‹ La question yougoslaveChapitre 5 sur 10 · LES SERBES DE HONGRIE · texte numérisé non relu

LES SERBES DE HONGRIE

à leur expulsion, obtinrent de l'empereur un « privilège » qui les reconnaissait en qualité de nation jouissant d'une pleine autonomie politique et religieuse. Mais les promesses impériales furent violées dès que fut passé le danger qui les avait fait contracter. Durant tout le xvme siècle, les Serbes eurent à lutter, sans grand succès, contre l'arbitraire des agents de Marie-Thérèse et de ses fils. Ils prospérèrent néanmoins, devinrent les maîtres du commerce entre Pest et Constantinople, fondèrent en quantité des églises, des monastères et des écoles. En 1825, ils créèrent à Novi-Sad (Neusatz), centre de vie intellectuelle, une société littéraire, la Srpska Matiça, dont l'influence s'étendit très loin. En 1848, lors de l'insurrection magyare, ils tinrent à Carlovitz une assemblée nationale où ils conférèrent à l'archevêque orthodoxe de cette ville le titre de patriarche ; en même temps ils élurent le colonel Stefan Chouplikaç voïvode de toute la Voïévodine, qui, dans leur programme, devait être réunie au

royaume de Croatie, Slavonie et Dalmatie. Par sa patente du 3 décembre 1848, l'empereur François-Joseph, qui venait de monter sur le trône, confirma les titres donnés à l'archevêque Raïatchitch et au colonel Chouplikaç ainsi que la création de la Voïévodine. Seulement, il étendit démesurément le territoire de celle-ci de manière à y noyer les Serbes et à rendre impossible son rattachement à la Croatie. En fait, la Voïévodine fut administrée par des Allemands. D'ailleurs elle ne subsista pas longtemps. L'insurrection magyare une fois réprimée, François-Joseph renia ses engagements envers les populations qui l'avaient sauvé de la débâcle. Le 27 décembre 1860, par un acte unilatéral, il rattacha purement et simplement la Voïévodine à la Hongrie. En vain le patriarche ! Raïatchitch obtint-il, par rescrit du 24 juillet 1861, la promesse que les vœux du congrès serbe réuni au mois d'avril précédent à Carlovitz seraient portés devant le Parlement hongrois. Cette promesse ne fut pas tenue plus que les

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autres. Bien au contraire, François-Joseph sacrifia complètement aux Magyars les Serbes, comme les autres nationalités de Hongrie, dans le compromis dualiste de 1867. Les lois de 1868 sur l'indépendance ecclésiastique et scolaire ne compensèrent pas cet asservissement. Du reste, elles furent appliquées sans bonne foi, puis abrogées indirectement par la loi du 12 juillet 191 2 qui supprima l'autonomie ecclésiastique, et par la loi Apponyi de 1913 qui imposa l'obligation d'enseigner le magyar dans les écoles non magyares sous peine de fermeture de ces écoles. Tout dernièrement, le comte Apponyi étant redevenu ministre de l'instruction publique, cette loi a encore été renforcée.

Les statistiques magyares comptent 185.000 Serbes dans la Batchka, 285.000 dans le Banat et de 36 à 55.000 dans la Baranja. Il est permis d'y ajouter 28.000 Slovaques et 10.000 Ruthènes vivant dans la première de ces provinces pour avoir le total officiel des Yougoslaves dans cette partie Gauvain. 3

de la Hongrie, soit un peu plus de 500.000. Même en grossissant ce chiffre des éléments négligés par les recenseurs magyars, on n'arrive pas à un total imposant qui légitime des revendications sur de grands tertoires. Mais, aux yeux des Serbes, la Batchka et le Banat présentent une grande importance. En effet, ils se trouvent en face même de la ville et de la province de Belgrade et constituent le prolongement direct de la Serbie royale. Malheureusement leur situation de l'autre côté du Danube et le mélange d'autres populations en forte proportion rendraient leur attribution difficile dans le cas où la Hongrie serait obligée de subir les conditions des Alliés. La fixation d'une frontière au nord, dans la grande plaine, serait forcément déterminée par des considérations arbitraires. De plus, le Banat est intégralement réclamé par la Roumanie qui a très énergiquement insisté pour l'obtenir au cours de ses négociations avec la Triple-Entente. Le Cabinet de Bucarest reconnaissait que, sur une population totale

de 1.582.000 habitants, les Roumains ne dépassaient guère le chiffre de 600.000, et que, dans le district occidental de Torontal en particulier, les 200.000 Serbes y vivant possédaient incontestablement la majorité relative. Mais, à l'époque qui précéda son intervention dans la guerre, il se préoccupait de constituer une Grande Roumanie entre de fortes frontières naturelles, et il prétendait aller à l'Ouest jusqu'à la Theiss. Cette prétention fut même une cause sérieuse de dissentiments avec les Alliés jusqu'au milieu de l'été 1916. Aujourd'hui, il y a lieu de croire que, dans le cas où les circonstances le permettraient, le partage du Banat entre la Roumanie et la Serbie s'effectuerait à l'amiable.

La Dalmatie.

La Dalmatie s'étend sur une longue et mince bande de terrain entre l'Adriatique

à l'Ouest, et le Monténégro, l'Herzégovine, la Bosnie et la Croatie à l'Est. De race et de langue elle est foncièrement serbo-croate. Le recensement officiel de 1910 accuse 610.000 Serbo-Croates contre 18.000 Italiens. En se donnant beaucoup de peine, les statisticiens italiens se sont découvert 40.000 congénères ou compatriotes. Les plus fougueux irrédentistes vont quelquefois jusqu'à 60.000. Mais pour atteindre ce chiffre, ils sont obligés d'annexer dans leurs statistiques une multitude de gens qui se sont toujours crus serbo-croates et qui déclarent n'avoir rien de commun avec l'Italie. Si l'on compulse les résultats des élections générales faites en 1907 et en 191 1 sur la base du suffrage universel, on trouve :

En 1907 132.776 électeurs inscrits

— 59.955 voix serbo-croates

— 3 .076 voix italiennes.

En 1911 144.213 électeurs inscrits

— 71.097 voix serbo-croates

— 5 .925 voix italiennes.

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Les il députés que la Dalmatie envoie au Reichsrat de Vienne, et qui sont élus sur la base du suffrage universel, sont tous serbo-croates. Sur 86 administrations communales, 85 sont entre les mains de municipalités serbo-croates. Seule, celle de Zara (Zadar) est au pouvoir des Italiens ; et encore cela tient-il au système des curies en vigueur pour les élections locales, car l'ensemble de la circonscription communale de Zara contient 23.651 Serbo-Croates contre 11.552 Italiens. Sur les 45 membres de la Diète dalmate, élus d'après un vieux système adopté à une époque où les italianisants étaient en faveur, il y a 39 Serbo- Croates et 6 Italiens.

Les observateurs impartiaux, dégagés de toute idée préconçue, trouvent de 3 à 4 0/0 d'Italiens en Dalmatie. En admettant, sans d'ailleurs qu'aucune bonne raison justifie Cîtte hypothèse, que cette proportion doive être élevée de 1,2 ou 3 0/0, cela ne changerait en rien le fait incontestable que ce pays est serbo-croate, qu'il ne veut pas devenir

italien, et qu'aucun État étranger n'a le droit d'établir sa domination sur lui. Dans un article publié dans la Quarterly Review du Ier janvier 1918, M. G. Salvemini, professeur d'histoire à l'Institut d'études supérieures de Florence, dit : « Il ne peut y avoir en Italie une seule personne raisonnable, au fait du véritable état de choses, qui puisse croire que l'Italie serait capable de dénationaliser cette région et de ramener le bon vieux temps où elle était regardée comme une colonie de la République vénitienne. » Dans YAzione socialista du 12 août 191 6, le professeur Mondaini écrivait :

Puisque le droit national d'un peuple trouve par définition ses limites dans le droit national des autres, il n'est point admissible de sacrifier le droit national de 600.000 personnes au droit aussi national des 60.000 autres (chiffre des supputations les plus larges de nos géographes italiens), à moins que, en s'appropriant encore une fois la théroie hégélienne, écrite en lettres de sang sur les drapeaux allemands, du droit des plus civilisés ou prétendus tels, on ne proclame (et ce serait un comble de la part des démocrates même

impérialistes!) que les 600.000 moins évolués sont sans droit en face des 60.000 plus évolués!

Un autre Italien, dont le caractère et la science sont également appréciés, M. Giuseppe Prezzolini, terminait ainsi un ouvrage publié à Florence dans l'été de 1915 (x) :

Occuper la Dalmatie est acte d'impérialisme ; cela ne peut être la conséquence d'une guerre nationale. Il faut parler clairement. Si l'on veut entraîner l'Italie dans la voie de l'impérialisme, nous nous y opposerons résolument ; et si, demain, comme des projets approuvés par la Société Pro Dalmazia le font entrevoir, on procède à une politique d'oppression des majorités et des minorités slaves, en Dalmatie et ailleurs, nous, Italiens, et précisément parce qu'Italiens, parce que faisant partie d'un peuple qui a une civilisation supérieure, nous accourrons au secours de ces majorités et de ces minorités, et nous sommes sûrs que toute la démocratie non gâtée par les appétits impérialistes nous suivra. Ceux qui croient conduire l'Italie à Spalato, à Sebenico, à Traù, pour exercer des représailles et des oppressions, ne savent pas que, avec l'Italie, ils y conduiront aussi des Italiens qui ne permettront pas ces représailles et ces oppressions. Le jour où des Italiens seraient inférieurs au nom d'Italie, ce serait

(x) La Dalmazia, brochure in-8 de 75 pages, Libreria délia Voce, Florence.

une véritable obligation d'italianità que de s'insurger contre eux.

D'autre part, pendant toute la période du risorgimento et, après la constitution de l'unité italienne, jusqu'au commencement de ce siècle, la Dalmatie ne figurait point parmi les revendications des irrédentistes. A la veille de la guerre de 1866, la presse piémontaise, toscane et lombarde soutenait le programme ainsi formulé par la Perseveranza de Milan : « L'Italie désire les provinces qui lui ont été arrachées, tout ce qui va du Brenner au Quarnero ; mais ses aspirations ne vont pas au delà. » Vers le même temps, Mazzini disait :« L'Istrie est nôtre, aussi nécessaire à l'Italie que les ports de Dalmatie aux Slaves du Sud. » Si l'on remontait plus haut encore, on constatait que Dante fixait la frontière de l'Italie au Quarnero :

Si com' a Pola, presso del Quarnaro Che Vltalia chiude e stioi termini bagna, Fanno i sepolchri tutto il loro varo.

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Dès lors, comment expliquer qu'une campa5ne d'une âpreté et d'une ardeur exceptionnelles ait été organisée depuis 191 4 en faveur de l'annexion de la Dalmatie à l'Italie, et que le Cabinet Salandra-Sonnino se soit fait reconnaître par la Triple- Entente, dans le traité du 26 avril 191 5 (1), la partie la plus importante de cette province, c'est-à-dire toute la partie nord jusqu'au cap Planka, entre Traù et Sebenico, avec la plupart des îles semées le long de la côte ? Il est inutile aujourd'hui d'exposer en détail les arguments des annexionnistes, car il semble que les prétentions italiennes sur la Dalmatie seront abandonnées en fait, sinon officiellement. Devant le danger national créé par le désastre de Caporetto,plus que devant les protestations des Yougoslaves et des publicistes indépendants, le Cabinet

(*) Le texte de ce traité, ou du moins la traduction en italien de la version anglaise d'après les dépêches du gouvernement maximaliste de Pétrograd, a été lu le 13 février 1918, à la Chambre des députés d'Italie, par M. Bevione.

présidé par M. Orlando a senti la nécessité d'alléger un programme annexionniste qui ne correspondait plus, sous aucun rapport, aux possibilités réalisables. Néanmoins, il convient d'indiquer» que le Comité Pro Dalmazia, la Société Dante Alighieri, la Lega Nazionale et la presse impérialiste étayaient leur thèse sur des raisons géographiques, historiques, ethniques, militaires et économiques.

D'après tous ces propagandistes, les frontières naturelles de l'Italie sont constituées par la chaîne des Alpes, laquelle se prolonge « des Alpes Rhétiques le long des Carniques ^et des Juliennes aux Dinariques, c'est-àdire du Brenner à Cattaro », en englobant toute la côte adriatique jusqu'à l'Albanie. Historiquement, la Dalmatie a appartenu à Rome dans l'antiquité, à Venise au Moyen âge et à l'époque moderne. Ethniquement, les éléments italiens dominent dans les grands centres de la vie intellectuelle et économique. Militairement, l'Italie né peut assurer son existence nationale que si elle

possède le labyrinthe d'îles et de canaux de la côte orientale de l'Adriatique (1). Economiquement, la Dalmatie lui est nécessaire pour sa pénétration dans les Balkans.

Aucun de ces arguments ne tient debout. La raison géographique ne vaudrait politiquement rien si elle était techniquement bien fondée. Mais elle est mal fondée. Même dans les écoles d'Italie, on enseigne que les frontières naturelles de l'Italie, déterminées par la ligne de partage des eaux de la chaîne alpestre, s'arrêtent au Porto Re, dans le golfe de Fiume, et qu'au sud de ce point commence la péninsule balkanique. Des géologues, il est vrai, ont imaginé que le bassin de l'Adriatique formait le centre de l'unité géographique de l'Italie. Seulement, comme le remarque M. Mondaini, « cette

(x) Au mois d'août 191 7, le Conseil provincial de Bari a voté le vœu « que, avec Trieste, le Haut-Adige et l'Istrie, soient restituées aux Italiens les terres dalmates qui appartiennent à l'Italie comme constituant sa frontière naturelle sur la rive orientale de l'Adriatique ».

trouvaille rentre dans la géographie de marque pangermanique, suivant laquelle la frontière géographique méridionale de la région germanique est déterminée non par la ligne de partage des eaux des Alpes centrales, mais par la ligne du Pô ».

Historiquement, la Dalmatie a fait partie de l'empire romain et s'est trouvée soiis le protectorat de Venise. Toutefois est-ce un motif de l'attribuer à l'Italie ? Des Portes d'Hercule au Pont-Euxin, bien d'autres pays ont appartenu à l'empire romain, qu'aucun ministre ou propagandiste italien ne s'aviserait de réclamer. Il est inutile d'insister. Les héritiers de l'empire romain ne se trouvent pas qu'à Rome. Quant à la domination vénitienne, elle ne changea point le caractère slave du pays, nettement accusé dès le VIIe siècle. Effective seulement sur le littoral, elle n'atteignait pas l 'arrièrepays ; elle n'absorbait pas la république de Raguse. Elle n'a laissé aucune trace dans la littérature locale. Venise n'avait créé ni écoles, ni hôpitaux, ni routes ; elle traitait

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la Dalmatie en colonie militaire, en domaine d'exploitation, sans se préoccuper de lui imposer sa langue ou de gagner les cœurs (1). Aussi un historien français d'une science et d'une impartialité certaines (») a-t-il pu résumer ainsi l'état du pays au moment de la chute de Venise : « La vérité est que, lorsque les Français de Marmont arrivent, ils trouvent le Slave partout, l'Italien à côté de lui dans les îles et sur la côte, les mœurs et la culture italiennes dans les villes, et aussi le souvenir vivant et parfois affectueux de Venise ; mais, nulle part, aucun Dalmate ne leur dit être Italien. Tous, au contraire, ils s'affirment frères des Slaves du dehors dont ils partagent les douleurs et célèbrent les succès. » Les mémoires du temps concordent tous à ce sujet. La slavisation de la Dalmatie à l'époque moderne

(*) Voir à ce sujet la Dalmatie, l'Italie et V Unité yougoslave, par le comte L. de Voïnovitch, chez Georg et Cie, 1917.

(*) M. Emile Haumant dans la Slavisation de la Dalmatie, Paris, 1917.

est une légende sortie du cerveau des nationalistes italiens. C'est au contraire l'italianisation qui fit des progrès durant le premier demi-siècle de la domination autrichienne, grâce au besoin que les empereurs de Vienne eurent de Dalmates parlant italien pour administrer la Lombardo-Vénétie. Après 1870 seulement, quand l'irrédentisme gagna de proche en proche, l'administration impériale favorisa les Slaves du littoral aux dépens des Italiens.

Quant à la question ethnique, nous avons déjà cité des statistiques décisives. On peut encore ajouter que, à une époque récente, le Saint-Siège a reconnu le caractère slave de la Dalmatie. Malgré les démarches du comte Kalnoky, alors ministre commun des affaires étrangères d'Autriche-Hongrie, Léon XIII maintint l'usage de la liturgie slave — plus précisément paléoslave, avec des caractères glagolites, antérieurs aux cyrilliques — dans les diocèses de Sign, de Veglia, de Zara et de Spalato. Pie X fit de même. Dans les autres diocèses, le mouve-

ment en faveur de l'usage général de la liturgie slave est très fort. Du reste, aux messes latines, on chante toujours, dans toutes les églises, l'Ëpitre et l'Évangile en langue vulgaire serbo-croate. On emploie la même langue, dans les villes et dans les campagnes, pour toutes les cérémonies autres que la messe, telles que le baptême, la confirmation, le mariage, les enterrements, etc. Le 7 mars 191 2, le Saint-Siège qui, l'année précédente, sur les instances de Mgr Stadler, avait transformé le collège illyrique de Saint- Jérôme à Rome en collège croate, rétablit le caractère serbo-croate de ce collège et reconnut l'existence des Serbes catholiques (*).

Les arguments tirés des .exigences de la défense nationale pourraient servir à n'inporte quel État pour justifier des revendi-

(*) D'après le comte de Voïnovitch, l'un des négociateurs de la convention du 7 mars 1902, la rancune gardée à cette occasion par le Cabinet de Vienne contre le cardinal Rampolla fut l'une des causes du veto opposé par l'Autriche à ce prince de l'Église au conclave de 1903.

cations sur n'importe quoi. Ils ne sont admissibles que s'ils ne violent pas des droits préexistants. Dans le cas du Trentin, ils sont irréfutables, car cette province, de langue italienne, s'enfonce comme un coin entre la Lombardie et la Vénétie. Mais, dans un monde organisé, un Etat de haute civilisation ne saurait revendiquer, à titre de glacis militaire, des territoires habités par des populations qui repoussent absolument sa domination. Quand les populations sont mélangées, enchevêtrées, il est permis de passer par dessus les convenances d'agglomérations plus ou moins importantes pour établir une frontière logique au point de vue militaire et administratif — à charge de répricocité. On comprendrait des combinaisons de ce genre à propos de l'istrie et des lisières de la Slovénie. En ce qui concerne un pays aussi un que la Dalmatie, aucune considération militaire ne légitimerait son annexion ni son démembrement.

Mais, dans ce cas particulier, on peut affirmer que les considérations purement mili-

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taires, sans parler des autres, s'opposent absolument à l'annexion.

La côte dalmate est indéfendable pour l'État qui ne possède pas l'arrière-pays, et, pour être gardé sérieusement, cet arrièrepays exigerait la présence d'une armée de plusieurs centaines de mille hommes. En effet, sa situation géographique l'expose constamment au risque d'être coupé par une armée venant de l'Est. Soit l'Autriche, si elle subsiste, soit la Magyar ie, si elle s'affermit, soit la Yougoslavie, si elle se constitue, seront toujours en mesure de former une masse de choc venant prendre de flanc, à un point sensible, le corps italien d'occupation dispersé du golfe de Spalato au Quarnero, et séparé de la péninsule latine par le large fossé de l'Adriatique. Il ne suffit pas de proclamer cette mer lac italien pour qu'elle le devienne en effet. Aucun argument de sentiment, aucun artifice de polémique ne détruira jamais le fait que toute sa rive orientale au-dessous de Pola, à l'exception de quelques îlots urbains, n'est pas Gauvain. 4

italienne, qu'elle est slave, albanaise et grecque, et qu'elle est destinée par la nature des choses à rester telle pendant des siècles. Si l'Italie venait à y établir sa domination par la force, elle ne pourrait l'y maintenir que par un déploiement de forces hors de toute proportion avec ses ressources militaires et économiques. Il lui serait incomparablement plus avantageux de voir un peuple ami solidement installé sur cette rive, prêt à la défendre contre les agressions de l'Est. Une alliance avec une Yougoslavie intéressée à se prémunir contre les attaques de la Germanie ou de la Magyarie constitue la solution la plus efficace,la moins coûteuse, du problème de la défense nationale dans l'Adriatique. L'annexion donnerait une garantie illusoire et créerait un irrédentisme serbo-croate des plus dangereux.

En ce qui concerne la défense nationale, elle n'exigerait pas, de l'avis de marins aussi patriotes qu'expérimentés, autre chose que l'occupation de quelques bases et la neutralisation d'une partie des côtes. A cet effet,

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il suffirait d'occuper Pola, Vallona et quelques-unes des îles où la population est insignifiante. Depuis la transformation des sous-marins en véritables bateaux de guerre, la sécurité absolue désirée par les Italiens dans l'Adriatique est impossible à obtenir. Les amiraux de Victor-Emmanuel III le savent bien. A ce point de vue encore, il vaudra mieux, en temps de guerre, posséder l'amitié des populations riveraines que la souveraineté des côtes. On sait assez comment des sous-marins peuvent se ravitailler avec la complicité de quelques gens. Quant à la neutralisation, pour qu'elle n'eût pas plus d'inconvénients que d'avantages, il faudrait qu'elle ne comportât pas de « servitudes » à la charge des peuples de la rive orientale. Autrement ceux-ci vivraient dans la préoccupation constante de s'en débarrasser et cela créerait une source de conflits. L'intérêt de l'Italie, comme celui de la paix générale, demande que le statut adriatique nouveau soit établi à l'amiable entre les pays de l'une et l'autre rive de ma-

nière à ne laisser à aucun d'eux ni rancune, ni désir de revanche.

Économiquement, le raisonnement des annexionnistes est un contresens. La pénétration dans les Balkans par la côte adriatique ne peut se faire que par des voies d'une direction perpendiculaire à la mer. C'est ce que les ingénieurs de Marmont avaient reconnu du premier coup d'oeil. Aussi s'étaient-ils empressés de dresser les plans de plusieurs routes transversales pénétrant en Bosnie et en Herzégovine. Malheureusement la courte durée de l'administration française ne permit pas l'exécution de ce plan. Napoléon Ier sentait si bien l'importance de la question qu'il projetait de se faire céder la Bosnie par le sultan et d'acquérir une partie de la Croatie. Mais il remuait tant de projets à la fois que ceux-là restèrent, avec beaucoup d'autres, à l'état de rêves. Sous le régime austro-hongrois, on construisit presque uniquement des voies longitudinales dans la direction de Pest ou de Vienne. Les anciennes routes

transversales furent délaissées et demeurèrent à l'état de sentiers. Tout le système des voies de communications fut appelé à desservir la Germanie et la Magyarie. Les Cabinets de Vienne et de Berlin, le premier surtout, se sont toujours opposés, en fait, sinon publiquement, à la création de voies transversales partant de Serbie ou de Macédoine. De 1908 à 191 3, ils n'approuvèrent, dans les protocoles, les projets de chemins de fer Danube-Adriatique qu'avec la ferme intention d'empêcher d'y donner suite. Ils ne voulaient pas laisser la Balkanie trouver des débouchés en dehors de leurs sphères d'influence.

Pour que s'établisse, conformément aux désirs du Cabinet de Rome, un courant commercial actif entre l'Adriatique et l'intérieur des Balkans, il faut donc qu'il y ait accord entre les possesseurs de la côte dalmate et ceux des territoires situés au delà des Alpes Dinariques. Dans les circonstances présentes, cet accord ne peut être réalisé que par la création de la Yougoslavie.

Si l'Italie s'emparait de la côte, les Serbo- Croates de tout l'arrière -pays, exaspérés, s'orienteraient vers Salonique. Si les Habsbourg, après avoir perdu la Dalmatie, conservaient la souveraineté de la Croatie, de la Bosnie et de l'Herzégovine, ils accentueraient leur politique de chemins de fer vers la mer Egée. Le seul moyen pratique pour l'Italie de pénétrer commercialement dans les Balkans par la côte adriatique consiste à conclure avec une Yougoslavie amie de bons traités de commerce. A la fin de l'été de 1917, M. Pachitch, président du Conseil de Serbie, faisait la réponse suivante à M. Bevione, journaliste et député italien, qui lui demandait quelles compensations pourraient être accordées à l'Italie contre la renonciation à ses revendications sur la Dalmatie continentale et insulaire : 0 II n'existe qu'une seule réponse à faire, et elle est très simple : les voies transversales des Balkans (i). » M. Pachitch avait raison.

(J) Voir Le Problème yougoslave, par M. Milan

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