurtée une œuvre aussi visiblement conservatrice que celle des Coopératives. Que sera-ce quand ils’agira d’une aclion, dont les effets conservateurs seront plus profonds, mais aussi moins visibles et plus lointains et surtout dont l'application exigera des sacrifices immédiats, Pour l'observateur, détaché des choses dont il parle, ces sacrifices apparaissent comme la condition et comme le paiement du maintien de l'hégémonie aristocratique en Hongrie, L’aristocratie ne semble pouvoir résister aux forces de révolution que si elle se met résolument à

CONCLUSION 349 la tête du parti des réformes, les endosse sans attendre qu'on les lui impose et sans paraître même se les laisser imposer. Elle à un modèle, qu’elle peut imiter; €’est celui de la grande aristocratie anglaise, dont elle se prétend l’égale en ancienneté et en conduite politique. Celle-ei, pour maintenir son autorité, n’a jamais hésité à accepter, pour mieux dire à lancer les réformes sociales qui paraissaient urgentes. Toute la politique des torys ayec Lord Beaconsfield s’est appuyée sur les masses, en créant un « néo-conservatisme » à tendance populaire. Il ne semble pas que la Hongrie, avec sa constitution sociale actuelle, puisse demeurer longtemps dans le statu quo, quand la réforme du suffrage et le mouvement des idées auront modifié le milieu agraire. Plus tôt ou plus tard, selon que l’évolution des esprits sera plus lente ou plus précipitée, une transformation sociale paraît inéluetable : l'accession d’un plus grand nombre à la propriété et un sort moins précaire assuré au paysan et à l’ouvrier agricole peuvent réaliser une des solutions du problème ; pour que ce soit cette solution pacifique qui triomphe, il faut que l'aristocratie ait la conscience nette de ses intérêts profonds et dirige elle-même l'évolution réformatrice.

En ce cas, ces idées et ces sentiments, que commencent à professer ces petits groupes dont nous avons parlé de chrétiens-sociaux et de néo-conservateurs, doivent devenir son apanage. Les dirigeants de Hongrie ont à choisir entre une conception conservatrice étroite et bornée, qui conduit à la ruine, et une autre clairvoyante et « ayant de l'avenir dans l'esprit », qui peut engendrer une régénération de leur pays et une consolidation de leur autorité sociale. |

L’étranger, qui sait que dans l'équilibre européen la

Hongrie a sa place marquée au fléau de la balance, obser- “vera avec un intérêt toujours croissant, le choix fait par l'aristocratie dirigeante, la poussée du prolétariat, les luttes de domination de classe et le triomphe de l’une ou l'avènement de l’autre.

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