LES SERBES DE SERBIE
truire et qui ont déjà l'expérience des responsabilités, ne professent pas le même détachement pour la mer Egée. Ils se sont convaincus que, pour vivre et se développer normalement, l'État serbe, soit réduit à luimême, soit fondu dans une grande Yougoslavie, doit avoir libre accès à la mer Egée. Economiquement et militairement, le libre débouché sur Salonique lui est indispensable. Seul, il assure l'indépendance à l'égard des États au nord du Danube et de la Dr ave. Le débouché sur l'Adriatique, soit direct en territoire proprement serbe, soit indirect en territoire ami, ne donne nullement les mêmes garanties. L'Adriatique est un grand golfe dont l'entrée peut être facilement fermée.
C'est pourquoi, en 1912 et en 1913, le gouvernement serbe, approuvé par l'unanimité de la nation, tint absolument à conquérir et à conserver une frontière commune avec la Grèce, devenue souveraine de Salonique et du Bas-Vardar. C'est pour la raison inverse que la Bulgarie prétendit
se faire octroyer Monastir, Ochrida et une bande d'Albanie jusqu'à l'Adriatique. Travaillant en même temps pour elle-même et pour le compte de l'Autriche-Hongrie, elle voulait couper la Serbie de la Grèce et devenir maîtresse des communications par la Macédoine. Pour satisfaire son ambition, elle ne recula pas devant la plus odieuse trahison. Elle échoua en 191 3 et réussit en 191 5. Si elle obtenait, lors de la paix générale, les territoires albanais et macédoniens qu'elle convoite, elle tiendrait la Serbie sous sa dépendance. Il ne doit donc pas être indifférent aux Slovènes et aux Croates que l'État aux destinées duquel ils souhaitent ardemment s'associer reprenne sa liberté de mouvements du côté de l'Egée. Il s'agit de leur propre indépendance. Du reste, ils semblent le comprendre de mieux en mieux ; les dernières manifestations de leurs chefs le prouvent. De leur côté, les hommes politiques serbes les plus qualifiés sont prêts à se rallier aux solutions les plus conciliantes. Si cuisants que soient leurs souve-
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nirs des procédés bulgares, ils sont disposés à faire en Macédoine une large part à la Bulgarie pourvu que la Serbie et la Grèce restent limitrophes avec de bonnes communications le long du Vardar.
Le Monténégro ou Tchernagore, la Zêta du Moyen âge, est un Etat entièrement serbe. Gouverné du commencement du xvie siècle jusqu'au milieu du xixe par les métropolites de Cettigné, appelés vladikas, il jouit d'un gouvernement séculier depuis l'avènement du prince Danilo, qui succéda au vladika Pierre II en 1851. Dès 1493, il y eut une imprimerie yougoslave à Cettigné. De 1830 à sa mort, Pierre II ne cessa de s'occuper de la libération des Serbes d'Autriche et de Turquie. En 1849, il signa avec Alexandre Karageorgévitch
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un traité secret relatif à l'affranchissement des Serbes. En 1851, 1857 et 1858, pendant les révoltes de Bosnie, le prince Danilo combina ses efforts avec ceux du prince Alexandre. Après le changement de dynastie en Serbie en 1858,1e prince Michel Obrénovitch, qui régnait au nom de son père, le prince Miloch, donna une impulsion nouvelle à cette politique. Il engagea des pourparlers avec le prince Danilo en vue de la libération des provinces serbes, Malheureusement, Danilo tomba sous les coups d'un assassin à Cattaro,le ieraoût 1860 ;les pourparlers furent alors poursuivis avec son successeur, le prince Nicolas, le roi actuel du Monténégro. Entraîné par le mouvement patriotique qui agitait les Yougoslaves à cette époque, le prince Nicolas signa, en 1865, un traité en vertu duquel il promettait d'abdiquer en faveur du prince Michel de Serbie, lequel s'engageait de son côté à l'instituer héritier au cas où il n'aurait pas de descendance mâle directe.
Pendant les règnes funestes de Milan et
d'Alexandre Obrénovitch à Belgrade, les sympathies des Monténégrins s'éloignèrent de la Serbie. Mais elles lui sont entièrement revenues depuis le rétablissement des Karageorgévitch, après l'assassinat d'Alexandre et de la reine Draga, en 1903. Elles n'ont fait que grandir et s'affermir depuis cette époque.
Aujourd'hui, tous les Monténégrins, ceux de la Tchernagore et ceux qui sont allés chercher fortune au dehors, veulent absolument s'unir aux Serbes du royaume. Politiquement la dynastie constitue le seul obstacle à cette union. Mais, avant les événements actuels, le roi Nicolas Ier connaissait si bien les sentiments de ses sujets qu'il avait dû se rallier en principe à une combinaison qui retardait seulement jusqu'à sa mort la fusion des deux royaumes frères. Au cours de la guerre, il envisagea d'autres combinaisons. Il entreprit de prémunir sa famille contre tous les risques en se rangeant ostensiblement d'un côté et en laissant quelques-uns de ses fils se ranger de Gauvain. 2
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l'autre. Il négligea d'engager à fond l'armée monténégrine pendant la période critique de la campagne de 191 5 et la fit licencier au commencement de 191 6 dans des conditions plus que suspectes. Le 11 janvier 191 6, il rendit aux Autrichiens, presque sans lutte, le mont Lovtchen, réputé imprenable, qui était défendu par 8.000 hommes et qu'il avait déclaré ne pas vouloir céder « même pour un diamant aussi gros que cette montagne ». Lors de la retraite des Serbes à travers l'Albanie jusqu'à Scutari, il se comporta plutôt en neutre qu'en allié ; il fit un accueil glacial à son petit-fils, le prince régent Alexandre, qui dut chercher un abri ailleurs que chez le père de sa mère. Il y a tout lieu de supposer qu'il est lié à l'Autriche par un accord secret qui lui promet, à lui ou à ses fils, de légers agrandissements territoriaux avec une subvention pécuniaire (x).
(x) En 1916, le publiciste allemand Otto Mayer, dans les Vaterlaendische Abende, dit du roi Nicolas : « Il s'est efforcé surtout au commencement de son règne de vivre en bonnes relations de voisinage avec
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On ne peut encore s'expliquer à ce sujet en pleine liberté. Mais les Monténégrins sont suffisamment édifiés sur la conduite de leur roi, et ils sont décidés à lier leur sort à celui de leurs frères du royaume de Serbie. Le 18 août 1916, M. André Radovitch, président du Conseil et ministre des affaires étrangères du Monténégro, soumit à Nicolas Ier un mémoire par lequel il lui proposait l'union du Monténégro avec la Serbie et les autres pays yougoslaves ainsi que la fusion des deux dynasties Pétrovitch- Niégoch et Karageorgévitch dans la personne du prince Alexandre de Serbie, son petit-fils. Des droits éventuels étaient réservés au prince Danilo de Monténégro et à sa descendance. Ce premier mémoire, approuvé par les autres membres du Ca-
l 'Autriche. Lorsqu'en 1866 l'Italie lui offrit de prendre en commun la possession des Bouches de Cattaro, il refusa. Sa neutralité d'alors lui a valu entre autres avantages, de la part du gouvernement autrichien, une somme considérable d'argent qu'il tou^ chait régulièrement chaque année jusqu'au comment cernent de la guerre mondiale. »
binet, étant resté sans réponse, M. Radovitch en présenta un second dans le même sens, le ii janvier 191 7, également avec l'approbation de ses collègues. Il proposait de laisser les questions en litige à l'arbitrage de l'empereur de Russie, en avertissant le roi qu'en cas de non-approbation de sa part, il se verrait obligé de donner sa démission. Nicolas Ier repoussa le projet, confirmant ainsi la déclaration faite par lui quelque temps auparavant à un de ses ministres, M. Spassoyévitch, et suivant la quelle l'union du Monténégro avec la Serbie ne pourrait s'effectuer qu'après l'anéantissement de l'une des, deux dynasties. En conséquence le Cabinet Radovitch donna sa démission. Nicolas Ier ne put trouver d'hommes politiques pour former son nouveau Cabinet. Des trois ministres qu'il choisit, deux étaient des officiers. Ces ministres eux-mêmes, après avoir exercé le pouvoir pendant cinq mois, soumirent à leur tour un projet d'union au souverain. Nicolas Ier refusa encore et forma un Ca-
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binet composé de fonctionnaires d'ordre inférieur.
Vers la fin du mois de mars 191 7, il se forma, sous la présidence de M. André Radovitch, un Comité monténégrin pour l'union nationale qui réunit des hommes politiques influents appartenant à divers partis. Il procéda à la formation des organisations des Monténégrins résidant dans les centres principaux de l'Europe et de l'Amérique, et ces organisations lui donnèrent tous le mandat de les représenter. Le 11 août 191 7, à l'unanimité, il vota l'adoption de la déclaration signée le 20 juillet précédent, à Corfou, par M. Pachitch, président du Conseil et ministre des affaires étrangères de Serbie, et M. Ante Trumbitch, président du Comité yougoslave (*). Le 14 août, il notifia ce vote à M. Pachitch et à M. Trumbitch dans des lettres où il se
(l) Nous reviendrons plus loin sur cette déclaration, à laquelle manque la signature d'un représentant du Monténégro, le roi Nicolas s'étant montré réfractaire à l'idée de l'union.
disait « persuadé que le salut et le progrès du Monténégro résident uniquement dans son union avec la Serbie et les autres pays habités par le peuple des Serbes, Croates et Slovènes. » Il ajoutait qu'il était « d'autant plus de son devoir de se prononcer, au nom du peuple du Monténégro, sur la déclaration de Corfou, que le roi Nicolas et son gouvernement sont restés impassibles devant cet acte important, et que le Parlement et l'armée du Monténégro, livrés criminellement à l'ennemi, se trouvent dans l'impossibilité de prendre part à la solution de cette question d'importance capitale (l). » Les égards officiels témoignés par le gouvernement français à Nicolas Ier et à sa famille ne doivent pas faire illusion au public. Si l'on voulait connaître les véritables sentiments des Monténégrins envers leur souverain, il conviendrait de les chercher dans
(x) Depuis le mois de juillet 1917, le Comité monténégrin pour l'union nationale publie à Genève un Bulletin. On y trouvera quantité d'informations des plus curieuses sur les affaires monténégrines.
les passages suivants de la lettre de démission adressée le 20 mai 1916, par M. Lazar Miouchkovitch, alors président du Conseil :
C'est vous, avec votre famille et votre camarilla, qui avez conduit le Monténégro à la banqueroute actuelle...
En voici les preuves : ce sont les entrevues de votre fils, le prince Pierre, avec le lieutenant- colonel Hubka ; les pourparlers de votre fils et héritier du trône, le prince Danilo, par l'intermédiaire de M. Carminatti, avec le comte Bernstorf, agent des puissances centrales ; et tant d'autres fautes graves que vous avez commises, vous et votre famille et votre camarilla, et que je n'ai pas besoin de citer.
Je suis persuadé que toutes ces fautes, celles de votre famille et de votre camarilla, et même les miennes, ne sauraient être attribuées au peuple serbe du Monténégro, qui n'a jamais manqué de s'acquitter de son devoir national et a fait tant de sacrifices pour la réalisation des idées serbes... Par conséquent, je suis persuadé que ce peuple aura des hommes qui ne permettront pas qu'il soit porté responsable des crimes des autres, et qu'il entrera sans tache dans la communauté serbe, et qu'il a bien mérité par sa lutte séculaire pour l'affranchissement et l'union du peuple serbe (x).
(J) Ces passages ont été publiés par la Gazette de Lausanne du 30 août 1917. Ils étaient cités dans une
Langage amer et dur, mais qu'on retrouve dans la bouche de tous les Monténégrins. Nicolas Ier a perdu dans la dernière partie de sa vie tout le prestige qu'il avait gagné pendant la première, lors de l'insurrection de Bosnie-Herzégovine et de la guerre russo-turque. L'effondrement du tsarisme le prive aussi de la protection que le mariage de deux de ses filles à des grandsducs lui valait en Russie. Il ne lui reste guère que l'appui de sa fille Hélène, reine d'Italie.
Vestige glorieux de l'ancien Etat serbe et refuge de la nation au moment de l'invasion, le Monténégro n'ambitionnait d'autre mission que celle de combattre pour la délivrance de la patrie entière. Il ne vivait que pour la liberté et l'union. Les raisons d'ordre économique et financier s'ajoutaient d'ailleurs aux raisons politiques pour lui conseiller l'union. Ce pays n'a jamais pu
lettre adressée le 10 août à ce journal par M. André Radovitch. 1VL Miouchkoviteh, qui demeurait alors en Suisse, ne les a pas démentis.
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subvenir à ses besoins par ses propres moyens, et le rétablissement d'une exitence séparée de celle des autres pays yougoslaves serait pour lui le commencement d'une agonie. C'est ainsi qu'on a pu justement écrire •: « Celui qui veut le malheur des Monténégrins doit désirer un Monténégro séparé après cette guerre (*). »
Les Bosniaques et les Herzégoviniens.
Au contraire des Serbes et des Monténégrins qui sont presque tous de religion orthodoxe, les Bosniaques et les Herzégoviniens, quoique tous de race et de langue serbo-croate, se partagent entre
(*) M. André Radovitch, dans sa brochure Le Monténégro, son passé et son avenir (Bloud et Gay, éditeurs), retrace un tableau saisissant des souffrances que ce petit pays s'était imposées pour pouvoir mener une existence politique indépendante, en attendant l'heure de l'union.
l'orthodoxie, l'islamisme et le catholicisme. Cette division religieuse résulte de leur histoire. Jusqu'à la conquête de leur pays par Mahomet II en 1463, ils avaient vécu sous le régime féodal, tantôt sous des princes régnant sur de vastes territoires comme l'empereur Douchan ou Tvrdko Ier, tantôt sous des seigneurs dont l'autorité variait en étendue et en force. Au moment de l'invasion turque, l'hérésie bogomile, apportée d'Asie par les soldats de l'empire byzantin, était en grande faveur en Russie et en Herzégovine (1). Par son caractère, qui tenait du gnosticisme, du massalianisme et du manichéisme, elle se rapprochait de la simplicité de l'Islam. Les persécutions des rois de Croatie et de Hongrie incitèrent les bogomiles à prendre la religion du vainqueur. Les hérésiarques avaient tout intérêt à une conversion qui satisfaisait leur
(x) Cf. sur l'hérésie bogomile en Bosnie : Louis Léger, L'Histoire des Bogomiles en Bosnie et en Bulgarie au Moyen âge, et Vouk Primoraç, La Question yougoslave, p. 209 et suiv.
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rancune contre leurs persécuteurs et les faisait participer aux privilèges des conquérants. La grande majorité de la noblesse passa à l'islamisme et conserva sa nouvelle religion malgré les efforts persévérants des missions franciscaines.
C'est ainsi qu'encore aujourd'hui les deux millions de Bosniaques-Herzégoviniens (1.93 1.802 d'après le recensement de 191 o) se répartissent entre les trois grandes religions de l'Orient européen : environ 43 0/0 sont orthodoxes, 32 0/0 musulmans et 22 0/0 catholiques. Mais les uns et les autres n'ont cessé de parler serbe durant toute la domination ottomane. Les musulmans ne sont nullement des Turcs, comme le croient trop souvent les Occidentaux ; ce sont de purs Serbes. Seulement, plus de quatre siècles de régime turc les ont mis en opposition avec les rayas chrétiens, et le régime autrichien, depuis 1878, au lieu d'atténuer les différences entre les diverses parties de la population, les a accentuées suivant le principe habsbourgeois : divide
et impera. Sous François-Joseph Ier, les faveurs allaient en premier lieu aux catholiques immigrés, ensuite aux musulmans, puis aux catholiques autochtones ; les orthodoxes, qui étaient censés représenter le panserbisme, subissaient le plus de vexations. Les fonctions les plus importantes étaient confiées à des Allemands et à des Magyars. La police, dirigée de Vienne et de Pest, était souveraine. Depuis que les Croates catholiques sont devenus partisans résolus de l'union yougoslave, les Bosniaques catholiques ont suivi le mouvement. Les réfractaires se trouvent seulement parmi ceux qui ont reçu l'empreinte des Jésuites et qui obéissent à Mgr Stadler, archevêque de Serajévo. En somme, quoique le régime dictatorial imposé aux deux provinces occupées en 1878 et annexées en 1908 empêche la population de manifester librement ses sentiments, il n'est pas douteux que, en dehors des personnes vivant de l'occupation austro-hongroise, l'immense majorité des habitants désire passionnément leur