‹ La question yougoslaveChapitre 9 sur 10 · S'*''*'\*'S*\*\*\*\S\S\S\S\S\*\*'SS\S · texte numérisé non relu

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LE PROGRAMME YOUGOSLAVE

DE toutes les manifestations des représentants autorisés des Yougoslaves nous retiendrons seulement quatre déclarations :

i° La déclaration arrêtée à Paris le 18 décembre 191 6 par le Comité yougoslave à l'occasion du prochain couronnement de Charles de Habsbourg. Après avoir rappelé les conventions qui liaient le royaume triunitaire de Croatie-Slavonie- Dalmatie à la dynastie des Habsbourg, les violations répétées de leurs engagements les plus solennels par les souverains

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habsbourgeois, l'œuvre de division et d'exploitation accomplie pendant des siècles par le gouvernement de Vienne, les tentatives de dénationalisation des pays slaves par la colonisation allemande et magyare, le Comité dénonçait la dynastie régnante comme l'instrument de la politique de domination et de conquêtes des Hohenzollern et comme l'auteur de la conflagration mondiale. Puis il ajoutait :

A l'heure où, ayant réduit notre patrie à la condition de pays sans droit, les milieux officiels s'apprêtent à fêter le couronnement du nouvel empereur et roi, le Comité jougo-slave déclare solennellement, devant les cadavres de ses frères immolés, que notre peuple est libéré de toute sujétion et fidélité envers la dynastie des Habsbourg et de tout lien avec la monarchie austro-hongroise.

Dès à présent, il proteste contre toute tentative de réorganisation de cette monarchie, par laquelle on voudrait retenir notre peuple dans les limites de cet empire. Ce ne serait, pour notre malheur, qu'une nouvelle machination destinée à servir la politique d'expansion germanique vers les Balkans.

Le Comité yougoslave affirme de nouveau (ce qui dès sa constitution a été défini comme but de son action) qu'il ne fléchira devant aucune menace ou ca-

lomnie. Une seule mesure peut satisfaire les vœux de notre peuple et rendre la paix durable au sud-est de l'Europe et en particulier à l'Adriatique et aux Balkans : c'est d'enlever à la dynastie de Habsbourg tous les pays où vit ce peuple unique de même sang mais de nom triple : serbe, croate et slovène, pour le réunir au royaume de Serbie sous la glorieuse dynastie des Karageorgévitch (1).

2° La plus importante, celle qui constitue le programme et la charte de la Yougoslavie, a été signée le 20 juillet 191 7, à Cor fou, par M. Nicolas Pachitch, président du Conseil et ministre des affaires étrangères de Serbie, et M. Ante Trumbitch, chef du parti national croate à la Diète de Dalmatie, ancien maire de Split (Spalato), ancien député de Zadar (Zara) au Parlement autrichien, aujourd'hui président du Comité yougoslave. Elle est le résultat de plusieurs semaines de conférences entre les principaux hommes d'État serbes des différents partis et les représentants du Comité yougoslave de Londres qui comprend des man-

(x) V. le texte complet de cette déclaration dans le Journal des Débats du 30 décembre 191 6.

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dataires de tous les groupes nationaux yougoslaves. Quoiqu'elle ne constitue pas un pacte proprement dit et qu'elle n'implique pas d'actes d'exécution, elle engage les signataires et crée un être moral nouveau, appelé à se développer dès que les circonstances le permettront. Après avoir affirmé l'unité du peuple yougoslave, « peuple aux trois noms », elle formule les principes suivants :

L'Etat des Serbes, Croates et Slovènes sera un royaume libre et indépendant, avec un territoire indivisible et une nationalité unique, sous un régime monarchique constitutionnel, démocratique et parlementaire « avec, à sa tête, la dynastie des Karageorgévitch, qui a toujours partagé les idées et les sentiments de la nation, en plaçant audessus de tout la liberté et la volonté nationales ». Il portera le nom de : Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Il aura un seul blason, un seul drapeau, une seule couronne. Les deux alphabets, cyrillique et latin, auront les mêmes droits. « Toutes les religions

reconnues pourront être exercées librement et publiquement. » Le territoire du royaume « comprendra tout le territoire sur lequel notre nation aux trois noms vit en masses compactes et sans discontinuité ». — « Notre nation refuse consciemment et fermement toute solution partielle du problème de sa libération et de son unification nationales. Elle pose le problème de sa délivrance de la domination austro-hongroise et de son union avec la Serbie et le Monténégro dans un État unique formant un tout indivisible. » — « La nation ainsi unifiée des Serbes, Croates et Slovènes formerait un Etat d'une douzaine de millions d'habitants. Cet État sera une garantie de leur indépendance nationale et de leur progrès national et civilisateur, un puissant rempart contre la poussée germanique, un allié inséparable de tous les peuples et États civilisés qui ont proclamé le principe du Droit et de la Liberté, et celui de la Justice internationale. Il ferait dignement partie de la nouvelle Société des Nations. »

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Les autres dispositions concernent l'organisation intérieure f1). Celles qu'on vient de lire se passent de commentaires. Adoptées à l'unanimité, après une discussion des plus minutieuses dans des conférences non publiques d'où tout verbiage était banni, elles ont été approuvées dans tout le monde yougoslave, en Europe et en Amérique.

Elles sont devenues une sorte de Décalogue des Serbes, des Croates et des Slovènes.

30 Le 28 août 191 7, la délégation des partis social-démocrates de Croatie et de Slavonie, représenté par M. Mijo Radosévitch, et de Bosnie et d'Herzégovine, représenté par M. Frana Markitch, a fait à Stockholm, devant le Comité hollandoscandinave, une très longue déclaration contenant un exposé historique de la question yougoslave et une longue série de desiderata. Quoique conçu dans un esprit spécial, ce mémorandum est en substance conforme au programme de Corfou. Sans

(*) Voir le texte complet dans le Bulletin yougoslave, du ier août 1917 (Paris, 17, rue Cadet).

G au vain. 7

toucher la question de régime, il préconise l'union avec véhémence. On y lit le curieux paragraphe que voici : « Selon l'idéologie de notre bourgeoisie nationaliste, créée au début du XIXe siècle, alors que notre idée nationale est ressuscitée à la suite de la Révolution française, les Bulgares sont politiquement exclus du mouvement unitaire des Yougoslaves. Nous, social-démocrates, considérons d'après leurs attributs ethniques (langue, traditions communes, etc.) aussi les Bulgares comme appartenant à la communauté yougoslave. »

4° Le 31 janvier 191 8, au nom du Club parlementaire yougoslave, le Dr Korosec a envoyé aux chefs des délégations allemande, austro-hongroise, russe et ukrainienne à la Conférence de Brest-Litovsk, un long mémorandum dont la censure avait interdit la publication en Autriche -Hongrie, mais qui, lu à la tribune du Reichsrat, a été ensuite publié par le journal croate VObzor. La Serbie, paraissant à Genève, a donné la traduction de ce document dans son nu-

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méro du 23 février 191 8. Nous en extrayons les passages suivants :

Le déclenchement de la guerre mondiale a apporté de nouvelles et dures épreuves à notre peuple émietté dans diverses organisations étatiques. Sous la terrifiante pression de l'organisation militaire fut exterminée la fleur de notre jeunesse, dont certaines parties se virent opposées les unes aux autres. En même temps commença dans la monarchie une dure persécution des Yougoslaves ; des dizaines de milliers de familles furent exterminées ; des hommes, des femmes, des enfants furent assassinés avec ou sans jugement et leurs biens pillés et anéantis. Un nombre encore plus grand de Yougoslaves furent incarcérés et soumis à des tortures effroyables. D'autres milliers de personnes durent abandonner par force le sol natal.... Des milliers de citoyens furent pris comme otages pour la sécurité de l'armée austro-hongroise ; ils furent torturés et une partie de ceux-ci furent assassinés. Dans cette sanglante guerre civile faite contre un peuple privé de toute défense, le régime a su remporter une victoire facile. Nous avons le droit absolu d'affirmer que, de tous les peuples, le peuple yougoslave a le plus lourdement souffert...

Ici, nous devons protester solennellement contre le le fait que les prétendues Constitutions de la monarchie offrent aux peuples la possibilité d'un libre développement. Au contraire.ces Constitutions garantissent aux deux peuples privilégiés les moyens de la force

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organisée de l'État pour opprimer et pour exploiter les peuples...

En résumé, notre programme est le suivant :

i° Paix immédiate générale et démocratique, désarmement complet, garantie et assurance internationale du libre développement de tous les peuples grands et petits.

2° Reconnaissance et assurance parfaite du droit complet et librement pratiqué des peuples de disposer d'eux-mêmes, surtout dans la question de savoir s'ils veulent un État libre et sous quelle forme celui-ci doit être constitué.

3° Nous ne demandons pour notre État rien de ce qui appartient à un autre peuple et qui ne nous appartient pas ; nous demandons seulement pour notre État le territoire habité en masses compactes et sans solution de continuité par le peuple des Serbes, des Croates et des Slovènes.

4° La mer, surtout la mer Adriatique, doit être libre. Au cas où le trafic par les ports situés au nord de la mer Adriatique et se trouvant dans les territoires habités en masses compactes par notre peuple serait d'une grande utilité pour le développement économique des peuplés lointains, nous serions prêts à conclure avec ceux-ci des traités qui leur garantiraient le libre trafic commercial par les ports.

La paix qui voudrait sanctionner la situation actuelle ne constituerait pas une paix pour les peuples de cette monarchie. Une telle paix serait le commencement d'une lutte à la vie et à la mort des Slaves austro-hongrois et constituerait un obstacle insurmon-

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table pour la développement social des peuples en question. En même temps, la paix internationale serait constamment menacée par une telle situation.

Ces déclarations, destinées aux plénipotentiaires de Brest-Litovsk, ont été lues, à la Chambre des députés autrichienne, devant les ministres de Charles Ier. N'équivalent-elles pas à une déclaration de guerre civile ? En tout cas, elles posent la question yougoslave devant le monde entier. Elles annoncent « une lutte à la vie et à la mort » pour le cas où les Slaves austro-hongrois seraient maintenus dans leur situation actuelle, lutte intérieure devant nécessairement provoquer des bouleversements à l'extérieur. La génération qui vient paierait cher les défaillances des hommes dirigeants d'aujourd'hui, si le problème dont nous avons montré quelques aspects n'était pas résolu, lors de la paix générale, dans le sens de la justice. La guerre de 1 914 est due en grande partie aux erreurs et aux négligences des hommes d'Etat de 1878. Le Congrès de Berlin a créé en Orient un état de choses

contre nature, insoutenable. Ses membres s'étaient séparés couverts de décorations, fiers d'avoir participé en grand apparat au règlement des affaires d'Europe et d'Asie. Ayant réussi à mettre d'accord les Cabinets, ils avaient cru s'être honorablement acquittés de leur tâche. Mais les peuples, non consultés, ont déchiré le traité de Berlin, et les conflits n'ont cessé de se succéder dans les Balkans depuis quarante ans. De petite guerre en petite guerre, on est arrivé à la grande. Après 191 8, cette histoire recommencerait si l'on suivait les mêmes errements à la prochaine conférence de la paix (x).

Mai 1918.

(*) La conférence des peuples assujettis à l'Autricne-Hongrie, réunie à Rome au commencement d'avril 1918, a voté (10 avril) une série de résolutions affirmant leur droit à l'indépendance complète. En outre les représentants du peuple italien et du peuple yougoslave ont adopté un certain nombre de principes qui permettent d'espérer en un règlement amical des différends italo -yougoslaves.

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