La question yougoslave
POUR la grande majorité du public européen en général, et français en particulier, la question yougoslave est nouvelle. Elle déconcerte les personnes pour qui n'existent que les questions cataloguées dans les manuels d'histoire ou les archives officielles. Elle agace un peu les hommes politiques qui n'aiment pas à être troublés dans leurs habitudes d'esprit et qui considèrent volontiers comme des créations artificielles les mouvements ou les peuples qu'ils ne connaissent pas. En somme, il y a
peu d'années encore — il serait plus juste de dire : peu de mois — les Yougoslaves apparaissaient aux yeux des hommes d'État d'Occident comme des intrus. Leur nom même les desservait. Il avait un air barbare et une signification vague. A la vérité, nombreux sont encore les Occidentaux cultivés qui ignorent qu'il veut dire simplement Slaves du Sud. Et, pour beaucoup de ceux qui le savent, cela ne correspond à rien de précis. Or on ne s'intéresse guère, on s'attache difficilement à la cause de peuples dont on n'a pas appris l'histoire, qu'on situe avec peine sur la carte, et qu'on aperçoit seulement à travers un brouillard. Ce manque d'intérêt est une des causes des plus graves erreurs commises ces dernières années par la Triple-Entente. Ses hommes dirigeants, civils et militaires, ne se rendirent compte ni de la valeur matérielle et morale des forces en mouvement à l'est de l'Adriatique, ni de la manière dont il convenait de les utiliser. Ils ne prirent en considération ni les avertisse-
ments, ni les desseins, ni les protestations des représentants des peuples dénommés communément balkaniques, quoique plusieurs d'entre eux n'eussent rien de commun avec les Balkans. Même en démocratie, nos ministres conservaient les anciennes mœurs des grandes Cours ; ils discutaient de préférence avec les ambassadeurs des grandes puissances consacrées et, tout en témoignant aux autres chefs de mission des égards extérieurs ou de la cordialité, accordaient peu d'importance à leur conversation. Ils perdaient par là de précieuses occasions de s'instruire sur des choses qu'on ne leur avait pas enseignées dans leur jeunesse et qu'ils avaient par la suite négligé d'approfondir. Ils se riaient plus à des renseignements de seconde ou de troisième main, transmis par des agents qui désiraient leur plaire en entrant dans leurs vues supposées, qu'aux informations directes d'étrangers qualifiés connaissant à fond le pays et les affaires dont ils venaient parler. Ils se montraient prévenus contre
des hommes qu'ils tenaient pour intéressés à parler dans un certain sens, quoique cet intérêt pût concorder avec le nôtre.
Malheureusement, on discerna mal les concordances, même en Russie. Malgré leur qualité de Slaves,, les ministres russes ne comprirent pas mieux que leurs collègues d'Occident les affaires yougoslaves. On sera stupéfait plus tard, lorsqu'on révélera quelle ignorance montrèrent à ce sujet quelques-uns des plus éminents d'entre eux. Les conséquences de pareilles erreurs sont trop terribles pour qu'on n'essaie point d'éclairer le public sur une question qui, par l'enchaînement fatal des circonstances, passe en ce moment au premier plan de la politique européenne.
LES YOUGOSLAVES
Les Serbes de Serbie.
Les Yougoslaves se subdivisent en trois fractions de même race et de langue presque identique : les Serbes, les Croates et les Slovènes.
Les Serbes constituent la population non seulement du royaume de Serbie, tel qu'il existait en 1914, mais encore du royaume de Monténégro, de la Bosnie, de l'Herzégovine et d'une partie de l'ancienne Pannonie, c'est-à-dire de plusieurs comitats du sud-ouest de la Hongrie, dans le banat de Témesvar et en Syrmie.
Aujourd'hui tout le monde connaît la Serbie. Ses victoires sur les Turcs en 191 2, sur les Bulgares en 191 3, sur les Autrichiens durant la première année de la guerre actuelle ont porté son nom dans le monde entier. Le roi Pierre Ier et le prince-régent Alexandre sont des princes aussi populaires en France que le roi des Belges et le roi d'Angleterre. Les calamités de l'automne de 191 5, l'effroyable retraite d'Albanie, l'exode à Corfou et à Salonique ont peutêtre valu au peuple serbe, parmi les Alliés, encore plus de sympathie que la gloire des années précédentes. Mais on sait moins ce que fut l'empire serbe au Moyen âge et quelles traces il a laissées. Le rouleau compresseur turc qui écrasa pendant des siècles toute la péninsule balkanique et une partie du bassin septentrional du Danube fit un silence de mort sur d'immenses régions autrefois prospères. Sur tous les pays d'Europe assujettis par les sultans de Constantinople, l'Occident ne connut à peu près rien jusque dans la seconde moitié du