La queue d'or
Un jour de l'hiver dernier, je vins, de la campagne que j'habite, à la ville voisine pour visiter un homme et une femme de mes amis. Ils étaient sortis pour quelques courses, mais on pensait qu'ils ne tarderaient pas à rentrer et on me proposa de les attendre.
— Vous trouverez du reste, me dit-on, quelqu'un au salon qui attend également.
Je rencontrai en effet M. de ***.
Après l'échange de quelques banalités insignifiantes, embarrassés de n*avoir rien de plus
à nous dire, nous nous mîmes, chacun de notre côté, à regarder les tableaux, que nous connaissions parfaitement, puis la pendule, puis les divers brimborions à la mode dont les tables, les consoles et la cheminée étaient chargées, et à leur demander successivement d'innocentes distractions. Mon compagnon s'absorba dans « les questions romaines » ; moi, je feuilletai un album de photographies dont la plupart des originaux m'étaient connus. Cependant, il se trouvait dans le nombre quelques portraits récemment accueillis; M. de*** se rapprocha de moi et me les nomma.
Arrivé à un portrait de la maîtresse de la maison, je cessai de tourner les pages.
— Je ne suppose pas, me dit M. de***, que vous ne reconnaissiez pas celui-ci.
— Vous avez raison ; je regardais les armes qui sont sur le carton \ expliquez-moi ces armes, vous qui avez des armes vous-même et qui passez pour un habile déchiffreur de blason.
— Rien de plus simple que celles-ci. La famille G...i porte pour armes : au l*^"", un livre rouge sur champ d'argent; au 2®, une queue de cheval en or sur champ de sable; aux 3® et 4® réunis, une tour d'argent assise sur un rocher, champ de gueules; l'écu est surmonté d'une couronne de comte avec des êtres fantastiques, c'est-à-dire des démons en support.
— Savez-vous Torigine de ces armes?
— Je les vois pour la première fois.
— Elles retracent une légende corse relative à la famille G...i qui remonte à 1550 et quelques.
— Contez-la-moi.
— Volontiers, mais pas ici, où nous serions interrompus. Nos amis ne rentrent pas; moi, je les verrai tantôt, et vous, vous les verrez un autre jour ; je leur dirai vos regrets si vous m'en chargez.
— Je vous en charge; aussi bien je ne puis tarder plus longtemps à rentrer chez moi.
— Voulez- VOUS que je vous accompagne? je vous conterai la légende, et vous me montrerez vos roses.
— Partons.
— Je commence. — Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler du rôle que joua, dans les guerres entre les Génois et les Corses, le vaillant Sampiero ou Sampietro, père et grand-père des deux maréchaux de France d'Ornano.
— Celui qui, sous le règne d'Henri II, après avoir brillamment servi sous François 1", alla, avec le maréchal de Thermes, délivrer la Corse du joug des Génois ?
— Lui-même. « La paix malheureuse »,la paix de Cateau-Cambrésis, qui enleva aux Corses l'appui de la France, les livra encore à leurs ennemis ; Sampietro ne se découragea pas, il quitta le service de la France, chercha des secours partout, jusqu'en Turquie, et, ne réussissant nulle part, débarqua en Corse suivi seulement de vingt-cinq hommes.
» Déjà les Génois avaient repris presque toute la côte orientale, et il paraissait certain qu'ils ne tarderaient pas à s'emparer du reste du pays, ils avaient proscrit Sampietro et avaient mis sa tète à prix...
— N'est-ce pas lui qui étrangla sa femme, la belle Vanina d'Ornano?
— C'est lui. Pendant l'absence de Sampietro, on avait persuadé à Vanina que la résistance ne ferait que rendre plus désastreuse la situation de la Corse, et que son mari sacrifierait inutilement sa fortune et sa vie.
» Il dépendait d^elle de faire amnistier Sampietro; il s'agissait d'aller à Gènes, de s'y établir, et d'implorer sa grâce, que l'on ne demandait pas mieux que de lui accorder.
j> C'est au moment qu'elle allait s'embarquer clandestinement pour Gènes que Sampietro revenait dans sa patrie. Le but des Génois était de se faire d'elle un otage.
» Sampietro, quoique aimant passionnément
Vanina, réunit un tribunal de famille; certaines circonstances de cette fuite la firent considérer comme une trahison. Vanina fut condamnée à mort, et Sampietro l'étrangla en effet de ses propres mains.
2) Les Génois venaient de ravager les vastes plaines qui s'étendent sur les deux rives du Golo, et de piller et de détruire la ville de Mariana, dont ils avaient incendié la belle cathédrale d'architecture pisane, connue sous le nom de Canonica, dont les évoques avaient rassemblé une précieuse et célèbre bibliothèque. Sampietro les attaqua auprès du village de Nescorato.
» Le combat fut acharné, sanglant et longtemps indécis; mais les Corses, animés par l'amour de la liberté et la colère que leur causaient les ravages de leurs ennemis, remportèrent une victoire qui coûta beaucoup de monde aux Génois et assura pour quelque temps, du moins en apparence, la tranquillité de cette partie de la Corse.
> Sampietro résolut de se rendre immédiatement dans la province d'Ajaccio, où l'on était également aux prises, et il annonça à un de ses compagnons, Antonio G...o; qu'il irait le lendemain, avec sa suite, lui demander Thospitalité à son manoir de Grampa.
1» Le mazzone de Grampa est un ancien château dont on remarque encore les ruines sur un rocher escarpé dominant la route qui mettait autrefois en communication la partie orientale avec l'intérieur de la Corse, par la rive droite du Golo.
» C'est au mazzone de Grampa qu'était le rendez-vous général, et c'est de là qu'on partirait pour Ajaccio.
» Or, Antonio G...o de Grampa est un ancêtre des G...i. Et c'est ici que commence la légende.
— Il est temps !
— Antonio, heureux et fier d'héberger le héros corse, partit en toute hâte pour le mazzone^ afin d'avoir un jour et une nuit pour préparer
une réception digne de son hôte. Il partit seul, confiant dans sa connaissance des chemins, dans son épée et dans la vitesse de son cheval. C'était, en effet, un animal de noble race, et dont le nom de Sparviero (l'Épervier) était connu dans tout le pays.
» Il avait fait plus de la moitié du chemin lorsqu'il se détourna de quelques pas pour boire à une fontaine qu'il savait cachée dans un bouquet d'arbres et y faire boire son cheval.
» Le cheval et l'homme, désaltérés, se remettaient en route lorsque le seigneur de Grampa aperçut, couché et profondément endormi sur l'herbe et à l'ombre d'un lentisque, un soldat génois qui s'était fait un oreiller d'un livre relié en maroquin rouge. Antonio s'approcha, se pencha sur le dormeur, et reconnut, à une inscription, que ce livre était un de ceux qui avaient été volés lors de l'incendie de la Canonie a,
» Il porta la main à son poignard et le tira ; mais
il sentit de la répugnance à frapper un homme endormi, et pensa qu'il était d'ailleurs plus sur des'emparertoutd'abord de la précieuse relique. Il se baissa davantage, appuya de la main droite la pointe du poignard sur la poitrine du Génois, et de la main gauche tira le livre rouge. La tête du soldat retomba sans qu'il se réveillât, à moins que, ayant compris ce qui se passait, il ne jugeât plus prudent de feindre la continuation de son sommeil.
» Antonio serra le livre dans sa ceinture, remonta à cheval et se remit en route.
» Notre homme marchait au trot allongé de Sparviero, ne songeant plus au Génois, et préoccupé de la réception pour les préparatifs de laquelle il avait si peu de temps devant lui.
» Tout à coup Antonio fut distrait de sa préoccupation par une voix qui lui criait :
2> — Holà ! seigneur cavalier, si vous ne voulez vous faire une mauvaise affaire, rendez-moi mon livre.
» Antonio se retourna et reconnut le soldat génois qui le suivait eji courant. Antonio venait de traverser un torrent qui se trouvait alors entre eux deux.
» — Mon ami, cria-t-il au Génois, je vous ai non pas pris, mais repris ce livre, dont vous vous êtes emparé par un vol sacrilège; j'ai bien voulu ne pas vous poignarder pendant que je vous tenais à ma discrétion sans défense; ne tentez pas une fois de plus la Providence.
» Et Antonio s'arrêta, et, la main sur la poignée de son sabre, fît face au Génois.
» — La Providence ! s'écria le Génois en ricanant, nous allons voir ce qu'elle fera pour te sauver.
3> Et le seigneur de Grampa vit alors, malgré la distance, les yeux du Génois briller d'un feu étrange comme deux escarboucles ; il découvrit que deux petites cornes s'élevaient des deux côtés de la coiffure , et qu'une longue queue traînait derrière lui.
LA QUEUE D'OR fl
> Il n'avait précédemment jamais vu le diable, mais il en avait beaucoup entendu parler, et il n'y avait pas à s'y tromper.
* 11 quitta la poignée de son sabre, et pensa plus efficace de faire le signe de la croix.
j> Le diable — car c'était lui en effet — frissonna un peu , mais se reprit à ricaner, et dit :
2> — Mon ami, cela serait bon si tu n'étais pas en état de péché mortel. As-tu oublié la jolie bergère Flora et le baiser que tu lui as pris, il y a trois jours? T'es-tu confessé de cfette infraction au sixième commandement? En as-tu fait pénitence? Allons, rends-moi mon livre, et «continue ton chemin; je te laisserai un sursis : dans le métier de la guerre, il faut que vous m'arriviez tôt ou tard , et je ne suis pas pressé.
» Antonio hésita ; cependant, obéir au diable lui parut un bien plus grand péché encore que de donner un baiser à une bergère. Et surtout rendre au diable ce livre qui avait appartenu à l'Église...
» Mais le lui disputer le sabre à la main, il n'y fallait pas penser; il vit qu'il n'avait de salut que dans la fuite et dans les jambes de Sparviero.
j> Il tourna bride, rendit la main, serra les genoux et Sparviero partit avec la rapidité de l'oiseau son parrain. De temps en temps, Antonio tournait la tête et voyait le diable à sa poursuite; il courait d'une étrange façon ; par moments, ses pieds ne touchaient pas la terre et semblaient trouver un point d'appui dans Tair pour quelques enjambées. Cependant, Sparviero gagnait du terrain. Antonio s'exagéra même l'espace gagné lorsqu'un détour de la route rèmpêcha pendant quelque temps de voir l'ennemi.
2> Il se trouvait alors sur le côté du chemin une croix de bois. Antonio se rappela qu'il n'avait pas fait sa prière le matin. Il s'arrêta en face de la croix de bois, ôta son chapeau, pria et se recommanda à Dieu. Mais, à ce moment, paru/
le diable au détour de la route. Il avait énormément grandi, e*. ses enjambées franchissaient le double d'espace.
» — Allons, Sparviero ! s'écria Antonio.
3) Et Sparviero recommença sa course.
» Ce fut avec une grande joie qu'Antonio reconnut que son cheval, son bon cheval, gagnait encore sur l'Esprit des ténèbres. Le but et l'espoir du maître du mazzone de Grampa était d'arriver non pas au mazzone, mais un peu auparavant, à l'église du vénéré san Nicolo, où il trouverait un asile inattaquable contre le Malin,
> Le jour commençait à baisser, et l'éclat des yeux du Génois devenait épouvantable. Le ciel était voilé de nuages noirs, et un sourd grondement de tonnerre se faisait entendre; Sparviero ruisselait de sueur, mais ne se ralentissait pas. Il se trouva encore un torrent que le cheval franchit d'un bond, et qui devait arrêter ou du moins retarder quelque peu la course de
i4 LA QUEUE D'OR
Satan, Mais alors une voix de femme effrayée .
D — Seigneur de Grampa, est-ce vous?
D — Oui... Qui êtes-vous, et que me voulezvous?
D — Arrêtez, au nom du ciel 1 et écoutez-moi. Je suis la bergère Flora.
» Antonio s'arrêta.
» — Partez vite et cachez-vous dans les maquis; je suis poursuivi par le diable, et je suis perdu si je n'atteins pas Téglise San-Nicolo. Adieu !
» Mais la bergère s'était cramponnée à la bride de Sparviero,
— » Je le sais bien, dit-elle, que le diable vous poursuit ; je sens déjà son approche depuis quelque temps, et maintenant je vois ses yeux briller dans les térébinthes. Voyez ! mes moutons se sont enfuis, et mon chien, qui n*a pas peur des loups, est blotti tout tremblant dans un buisson. Au nom du ciel ! ne m'abandonnez pas; vous qui êtes cause qu'une fille jusque-là innocente est en état dépêché mortel.
» — Mais que puis-je faire pour vous, dit Antonio, quand je n'ai que la fuite pour me protéger moi-même ?
» — Prenez-moi avec vous sur votre cheval.
» — Impossible! à peine si nous gagnons sur Tennemi : le cheval plus chargé sera bientôt rattrapé.
> — Ah 1 vous ne pouvez échapper sans la protection divine, et Dieu ne vous protégera pas si vous m'abandonnez, moi qui n'ai à craindre Satan qu'à cause de vous. Il y a trois jours, je Taurais attendu de pied ferme, et l'aurais mis en fuite avec un signe de croix.
> Antonio se retourna et s'écria :
» — Éloigne-toi, cache-toi ! ... il a franchi le torrent.
» Mais Flora, toujours cramponnée à la bride du cheval :
T> — Eh bien, lancez votre cheval ; qu'il me tue sous ses fers avant l'arrivée du diable; peut-
être Dieu aura le temps de recevoir ma pauvre àme en grâce.
» Antonio fut touché.
» — Allons, dit-il, je ne puis l'abandonner ; je serai sauvé ou je serai perdu avec elle.
» Il l'enleva d'un bras vigoureux, la mit sur la croupe de Sparviero, et dit :
D — Maintenant, mon brave Sparviero, allons !
» Et Sparviero s'élança sans paraître empêché par le poids qui venait de lui être ajouté. Cependant, le diable avait beaucoup gagné. La nuit était devenue tout fait à obscure, la route n'était éclairée que par la lueur bleuâtre des éclairs. Au bruit du tonnerre se joignait celui du vent, qui brisait et déracinait les arbres et les jetait en travers de la route.
y> — Cette tempête n'est pas naturelle, pensait le maître de Grampa, c'est Satan qui la déchaîne pour arrêter ma fuite.
» Mais Sparviero franchissait les arbres ren-
versés avec la légèreté de l'oiseau dont il portait le nom.
» Pour Flora, elle ne disait rien, elle tenait Antonio étroitement embrassé, et priait, et demandait pardon de s'être laissé embrasser et surtout i'y avoir trouvé du plaisir.
» Antonio, se retournant, vit à la lueur d'un éclair le diable arrêté , il s'appuyait contre un arbre et paraissait accablé de fatigue et hors d'haleine; il s'arrêtvi de son côté, pour laisser un moment souffler Sparviero. "
» Mais Satan venait de saisir d'une main puissante Spinelli (Diamant), — le chien de Flora — ^ blotti dans le buisson, et l'avait enfourché comme un cheval ; et, du même moment, Spinelli, qui était un chien de grosseur ordinaire, était devenu de la taille d'un grand cheval, et Satan, prenant sa propre queue à la main, et s*en servant comme d'une cravache, frappa violemment le chien, le lança par le chemin et se remit à la poursuite des fugitifs. Ceux-ci ne purent se
dissimuler longtemps que Spinelli gagnait da terrain sur Sparviero; et, en effet, l'ennemi se trouva bientôt si près d'eux, que l'on commençait à sentir Todeur du soufre qu'exhale toujours son haleine, et que Flora s'écria :
> — Mon bon seigneur, vos éperons au ventre de Sparviero ! je sens les yeux du diable qui me brûlent.
» — Ah ! dit Antonio, que Dieu nous protège encore un peu! au premier détour du chemin, nous devons apercevoir l'église. — Courage; mon bon Sparviero ! courage, sauve ton maître !
» Mais Satan gagnait toujours. Cependant, les pauvres gens arrivèrent au détour du chemin, et un éclair leur fit voir le temple de san Nicole; mais un second éclair leur montra aussi que le temple était fermé.
ï Antonio s'écria :
» — San Nicolo, ouvre tes portes, et un bon mariage expiera notre péché à tous deux !
» Le chien, à ce moment, ne marchait plus dans
les empreintes du cheval, il était presque à côté de lui, c'est-à-dire que sa tète dépassait la croupe du coursier ; mais alors les deux portes du temple s'ouvrirent. Le cheval fit un saut et entra au galop sur les dalles sonores de l'église ; le diable, désespéré, mordit le chien, qui s'élança d'une façon extraordinaire , et Satan saisit la queue du cheval, seule partie de son corps qui n'eût pas alors dépassé le seuil.
> Sous cette main puissante, Sparviero fut arrêté d'une violente secousse, mais ne recula pas, car la queue resta dans la main de Satan.
» Il paraît qu'elle n'était pas vissée à son échine aussi triomphalement que la queue du diable lui-même, que tant de gens tirent depuis si longtemps, selon Victor Hugo , et selon l'expérience de beaucoup en Israël.
» La bergère tomba plutôt qu'elle ne descendit de cheval et se prosterna devant l'autel.
» Satan ne crut pas la partie tout à fait perdue.
» — Holà ! Antonio, cria-t-il, regarde la queue de ton cheval.
» Et Antonio vit que la queue était convertie en or.
» — Il y a là une fortune, Antonio, et je te la donne en échange du livre rouge.
y> Antonio ne répondit pas, mais il prit une écuelle, la remplit d'eau bénite à un bénitier, et la jeta au nez de Satan. On entendit un formidable pisch! comme quand il tombe de l'eau sur du fer rouge ; on vit un éclair, suivi d'un grand coup de tonnerre, et il ne resta de Satan, devant l'église San-Nicolo, qu'une désagréable odeur de soufre.
La bergère, après avoir rendu grâce à Dieu, se livra avec zèle aux préparatifs de la fête, dans cette maison où elle allait être bientôt dame et maîtresse. Antonio cacha en toute hâte le livre rouge derrière le tabernacle, et s'occupa égale-» ment de ses devoirs d'hôte; et l'on sait que l'hospitalilé s'exerce sérieusement en Corse,
» Le lendemain, Sampietro d'Ornano arriva au mazzone de Grampa^ selon sa promesse. La réception fut splendide et cordiale.
» Vingt-quatre heures après, il quitta le château hospitalier et se mit en route pour Ajaccio. Antonio et tous ses gens l'accompagnèrent et prirent part à une bataille et à une victoire qui obligea pour quelque temps les Génois au repos. On ne peut savoir cç qui serait arrivé si le stylet d*un sicaire génois n'avait, peu de temps après, mis fin à la vie de Sampietro, dont le fils Alphonse d'Ornano vint continuer l'œuvre.
ï L'absence d'Antonio dura seulement quelques jours. Puis il revint à son manoir ; mais à la place du mazzone de Grampa il ne trouva plus qu un amas de cendres et de ruines. Les maisons du village avaient subi le même sort.
ï La plupart des hommes du petit nombre de ceux qui n'avaient pas suivi Antonio avaient été tués ; quelques blessés, les femmes, les enfants et les vieillards s'étaient avec peine enfuis au
sommet de la montagne , emportant tout ce qu'ils avaient pu dérober à l'ennemi.
y> Antonio apprit alors que, le jour même du départ de Sampietro et de son escorte, un parti de Génois, commandé par un homme à la physionomie sinistre et infernale, avait fait irruption dans le village. Ils avaient fouillé partout, excepté dans réglise, cherchant, disaient-ils, un livre que leur chef tenait beaucoup à trouver ; puis ils avaient démoli, incendié, pillé.
y> Je ne vous décrirai pas le chagrin du maître de Grampa. — Il demanda du secours à ses amis et voisins, qui lui envoyèrent des denrées de toute sorte pour son village, et, pour se concilier la bienveillance de san Nicolo, dont on avait tant besoin, Antonio commença par accomplir son vœu en épousant Flora devant son autel.
y> — Ma pauvre enfant, lui dit-il, tu as cru épouser un seigneur et tu épouses un pauvre homme, qui n*a même pas une maison pour te recevoir.
D — Je suis heureuse, fîère et reconnaissante, dit-elle, et peut-être ces sentiments sont-ils accrus de la conscience que je pourrai vous être utile dans la pauvreté.
ï Antonio prit le livre derrière le tabernacle où il Tavait caché, et l'emporta dans la tente nuptiale qu'on leur avait dressée sous un châtaignier.
» Le matin, au point du jour, Flora dormait, les yeux d'Antonio tombèrent sur le livre rouge, et il fut curieux de voir ce que contenait ce bouquin qui lui coûtait si cher, et qu'il regrettait amèrement de ne pas avoir laissé pour oreiller au diable. Il le feuilleta au hasard, et lut à demi-voix la page à laquelle le livre resta ouvert et à laquelle probablement il l'avait été le plus souvent.
:» Mais à peine Antonio avait-il prononcé les premiers mots en latin, qu'il entendit autour de lui un bruit de voix confus appartenant à de nombreux êtres invisibles.il lut encore quelques
mots, et alors une voix s'éleva au-dessus des autres et dit :
» — Maître nous sommes là ; as-tu quelque chose à nous ordonner ?
» Et toutes les voix répétèrent :
» — Parle, nous sommes prêts à obéir.
» Je ne sais pas si les G...i, descendants d'Antonio G. . .0, l'avouent, mais je suppose qu'un frisson lui parcourut toute la moelle épinière.
» Et le premier usage qu'il fit de ce pouvoir qu'on lui offrait fut d'imposer silence aux voix; il lut un peu plus avant, et fut alors convaincu que ce livre n'était rien autre qu'un recueil d'instructions qu'un évêque deMariana, mort en odeur de sainteté, avait laissé à ses successeurs. Il donnait le moyen d'exorciser les démons et de les réduire à l'obéissance. G. ..0 comprit alors l'intérêt que Satan avait de s'en emparer après le pillage de la bibliothèque de Mariana, et ses efforts pour le lui reprendre. Il comprit aussi que, si san Nicolo l'avait si manifestement aidé à con-
server ce livre, c'est qu'il pouvait s'en servir sans offenser Dieu.
» Il rendit la parole aux démons et leur demanda :
D — Que pouvez-vous faire pour moi ?
» — Ce que vous ordonnerez, répondit une voix qui paraissait être celle du chef. Voulezvous que nous apportions ici une montagne ou que nous y fassions passer la mer?
3> — Moins que cela, dit Antonio. Commençons par deux choses faciles, .le veux que de riches vêtements remplacent ceux que ma femme a quittés hier au soir et qui sont auprès de son lit de feuilles. Je veux qu'un splendide repas de noce soit servi à tout le village.
T> Au même instant, deux ou trois robes magnifiques furent jetées sur le gazon avec un écrin. G... o arrêta l'élan des démons.
» Antonio étudia son livre et apprit toute l'étendue du pouvoir qife lui donnaient les instructions du saint évéque de Mariana .
» Il vit que, lorsqu'on commande au diable, il faut le faire travailler sérieusement. Il lui ordonna donc d'élever sur les ruines du village détruit, un autre village composé de maisons plus nombreuses et plus commodes que les anciennes. Et, en effet, sans que l'on aperçût aucun ouvrier, on voyait les pierres s'amonceler, se dresser, etc. En quelques jours, le village fut reconstruit. Ses fermiers, ses paysans et tout son monde logé, G...0 ordonna au diable de lui élever une maison confortable pour sa famille, et le diable obéit. Ensuite il lui ordonna de défricher tous les maquis, toute la terre environnante. La terre défrichée, il lui ordonna de la planter; mais ce fut là une besogne sérieuse pour le diable.
» Antonio exigea des oliviers de Grèce, des figuiers de l'Asie Mineure, des vignes de Chypre, des châtaigniers oe l'Etna. Et le diable planta des oliviers de Grèce, des figuiers de l'Asie Mineure, des vignes de Chypre et des châtaigniers
de l'Etna. Puis il fallut, sur le sommet de la montagne, édifier une église semblable à la Canonica,
» C'est ce village, ainsi miraculeusement édifié, qui reçut le nom de Campile, qu'il porte encore aujourd'hui.
y> La légende ajoute que le maître de Gramrpa continua à exercer jusqu'à la fin de sa vie le pouvoir qu'il avait reçu sur l'esprit infernal. Mais, avant de mourir, effrayé du mal que pouvait produire ce livre en des mains criminelles ou même imprudentes, il le détruisit par le feu.
ï Quelques personnes prétendent qu'il se contenta de le faire murer dans un endroit du château de Campile, se confiant en la Providence du soin de le faire trouver par un de ses descendants si elle le jugeait opportun,
» On assure que des recherches mystérieuses, et jusqu'ici inutiles, ont été faites par plusieurs des héritiers d'Antonio.
» Mais, dans le pays, on croit généralement que le livre n'a pas cessé de passer dans les mains
des descendants par ordre de primogéniture; et, lorsqu'il arrive quelque chose d'heureux, à quelqu'un des maîtres de Grampa et de Campile, on lève doucement les épaules, on sourit, et on dit :
» — Ça n'est pas étonnant, il a le livre.
» Voilà, comme je vous l'avais promise, l'histoire des armes de nos amis.
— Que devinrent le bon cheval Sparviero et le malheureux chien Spinelli?
— C'est vrai ! j'avais oublié de vous le dire : la blessure de Sparviero s'était cicatrisée à Tinstant, cautérisée qu'elle avait été par la main même qui l'avait faite. Mais il ne revint pas de queUe à Sparviero. Il cessa tout travail pénible, fut libre dans les maquis, et devint le père d'une race sans queue qui est restée fort estimée pour son fonds et pour sa vitesse. C'est, assure-t-on, ce qui a donné l'idée aux Anglais de chercher et de faire une race de bœufs sans cornes. Spinelli fut moins heureux. La grande taille que lui avait
donnée Satan pour le monter commença à diminuer aussitôt. Quelques jours après, il était revenu à sa grosseur naturelle. On s'étonna davantage lorsqu'on \e Yii progressivement diminuer jusqu'aux dimensions d'un kiDg's-cliarles, puis d'un havanais. Enfin il devint semblable à ce chien d'un conte de fées qui avait pour collier une bague de sa maîtresse, une princesse plus belle que le jour. Et, un matin, on ne le trouva plus dans la tabatière où on le couchait le soir : il avait disparu sans laisser de postérité.
— Merci. Vous allez revoir nos amis?
— Oui.
— Eh bien, portez cette poignée de roses et d'héliotropes à la maîtresse du mazzone de Grampa.
Un soir que l'on parlait de magnétisme, je dis :
— Ah ! si Emile Deschamps voulait vous dire une histoire qu'il m'a contée l'autre jour, d'une jeune fille endormie !
Tout le monde se tourna vers Emile Deschamps.
— Non, dit-il; Alphonse Karr, s'il se rappelle cette histoire, peut bien la raconter lui-même; moi, je Tai oubliée.
— Non, repris-je à mon tour, je n'ai retenu
que le fonds de l'histoire, et je ne pourrai reproduire la bonhomie spirituelle avec laquelle je l'ai entendu narrer,
— J'ai fait un vœu, dit Deschamps : c'est de ne jamais conter deux fois la même anecdote devant les mêmes personnes, et, sérieusement, je n'y manquerai pas.
On nous pressa tous les deux, il fut inébranlable ; je cédai.
Voici l'histoire :
Une jeune fille avait une mauvaise santé, sans être précisément malade ; son état ne présentait les symptômes d'aucune maladie classée et ayant, de par la Faculté, droit de bourgeoisie chez les mortels. Les médecins allopathes, homœopathes, hydropathes, etc., prétendaient que cela se passerait; ils ordonnaient un peu de patience et beaucoup de distractions.
Un ami de la famille parla de magnétisme avec beaucoup^d'enthousiasme ; il raconta des cures
merveilleuses, des phénomènes, des miracles. Malgré certaines répugnances, on se laissa convaincre, et l'on fit venir un magnétiseur.
C'était à la fin du jour, dans un jardin, sous une épaisse allée de sycomores; au bout d'un quart d'heure, la jeune personne était endormie ; au bout de vingt minutes, elle commençait à répondre aux questions du magnétiseur, lorsqu'un domestique, accouru en toute hâte, demanda celui-ci et, le prenant à part, lui dit quelques mots à l'oreille.
— Pardon, dit-il à la famille, un événement; inattendu me force à courir chez moi; je reviens dans dix minutes. Attendez-moi, j'ai mon cabriolet à votre porte.
Il part.
Les dix minutes sont bientôt passées; il s'écoule un quart d'heure, une demi-heure, une heure.
L'ami, très-expert dans les pratiques du magnétisme, dit :
— C'est fâcheux qu'il ne l'ait pas réveillée avant de partir.
Au bout d'une heure et demie, on envoie chez le magnétiseur. On répond qu'il n'est resté que dix minutes chez lui, qu'il était fort ému, qu'il a fait un paquet d'un peu de linge et de quelques hardes, qu'il s'est fait conduire au chemin de fer de Rouen.
On couche la jeune fille, on convient de ne rien dire à personne ni à elle-même. Le lendemain matin, on n'avait pas de nouvelles. Le surlendemain, on reçoit une lettre du Havre.
Le médecin annonçait que sa femme lui avait été enlevée par un perfide ami ; qu'ils avaient pris, en partant, sa caisse tout entière ; qu'il était à leur poursuite II regrettait vivement l'embarras dans lequel il les avait laissés.
Que faire? L'ami disait : « Au moins, s'il avait mis quelqu'un de nous en rapport avec elle, on l'aurait réveillée. y>
— Et que faisait la jeune fille?
La jeune fille buvait , mangeait , causait , comme de coutume ; il n'y avait rien de changé à ses habitudes, et bien heureusement, car cela rendait facile aux parents de lui cacher la triste position dans laquelle elle se trouvait
— Mais alors elle ne dormait pas?
Certainement que si, puisque le magnétiseur ne l'avait pas réveillée.
— C'est juste.
Il se passa un an , les parents étaient fort tristes, fort abattus : on n'avait aucune nouvelle du disciple de Mesmer ; il n'était pas revenu à Paris ; on ne savait où il était. Un parti se présente ; les parents et l'ami se réunissent, se consultent. Doit-on avertir le futur époux de l'état dans lequel se trouve la fille qu'il demande ? La sévère probité, dit qu'on ne peut s'en dispenser. Mais s'il allait s'effrayer ! et qui ne s'effrayerait pas à sa place ? C'est un mariage
très-avantageux, très-convenable sous tous les rapports.
On fait taire la probité ; on ne dit rien ; le mariage se conclut.
— Et comment était la jeune femme?
Comme de coutume. Il fallait savoir ce qui
en était; sans cela, on ne se serait douté de rien.
Au bout d'un an, elle allait avoir un enfant.
Le mari était enchanté. Cependant, les parents, qui étaient honnêtes au fond , souffraient d'un pareil état de choses ; leur conscience était bourrelée quand le mari les remerciait de son bonheur. Dix fois la vérité fut sur leurs lèvres, dix fois il la retirèrent,
— Et la jeune femme ?
Elle allait fort bien ; elle eut un second enfant.
Un jour, on apprend que le médecin s'est fixé à Provins. Les parents, au comble de la joie, lui écrivent avec instances de venir à Paris. Il ré-
pond et s'excuse sur de nombreuses occupations.
Une correspondance s'engage : les parents insistent; le magnétiseur résiste. Il finit par mettre son déplacement à un prix exorbitant. Que faire? il fallait bien en passer par où il voulait; on était à sa discrétion. L'état de la jeune femme ne pouvait durer éternellement; le secret, caché jusque-là au mari, pouvait être révélé à chaque instant. On accorde ce que le médecin exigeait. Il arrive, il se loge auprès de la maison, et, un jour que le mari est à la chasse, on le prévient. Il arrive; on avait défendu la porte : on était sur de ne pas être troublé. L'ami seul, qui était dans le secret, assisterait à l'opération.
Le magnétiseur dégage le fluide; il descend les mains du front à l'épigastre de la somnambule, en les secouant pour se débarrasser du fluide qu'il enlève ; il la réveille.
— Et quelle différence cela amena-t-il chez la jeune femme?
— Aucune ; au point que le mari ne s'aperçut de rien.
— Mais alors qui vous dit qu'elle ne dormait plus?
— Quelle tête dure vous avez ! Certainement qu'elle ne dormait plus, puisque le magnétiseur l'avait réveillée.
— C'est juste.
— Voilà, dis-je, le squelette de l'histoire que le mauvais caractère d'Emile Deschamps m'a forcé de lui voler.
Emile Deschamps, répondit de sa voix douce et bienveillante, et, comme s'il ne faisait pas exprès de parler en vers :
— Mon cher, vous précédez ceux quevous semblez snivre,
Et,comme certain lord, On vous donne du cuivre Et vous rendez de l'or.
Ce qui était liès-joli, mais n'était pas vrai.
Pour ceux de mes lecteurs qui habitent loin de Paris et qui peuvent bien ne pas être au courant des malices et du langage de MM. les écoliers de la capitale , il n'est pas inutile de donner la traduction du mot pion. C'est le nom irrévérencieux par lequel ils désignent entre eux les maîtres d'étude et les professeurs. Je ne pense pas qu'ils se soient jamais beaucoup inquiétés de Tétymologie de ce nom, qu'ils s'avisent parfois d'imposer à des hommes fort respectables par leur caractère et par leur science.
Pion se trouve dans quelques vieux livres français pour piéton. Dans les temps anciens, les chevaliers et les nobles ne combattaient qu'à cheval ; Tinfanterie, qui est devenue la principale force de nos armées, n'était alors composée que de ceux qui ne pouvaient avoir un cheval. Ce mot est resté au jeu d'échecs pour désigner les moindres pièces du jeu, les simples soldats. On a employé parfois le mot pion pour ivrogne, mais alors on le faisait dériver d'un mot grec qui signifie boire. Par allusion au jeu d'échecs, on appelle encore pion un homme sans importance, sans force, destiné à être pour les autres une proie facile.
L'histoire que je veux vous raconter s'est passée sous mes yeux. J'étais alors enfant et un des plus jeunes écoliers de la pension ; aussi n'y ai-je joué qu'un rôle accessoire, les plus grands, les grands^ comme nous les appelions, s*étant naturellement partagé les rôles importants.
Tous les matins, vers six heures, nous pas-
HISTOIRE D'UN PjON 41
sions une heure dans l'aielier de dessin ; quelques-uns, qui avaient pour cet art des dispositions naturelles , y prenaient de l'intérêt et travaillaient sérieusement ; les autres, condamnés à faire d'éternelles pages d'yeux, de bouches, de nez et d'oreilles, laissaient passer l'heure de la classe, et abusaient de la mie de pain qu'on leur donnait pour effacer les traits incertains de leur crayon inhabile, en se livrant, à dislance, des combats peu sanglants , au moyen de petites boulettes qu'ils se lançaient avec une adresse qui eût fait honneur à des artilleurs au polygone de Yincennes.
Le professeur de dessin était un jeune peintre qui avait déjà du talent, mais point encore de réputation. Il aimait passionnément son art, et je pense que, si cela nous ennuyait de faire des yeux et des nez, cela ne l'amusait pas beaucoup plus de les faire faire, et de les corriger. L'atelier, qui ne servait à rien hors des heures de la classe de dessin, lui était abandonné par le mai-
tre de la pension, et, à partie temps que lui prenaient des leçons qu'il allait donner dans une autre pension du même quartier, il passait toutes les journées à travailler dans cet atelier. Malgré nos tentatives opiniâtres, nous n'avions jamais pu voir ce qu'il faisait, parce que son chevalet et les toiles sur lesquelles il travaillait étaient toujours rentrés dans une petite pièce, sorte de mansarde, contiguë à l'atelier, qui lui servait de domicile. Cette précaution, prise à la fois contre la poussière et contre notre curiosité, avait toujours triomphé de nos efforts persévérants.
Antoine***, le maître de dessin, avait une physionomie intelligente, expressive, mais parfois un peu singulière \ ses vêtements propres, mais limés par le temps et par la brosse, n'étaient à la mode que lorsque la mode, après de nombreuses variations, recommençait son cercle et ramenait en triomphe ce qu'elle avait proscrit avec dédain.
«f Multa renascentur quae jam cecidere, cadenlque Quae nunc sunt in honore. »
« Beaucnnp de choses renaîtront qui déjà ont été renversées, et nous verrons tomber à leur tour les choses qui aujourd'hui sont le plus en honneur. »
Les enfants sont durs, mais par ignorance. Virgile Ta dit : « C'est à recelé de la douleur qu'on apprend la pitié. » L'habit bleu, blanchi sur les coutures, de notre professeur, son chapeau rougi el devenu à moitié chauve sous les attaques de la pluie et du soleil, étaient pour les écoliers un sujet incessant de moqueries et de sarcasmes. Grâce à la sollicitude de nos parents, nous n'avions jamais manqué de quelque chose, et nous pensions que l'homme mal mis était un homme avare et ridicule. Aussi notre pauvre Antoine était-il soumis de notre part à un examen scrupuleux ; aucun détail de ses tristes ajustements ne nous échappait. Le premier qui découvrait une pièce à une de ses bottes, ou une éraillure à son éternel habit bleu, poussait son voisin du coude, et avec la rapidité du télégraphe électri-
que, qui n'était pas encore inventé, la chose était en un instant révélée et communiquée à toute la classe.
A la classe de dessin succédaient le déjeuner et une courte récréation. Il arriva un jour qu'au moment où la cloche sonna, Antoine, dont les distractions étaient pour ses méchants élèves un sujet de joie et de moqueries, sortit de l'atelier en y oubliant un vieux parapluie bleu dont l'appariiion, quelques jours auparavant, avait été l'objet de notre spéciale attention et de nombreuses facéties sur sa forme surannée et sur la variété de nuances que la pluie et le temps avaient données à sa primitive couleur bleue.
A la vue du parapluie oublié, il vint à l'un de nous ridée de le cacher sur une planche trèsélevée, couverte de ces figures en plâtre appelées bosses, d'après lesquelles on dessine quand on est arrivé à une ceitaine force.
Le lendemain et les jours suivants, nousa?sistàmes aux recherches inutiles dont le parapluie
fut l'objet. Quelques paroles échangées entre nous à voix basse pendant les classes, à voix haute pendant les récréations, paroles inintelligibles pour nos maîtres, mais très-claires pour nous, portaient notre gaieté à son comble.
Les bosses^ derrière lesquelles le parapluie était enseveli dans la poussière, représentaient Socrate, Platon, Apollon, Laocoon, etc. On peut penser quels éclats de rire causaient des phrases comme celles-ci, que nous échangions sans scrupule devant la victime de notre méchanceté, qui n'y pouvait rien comprendre : € Platon sait bien des choses !» — « Il y a des gens très-inquiets que Socrate pourrait facilement tirer d'embarras. » — « L'oracle de Delphes, si l'on consultait Apollon, pourrait répondre à une question très-intéressante, d — « On dit : rire comme un bossu ; il y a aussi des bosses qui pourraient s'en donner la joie. » — € Quand Laocoon fut attaqué par les serpents, que ne les rossait-il à coups de parapluie! » —
« C'est qu'alors il n'avait pas de parapiuie. > Nous vîmes un jour rentrer le maître de dessin par une pluie violente ; loin d'en avoir pitié, ce fut pour nous le sujet d'une joie cruelle : son chnpeau semblable à une gouttière, ses habits ruisselants, nous nous montrions tout, en souriant.
Un jour, un des plus grands d'entre nous, que ses parents avaient mené un dimanche au spectacle, nous fit de longs récits de ce qu'il avait vu. Notre jeune imagination fut séduite par une mystérieuse terreur ; la tragédie qu'on nous racontait représentait une conspiration ; les conjurés avaient un langage mystérieux et un signe de ralliement et de reconnaissance, etc. Ces idées nous roulèrent dans la tête pendant plusieurs jours, et nous finîmes par vouloir aussi conspirer. Nous ne savions pas bien contre quoi ni contre qui, mais c'était à nos yeux l'accessoire; le principal était le mystère, les mots de passe, les signes de ralliement. Nous réprimes
le parapluie du professeur de dessin derrière les bosses; nous en enlevâmes la soie, et nous replaçâmes le manche et les baleinrs derrière Socrate et Laocoon. — Delà soie bleue on coupa de petits morceaux que les conjurés s'attachèrent en forme de décoration, mais au dedans de l'habit ou de la veste. C'était le signe de reconnaissance.
On n'admit d'abord que dix membres dans la société ; puis, après un sévère examen, on s'en adjoignit quelques autres. Puis, d'après la tragédie qui nous avait donné ces belles idées, on prit une grande feuille de papier et on écrivit dessus, de la plus belle écriture ronde qu'il fut possible, ces mots :