Les deux acceptions du terme « charité
1^ Sens strictement théologique. — Dans le texte emprunté à la Somme contre les Gentils, saint Thomas d'Aquin parle de l'amour mutuel des hommes, dilectio mutua, et non pas de la charité, caritas. C'est que, dans son sens scriptuaire et rigoureusement théologique, le mot de « charité )) désigne une vertu purement surnaturelle, dont l'objet est Dieu, en tant que bien suprême dont la possession assurera à l'homme la félicite éternelle : « Pour constituer l'amitié, écrit saint Thom.as, il faut une réciprocité d'amour, parce que l'ami doit être aimé de son ami. Or, cette bienveillance réciproque repose sur une communica-
tion quelconque. Par conséquent, puisqu'il y a une communication de l'homme à Dieu par laquelle Dieu nous fait participer à sa béatitude, il faut qu'il y ait une amitié fondée sur cette communication ;... l'amour fondé sur cette communication est la charité ^ ». — La charité, vertu surnaturelle, a Dieu pour objet principal, mais elle s'étend au prochain secondairement. Elle nous fait aimer le prochain par le même acte qui nous porte vers Dieu, en raison de cette communication de la divine béatitude que nous leur souhaitons, et aussi, afin que Dieu soit aimé d'eux 2. Ainsi, malgré cette extension de son objet, cette vertu reste cependant une : « On ne peut la diviser à aucun point de vue ; la fin de la charité est une, c'est la bonté divine ; la communication de l'éternelle béatitude, sur laquelle repose cette amitié, est une aussi. La charité est donc absolument une et ne se divise pas en plusieurs espèces ^ ». Sous quelque forme qu'elle se manifeste, la charité demeure spécifiquement la même, parce qu'elle procède toujours du même motif, l'amour de Dieu.
Néanmoins, dans ses manifestations extérieures, lorsqu'elle inspire nos rapports avec autrui, la charité s'adapte merveilleusement à toutes les situations de la vie présente. Elle
^ Somme ihéol, IP IP% q. xxiii, a. 1. ^ Id., ibid.f q. xxv, a. 1.
^ iD.i ibid., q. xxiii, a. 5.
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proportionno son intensité aux mérites et à la vertu de ceux vers qui elle se porte. Klle trouve un stimulant réel dans les liens naturels du sang ou des intérêts communs ^ Kt, pour délimiter plus exactement et plus complètement son champ d'action, il faut affirmer que la charité, la plus noble des vertus, confère à toutes les autres leur dernier perfectionnement et leur achèvement par rapport au bien suprême. Dans chaque acte libre et honnête, la charité peut intervenir, afin de le rapporter, par delà le bien naturel auquel il tend immédiatement, à sa fin dernière surnaturelle, Dieu ^. Et ainsi elle commande, non seulement à toutes les autres amitiés, dans la famille ou dans la cité, mais encore aux actes de toutes les autres vertus, y compris la justice.
Entendue en ce sens, la charité se distingue, comme vertu spéciale, de la vertu de justice, sans s'y opposer. Comme vertu générale, elle la domine, l'informe, lui commande et donne à ces actes d'être proportionnés à la fin dernière surnaturelle. Tel est le sens théologique du ternie cariias,
2^ Sens large, — Cette charité surnaturelle ne règne pas dans tous les cœurs. Certes, si tous les hommes comprenaient bien l'appel de Dieu ; s'ils étaient tous fidèles à leur sublime vocation de cohéritiers du ciel, la cha-
^ Id., ihid., q. xxvi, a. 7.
2 Id., ihid,, q. xxiii, a. 7 ; a. 8,
rite gouvernerait le monde et réglerait jusqu'aux moindres mouvements de la société. Mais, même dans les sociétés les plus chrétiennes, la vie de la grâce ne circule pas partout. Les pécheurs sont légion. A ces hommes privés de la vie de la grâce s'impose cependant la vie sociale avec ses multiples obligations. S'ils n'aiment pas leur prochain par amour pour Dieu et en raison de la communication de la divine béatitude, ils peuvent du moins éprouver pour lui, en raison de la communication d'un bien fini et temporel, de réels sentiments d' « amour naturel », de « bienveillance », de « dilection », d' « amitiés de toutes sortes », etc.. ^. L'amour des parents est fondé sur l'union de la nature ; l'amitié des concitoyens, sur la commune participation aux choses civiles ; l'amitié des soldats, sur ce qu'il y a de commun entre eux dans la I guerre ^. Cet amour naturel, cette amitié, I cette bienveillance, cette dilection, ce n'est pas la charité proprement dite. On peut néananoins — quoique saint Thomas s'en abstienne — appliquer à ces sentiments le terme de (( charité », en entendant ce mot dans un sens large. Et c'est comprise en ce sens large que la charité s'oppose à la justice. Théologi-
^ Tels sont les termes dont saint Thomas se sert pour désigner cet amour du prochain, fondé sur quelque communication que ce soit, en dehors de la communication de la divine béatitude. Ci.ibid., q. xxiii, a. 3; a. 5, ad 3 ; q. xxv, a. 7, ad 2 ; ad 3 ; De chariiate, a. 4.
2 Somme théoL, lia IP% q. xxvi, a. 8.