LA CROATIE
De bonnes voies transversales serviront les intérêts économiques de l'Italie aussi bien que ceux de la Serbie. En outre, elles resserreront les liens de toute sorte entre les deux pays.
Si la question était soumise à un Chinois ou à un Japonais, la démonstration de l'inutilité et. du danger pour l'Italie d'annexer tout ou partie de la Dalmatie lui semblerait irréfutablement établie. Seul le trouble jeté par la passion dans les esprits peut faire hésiter encore quelques personnages consulaires.
La Croatie.
La Croatie - Slavonie s'étend entre l'Adriatique, où elle possède une façade de 150 kilomètres entre l'Istrie et la Dalmatie, à l'Ouest, la Carniole, la Carinthie, la Styrie et la Drave au Nord, le Da-
Tchemerikitch, dans le Bulletin monténégrin du Ier décembre 191 7.
nubc à l'Est, la Save et FUna uu Sud. Les Croates y font rentrer aussi le Medjumurje, pays de 735 kilomètres carrés situé entre la Drave, la Mur et la Styrie, et faisant administrativement partie du comitat hongrois de Zala ; ils réclament un peu plus de 82.000 des leurs sur les 90 ou 91.000 habitants de ce district qui appartenait à la Croatie jusqu'au milieu du XIXe siècle et qui, encore aujourd'hui, est placé sous la juridiction ecclésisatique de l'archevêque d'Agram (Zagreb).
La Croatie officielle compte, d'après le recensement de 1910, 2.621.954 habitants répartis sur 42.534 kilomètres carrés. Ce n'est point une province de Hongrie. C'est une ancienne principauté, transformée en royaume par Tomislav en 924. La Croatie comprenait ce qui correspond à la Croatie d'aujourd'hui, sans la Slavonie, plus la Dalmatie d'aujourd'hui jusques et y compris Spalato (1). Le royaume s'agrandit au
(*) Tomislav a été couronné sur le champ de Duvno (Duvanako Polie) en Dalmatie.
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siècle suivant, de manière à comprendre la Slavonie et le reste de la Dalmatie d'aujourd'hui qui englobait certaines localités de la côte et représentait l'ancienne Dalmatie byzantine. Il avait le duché de Bosnie pour vassal. Il porta dès lors le nom de regnum triplex et unum, de royaume triunitaire. En 1092, par suite de l'extinction de la dynastie nationale, il se rattacha, par un lien purement personnel, au royaume de Hongrie.
Après quelques différends, il fut décidé qu'il conserverait sa pleine indépendance et que le roi y serait représenté par un ban ou vice-roi. La descendance de Ladislas Ier, roi élu, s 'étant éteinte en 1301, les Croates élurent roi Charles d'Anjou qui devint aussi roi de Hongrie six ans plus tard. Dans des circonstances analogues, ils élirent en 1527, à la Diète de Célina, Ferdinand de Habsbourg qui, seulement ensuite, fut proclamé roi de Hongrie. Malheureusement la Croatie, périodiquement foulée par les Turcs, dut songer à se défendre plutôt contre eux que contre les empiétements de la puissance
impériale. Une grande bande de son territoire, de l'Adriatique au Danube, fut organisée en confins militaires par Marie-Thérèse, et resta soumise jusqu'en 1873 ^ un régime militaire où l'allemand était la seule langue de service. Obligée durant des siècles de se tenir constamment en garde contre les Turcs, la population était de mœurs guerrières. La nécessité d'une protection puissante l'attacha à la Maison de Habsbourg.
En 1848, les Croates, commandés par le ban Jellatchitch, défendirent l'empereur contre les Hongrois révoltés et sauvèrent la monarchie (1). En retour de ce service
(*) Le conflit entre la Croatie et la Hongrie était antérieur à la révolution magyare. Il avait été provoqué par le refus du gouvernement de Pest de reconnaître les droits historiques du royaume croate. En déclarant la guerre au gouvernement hongrois, le 7 septembre 1848, le ban Jellatchitch déclara : « Nous demandons l'égalité des droits de tous les peuples et de toutes les nationalités vivant sous la Couronne hongroise. Puisque le gouvernement hongrois croit qu'il ne peut accepter ces revendications, notre honneur et notre devoir nous imposent la suprême raison :
capital, ils avaient reçu de François-Joseph Ier la promesse de la réunion de Fiume et de la Dalmatie à leur royaume. Mais ils ne furent pas mieux récompensés que les Serbes de la Batchka. La Constitution qui leur fut octroyée le 4 mars 1849 ne fut pas appliquée. Elle fut supprimée deux ans plus tard par le ministre centrali-
de recourir aux armes. » A ce moment le gouvernement hongrois était encore un gouvernement légal nommé et reconnu par le souverain. Ce n'est qu'une dizaine de jours plus tard, le 16 septembre, que Louis Kossuth assuma la présidence du Comité révolutionnaire pour la défense nationale. Jellatchitch, au début insoumis lui-même, finit par la force des choses par devenir l'allié de la Cour de Vienne, quand le gouvernement hongrois se fut transformé en Comité révolutionnaire. Mais les buts poursuivis par le ban Jellatchitch étaient bien différents de ceux que visait la Cour de Vienne. Avant de partir en guerre contre les Magyars, Jellatchitch transforma le Parlement féodal croate en Parlement électif. Ce nouveau Parlement abolit le servage et proclama la nécessité d'une transformation fédérative de la monarchie des Habsbourg sur le modèle de la Suisse.
Dans son grand discours du 20 octobre 1848 devant le Parlement cisalpin, Cavour a nettement défendu la conduite de Jellatchitch qui était déjà et qui est encore souvent incriminée en Italie. Il disait:
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sateur Bach qui restaura l'absolutisme pur et simple. L'allemand fut introduit comme langue officielle en même temps qu'en Hongrie. Un instant, des misères communes rapprochèrent les Croates des Magyars.
Mais, après Sadowa, François-Joseph capitula devant les Magyars et leur livra les autres pays qui, d'après eux, relevaient de la Couronne de Saint-Étienne. La Croatie refusa de ratifier YAusgleich de 1867 conclu sans son concours entre Vienne et Pest. Elle négocia elle-même un compromis avec la Hongrie, qui fut signé en septembre 1868. Cet acte, la Nagoda, fut revisé en 1873 et en 1881 dans un sens légèrement favorable aux Croates. En somme, il établit l'union per-
« Le drapeau que les Croates ont déployé est le drapeau slave, et nullement, comme certains le supposent, le drapeau de la réaction et du despotisme. Jellatchitch s'est servi du nom de l'empereur, en quoi il s'est montré politique avisé. Mais cela ne prouve pas que son but principal, sinon unique, ne soit pas la réclamation de la nationalité slave. » Discours parlementaires du comte C. de Cavour, Turin, 1863, tome I.
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sonnelle entre la Couronne de Hongrie et la Couronne de Croatie, institue à Zagreb une Diète chargée de légiférer sur les affaires intérieures, la justice et l'instruction publique, et investit du pouvoir exécutif un ban nommé par le roi sur la proposition du ministère hongrois. La Croatie est représentée par un ministre spécial dans le Cabinet hongrois ; elle envoie quarante membres à la Chambre des députés hongroise et trois à la Chambre des magnats. En vertu de l'article 56, le croate est la langue officielle de la Croatie-Slavonie.
Depuis la mise en vigueur de la Nagoda, les Magyars n'ont cessé de la violer. Quoiqu'ils forment seulement un peu moins de 4 0/0 de la population, ils prétendent s'imposer, eux et leur langue. Ils recourent à la fois à la ruse et à la force. En 1883, ils nommèrent ban le comte Khuen-Hédervary qui gouverna en dictateur pendant vingt ans, suspendant les lois, bousculant là Diète, modifiant la loi électorale. Cette tyrannie finit par mettre d'accord, dans une
pensée patriotique commune, les Serbes orthodoxes et les Croates catholiques que la politique austro-hongroise s'ingéniait à exciter les uns contre les autres. Ils scellèrent en 1905, à Zadar (Zara) et Riéka (Fiume), un pacte de réconciliation. Les nouvelles élections amenèrent à la Diète une forte majorité serbo-croate. Alors le roi suspendit la Diète, du 14 mars 1908 au commencement de 1910, et prononça quatre fois sa dissolution dans l'intervalle de quelques années. De 1908 à 1914, l'Europe retentit des scandales austro-magyars en Croatie. On se rappelle encore le monstrueux procès d'Agram, en 1909, où l'administration mit tout en œuvre, y compris les faux, pour perdre une multitude de braves gens suspects de panserbisme.
Économiquement, la Cçoatie fut traitée aussi mal. Par un tour de passe-passe, qui équivalait à un faux en écriture publique, les Magyars se firent attribuer dans leur exemplaire de la Nagoda la ville de Fiume, le seul grand port croate. Malgré toutes les
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protestations, ils s'en emparèrent et la gardèrent. Les chemins de fer furent construits et administrés exclusivement dans l'intérêt hongrois. Les tarifs furent établis de manière à favoriser Budapest dans une proportion inouïe. Ainsi il n'en coûtait pas plus pour voyager de Fiume à Pest que pour aller seulement jusqu'à Agram. Pour se rendre d'une ville croate à une autre, il fallait souvent faire un immense détour par la Hongrie et s'arrêter en route, faute de correspondances. Heureusement, dans ce pays de petite propriété, l'agriculture forme la principale richesse, et les paysans, appuyés sur des sociétés coopératives très nombreuses et bien dirigées, purent soutenir avec succès la lutte nationale. Ils furent en cela puissamment secondés par l'illustre évêque de Diakovo, Mgr Strossmayer, qui, durant toute sa longue existence, en dépit de toutes les influences de Cour, consacra sa grande intelligence et les vastes revenus de sa mense épiscopale à l'encouragement de la cause serbo-croate.
Aujourd'hui, malgré les internements et les exécutions, ils revendiquent hautement l'indépendance complète et le rattachement à une grande Yougoslavie réunissant en un bloc compact toutes les parties du monde serbo-croate.
Le traité du 26 avril 191 5 n'attribue à l'Italie qu'une petite partie de la Croatie du Sud-Ouest, avec les deux localités de Lissarinka et de Tribanj, au nord de Zara. Après bien des tiraillements, le Cabinet de Rome finit par renoncer à ses prétentions sur Fiume. Mais, pendant près de trois ans, sous le couvert d'une censure qui interdisait les moindres articles en sens contraire, il permit à sa presse officieuse et à ses agents de propagande chez les Alliés de réclamer cette ville avec acharnement. Suivant les interprètes ordinaires de la pensée de la Consulta, Fiume et Trieste étaient solidaires ; ces deux ports avaient les mêmes débouchés et l'on ne pouvait tirer parti de
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l'un qu'en possédant l'autre aussi. Par conséquent, Trieste étant adjugée à l'Italie, il devait en être de même de Fi urne. Si le fait invoqué se trouvait exact, on aurait plutôt dû, semble-t-il, en tirer la conclusion que, Trieste remplissant toutes les fonctions commerciales de Fiume, l'annexion de cette dernière ne présentait aucune utilité pour l'Italie, tandis qu'elle privait toute la Croatie de son unique port, terminus de la grande voie Pest-Agram- Adriatique. Mais les nationalistes impérialistes, férus delà domination absolue de l'Adriatique, prétendaient s'emparer de toutes les clefs de cette mer et tenir en lisière tous les peuples de l 'arrièrepays. Quelques diplomates espéraient, lors des suprêmes négociations, troquer Sebenico contre Fiume.
D'une façon générale, l'opinion italienne était ouvertement hostile aux Croates. Au cours d'une séance de 191 7 à Montecitorio, un député ayant lâché les mots : i cani Croati « les chiens de Croates », une salve d'applaudissements éclata dans la Chambre. Gauvain. ç
Historiquement, ce sentiment s'explique par les luttes séculaires où les Croates, ardents soldats, vinrent se battre pour les Habsbourg en Italie. De génération en génération, en Vénétie et en Lombardie, on s'est transmis des récits horrifiques des cruautés croates. Aussi cela semblait une revanche des épreuves passées de prendre le bien de ces sauvages, indignes de posséder des villes où des Latins entretenaient un foyer de haute civilisation. Pour des motifs analogues, les Italiens voyaient de mauvais œil les projets d'union de la Croatie avec la Serbie. Ils n'auguraient rien de bon d'un nouvel État où leurs anciens ennemis seraient appelés à jouer un rôle important en raison de leur nombre et de leur formation politique plus avancée que celle des Serbes. Cette défiance allait si loin qu'elle rejaillissait sur les Serbes eux-mêmes et que, du jour où l'idée de l'union yougoslave prit corps dans les cercles politiques de Belgrade, les sympathies italiennes pour la Serbie diminuèrent dans une inquiétante