‹ La question sociale pendant la révolution françaiseChapitre 2 sur 5 · I : . rébellion · texte numérisé non relu

I : . rébellion

\ ' Sans doute, il y avait bien dans certains

: i milieux, les charpentiers par exemple, à côté

de la corporation, des sociétés secrètes, les compagnonnages dont faisaient partie les seuls ouvriers. On y entrait après des épreuves mysté- • rieuses imitées de la maçonnerie, on s*y reconnaissait par des signes et des rites réservés aux seuls initiés. Mais les compagnonnages, sévèrement surveillés et toujours prohibés, ne groupaient qu'une infime partie des travailleurs. Chose plus grave, les compagnons se faisaient \ la guerre entre eux, au lieu de s^unir contre les

patrons. Si les gavois rencontraient les dévo^ ranis^ c'étaient des rixes sanglantes qui ne se terminaient pas d'ordinaire sans mort d'hommes, comme il arriva à Nantes, à la veille de la Révo- ; iî: luUon.

i'; La classe ouvrière, divisée contre elle-même,

dépourvue d*une conscience suffisante de sea droits et de ses intérêts, généralement ignorante

et misérable, élail donc iropiiissanlo à diriger par ses seules forces les événemenU. Là même où les ouvriers étaient nombreux, dans les grandes manufactures du Nord et de la ^. rmandie qui commençaient à employer les machines, ils n'avaient pas Tidée que leurs inlériHs pouvaienlétre distincts de ceux do leurs pau tis, à plus forte raison qu'ils pussent leur élre O()pos<vs. Dans rimporlanle fabrique de draps do Van Kobais à Amiens, ouvriers et ouvrières étaient logés dans la maison même et soumis à une discipline toute militaire qu'ils acceptaient docilement. Les ouvriers marcheront donc longtemps avec la bourgeoisie qui les emploie, qui « leur donne du travail ». En 1789^ ils n'ont pas déprogramme particulier. Quand les corporations se réunirent pour rédiger les cahiers de doléances, on ne voit pas que les artisans soient entrés en conflit avec les maîtres pour leur rédaction. lis laissèrent ces derniers ti^nir la plume. Bien mieux, les industriels confondaient naturellement leur cause avec celle de leurs ouvriers et du consentement de ceux-ci. Lt^s fabricants parisiens, n'ayant pas été élus aux Etats généraux, protestèrent et se plaignirent en disant que la classe ouvrière n'était pas représentée.

Pas plus que les ouvriers, les paysans ne

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pouvaient se passer du. concours des bourgeois et faire la Révolution à eux tout seuls.. Ils étaient trop malheureux pour penser à s'aiïranchir d'eux-mêmes. Dans certaines régions, les cinq sixièmes de leur revenu, a-t-on calculé, étaient absorbés par les impôts divers payés aux nobles, à TÉglise, au roi. Dans plus d'un endroit, comme dans le Dauphiné, ils ne pouvaient s'acquitter qu'en se livrant à la contrebande.

Ils avaient pourtant une conscience de classe plus développée que les ouvriers, et ils s'émanciperont beaucoup plus vile de la tutelle et de la direction des bourgeois. D'abord le bourgeois pour eux n'est qu'un acheteur et non un patron. Ils n'entrent en contact avec lui que les jours de marché ou les jours d'audience. Leur vie isolée les porte à Tindépendance. Ils ne rédigeront pas leurs cahiers de doléances à la ville, sous la dictée et par la plume des bourgeois, mais dans leurs propres paroisses, avec l'aide du curé ou du maître d'école qui vivent de leur vie et partagent leurs sentiments. Aussi ces cahiers sont-ils très instructifs. S'ils sont identiques pour une grande part aux cahiers bourgeois, pour tout ce qui touche à la lutte contre les privilégiés, ils ont cependant un accent particulier, un accent de reproche, de défiance par-

fois Cl môme dMioslilé contre une parlio de la bourgeoisie. Pendant tout le cours du xvni* siecie, beaucoup de bourgiois enrichis avaient uclielé des terres nobles, étaient devenus, comme M. de Voltaire, seigneurs de villages et avaient anobli leurs noms roturiers en les échangeant contre celui de leurs terres. Le paysan déteste ces nouveaux nobles autant et plus que les anciens. Il ne déteste guère moins les bourgeois qui, sans preiulre de titres de noblesse, spéculent sur la terre, et les cahiers paysans font trois griefs à ces capitalistes agricoles, dcutio nombre s'était multiplié dans certaines régions à la fin du siècle : 1^ ils leur reprochent do réunir en une seule les petites fermes, afin de réduire les frais dVxploitation, ce qui met les (ermiers anciens sur la paille; 2* ils les accusent de s^entendre avec les nobles pour partager les communaux, ce qui enlève aux habitants pau>ros une partie des ressources sur lesquelles ils étaient habitués de i' >mpter depuis un temps immémorial; 3® ils déaoncent enfin leurs tentatives pour supprimer ou réuuire le droit de vaine pâture, auquel lenaient d*autant plus les petites gens que c'était pour eux à peu près le seul moyen d'entretenir une chèvre ou une vache après la fenaison et les récoltes. Taudis que le cahier de Pont-rEvô-

que, rédigé par des paysans ou sous leur influence» demande le maintien et même rexteasion de la vaine pâture, le cahier de Caen, rédigé par des bourgeois, réclame au contraire le partage des communaux.

Il y avait donc entre la bourgeoisie et les paysans dès 1789 des semences de discorde.

Plusieurs cahiers paysans dénoncent avec amertume le bourgeois « inutile et oisif». On comprend que la classe paysanne ne suivra pas avec la même docilité que la classe ouvrière l'impulsion de la bourgeoisie. Mais ces symplùmcs de divisions futures n'empêchent pas que, pour l'instant, bourgeois et paysans sont unis et le seront longtemps. Que ferait le paysan tout seul contre le noble? Comment parviendrait-il sans le concours du bourgeois à supprimer les dîmes et les droits féodaux et la taille et Todieuse gabelle et le droit de chasse, etc. etc. ?

Les bourgeois, d*un commun accord, prennent donc la direction du mouvenicnt. Ouvriers et paysans leur remettent leurs intérêts, soit dans les États généraux, où ne siège pas un seul représentant des classes inférieures, soit dans les municipalités qui se formeront bientôt et qui ne comprendront longtemps que Télito de la population. Ouvriers et paysans n*ont pas tort, car

dans iY*nscmble les bourgeois sonl trop directement intéressés au triomphe de la Révolution pour la trahir, et seuls ils ont la force nécessaire pour la diriger et la faire aboutir. D*abord la bourgeoisie est en possession de la richesse. Alors que les nobles restaient oisifs et se ruinaient à la Cour^ au jeu et aus fêtes» les bourgeois amassaient sans cesse. Les offices de finance et de judicature, la banque, Tindustrie, le commerce, le commerce colonial surtout, qui prit un grand développement sous Louis XV et Louis XYI, la fructueuse traite des nègres avaient transformé la bourgeoisie en une formidable puissance d*argenl. Il y avait déjà dans les grandes places de commerce des maisons disposant de plusieurs millions de capital, par exemple à Lyon les Fulchiron. Ces bourgeois opulents avaient leur dignité et leur orgueil. Ils se covaient pour le moins les égaux dos nobles v c [la:? d'un avait marié sa fille à quelque geàlilhommo ruiné qui avait besoin do fumer ses terres, de redorer son blason, selon les formules consacrées. Les riches industriels, commerçants ou banquiers] tenaient des salons, où fréquentaient les écrivains et les littérateurs, qui étaient ainsi soustraits a la dépendance ou à la domesticité des nobles. Tous les auteurs en renom du

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xviii* siècle furent des bourgeois, qui demaiw dërent des réformes bourgeoises.

Industriels et commerçants voulaient la suppression des corporations, qui gênaient leur liberté de fabrication, la suppression des règlements colberticns, qui paralysaient leurs affaires. Ils voulaient être représentés dans les conseils du roi, afin de pouvoir y défendre directement leurs intérêts, de plus en plus considérables, afin d*obtenir par exemple des traités de commerce avantageux avec Télranger. Comme ils se savaient la classe productive, nécessaire à la prospérité de TËtal, ils entendaient être placés sur un pied d'égalité avec les nobles et les prê* très, les classes improductives.

Enfin et surtout, beaucoup d'entre eux élaieiil porteurs des titres de la dette publique. L'augmentation du déficit, la montée continuelle dos dépenses et des pensions leur faisaient craindre la banqueroute. Les rentiers, qui émargent pour plus de 200 millions au Trésor chaque année (sur un budget d'un peu plus de 400 millions), entendent être régulièrement payés de leurs intérêts. Or ils n'avaient plus confiance dans l'administration royale telle qu'elle fonctionnait. « Le rentier n'était pas alors pour l'artisan, pour l'ouvrier, ce qu'il est aujourd'hui pour le pro-

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léiairc sociaiîslc : le symbole du parasitisme capitaliste, llétait un «opposant». Il avait porté son épargne au roi dans les grandes nécessités publiques, et les rois, les nobles, les prêtres, par prodigalité folle ou par incurie, menaçaient de ne pas le rembourser. Le rentier était donc d'instinct Tennemi de l'arbitraire, et le peuple des faubourgs, soulevé contre l'ancien régime, trouvait un allié et un chef en ces bourgeois, créanciers du roi, qui avaient besoin d'un ordre nouveau pour assurer leur propre existence (i).^ Ou vit en elfet des rentiers diriger les émeutes, et Ce sont des rentiers qui demanderont avec le plus dacharnement et qui obtiendront la grande mesure révolutionnaire de la confiscation des biens du clergé, seul moyen d'éteindre la dette et d'empêcher la banqueroute.

Vous comprenez maintenant. Mesdames et Messieurs^ pourquoi la Révolution fut l'œuvre de la bourgeoisie et pourquoi la bourgeoisie en tira surtout profit. Il devait cependant arriver fatalement, et il arriva en effet assez vite, que l'alliance des bourgeois, des ouvriers et des paysans se rompit et que les uns et les autres

(i) J. Jaurès. Histoire Boeialisle. La Comiituante, p. 43.

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commencèrenl à prendre une conscience de classe distincte. Au cours même de la Révolution, la question sociale changea de face : elle cessa d*ètre à certains moments une question bourgeoise pour devenir une question paysanne et ouvrière.

Au fur et à mesure que les privilégiés étaient espulsés do leurs privilèges et que la bourgeoisie leur succédait dans le rôle de classe dirigeante, ouvriers et paysans comprenaient qu'ils s*é(aienl donnés de nouveaux maîtres, e(, entre les alliés de la veille, les dissentiments, les conflits môme surgissaient de plus en plus fréquents, de plus en plus graves.

Ce furent les paysans, comme ou devait s'y attendre, qui commencèrent les premiers à se séparer des bourgeois pour faire leurs affaires eux-mêmes. Dans leur impatience de détruire les droits féodaux, ils n'attendirent pas que l'Assemblée bourgeoise, la Constituante, eut réalisé les promesses des cahiers et pris une mesure légale. Dès qu'il connurent les événements du 14 juillet, la capitulation de la Cour et du roi, ils s'armèrent de toutes parts et coururent sus aux châteaux, leurs bastilles, brûlant les chartriers où étaient inscrites 1m redevances féodales, brûlant quelquefois aussi les châteaux -avec les chartriers. Cette levée générale des

paysans, celte grande peur dura un mois mi ne fit pas seulement peur aux nobles, mai*; aussi aux bourgeois, qui dans bien des endroits possédaient des lerres nobles et percevaient des droits seigneuriaux qu'ils se voyaient menacés de perdre. Lies bourgeois se joignirent aux nobles pour réprimer la jacquerie du Dauphiné, alors que les ouvriers, au contraire, se montraient sympathiques aux paysans soulevés contre les châteaux (1).

Pour uiT<>ler la fureur de Jacques Bonhomme, la Consliluanio dut abolir le régime féodal dans la nuit du i août, nuit fameuse dans Inqucllo les' privilégiés eurent Tair de se sacrilier eux-niùmes et conquirent une popularité facile à très peu de frais. L'abolition de la féodalité n'était en etTct que théorique. Nobles et bourgeois ne faisaient qu'un sacrifice apparent. Ce qui était supprimé de suite et complètement, c'étaient simplement le& servitudes personnelles, ce qui restait de l'antique servage, du droit pour le seigneur d'obliger ses vassaux à faire le guet dans son donjon, à se servir moyennant finances de son four banal, etc. Mais ces servitudes personnelles n'étaient que la moindre partie de la féodalité.

(1} Voir P. Couard, La Ptur €n Dauphiné, 1904, in-S, p. 105.

Le servage avait presque complëlemont disparu depuis longle^nps, et les paysans ne gagnaient pas grand'chose à une déclaration théorique destinée plutôt à les désarmer qu'à les satisfaire. La Constituante maintenait en effet les servitudes réelles, c'est-à-dire les dîmes, les rentes, les lods et ventes, les innombrables redevances en argent ou en nature que le paysan payait au seigneur durant toute Tannée ou toutes les fois qu*il transmettait sa terre à ses héritiers ou qu'il voulait la vendre. Ces servitudes réelles, très onéreuses, étaient en réalité maintenues indéfmi-

fment. Les paysans obtenaient simplement le droit de les racheter contre une somme d'argent (1). Mais les conditions mises à ce rachat le rendaient pratiquement impossible. On évalue à 120 millions Tensemble des redevances féodales maintenues, ce qui représente un capital de 3 milliards 600 millions. Où les paysans auraient-ils pris cette somme 7 £t s'ils l'avaient eue par extraordinaire, s'ils avaient pu l'amortir en paiements

(i) « Sous prétexle d'équité, l'Assemblée établissait que les débiteuri ne pourraient rembourser les droits annuels de cens et de ehampart sans les droits casuels de lods et ventes. Or, pour les héritages des campagnes qui, se transmettant presque toujours de père en fils, n'avaient pas à payer de lods, racheter des droits qui ne s'ouTriraieot peut-être Jamais, e*était une dérision ». Ph. Sagnac. — La légi$lalion civiU de Ut BétolulUn françaUêf p. 117.

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succossifs, qu» ne voil que los privilégiés soniont lioveniis 'es premiers capitalistes de France et qu'ils auraient disposé contre la Itovolutioii An plus re<ioulablc trésor do guerre ? Et si les paysans avaient dû racheter les droits féodaux, oà auraient-ils pris Targent pour raclictcr les domaines du clergé (i)? Aussi comprend-on que partout les paysans aient refusé (^exécuter les Jéercts qui les obligeaient à indemniser les nobles ei qu'ils aient accusé les bourgeois de les avoir trahis.

Les paysans profitèrent des embarras croissants de la bourgeoisie au pouvoir, obligée de faire face à Témigration, A la guerre j ul igiou se suivie tle la guerre étrangère, pour exercer sur elle une pression énergique afin do renverser légah'nuMii ce qui nsiail encore de la féodalité» On peut dire qu'ils arrachèrent de haute lutte à la Législative et à la Convention la suppression graduelle du rachat des droits féodaux. Dans toute la France, comme s'ils obéissaient 1 un mot d'ordre, ils cesslrent d'acquitter leurs redevances et s'armèrent menaçants. Labourgooisic céda. Au moment où la Révolution déclarait la guerre à l'Europe, la Législative, sur la propo«

(i) Voir rargumenlation pressante de M. Jaurès. HUUirê Mùcialisit, Continuante^ p. 290.

sition de Coulhon, fil uno première concession aux paysans. Par le décret du 18 juin-6 juillet 1792 furent supprimés sans indemnités tous les droits oasuels, à Texception de ceux, très peu nombreux certainement, qui seraient justifiés par les litres primitifs. Restaient les droits annuels les plus lourds, cenff, eensives, champart, tasque, terragOy etc., sortes de fermages que les vassaux payaient à leurs seigneurs ; leur suppression sans indemnités fut le résultat de Tinsurrection du 10 août qui provoqua la chute de la royauté et rinternement de Louis XVI au Temple (1).

La chute de la Gironde balaya enfin les derniers restes de la féodalité. Le décret du 17 juillet 1793 supprima sans indemnité même les redevances fondées sur le litre primitif.

Ainsi chaque pas en avant de la Révolution s'était marqué d'une amélioration du sort des paysans, mais chaque fois les paysans avaient d& exercer une pression vigoureuse sur les bourgeois, et les bourgeois n'avaient cédé que pour maintenir leur union avec les paysans, union nécessaire dans leur lutte à mort contre les nobh s et les prêtres.

(i) Décret du 35-2S août iin. Le rachat n*éUit maintenu obUgatolTMiieAt que pour les droits établis sur des titres prinUifs.

Los botir^^cois d'ailleurs avaionl as.«^trz mal calculé. (Juand ils se furent débarassés deè diaies ccclésiusliques cl seigneuriales, du lourd fardeau de la féodalité, quand ils se furent enrichis des dépouilles des privilégiés en achelanl leurs biens confisqués, les paysans se délournèrcnt p'u à peu de ta Révolution qui heurtait lous Jours préjugés par sa lutle implacable contre TËglisc et contre lu Royauté. Incapables de comprendre lu HépuL ique, dans laquelle ils ne voyaient qu'une œuvre impie ou qu'une oeuvre bourgeoise, qui leur était pour le moins indifférente, ils devinrent rapidement des opposants, des conservateurs et sur certains points ils se soulevèrent, comme en Vendée, à Tappcl de leurs prêtres.

C'est cette scission de la bourgeoisie et des paysans qui rendra possible les retours partiels de Tancien régime, TEmpire et la Restauration. Retours partiels, car jamais le paysan n'admettra que Tœuvre sociale de la Révolution, qui Ta libéré, soit remise en question. Il acceptera le rétablissement des prêtres, la rentrée des émigrés, la restauration de la royauté, mais à cette condition préalable que la vente des biens na« tionaux et que la suppression de la féodalité restent irrévocables. Toutes les fois qu'il sera

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question d*un retour complet à l'ancien régime, ralliance se reformera d'elle-même onlre le bourgeois et le paysan. C'est que le paysan a gardé de la Révolution une iicrlé nouvelle.

« Lui si longtemps accablé, si longtemps dé« pouillé, lui qui élait obligé de saluer bien' bas sur les chemins entretenus par la corvée le carrosse du prélat fastueux et Téquipa^ du seigneur superbe, il avait maintenant une partie de la terre du prélat, une partie de la terre du seigneur, et cela il le possédait en verlu de la loi(i). » u

Les ouvriers furent plus lents a^e mcKre en marche que les paysans. Ils ne séparèrenl leurs intérêts de ceux des bourgeois qu'assez tard, et ils se montrèrent en somme impuissants à arriver du premier coup à une politique de classe distincte. Longtemps dociles à \dL/y6ix de leurs maîtres, ils se firent massacrer pour eux aux grandes journées, ils prirent la Bastille, ils allèrent chercher le roi à Versailles les o et 6 ocr lobre, ils forcèrent les Tuileries au 10 août soii^ les balles des Suisses, versant leur sang san^ compter pour une cause qui n*était pas unique-

(I) Jaurès. BUtoirt iocialUiê, Conitituante^ p. 518.

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ment la leur. Les bourgeois récompcnsaienl les vainqueurs de la Basliile et des Tuileries par de bonnes paroles, par des fêtes et des médailles. Ils organisaient de belles cérémonies funèbres en l'honneur de leurs morts, mais Tidée ne leur venait pas de considérer les ouvriers comme leurs égaux et de leur faire partager les droits qu'ils étaient en train de de conquérir sur les privilégiés. Ils les excluaient de la garde natio- ^ nale, qui était réservée à ceux-là seuls qui étaient en état de s'équiper à leurs frais. Us les excluaient de la vie publique en leur refusant le droit de suffrage. La Constitution de 1791 con- . fiait aux seuls ciloyons actifs, cV'sl-à-dire aux Français qui payaient une imposition égale à deux ou trois journées de travail, selon qu'ils babitaionl la ville ou la campagne, le droit de choisir les élcctours, qui nommaient à leur tour les députés. Les électeurs, eux, ne pouvaient être choisis par les citoyens actifs que parmi les Français riches payant au moins une imposition de 200 ou de 300 journées de travail. Les ouvriers des ville<( et des campagnes, la fouie des prolétaires formaient les citoyens passifs, qui supportaient en effet passivement, dans le nouveau régime comme dans l'ancien, le gouvernement des classes dirigeantes. Sur son privilège

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économique la bourgeoisie entait son privilège politique (1).

Sauf dans les grandes villes, comme à Paris, les ouvriers protestèrent à peine ou ne prolestèrent pas du tout contre les lois qui Icurenlevalent avec le droit do cité toute possibilité de défendre directement leurs intérêts par la conquête des pouvoirs publics. C'est qu*à celle époque ils ignoraient le premier mot de la politique et qu'ils ne se sentaient pas capables de s*y intéresser. Ce furent des avocats et des médecins, des bourgeois démocrates devenus journalistes, Camille Desmoulins, Maral, qui protestèrent contre la distinction des citoyens actifs et des citoyens passifs, mais presque sans trouver d^écho.

Même pour défendre des intérêts plus directs que des droits politiques, qu'ils n'avaient jamais exercés que dans les circonstances exceptionnelles de la convocation des États généraux et sous l'œil de leurs maîtres dans les corporations, les ouvriers ne savaient pas ou ne pouvaient pas résister à la volonté de la bourgeoisie.

(1) Cest le mot de M. ÀuUrd dans ion article lur Ui oWintê hiêi0ngu€i du êocialismê français, (Éludes 9l leçons sur i Bévaluiwn française, 4« lérie, p. 25.) Je ferai à cet artiele d'importante emprunte. ^

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La Constituante put voler, sans provoquer d'émeute ni même d'agitation sérieuse, la terrible loi Chapelier (1), qui interdisait aux ouvriers, sous ^ les peines les plus sévères, de se concerter pour -^ faire hausser les salaires et punissait la grève ^ comme un attroupement séditieux. Notez que la loi Chapelier restera en vigueur pendant soixante quinze ans. Demandez-vous ce q^ui arriverait aujourd'hui, si un gouvernement enlevait à la classe ouvrière le droit de se syndiquer et de se mellre en grève, et mesurez par là le chemin parcouru! Chose plus significative que la loi elie-mème, qui symbolise pourtant Tégoïsme • bourgeois le plus étroit et que Karl Marx a pu appeler un crime contre le prolétariat, ce fut peut-être Tattitude des compagnons charpentiers qui Tavaient provoquée par leurs tentatives pour relever les salaires. Dans la pétition qu'ils présenlèrent à la veille du vote, ils invoquèrent sans nul doule les Droits de Tllomme, mais ils n osé* rout pas réclamer ouvertement le droit de se coaliser pour améliorer leur condition économique. Ils se coulentent de dire que les patrons les calomnient, leur prêtent des intentions criminelles, quand ils prétendent qu*ils ont prémé-

(1) Nous donnons le texte de cette loi en tnpplément.

dite une brusque cessalion do travail pour hausser leurs salaires. Ils traitent eux-mêmes de crime la grève systématique et voulue, et dans les statuts qu'ils rédigent, dans le règlement qu'ils proposent aux patrons, ils s*interdisent à euxmêmes d'interrompre le travail quand il sera pressé, c'est-à-dire qu'ils se retirent le droit de grève juste au moment où ils pourraient l'exercer avec quelque chance de succès.

Si le prolétariat gardait alors une posture si humble devant la bourgeoisie, c^est qu'il sentait son impuissance et c'est aussi qu'il n'était guère capable de se passionnel* fortement que pour une seule question, celle de la nourriture immédiate et de la vie journalière. Or les premières années de la Révolution, contrairement aux légendes qu'accréditent les écrivains bien pensants, furent pour les ouvriers des années heureuses. La vente des biens d'Église avait suscité partout une fièvre

(de grandes entreprises, au moment même où la suppression des règlements corporatifs surexcitait le commerce et Tindustrie. Le commerce extérieur de la France augmenta de 600 millions de 1789 à 1792. Les affaires n'avaient nuUomont été arrêtées par rémigration. « Habiller la garde nationale, si vaniteuse de ses brillants uniformes, compensait au delà la fourniture des livrées des

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Ia.]uais des nobles (1). » Les ouvriers Irouvaienl facilemenl de rembauchc» leurs salaires se relevaient, el parallèlement la Consliluanle, par la suppression des ociroi s, abaissait le prix des 4^^'Vy^ denrées de première nécessité. La suppression ^ des ocirois fut aussi populaire chez les ouvriers que raliolition dos dîmes chez les paysans.

II fallut la misère menaçante, le travail et le pain prùls à manquer pour forcer les ouvriers à sortir de leur inditTcrence, à revendiquer leur pari dans le gouvernement, el à inaugurer une politique de classe. A la (in de 1792 et en 1793, f sous Taiguillon do la faim, le prolùlarial prit.j ^our la premiiTc fois une pleine conscienco h âa force et de ses droits.

L'établissement de la République, Texécûtion du roi, la prolon;;ation de la guerre étrangère, qui s*aggrave de la guerre civile, ont apeuré une partie de la bourgeoisie, qui devient conservatrice et se reuro de la Révolution. L'argent se cache. Les assignats sont émis en quantités i croissantes pour subvenir aux dépenses démesu- i rément accrue*:^. Le papier tombe chaque jour. II ne vaut bientôt plus que la moitié, que le tiers de son prix nominal. Les denrées renchérissent

(1) Jauré6, /oc ciL, p. 600.

d'autant, mais les salaires ne suivcnl pas la même progression. Les ouvriers murmurent.

Malgré la loi Chapelieri qui défend de se concerter, ils s'attroupent, ils assiègent les municipalités, la Convention, ils réclament du pain! Les subsistances devenaient hors de prix, juste au moment où les riches bourgeois, alTçlés, fermaient leurs manufactures, juste au moment où TAngleterre, maîtresse des mers, arrêtait tous les convois, juste au moment où la récolte était insuffisante et où les paysans cachaient leurs grains et refusaient de les conduire au marché, juste au moment où il fallait nourrir les quatorze armées levées par Carnot pour repousser l'invasion. En octobre 1792, le prix du blé atteignait 45 francs rheclolilrc en moyenne. Dans le Midi la hausse était encore plus forte. On mang«mil des herbes cuites comme dans les plus mauvais jours du despotisme. De 3 sous la livre le pain était monté à 5, 6, 7 et même 8 sous. Or beaucoup de journaliers agricoles et de manœuvres des villes ne gagnaient pas plus de 20 à 25 sous par ^jour I L'agitation cette fois fut générale et violente. Dans tous les départements, éclatèrent des troubles qui durèrent plusieurs mois. On arrêtait les convois de blé. Des foules armées s'empa* raient dos marchés, obligeaient les autorités à

laxcr loules les denrées de première nécessité : le pain, le savon, la chandelle, le charbon» :e fer, elc. Le mouvement élail bien un mouvement de class<». Le peuple s'opposait comme classe non plus à !a noblessi-, qui avait émii^té, au clergé, qui riait exproprié, mais à la bourgeoisie elle-même, aux producteurs et aux employeurs. Les émeutiers d'Eurc-el-Loir, rapporte le représc'ntant Birotteau, disaient que a les bourgeois avaient assez joui, que c'était le tour maintenant des pauvres travailleurs » (1).

Au droit de propriété, on commençait à opposer le droit au travail et le droit à la vie. Momoro et Dufour, envoyés par lo Conseil exécutif. provisoire dans le Calvados et dans TËure pour, acheter des subsislancc-s, déclaraient que les productions nécessaires à la vie n. pOi vaiont être regardées commtî d.*» proj riélés ordinaires, mais que la société a sur olles un droit éminent, qu'elle peut 8*en saisir et les réquisitionner. La nal;on, disaient-ils, ne reconnaît comme inviolables que les propriétés industrielles (2).

Il se formait presque spontanément toute une

(1) Cité par Jaurès. Convention, t. !•% p. 320.

(3) Sur la propagande de Momoro et Dufour, «oir Auiard. Lct oritjine» hisioriques du êocialisme français, £tu :es et UçonSf 4* série, p. 37 et suiv.

écolc de théoriciens nocialislcs, donl la plupart étaient des prélrca nourris du communisme biblique et évangélique. L'abbé de Cournand^ professeur an Collège de France, le célèbre et éloquent abbé Fauchcl dès 1790 et 1791, un peu plus tard Pierre Dolivicr, curé do Maucliamp en Eure-ol-Loir, Jacques Roux, prclrcMlesCiravilliers à Paris (1), Petit-.l(.*an, curé d'une paroisse du Cher (2), et bien d*aulres dénonçaient sans relâche le pharisaïsme et l'oisiveté des riches, les manœuvres des accapareurs, el prêchaient une sorte de socialisme agraire. Parmi les laïques, le lyonnais Lange soutenait que les seuls véritables propriétaires sont les travailleurs, ceux qui produisent réellement : c< Lo fainéant qui se dit propriétaire peut s*absenter du domaine sans ^uo la fécondité du sol s*arrôte. Au contraire, les prolétaires exercent et doivent exercer une occupation permanente... Si l'on conçoit la disparition possible des propriétaires fainéants, on ne conçoit pas une société sans travailleurs. . . (3) » . Donc la propriété oisive c'est le vol. C'est vers

(1) Sur lei débuti de It propag^de sociaiiste, voir rarticle cité de M. Aulard.

(2) Voir t*article d« M. E. Campagnac : Un prélrê commua niête^ le curé PêlU'Jtan, dans la Révolution française du 15 noTembra 1903.

(3) D*apréa Jaurès. Cvnwnti^n, t. I•^ p. 336.

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lo mômo li^mps que lo grand Uabtuf chiborail le syslème qui servira lon;;ton)|)S (rôvaiii^ilc au parti socialiste : « En naissant chaque homme doit trouver une partie de terre sufiisante, écrivait-il ù son ami Coupé, comme il en est de l'air cl de Teau. En mourant il doit en faire hériter, non ses plus proches dans la société, mais la société entière (1). »

Cette prédication portait ses fruits. Elle attisait et exaspérait le prolétariat ouvrier et paysan, qui se faisait chaque jour plus pressant, plus menaçant. A Paris s'était formé autour do Varlet et de Roux, un jeune illuminé d'une grande élo-quence et un prêtre mystique au puis.sant ma<;nélisme populaire, au delà des Monlagnanis, le parti dos Enragés, qui demandait la guillotino pour les accapareurs. Les Enragés entraînaient les sections à la Convention lire des adresses, violentes pour demander la taxation des denréesi et des salaires, le cours forcé des assignats, la punition des agioteurs, etc. : « Citoyens législateurs, disait l'une do ces adresses, ce n*est pas assez d'avoir déclaré quo nous sommes républicains français. Il faut encore que le peuple soit heureux, il faut encore qu'il ait du pain, car là

(1) Jaurèi. Convention^ p. 1340.

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où il n*y a pas do pain, il ny a plus de lois, plus de liberté, plus de République... On vous a dit qu'une bonne loi sur les subsistances est impossible ; c'est donc à dire qu'il est impossible de régir les États quand les tyrans sont abattus... (1) » — « La liberté, s'écriait Jacques Roux devant la Convention, le 25 juin 1793, la libcrlé nVsl qu'un vain fantôme, quand une classe (k*hommos peut affamer l'autre impunémenl. L'égalité n*cst qu'un vain fantôme, quand la contre-révolu lion s'opère de jour en jour par le prix des denrées auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes... (2) »

Aux paroles succédaient les actes. Les ouvriers pillaient les magasins. Les femmes s'en mêlaient et s'emparaient à Paris des bateaux de savon amarrés sur les quais. On put craindre par instants qu'à la Révolution politique succédât la Révolution sociale. Après les nobles, après les prêtres, après le roi, les riches auraient aussi leur tour.

Montagnards comme Girondins, tous les chefs politiques de la bourgeoisie, s'accordaient à dénoncer le péril et essayaient d'y faire face. Dès la seconde séance de la Convention, Danton

i«) MwiiUur, réimp., t. XV, p. 430.

(S) au par Janrèf . GraMnltoii, p. 1696.

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proposait ilc désavouer à la hàic les socialistes et (le déclarer « que loulcs le« propriétés lcrri« torialos, individuelles et industrielles seraient (Hernellement maintenues ». La Convention applaudissait 'Danton cl décrétait « que Us î^:"sonnes et les propriétés sont sous la sauv» jiafde do la nation» ;^l). La bourg-eoisic tout <îi!iicrtï rtiiugnailà taxer les denrées, ù revenir à la réglementation de Tancien régime, à décréter le cours forcé, i\ prendre des mesures restrictives do cette liberté commercialo qu'elle avait obtenue à grand'peine et qu'elle considérait comme la garantie et la source de sa richesse. Elle craignait, en cédant à Témeute, de ruiner sa propre puissance en portant atteinte au droit sacrosaint de la propriété inscrit dans la Déclaration des droits de l'homme. La Convention résista au soulèvement du prolétariat aussi longtemps qu'elle put, pendant six mois environ. Maraiii

n'était pas moins catégorique que les hommes du Marais à répudier les socialistes. Il accusait les pétitionnaires ouvriers, Varlet et Roux, les Enragés, de n'être que des aristocrates déguisés ou des « stipendiés du royalisme (2)! » Pour

(1) Voir Tarticle de M. Aulard. Etudtâ êl leçons, 4« lérie, p. 40.

(2) Voir son discours à la séance du IS février 1T93. Mont teur^ réimp., t XV, p. 431.

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couper court à la campagne communiste, sur la proposition de Barëre et de Levasseur (de la Sarthe), la Convention volait, le 18 mars, la

(peine de mort contre quiconque proposerait la loi agraire; c^est ainsi qu'on appelait alors le socialisme (1).

Mais la Convention était débordée. Le jour mémo où elle décrétait la peine do mort contre les socialistes, elle leur donnait en partie satisfaction en votant, sur la proposition du môme Barère, le principe de Timpôl gradué et pro- ^ gressif sur le luxe et sur la richesse.

Les Montagnards enverront à la guillotine Varlet et Roux ; mais, par la force des choses, il exécuteront leur programme. Les mesures sociales se suivront répétées pendant Tan IL

a Le 3 septembre 1793, dit M. Aulard, la Convention décréta que les citoyens feraient la' déclaration de leur revenu devant une commission nommée par le conseil général de la commune, qui contrôleraîl, rectifierait, prononcerait des peines au besoin. Le revenu fixé, il en sora déduit mille livres pour les célibataires et quinze cents livres pour les gens mariés, plus mille livres ; pour leur femme et mille livres pour chacun de

(i) liiUrd, loe. ci<., p. 45.

tiuirs Olifants ou parcnU à leur charge. Lo reste du revenu sera soumis à Temprunt dans une proportion dont voici deux exemples : de ni à milleiivres, undi\ièmc;de luiitmilloà iieufmille livres, neuf dixièmes. Au delà de neuf mille !ivn»s, la laxo comportera en outre la loialilé «le l excédent (ij >'. Sans doute, comme le fait remarquer justement M. Aulard, cet impôt progressif n'était présenté que comme une mesure provisoire, révolutionnaire. 11 n*en est pas moins vrai qu'on doit conclure avec lui que^ par son décret jui imposait les richm^ la (^onveniioii semiiiait iéiioncer la richesse comme liberliciJ»*, qu rlle <c faisait, tantôt sans le vouloir, et tantôt comme' si elle le voulait, du socialisme ».

Les décrets du i3 ventôse an II rendus sur la proposition de Saint-Just, du 22 floréal, sur la proposition de Barëre, organisaient l'assistance publique. Dans chaque département était ouvert' le livre de la hienfaisance publique^ sur lequel étaient inscrits les vieillards et les infirmes pour un secours annuel de 120 ou de 160 livres, selon qu'ils habitaient la ville ou la campagne.

Le décret du 13 septembre 17D3 ordonnait la distribution d'une partie des communaux et des

(1) Aiiiara» p. 57-58.

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biens des émigrés aux chefs de famille non propriélaires et aux défenseurs de la pairie» à des conditions extrêmement libérales, « de manière que nul ne soit étranger dans la terre qui Ta vu naître et que chacun puisse y avoir une propriété ».

Les ouvriers de Paris reçoivent quarante sous par jour pour assister aux assemblées de seclion, compensation pour les journées de chômage qu'a entraînées la fermeture des fabriques.

Les représentants en mission frappent' durement les riches et mellent en pratique la fameuse devise : « Guerre aux chAleaux. Paix aux chaumières ».

Le 22 août 1793| Milhaud et Ruamps écrivent de Wissembourg : « Il faut absolument chasser du sein do la République les riches égoïstes qui ne veulent ni nous fournir de subsistances, ni se battre avec nous contre les despotes, il faut confisquer tous leurs biens au profit de la République (1). » Laplànche, de Bourges, le 4 octobre : « J^ai partout taxé moi-même révolutionnairement les riches et les aristocrates... N'esl-il pas juste que les égoïstes, que les avides spéculateurs, que les avares aristocrates, qui nous ont

(1) J*empniaU cette citaUon et les tuivantei à Tétude déjà eilée de M. AuUrd, p. 59 et euir.

déclaré la guerre, en paient les frais? Convienlil, sous le règne de Tégalité, que les nobles, les marchands, les prêtres, les gens à châteaux et à parchemins nagent dans l'opulence, tandis que les patriotes manquent de tout et n*ont point do subsistances parce que les riches lesaccaparenl?» Gollot d^Ilerbois et Fouché à Lyon arrêtent, le 12 octobre : « 1* Tous les citoyens infirmes, vieillards, orphelins, indigents seront logés, nourris et vêtus aux dépens des riches de leurs cantons respeclifs. Les signes de la misère seront anéantis. -^ 2* La mendicité et Toisivelé seront également proscrites : tout mendiant ou oisif sera, incarcéré. — 3* Il sera fourni aux citoyens valides du travail et les objets nécessaires à Toxercice de leur métier et de leur industrie. — 4* Pour cet effet les autorités constituées, de concert avec los Comités de surveillance, lèveront dans chaque commune, sur les riches, une taxe révolutionnaire proportionnée à leur fortune et à leur incivisme, jusqu'à la concurrence des frais nécessaires pour Texécution des arrêtés ci-46ssus. » Malgré sa profonde répugnance, la Convention avait dû décréter le maximum non seulement des grains (1), mais de toutes] les denrées près*

(1) D«CMt du 4 mai 1793.

que sans exception et des salaires (1). Lo décret du 9 août 1793 organisa dans chaque district un grenier d'abondance alimenté en partie par des achats de la Nalion et en partie par le paiement en nature des contributions.

Tout ce que renfermait la France fut réquisitionné pour le service de TÉlat. Les boulangeries devinrent presque partout municipales, il fut défendu de faire du pain de luxe. Il n*y eut plus qu'une seule espèce de pain, le pain de TËgalilé (2). Auxerre fut divisé en quatre sections, chaque section en six quartiers; chaque quartier avait son boulanger, qui distribuait le pain tous les deux jours. La niunicipalité délivrait à chaque famille une carte indiquant son domicile et le nombre des rations auxquelles elle avait droit. Sur la carte le boulanger du quartier inscrivait les livraisons. On ne pouvait se fournir qu'auprès de son boulanger désigné. Les voyageurs de passage se présentaient à la mairie pour avoir des bons de pain (3).

Bref, il semble que la France fit alors une première expérience involontaire, mais forcée, du

(1) Décret du 29 septembre 1793.

(S) Déeret du 25 brumaire an II, art. 4 et 5. (3) Voir Gh. Pofée, Ut SubêUlanca dans f Yonne, 1903, in-t, cb. V.

colioctivismc. L'État s'était emparé de toutes les sources do la richesse publique; il achetait et vendail les denrées, il rouvrait par endroits les fabriques fermées ei les exploitait à son compte. La pensée communiste se réalisait, et c'étaient des bourgeois qui appliquaient, conlrainls par les circonstances terribles que le pays traversait, le programme des socialistes.

On pouvait croire que la Uévolution était alors la chose du prolétariat, que les bourgeois n'é* taicnt conservés à la direction qu'en qualité de gérants d'une entreprise dont ils n'étaient plus les maîtres. Depuis le 10 août, les prolétaires avaient conquis le suiTrage universel, et la Con-t vention, élue d'après le nouveau suffrage, compta \ déjà quelques représentants authentiques de la classe ouvrière, Touvrier armurier Noël Pointe, de Saint-Kti<;iiiio, rouvrier «Irapier Annoiiville, de Reims, l'ouvrier eu soies Cussot, de Lyon. Les artisans sont nr^intenant représentés dans les municipalités, dans les Comités de surveillance. J'ai sous les yeux une gravure représentant le président d'un Comité de surveillance, cordonnier de son état, en train de tirer le ligneul (1). Los prolétaires» jusque-là dédaignés, tenus à

(1) Reproduite dus JmitA*. CoiiMii^toii, p. 136S.

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Técartf occupent maintenant le haut du pavé.

Leurs mœurs, leur langage, leur vêlement sont à la mode. Pour plaire aux sans-culottes, les bourgeois troquent le frac contre la petite vesle courte» la carmagnole; ils sacrifient poudre et perruque et portent les cheveux ras. Plus de Monsieur, mais des citoyens; plus de vous, mais le tutoiement égalitaire.

Le règne des sans*culottes, vous le savez, fut court. La chute <le Robespierre, qui entraînera bientôt la chute de la Terreur, fut marquée par une réaction profonde et violente contre tous ceux qui avaient gouverné la France pendant les grands périls de 1793. Le prolétariat fut écarté de la vie publique par la Constitution de 1795, qui le priva de nouveau do ses droits politiques. Les ouvriers de Paris, qui protestaient conlre la suppression du maximum et qui demandaient du pain, furent écrasés aux journées de germinal et de prairial. Les derniers communistes et leur chef Babeuf périrent sous le Directoire^ dans une conspiration avortée.

La classe ouvrière retomba pour longtemps dans rinertie et la somnolence* Il avait fallu, pour réveiller à une conscience de classe, la grande secousse de la Terreur, les nécessités de

179'). Mais, profondément ignorante ri mal l»réparôo, elle n*avail pu conserver le pouvoir qui lui était dévolu par surprise. Le lendemain la retrouva sans force et sans énergie.

Pourtant, de son règne si court, le prolétariat avait conservé une grande espérance. Il s'était opposé une fois comme classe à la bourgeoisie. Il avilit formulé, par la voix ou la plume de hardis penseurs, le programme do ses revendications futures. Des mains défaillantes de Babeuf, le flambeau recueilli par Buonarotti passera à la génération de 1830. Le prolétariat avait vu luire, ne fut-ce qu*un instant, les promesses d'une société meilleure, fondée sur la justice et sur la fraternité. La Révolutionavait réformé la société d'avant 1789, mais la réforme était apparue incomplète. « Celle période close et cette réforme accomplie, une autre période s'ouvrait, et la question se posait d'une réforme de la société française, telle que la Révolution l'avait établie (1). »

La question sociale, qui n'était en 1789 qu'une question bourgeoise, est. devenue une question ouvrière. Et n'est-ce pas. Mesdames et Messieurs, une grande leçon de l'histoire qu'au moment

(1) Cett le mot de M. Aulard, art. cité, p. 22.

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