QUI ONT FAIT PARLER D'ELLES
Le pavot est, je crois, la première fleur qui se soit immiscée à la politique.
Sextus, le plus jeune des fils de Tarquin le Superbe, réfugié dans la ville de Gabies, qu'il voulait livrer à son père par trahison, lui envoya un messager secret pour lui demander ses ordres. Tarquin était dans son jardin : il ne veut pas donner une réponse écrite qui pourrait être interceptée; il ne veut pas confier à l'envoyé des paroles qui pourraient être redites. Il conti-
nue sa promenade en abattant avec une baguette les têtes des pavots les plus élevés, et congédie rémissaire. Celui-ci répèle à Sextus ce qu*il avait vu; Sextus comprend, fait périr les plus grands de la ville, et s'empare de Gabies.
Ce n*est pae le seul exemple de correspondance hiéroglyphique et mystérieuse que nous trouvions dans l'histoire.
Aulu-Gelle cite un proceae ae correspondance secrète employé par les Ladémoniens, — principalement pour que les magistrats restant à Sparte pussent correspondre en toute sécurité avec le général de l'armée occupé au dehors. Ils prenaient deux baguettes rondes, de la même longueur, de la même épaisseur. Le général emportait une de ces baguettes, l'autre restait sous la garde des magistrats.
Lorsqu'on avait une communication à faire à l'armée, on roulait une bande de papyrus ou d'étoffe en spirale autour de la baguette conservée; on écrivait ensuite sur la bande trans-
versalement les lignes allant d'un bout de la baguette à l'autre, on déroulait la bande qui ne présentait que des caractères canfus et incohérents, et on l'eûvoyait au général, qui lisait la missive après avoir roulé la bande de papyrus sur sa baguette,
L'Asie était sous la domination de Darius. — Histicé, d'une famille assez, illustre de ce pays, était prisonnier à la cour du roi des Perses. Voici ce qu'il imagina pour correspondre avec Aristagoras, un de ses partisans : Un esclave, auquel il pouvait se fier, feigûit d'être malade et s'enferma dans une chambre; Histicé lui rasa la tête et écrivit, sur son crâne nu et uni, ce qu'il avait à faire savoir à son correspondant; puis l'esclave laissa repousser ses cheveux.
Quand ils eurent atteint leur longueur ordinaire, Histicé l'envoya à Aristagoras, qui, averti de ce qu'il devait faire, rasa à son tour la tête du messager et lut la missive sur son crâne dépouillé.
On cultive le pavot pour ses graines, qui donnent V huile d'œillette^ laquelle, comme huile comestible, a sa place immédiatement au-dessous de l'huile d'olive et que quelques personnes lui préfèrent.
Cette huile ne possède à aucun degré les qualités narcotiques du pavot, tandis que la capsule qui renferme les graines d'où on l'extrait distille un suc résineux connu sous le nom d'opium.
C'est ainsi que le pavot s'est trouvé mêlé à la guerre que les Anglais, ces énormes épiciers, ont faite aux Chinois il y a quelques années, pour les obliger à leur acheter l'opium que leurs navires vont chercher dans leurs colonies des Indes.
Les pavots, et surtout l'espèce appelée coquelicot^ embellissent les jardins des fleurs les plus magnifiques, qui laissent, comme éclat et comme variété, bien loin derrière elles la plupart des fleurs rares si chèrement amenées, si chèrement entretenues dans les serres; on peut
pour quelques sous acheter en une fois de la graine pour toute sa vie.
Lorsque j'habitais la Normandie, j'allais quelquefois me promener dans la campagne, une poche pleine de graines de pavots et de coquelicots, et je les semais au hasard dans les champs, où, l'été suivant, ils faisaient l'admiration des paysans qui les croyaient venus là à l'état sau-
vage.
L'aubépine a été louée par les anciens. Les Grecs l'ont appelé philetairos (qui aime ses amis) et alexiare (protectrice). Je serais porté à croire que ces deux épithètes s'appliquent au nid des oiseaux et aux champs qu'elle entoure de ses haies; mais Nicandre, Diogène Laërce, Dioscoride , Hésychius et plusieurs autres décrivent des vertus qui, selon eux, lui ont mérité ces titres : ses rameaux appendus aux portes et aux fenêtres détournent les maléfices des enchanteurs.
Et Ovide dit, au sixième livre des Fastes:
a» LA QUEUE D'OR
« Il lui donne une branche d'aubépine pour écarter des portes toute funeste aventure. »
L'aubépine aurait pu être reine des arbres. Il est dit dans la Bible, Livre des Juges, chap, IX, verset 8, que « les arbres allèrent un jour pour oindre un roi sur eux » .
Ils proposèrent successivement la couronne à l'olivier, au figuier, à la vigne, qui refusèrent, étant très-occupés de leurs fruits; on s'adressa alors à l'aubépine, qui annonça une telle sévérité, si elle était élue, que les arbres s'en retournèrent.
L'aubépine a un rôle charmant : au printemps, elle pare et embaume les haies de ses fleurs blanches en corymbes, doucement parfumées, iùi elle offre aux oiseaux, dans ses rameaux serrés et armés d'épines, une hospitalité sûre pour leurs nids ; de ces mêmes épines, pendant l'hiver, elle accroche un peu de la laine des moutons qui viennent tondre l'herbe, restée verte grâce à l'abri que Taubépine lui donne
contre la bise, et cette laine est trouvée là par les oiseaux, en quête de matériaux pour leurs nids; Thiver, elle est couronnée de fruits d'un beau rouge amarante, qui sont une nourriture assurée pour les merles, les grives, les mésanges, etc., et dont la pulpe un peu farineuse n*est pas dédaignée par les enfants.
Il semble que l'aubépine a assez (ï*^ouvrage comme cela, et qu'elle pourrait s*en contenter. Eh bien, elle s'est avisée* une fors, diton, de se mêler de politique, — et dans quelle circonstance ! — pour glorifier un des plu3 grands crimes dont l'histoire ait conservé !e souvenir : l'assassinat d'un peuple par son roi... la Saint-Barthélémy !
Les rois vivants devraient se défier beaucoup de la louange, en voyant dans l'histoire qu'il n'est pas de forfait qui n'ait été loué.
J'ai sous la main deux livres imprimés, l'un en MDGXLVI, c'est-à-dire au commencement du règne de Louis XIV, l'autre quelque temps après»
Le premier de ces deux ouvrages, le Trésor de V Histoire de France^ raconte ainsi la chose :
• Le roy Charles IX, pour ramener les huguenots dans l'obéissance et le calme, leur accorda libre exercice de leur prétendue religion par son édict de Louvier... Enfin le masque se leva... et le roy permist que ceux qui étoient à Paris fussent tués par les Parisiens un iour appelé saint Barthélémy, le vingt-quatriesme d'aoust, et les autres villes, qui se formèrent sur l'exemple de Paris, mirent à mort les religionnaires qui estaient parmy eux. Cette saignée empêcha une plus grande fluxion de trouble. j>
L'autre, le Crilicon^ deBalthasar Gration, désigne le Louvre, alors la demeure des rois de France, comme devant son nom à ceci, qu'il servit à prendre les loups rc-belles à la Saint- Barthélémy.
Voici ce que fit l'aubépine à cette occasion. De Thou raconte qu'un aubépin, qui était tout à fait mort, fleurit dans le cimetière des
Saints-Innocents le jour de la Sainl-Barthélenny de Tannée 1572. Il doute que l'aubépine ait été aussi morte qu'on le dit, et il se moque de toutes les conséquences qu'en tirèrent les prédicateurs pour prouver au peuple que le massacre des hérétiques avait été agréable à Dieu,
Pour moi, j'espère que l'aubépine a été calomniée.
L'aubépine a plusieurs variétés, toutes charmantes : une à fleurs roses, une autre à fleurs d'un rouge vif, deux à fleurs doubles, semblables à des bouquets de très-petites roses, dont une blanche et l'autre rose, puis d'autres moins intéressantes, présentant quelque différence dans le feuillage plus ou moins découpé; quelquefois, il est panaché et elle s'accommode de tous les terrains et de toutes les expositions.
Les paysans l'appellent noble épine ; les botanistes la traitent de « mespilas oxyacontha ».
Nous voici arrivés au lis.
Ah ! pour celui-là, il s'est mêlé de tout.
Il aurait pu se contenter d'être beau, d'être blanc, d'être odoranl.
« Les lis de la vallée ne filent pas, dit l'Écrfture, et cependant ils sont plus magnifiquement vêtus que le roi Salomon. »
La France s'est appelé longtemps le trône ou
l'empire des lis.
Et on a donné à ces paroles : < Les lis ne filent pas, » le sens métaphorique qui défend aux femmes, par la loi saliq^ue, d'occuper le trône de France.
On assure, mais sans le prouver, que le iis fut apporté à Glovis par un ange.
On pense plus généralement que c'est LouisVII qui les prit le premier pour armes en partant pour la croisade, en 1147. Par allusion à son nom, Loys Flocus, ils furent d'abord semés sur Técu d'azur « sans nombre », en style de blason, puis réduits à trois, les uns disent par
Philippe de Valois, les autres par Charles V ou par Charles VI.
Les historiens, ces <r professeurs en incertitude )», ne sont pas d'accord sur ce qu'est en réalité la fleur de lis des anciennes armes de France.
On a voulu y voir :
Le bout d'un sceptre, le fer de l'angon, Javelot des anciens Francs, l'iris des marais, et même des crapauds, qui étaient figuré surTécu des anciens Francs.
Le lis est représenté fréquemment dans le blason, souvent semblable à celui contesté des armes de France, quelquefois semblable à la fleur, et alors on le désigne comme lis des jardins.
Ainsi <r un tel porte d'argent à trois fleurs à lis des jardins, au pied nourri de gueules >
Cela signifie que sur un écusson d'argent sont peintes trois fleurs de lis au naturel, plantées sur un fond rouge.
€ D'azur à trois lis de jardins, tiges et feuilles de sinople. »
Veut dire que, sur un fond bleu des lis blancs ont leurs tiges et leurs feuilles vertes.
Les magistrats supérieurs eurent longtemps des fauteuils recouverts d'une étoffe bleue parsemée de fleurs de lis de blason ; on disait alors, pour expliquer qu'un homme venait d'être nommé chancelier, par exemple : « Il va s'asseoir sur les lis. »
De 1655 à 1657, on a frappé en France une monnaie remplaçant les louis qu'on appelait lis d'or et lis d'argent.
Puis on s'est servi de la fleur de lis pour mar" quer les criminels.
Les droits du bourreau pour marquer étaient de « 7 livres 10 sous » et de 7 livres 10 sous également pour la fustigation ; pour celte exécution, il était du au substitut du procureur général 3 livres, au greffier 40 sous, aux huissiers 50 sous , au lieutenant du prévôt 3 livres,
aux archers 25 sous et au trompette 40 sous.
De cet usage naquit le verbe fleurdeliser ^ ce que l'on eut soin de rappeler, lorsqu'on 1816 le roi Louis XVIII créa l'ordre du Lis.
Le lis avait déjà précédemment été employé comme « décoration » :
En 1048, par Garcia IV, roi de Navarre, qui avait créé l'ordre de Notre-Dame du Lis, à la suite d'une guérison miraculeuse qu'il obtint d'une image de la Vierge, trouvée dans une fleur de lis.
Le pape Paul III fonda aussi un ordre du Lis. Par une bizarrerie de l'usage, on prononce Ys à la fin du mol lis^ en parlant du lis^ fleur — et on ne prononce pas cette lettre, en parlant de la même fleur, représentée par le blason — « fleurs de lis ». — On la prononce cependant en disant : « l'empire des lis » — et « l'ordre du lis. »
Il y a une petite constellation de l'hémisphère
boréal appelée le Lis : on la voit dans la coostellalion du Bélier.
Le lis est le symbole de la candeur.
Louis IX avait pris pour devise une marguerite et des lis, par allusion au nom de la reine, sa femme, et aux armes de France. Il portait une bague représentant, en émail et en relief, une guirlande de lis et de marguerites, ei sur le chaton de l'anneau était gravé un crucifix sur un saphir avec ces mots : « Hors cet annel, pourrions-nous trouver amour? »
Rentrons au jardin. Outre le lis blanc si connu, on en cultive de toutes les couleurs : de jaunes, d'oranges, de nankin, d'écarlates, d'orange piquetés de noir, de blancs jaspés de rouge violet, etc. Il y en a un à fleurs doubles qui fleurit mal, se compose de lanières blanches et n'est jamais beau. Un des plus splendides, que nous ne possédons que depuis une trentaine d'années, vient du Japon ; il est blanc avec des taches cramoisies, en relief, comme des rubis enchâssés.
On emploie, et surtout on a beaucoup employé H lis pour certains remèdes de c bonne femnVe » ux jucls on semble revenir aujourd'hui.
— Eh! Jeanne, vous qui neserez pas de long- .emps une « bonne femme, » comment préparet-on ces remèdes?
De trois façons : on fait cuire l'oignon sous la cendre et on en entoure le doigt malade, comme maturatif des panaris^ maux blancs, etc. On fait infuser les pétales dans de l'huile ou dans de l'alcool. Dans le premier cas, c'est un adoucissait; dans le second, c'est un tonique; mais c'est également excellent pour les panaris, coupures, etc.
Ajoutons que j'ai entendu des médecins soutenir que c'est l'humidité, l'huile et l'alcool qui agissent.
On a donné le nom de lis, souvent pour les flatter, à quelques plantes qui ne sont pas des lis. Le lis des étangs est le nénufar; le lis de mai, le lis des vallées est le muguet ; le lis de
saint Jacques s'est appelé depuis amaryllis, puis spukelia, et vingt autres.
Nous ne quittons le lis que pour un instant,
nous le retrouverons tout à l'heure dans les
guerres avec Vœillet^ la violette, Yimpériale.
vî L'œillet a joué d'abord dans la politique un
\m rôle très-honorable; il a consolé un prisonnier
U / célèbre. Sous la minorité de Louis XIV, le grand
/ Condé, détenu à la Bastille, s'amusait à cultiver
des œillets.
Deux écrivains de la Société de Jésus onl laissé deux ouvrages célèbres sur les fleurs L'un, le père Ferrari, publia à Rome, en latin, en d633, cum supériorum permissii^ avec la permission de ses supérieurs, « quatre livres de la culture des fleurs » . L'autre, le père Ph. Arena, a imprimé trois gros volumes en langue italienne, la Natura et la Cultura dei fiori.
Tous deux donnent des secrets merveilleux pour orner les fleurs des couleurs et des parfums que la nature leur a refusés. Pour ne parler que
des œillets, le premier enseigne un moyen de leur donner la couleur bleue; il s*agit de greffer rœillet sur une racine de chicorée sauvage. Le procédé de l'autre consiste à arroser l'œillet avec une eau dans laquelle on aura fait dissoudre des fleurs de bleuets. Pour l'odeur, tous deux sont d'accord qu'il suffit d'arroser les plantes avec une dissolution de musc, d'ambre, de civette, etc., les odeurs à la mode de leur temps
Plus près de nous, madame de Genlis a fait imprimer un procédé pour avoir des roses vertes et des roses noires : greffer les rosiers sur le houx ou sur le cassis.
Plus près de nous, mon vieil ami Jules Janin, qui, très nourri des anciens, n'avait pas alors atteint le degré de sagesse qui l'a fait se retirer dans un jardin , a parlé d'un certain œillet bleu.,, que je lui ai reproché avec une amertume qui n'a cependant pas altéré notre amitié.
C'est principalement pour produire des fleuis bleues que l'on a cherché et surtout vendu des
procédés ; à chaque instant, les catalogues des jardiniers annoncent des fleurs bleues, si bien que moi, qui ne badine pas avec les couleurs, cette musique de la vue, j'ai dû intervenir et ajouter aux couleurs connues « le bleu de jardinier », couleur large, étendue, qui embrasse tous les tons violets et bruns
!1 y a en effet moins de fleurs bleues que de blanches, de jaunes ou de rouges, et c'est presque toujours à des fleurs humbles et sauvages que le créateur a accordé la couleur de son ciel : les bleuets des champs, ie myosotis des collines et le myosotis du bord des fleuves {oergistmeinnich, — ne m'oubliez pas), la bourrache aux étoiles, d'abord roses, puis Meues, les diverses buglosses /quelques sauges, quelques vipérines, la nigelle de Damas, quelques delphinimn et un -charmant mouron bleu (anagal^ /ïs), etc.
En réalité, certains terrains changent en bleu de ciel la couleur rose des larges ombelles de
l'hortensia. On a prétendu leur donner artificiellenfient cette couleur en mêlant à la terre de la limaille de fer. Je n'y ai pas réussi, tandis que i!avais à Sainte-Adresse un voisin qui n'avait qne des hortensias bleus. J'en avais planté quelques-uns chez moi, dans de la terre prise chez lui; la première année, ils fleurissaient bleus; mais, à mesure que les racines s'étendaient et pénétraient dans le sol naturel du jardin, les fleîirs devenaient violàtres, puis retournaient au rose.
J'avais là, au bord d'un ruisseau, le plus magnifique hortensia que j'aie vu jamais. Cet hortensia avait une histoire. — La reine Hortense, dans les Mémoires écrits par mademoiselle Cochelet, raconte qu'elle habita « quelques jours dans une petite maison à Sainte-Adresse, où la galanterie de ses hôtes avait rempli le jardin d'hortensias ».
C'est cette maison que j'avais achetée, au bord d'un ruisseau, et où il ne restait qu'un seul hortensia devenu monstrueux ; il avait à peu près
sept pieds de hauteur, et on peut juger de sa circonférence en pensant que, chaque année, il se couvrait de plus de cinq cents ombelles de fleurs.
L'hortensia avait été, sous l'empire, consacré à la reine Hortense ; mais ce n'est pas elle qui en avait été la marraine, comme on le croit.
L'hortensia (hydronyea) , originaire du Japon, était déjà cultivé en France vers 4790 ; mais antérieurement le botaniste Commerson en avait envoyé du Japon des échantillons desséchés, et lui avait donné d'abord le nom de neautia, qu'il changea heureusement en celui d'hortensia^ petit nom de madame Hortense Lepeaute^ à laquelle il l'avait dédié.
LA