‹ La queue d'orChapitre 9 sur 17 · MISÈRES DE LÀ FAMILLE · texte numérisé non relu

MISÈRES DE LÀ FAMILLE

Il y a des gens qui ne voient le drame que dans le sang^ qui n'aperçoivent les orages du cœur que lorsqu'ils poussent les femmes à se tordre les bras, à s'arracher les cheveux, à se rouler par terre, à se découvrir et à se meurtrir la gorge ; les hommes à dire de ces gros mots que la prétendue étude du moyen âge a substi-

tués aux expressions dont parle Gresset; à écraser les doigts des femmes et à jouer de la dague.

Les gens doués de cette malheureuse organisation traversent la vie sans rencontrer le drame qu'ils cherchent, trouvent l'existence monotone, et vont à l'Ambigu.

C'est dans le fond des cœurs que se jouent les grands drames ; c'est des petites misères de la vie humaine que se font les grandes douleurs. Toute situation extrême apporte avec elle le courage de la supporter; on se drape facilement dans un chagrin éclatant. — On a sur son théâtre, devant son public, un rôle à jouer ; il faut être bien maladroit pour ne pas s'en tirer passablement, et bien malheureux pour ne pas se consoler au bruit des applaudissements.

On se fait une parure d'une douleur éclatante : la perte d'un époux va bien aux blondes à cause du deuil, et à toutes les femmes à cause de l'exhibition publique de vertus qu'elle autorise.

J'avoue que j'ai peu de sympathie pour les douleurs ambitieuses et pour les larmes dont on fait tellement une parure, qu'elles ressemblent à des perles.

Mais j'ai grand'pitié de ces petits chagrms qui ont de grandes influences, de ces épingles qui entrent dans le cœur , aussi douloureusement et moins poétiquement qu'un poignard.

On a fait assez de tragédies, de drames, de mélodrames, de poèmes et d'élégies sur les grands malheurs que tout le monde n'a pas le bonheur d'avoir. Je veux être le poëte et l'historien des petites infortunes qui tuent tout bas. Le sort ne daigne pas souvent tuer héroïquement ses victimes d'un coup de poignard, il divise la lame en une multitude d'épingles.

Il y a des drames plus saisissants quelquefois dans un mot, dans un regard, dans l'empreinte d'un petit pied sur le velours de la mousse, que dans toute l'histoire des Atrides, race si féconde

en forfaits, plus féconde encore en prétextes de tragédies.

Ici finit la préface d'un grand ouvrage. Le lecteur est à jamais exempt de préface. Nous allons entrer en matière, et commencer l'exposé des tragédies de la vie commune.

Malheureuse la famille dans laquelle il y a un médecin ! Plus malheureuse la famille dans laquelle il y a un avocat !

Malheureuse la famille dans laquelle il y a un médecin ! Si vous avez une femme, un enfant malade, si vous-même vous êtes indisposé, votre frère, votre neveu ou cousin, docteur-médecin de la faculté de Paris, D. M. P., arrive chez vous.

— Mon cousin, vous dit-il, ou : mon frère, ou : mon oncle, je suis donc un imbécile, un àne, un assassin, que vous ne me faites pas demander?

— Je ne dis pas cela.

— Vous êtes donc mon ennemi?

— Moi, mon cousin, au contraire

— Que pensera-t-on, que dira-t-on de moi ? On pensera, on dira : « Voyez un peu, s^s parents mêmes ne veulent pas se confier à lui ! »

— Mais, mon cousin...

— Alors, je suis perdu, déshonoré, et par votre faute ! Mon cousin, je veux vous soigner, ou, morbleu! vous vous battrez avec moi; j'aime mieux la mort que le déshonneur.

— Alors, placé entre deux chances de mort, vous fermez les yeux, et vous vous laissez soigner.

Et bientôt, vous fûtes bon époux, bon père, excellent cousin, regretté de tous ceux qui vous ont connu. Que la famille vous soit légère !

Plus malheureuse la famille dans laquelle il y a un avocat ! Vous avez un procès. Vous avez commis, comme tout le monde, un de ces crimes pour lesquels la justice n'a pas d'indulgence et n'admet pas de circonstances atténuâmes ! Vous avez secoué un tapis par la fe-

nêtre, ou manqué deux gardes, ou Ton vous dispute une propriété patrimoniale, etc.

Votre neveu arrive.

— Eh bien, mon pauvre oncle, vous avez donc un procès?

— Hélas ! oui, mon pauvre neveu.

— Je vais vous plaider cela.

— Merci, la chose est simple, je plaiderai moi-même. On m'accuse d'avoir fait secouer par la fenêtre un tapis par mon domestique ; ma plaidoirie est toute faite : je n'ai ni tapis , ni domestique, ni fenêtre sur la rue.

— N'allez pas dire cela, mon oncle !

— Et pourquoi donc, mon neveu ?

— Pourquoi, mon oncle ? Parce que... D'ailleurs, il faut que je plaide votre affaire ; sans cela, je suis déshonoré, il faut que je m'expapatrie. « Quoi ! dira-t-on , son oncle lui-même lui refuse sa clientèle ; il est donc bègue, ignorant et bête ? » Mon oncle, je veux votre affaire, ou je me brûle la cervelle.

— Mais, mon neveu...

— Il n*y a pas de mais...

Et le neveu tire un pistolet. Vous vous effrayez ou vous vous attendrissez, selon votre caractère.

— Au moins, coupe ces grands cheveux qui vont indisposer les juges.

— Moi ? Jamais !

Le neveu plaide, insulte les juges pour manifester plus clairement son indépendance; la plaidoirie a du succès, mais le procès est perdu ; et, si la chose en vaut la peine , l'oncle va un peu aux galères.

Les exemples funestes , malheureusement trop fréquents, causent presque autant d'embarras et de chagrin à ceux qui évitent de les donner qu'à ceux qui en sont victimes.

Si vous voyez un homme froid, triste, morose, se couchant à neuf heures , buvant de i'eau, se refusant à tout plaisir, à toute distraction, c'est un malheureux qui a un jeune

médecin dans sa famille, dont les examens lui ont paru peu satisfaisants, dont la réception lui a semblé faite légèrement ; il sait qu'à la moindre indisposition il est mort.

Vous rencontrez un homme humble, méticuleux, timide, marchant dans le ruisseau pour ne heurter personne. Si on lui prend son chapeau, il n'ose pas le réclamer. On le pousse, on lui donne un coup de volet par la tète , il demande pardon. Un cocher de fiacre, à quatre heures du soir, lui fait payer l'heure comme après minuit, il paye et ajoute un pourboire.

Son propriétaire augmente son loyer au milieu d'un terme, il se soumet. Son portier boit son vin et lit ses lettres, il prend plus de soin pour ne pas paraître s'en apercevoir que le portier pour se cacher. Une fille qu'il n'a jamais vue lui attribue la paternité d'un enfant vague, il paye les mois de nourrice et caresse l'enfant.

Un voisin usurpe un quartier de terre,

laisse faire et paye la moitié de la haie que l'on transporte.

C'est un malheureux qui a un neveu avocat; il n'ignore pas que le moindre procès peut le ruiner ou l'envoyer aux galères.

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