LES ONCLES ETERNELS
M... est resté jusqu'à trente ans sans rien vouloir faire ; quand on lui disait : « Eh bien, à quoi vous décidez-vous? Il faudrait prendre un état!.. » il répondait :
— J'en ai un.
— Quel est-il ?
— J'attends la mort de mon oncle Vincent et cinq cent mille francs qu'il me laissera.
Vers cet âge de trente ans, M... trouva que
son oncle décidément flânait beaucoup. Quelques autres personnes se trouvèrent précisément du même avis , à savoir : trois ou quatre usuriers et quelques tailleurs et gantiers. D'ailleurs, c'est une triste vie que celle de Paris quand on n'a pas trop d'argent.
Et je ne connais personne qui en ait assez.
L'hiver dernier, après avoir causé longtemps avec un homme qui a cent mille livres de rente, après avoir entendu, de sa bouche, tout ce qu'il fallait d'ordre et d'économie pour ne pas se ruiner, comme toutes ses dépenses étaient réglées, comme il n'y avait pas une pièce de cinq francs qui n'eût son emploi marqué rigoureusement d'avance, je me sentis pris d'une grande commisération, et je lui offris un louis qui s'ennuyait dans ma poche.
N.'B. — Que les millionnaires sous les yeux desquels tombera cet article ne s'y fient pas, je n'ai pas toujours l'àme aussi sensible, et, pour le moment, chers millionnaires, je n'ai pas de
monnaie. En effet, à Paris, les plaisirs chers passent devant vous en vous narguant; il y a une foule de gens riches qui font semblant de s'amuser avec leur argent exprès pour faire envie aux pauvres gens, et qui cachent soigneusement leur ennui et leurs misères profondes, qui consoleraient tous les autres.
M... a de l'esprit et du savoir-faire ; il trouva une idée, la vendit, l'exploita, fut habile ou heureux. Généralement, en affaires, on est heureux quand on a réussi, cela s'appelle avoir été habile. Il gagna deux cent mille francs.
— Parbleu ! dit-il, mon oncle Vincent a la goutte qui lui remonte dans l'estomac, il n'a pas six mois à vivre, j'aurais bien pu me dispenser de travailler ; cependant, l'argent est tiré, il faut le boire. Je suppose que mon oncle vive encore six mois, contre Tavis des médecins ; eh bien, comme il faut être prudent, je mettrai un an à manger mes deux cent mille francs.
M... acheta des chevaux, meubla un hôtel,
etc., etc. Au bout d'un an, M... devait trente mille francs. On avait inventé la moutarde blanche. L'oncle Vincent n'avait plus la goutte. (On sait que la moutarde blanche guérit de tout, de la goutte, des rhumes de cerveau, des déviations de la taille, des chagrins domestiques, etc.)
M... s'enferma, travailla, et, par haine contre la moutarde blanche, voulut lui faire une concurrence. Il inventa le caryophyllum de la Nouvelle-Zélande contre la goutte. Il vendit son secret cent mille francs à un chimiste qui s'associa à un apothicaire. L*oncle Vincent fut pris d'une fièvre typhoïde qui ne laissait aucun espoir.
— Pour cgtte fois, se dit M..., nous allons enterrer mon oncle joyeusement.
Et il se mit à dépenser de son mieux ses cent mille francs.
Pendant ce temps, le pharmacien, battu par la moutarde blanche, dont le succès, à cette époque, allait toujours croissant, annonça que
le caryophyllum de la Nouvelle-Zélande guérissait la goutte et raccommodait les bas aussi bien que la moutarde blanche, quand on le prenait en poudre ; mais que, pris en liqueur, il était souverain contre les rages de dents, l'apoplexie, la colique, les cors aux pieds, la dyssenterie, l'alopécie (chute des cheveux), la stupidité, la gibbosité, la coqueluche, la catalepsie, et surtout contre la fièvre typhoïde.
Malheureusement pour M..., c'était lui, cette fois, qui s'était ruiné.
Quinze jours après, son oncle se portait à ravir. Je l'ai rencontré hier, il attend toujours que son oncle Vincent veuille bien mourir; mais il ne prend plus la peine de faire fortune, ce qui naturellement l'exempte du soin de se ruiner.
Il a mis une grande réforme dans sa dépense. Hier, il se promenait sur le boulevard pendant la pluie ; il appelait cela prendre des rafraîchissements. Il se chauffe au grand poêle du
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tribunal de commerce, à la Bourse, cette caverne que les gens qui la fréquentent appellent un palais.
Il a une stalle gratuite à la sixième chambre (police correctionnelle' ; cela remplace avantageusement, pour lui, la comédie. Il ne va plus aux Italiens, mais il s'arrête devant les joueurs d'orgue, il dine à vingt-cinq sous et ne déjeune pas.
Il va tous les matins demander des nouvelles de l'oncle Vincent. Il est difficile de savoir lequel sera le plus obstiné, de l'oncle ou du neveu.