‹ La question yougoslaveChapitre 8 sur 10 · LES SLOVÈNES · texte numérisé non relu

LES SLOVÈNES

extérieures. Les hasards de la vie tiennent lieu d'expérience. En France, les dernières réformes dans la carrière diplomatique ont consisté à demander aux candidats de nouvelles connaissances en matière de commerce, de statistiques, de bilans, de mercuriales, etc. Lorsqu'on fera le bilan de la guerre mondiale, on verra combien de dizaines de milliards des hommes connaissant bien l'Europe d'aujourd'hui auraient pu épargner à chacun des grands belligérants.

Depuis quelques mois, les préventions italiennes contre les Croates diminuent sensiblement. Au cours des dernières semaines, un courant puissant s'est formé chez nos voisins transalpins en faveur de l'union yougoslave. Il ne reste à surmonter que des résistances de chancellerie

Les Slovènes.

C'est chez les Slovènes, dans l'état actuel des choses, que se rencontrent les

plus grandes difficultés. Ils se trouvent dans l'Istrie et une partie de ses îles, à Trieste, dans le comté de Goritz-Gradisca, dans la Carniole, la Carinthie méridionale et la bande méridionale de la Styrie. De ces divers pays, la Carniole seule est ethniquement homogène avec 491.000 Slovènes sur 525.000 habitants.

Il faut l'avouer, aux yeux de la plupart des Occidentaux, ces pays passaient pour italiens ou allemands. Les touristes qui visitaient les rives de l'Adriatique parlaient italien ; ceux qui voyageaient dans l'intérieur essayaient de se faire comprendre en allemand. Ils ne séjournaient guère que dans les villes où l'une de ces deux langues était en usage dans les hôtels, magasins, cafés, etc. Ils se doutaient bien que la campagne était habitée par des paysans parlant une autre langue, mais ils pensaient que ces gens, d'une civilisation inférieure, n'avaient pas d'importance. Cependant, le peuple slovène est établi dans ces régions depuis le VIIe siècle. Mais, converti au christia-

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nisme par des prêtres germaniques, il tomba sous la domination de seigneurs féodaux allemands, qui l'isolèrent des autres Slaves. Le sentiment national fut réveillé chez lui par la révolution française et la création du royaume napoléonien d'Illyrie. Comprimé sous le régime Metternich, il se raviva en 1848. L'admission de la langue slovène dans les écoles et l'administration sur le pied d'égalité avec l'allemand fut alors reconnue. Pendant le règne de Napoléon III, l'illyrïsme fut en grande faveur dans les dissertations historiques ; en réalité ce mot antique, facilement intelligible aux Occidentaux de culture classique, désignait ce qu'on appelle aujourd'hui le mouvement yougoslave. S 'il s'était conservé dans le vocabulaire politique moderne, la cause qu'il représente y eût certainement gagné en France. Mais, après 1871 et l'instauration de l'hégémonie germanique dans l'Europe centrale, le mot disparut. Avec lui, la cause sombra dans le souvenir des Latins. En fait, elle fut surtout compromise par

l'établissement du dualisme en Autriche- Hongrie.

Pourtant les Slovènes étaient toujours là. Du côté des Allemands et des Magyars, ils occupaient les territoires compris au-dessous d'une ligne approximative Pontafel

— Villach (Beljak) — Klagenfurt (Celovec)

— Lavamùnd — Spielfeld — Radgona — Saint-Gothard — embouchure de la Mur.

A l'Est, ils confinaient à la Croatie ; à l'Ouest à l'Italie. En très grande majorité dans la vallée supérieure et moyenne de l'Isonzo, ils étaient en minorité très faible dans la partie basse. Dès qu'il leur fut permis de se servir officiellement de leur langue, parente très proche du serbo-croate, ils réalisèrent des progrès comparables à ceux des Tchèques en Bohême. Ils eurent des poètes, des prosateurs, des conteurs, des journaux, des publications périodiques et des sociétés littéraires. L'instruction populaire se développa chez eux avec une rapidité qui surprendrait nos ministres de l'instruction publique, et qui leur donna une forte avance

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sur d'autres peuples de la monarchie, les Magyars par exemple. D'après les dernières statistiques connues, savaient lire et écrire : 96.64 0/0 des Tchèques, 88,72 0/0 des Italiens, 80,40 o/o«des Slovènes, 62,02 0/0 des Magyars, 39,06 0/0 des Roumains (x). C'est là une proportion générale, sans distinction d'âge. Elle devient singulièrement plus favorable aux Slovènes, et bien caractéristique, si l'on envisage sous ce rapport les jeunes générations. On retrouve bien alors les Tchèques et les Allemands en tête des statistiques ; mais les Slovènes viennent au troisième rang pour les jeunes gens de onze à vingt ans, avec 95,94 o /o. Les Italiens suivent immédiatement, presque à égalité avec 95,92 0/0. Il convient d'observer à ce sujet que les Italiens de la monarchie dualiste habitent principalement les villes, où les écoles, plus nombreuses et plus

(*) Les Roumains ont été constamment persécutés par les Magyars dans les affaires scolaires. On vient de supprimer totalement les écoles où l'enseignement se donnait en roumain.

accessibles, reçoivent des subventions diverses, tandis que la population slovène, essentiellement rurale, est abandonnée à ses propres ressources.

L'effort qu'a fait cette population depuis un demi-siècle prouve sa vitalité, et la rend digne des sympathies des nations civilisées. Plusieurs grandes puissances européennes pourraient envier le pourcentage de son instruction et ses florissantes associations coopératives. Il est permis de discuter les aspirations politiques des Slovènes ; il est malséant et inique de les repousser de prime abord sous le prétexte qu'elles ne correspondent pas à un certain état de civilisation. L'éclat d'une ancienne civilisation ne confère à aucun peuple aucun droit contre un autre peuple retardé dans sa marche vers le progrès par des forces supérieures. Le nombre et la richesse des musées d'antiques ne donnent pas la mesure des mérites des nations vivantes. Chacun doit être jugé d'après ses œuvres. Or les œuvres des Slovènes depuis plusieurs générations méritent

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l'estime générale. De plus, ce peuple forme un rempart contre l'invasion du germanisme dans le sud de la monarchie. Il a conscience de ce grand rôle et le remplit avec une énergie remarquable sans se laisser intimider ou séduire. Ce serait une singulière façon de reconnaître les services qu'il rend à la civilisation méditerranéenne que de le rejeter en Germanie et de le couper de ses frères des hords de l'Adriatique.

Dans l'Istrie proprement dite, le recensement de 1910 a dénombré 223.318 habitants parlant serbo-croate ou siovène, et 147.417 parlant italien, presque tous catholiques les uns et les autres. La côte occidentale est italienne dans la partie basse, Slovène dans l'intérieur montagneux. A la pointe méridionale, la ville de Pola compte 29.000 Italiens et 15.000 Croates ; la proportion est renversée dans les environs qui sont habités par 5.000 Croates et 2.000 Italiens. La côte orientale, avec Abbazia, est à peu près entièrement slave ; le district de

Volosca «contient 47.700 Serbo-Croates contre 955 Italiens.

A Trieste et dans le territoire adjacent, on compte 119.000 Italiens et 60.000 Yougoslaves. Aux élections parlementaires de 191 1, 14.337 électeurs votèrent pour les candidats italiens, 10.657 pour les candidats slaves. L'arrière-pays de Trieste est purement yougoslave.

Dans le pays de Goritz et de Gradisca, il y a 154.000 Slovènes et 90.000 Italiens; dans la ville de Goritz environ 15.000 Italiens, 11.000 Yougoslaves et 4.000 Allemands ; la banlieue de Goritz et la région montagneuse sont slovènes. La région de Gradisca, plus connue sous le nom de Frioul, est habitée presque exclusivement par des Italiens.

Nous avons déjà parlé de la Carniole.

En Carinthie, 120.000 habitants sur 396.000 sont slovènes ; en Styrie, 410.000 sur 1.445.000. En outre, 102.000 Yougoslaves sont établis dans la Hongrie occidentale, entre la Mur et le Saint-Gothard.

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Quoiqu'ils se trouvent en masses compactes sur le pourtour de ces provinces, adjacentes à d'autres provinces où ils possèdent une forte majorité, ils sont administrativement noyés dans la masse allemande ou magyare. C'est pourquoi ils réclament avec une insistance croissante leur réunion aux autres Yougoslaves dans un État unique.

Le traité du 26 avril 191 5 attribue à l'Italie une partie importante des territoires slovènes : toute l'Istrie, y compris Volosca, les grandes îles de Cherso et de Lussin et les îles plus petites de Plavnik, d'Unia, de Canidoli, de Palazzuola, de S. Pietro Nerovio, d'Asinello et de Gruica ; Trieste et son territoire ; la partie de la Carniole située à l'ouest d'une ligne passant par le mont Tarvis, suivant la ligne de partage des eaux des Alpes Juliennes au delà des crêtes du Predil, du Mangart et du Tricorno, tournant ensuite vers le Schneeberg et descen-

dant vers le Quarnero, entre Volosca et Fiume. Les Slovènes n'ont cessé de protester, avec les autres Yougoslaves, contre ce démembrement. Leurs réclamations, notamment en ce qui touche Trieste qu'ils considèrent comme une enclave italienne en territoire slave et comme le port indispensable à la vie commerciale de l 'arrièrepays, ont déchaîné en Italie une colère passionnée. Il ne peut s'agir ici de discuster en détail les questions mises en jeu. Les solutions transactionnelles, satisfaisantes pour les deux parties, se trouveront avec moins de difficulté qu'on ne pense dès qu'on aura décidé de prendre pour base d'arrangement les convenances administratives au lieu des exigences militaires. Mais il est urgent d'exposer un certain nombre de faits qui s'imposent à l'attention de toutes les personnes soucieuses de se faire une opinion d'après les réalités et non d'après l'imagination.

LE MOUVEMENT YOUGOSLAVE

TOUS les groupes yougoslaves que nous avons passés en revue ont proclamé leur volonté d'être réunis en un Etat unique. Dans chacune des régions de la Yougoslavie, tous les partis se sont mis d'accord sur le programme de l'union. Depuis le commencement de la guerre, cette volonté s'est manifestée de toutes les manières, même les plus dangereuses : dans les réunions publiques, dans la presse, dans les Diètes locales, au Parlement de Vienne, dans les Comités constitués à l'étranger. Pour avoir confessé publiquement leur foi

patriotique, ou simplement pour être soupçonnés d'entretenir le feu sacré national, des multitudes d'hommes ont souffert le martyre. Les autorités austro-hongroises ont pendu, fusillé, emprisonné, interné des milliers de Yougoslaves. Elles ont condamné par contumace les patriotes réfugiés à l'étranger, et décrété la confiscation de leurs biens. Aucun supplice, aucune menace n'ont étouffé, ni même ralenti le mouvement.

Aujourd'hui, après quarante-cinq mois de souffrances et d'épreuves, les Yougoslaves crient plus haut que jamais leurs espérances. Ils les affichent devant l 'empereurroi, devant ses ministres, devant les gouverneurs de provinces et de villes. Ils en sont venus à rejeter publiquement même la fiction d'une union sous l'égide des Habsbourg. Ils disent en face aux représentants de l'empereur-roi : « Nous voulons être indépendants, unis et indépendants dans un État à nous, libres de toute sujétion, souveraineté ou suzeraineté quelconque. »

Ce n'est l'effet ni d'un emballement ir-

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réfléchi, ni d'une excitation idéologique, ni du prurit révolutionnaire. C'est un mouvement aussi intense, aussi profond, et même plus général que celui du risorgimento dans l'Italie des deux premiers tiers du xixe siècle. Dans un assez grand nombre d'Etats italiens d'avant 1860, l'élite seule, avec quelques révolutionnaires professionnels, poursuivait l'unité. Immédiatement avant les grands événements de 1859, des diplomates illustres et des publicistes éminents disaient et écrivaient que les Italiens, très différents les uns des autres par les mœurs et par les dialectes, ne voulaient pas l'unité. On croyait volontiers alors à l'Italie « des trois tronçons ». Napoléon III s'imaginait qu'il pouvait maintenir les Etats pontificaux entre un Piémont agrandi et le royaume de Naples. Il n'en est pas de même, en 191 8, pour la Yougoslavie. De la Morava à l'Isonzo, de la Tchernagore aux Karawanken, il n'y a qu'une voix en faveur de l'union yougoslave. Si on ne l'entend pas, c'est qu'on se bouche les oreilles .Sur les chances Gauvain. 6

de succès et l'opportunité d'un mouvement national qui semble nouveau aux personnes mal acclimatées dans l'Europe actuelle, on peut différer d'avis. Mais les faits sont là. Ce sont des phénomènes positifs qu'on ne supprime pas en les niant.

Au point de vue moral, le yougoslavisme mérite toutes les sympathies. La politique austro-magyare s'est efforcée de le discréditer en mettant les pires méfaits à son passif. Elle l'a dénoncé aux nations d'Occident comme subversif dans ses intentions et criminel dans ses actes. Elle a forgé des faux pour l'accabler en justice. Elle a imaginé des attentats fantaisistes pour les lui imputer. Elle l'a accusé de crimes réels qu'elle savait commis par d'autres. L'énorme mémoire joint après coup à la circulaire autrichienne du 22 juillet 1914 aux grandes puissances (x) constitue à cet égard le réquisitoire le plus

(x) Il figure au Livre Jaune d'alors. Voir aussi notre Europe avant la »uerre, p. 270 et suiv. (Librairie Colin).

caractéristique. Les griefs qu'il énumère avaient pour objet de légitimer aux yeux des peuples civilisés l'ultimatum du 23 juillet et l'attaque brusquée des jours suivants. Le Cabinet de Vienne en a joué avec férocité, et malheureusement, comme de toute calomnie, il en est resté quelque chose dans certains esprits, notamment à Rome, et spécialement au Vatican.

Le rôle du clergé.

La Cour de Vienne a toujours su gagner les bonnes grâces du Saint-Siège. Surtout depuis que la France n'est plus représentée près des Souverains Pontifes, Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique se fait écouter d'eux avec faveur. François-Joseph Ier, qui avait mis son veto à l'élection du cardinal Rampolla après la mort de Léon XIII, comblait Pie X de préve-

nances. Charles Ier affecte d'être un fils très soumis de l'Église romaine. Aussi, jusqu'à ces derniers temps, les Yougoslaves n'étaient-ils point en odeur de sainteté au Vatican. Toutefois, dès avant la guerre, le Saint-Siège était revenu de quelques préventions à leur égard ; il avait même, en 19 14, signé un Concordat avec la Serbie (*). Maintenant, il ne lui serait plus permis de se tromper ; dans la partie catholique de la Yougoslavie, ce sont les prêtres catholiques qui sont à la tête du mouvement national". Le président du club yougoslave, au Reichsrat de Vienne, est le prêtre, docteur en théologie, Anton Korosec, professeur de théologie, député de Maribor (Marbourg) en Styrie méridionale. Il a signé toutes les proclamations et protestations

(x) Il a un Concordat avec le Monténégro depuis 1884. — L'insistance de la Serbie pour conclure un Concordat avec le Saint-Siège a provoqué la plus vive irritation à Vienne. Le gouvernement austrohongrois estimait qu'il possédait une sorte de protectorat sur tous les catholiques des Balkans.

yougoslaves depuis 1914. Le 2 septembre 191 7, il s'exprimait ainsi dans le Hrvatski Dnevnik, à propos de l'entrée en fonctions du Cabinet Seidler : « Le Cabinet est constitué de manière à démontrer à tout le monde, jusqu'à l'évidence, la façon dont on protège les Allemands et dont on néglige tous les autres peuples. Nous Slaves, nous ne pouvons pas adopter d'autre ligne de conduite qu'une opposition irréductible et consciente. Même si Seidler n'avait invité dans son Cabinet que des Slaves, nous n'aurions pu accepter le programme exposé. L'autonomie nationale dont on parle ne nous satisfait pas. Notre programme à nous c'est notre déclaration du 30 mai. Qui n'est pas avec nous est contre nous. »

Le Dr Krek, autre prêtre catholique, qui est mort en octobre dernier, venait en influence immédiatement après le Dr Korosec. Egalement professeur de théologie, il représentait à Vienne la circonscription de Brdo-Kamnik(Egg-Stein). Le 14 juin 1917, il s'écriait en plein Reichsrat : « Malheur à

l'homme d'État qui n'aura pas le courage de reconnaître le bien-fondé des revendications des peuples. Il est deux idées qui ne périront jamais : que les Slovènes, les Serbes et les Croates sont un même peuple, et qu'ils appartiennent ensemble à un organisme d'État auquel ils doivent parvenir fatalement. Si ces idées ne sont pas réalisées dans cet État, malgré nous et contre nous elles seront quand même réalisées ; les conséquences qui découleront de la non-réalisation des revendications yougoslaves seront dangereuses pour la vie de cet État, pour VEurope et pour la paix européenne. »

Parmi les autres ecclésiastiques yougoslaves députés, on compte encore l'abbé Hlanik, député de Krako en Carniole ; le professeur de théologie Grégoric, député de Tolmin-Canale, dans [le pays de Goritz ; l'abbé Spincic, député de l'Istrie orientale et des îles du Quarnero ; l'abbé Biankini, député de Curzola-Raguse en Dalmatie ; l'abbé Péric, député d'Imotska en Dalmatie ; l'abbé Prodan, député de

Zara. Ces ecclésiastiques ne sont nullement de vulgaires agitateurs. Dans le discours cité plus haut, le Dr Krek disait aussi : « Mes amis et moi combattrons les principes de la social-démocratie, en tant que ces principes ne sont pas d'accord avec les revendications yougoslaves. Cependant là où la social-démocratie aura raison, mes amis et moi nous marcherons avec elle et défendrons" le droit et la vérité. » (Le député Laginja : « Voilà qui est important, car c'est un prêtre catholique qui parle ainsi ».) De son côté, l'abbé Spincic déclarait, le 3 décembre, au Reichsrat : « Nous désirons tous la paix. La seule condition que nous mettrons à sa conclusion est l'application du principe d'après lequel les nations doivent disposer d'elles-mêmes. Ce principe devait triompher partout et il va de soi que ce n'est pas dans ce Parlement, où plusieurs nations sont réunies, qu'on doit décider de son application ; ici certains peuples pourraient être mis en minorité par d'autres. Le dualisme, tel qu'il est,

n'est qu'un malheur pour les Yougoslaves ; il signifie pour eux la mort et la destruction de leur nation. Par suite du dualisme, les Yougoslaves sont à la merci d'une part des Allemands, de l'autre des Magyars. »

Le prince-évêque de Ljubljana (Laybach), Mgr Jéglic, membre de la Chambre des Seigneurs, a signé, ainsi que son Chapitre, un acte d'adhésion à la déclaration du club yougoslave en date du 30 mai 1917. Ce prélat a motivé son acte de la manière suivante : « J'ai fait cela pour protester énergiquement contre les grandes injustices qu'on a déjà commises envers nous, Slovènes, et que les partis pangermanistes nous réservent encore. J'ai fait cela pour protester énergiquement contre les violences par lesquelles les Magyars oppriment les peuples slaves qui se trouvent sous leur administration. » Ont aussi donné publiquement leur adhésion à la déclaration yougoslave : les représentants du clergé séculier et régulier de Serajévo auxquels, le 15 septembre 1917, se sont joints vingt-

six prêtres de Bosnie-Herzégovine ; les Franciscains d'Herzégovine ; soixante-dix prêtres des îles istriotes de Veglia, Cherso et Losinj (Lussin). Tout le clergé croate défend l'idée d'unité nationale. Son journal, le N ovine de Zagreb (Agram), inspiré par l'archevêque Bauer, écrivait le 15 octobre :

Les « petits » peuples, renforcés par les souffrances, trempés par des luttes difficiles, ont audacieusement et ouvertement relevé la tête et crié aux quatre coins du monde : « Nous voulons être libres ; nous voulons vivre librement sur notre seuil paternel. Il faut que cessent une fois pour toutes l'humiliation la plus abjecte, la persécution et l'exploitation pratiquée jusqu'au fond avec le cynisme le plus révoltant.

« Si les hégémonistes proclament nos tendances au crime de trahison, c'est uniquement pour calmer leur conscience liée à tant d'actes sombres et répugnants. Que celui qui veut connaître, ne serait-ce qu'une petite partie de ces actes, lise les discours de nos députés au Parlement de Vienne, et qu'il réfléchisse un peu sur les faits publiés au sujet de Thalerhof près Gratz (prison et camp d'internement).

Les « petits » peuples ne veulent à aucun prix le retour de ces temps ; les « petits » peuples demandent une liberté complète et leur indépendance, malgré les cris retentissants des hégémonistes qui proclament que nos vœux sont des crimes de haute trahison. Il est

égal de savoir où en est la politique internationale. Nous avons le droit à la liberté et à l'indépendance et nous saurons les conquérir au prix de n'importe quel sacrifice. Notre liberté n'est pas une trahison ; c'est un de nos droits sacrés, c'est notre défense contre la violence. »

Cette attitude du clergé exaspère les autorités impériales et royales. On a persécuté les curés suspects de zèle national que ne couvrait pas l'immunité parlementaire. On a projeté des poursuites disciplinaires contre Mgr Jéglic. M. Sustersic, député clérical slovène, transfuge du bloc yougoslave, est allé intriguer au Vatican contre ce prélat. Mais, dès que cette nouvelle se répandit à Laybach, la population de la ville se livra à des manifestations tellement vigoureuses contre M. Sustersic et les Allemands, le 26 avril 1918, que le gouvernement dut s'empresser de renier ses mauvaises intentions. De son côté, le Vatican démentit qu'il eût été saisi d'une demande de poursuites ecclésiastiques contre Mgr Jéglic. Si désireux qu'il soit de plaire à la Cour de Vienne, Benoît XV ne peut se

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dissimuler qu'il soulèverait contre le Saint- Siège tous les Slaves catholiques de la monarchie s'il essayait de violenter les Slovènes dans leurs sentiments nationaux les plus chers.

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