LES DEUX VIEUX, JEAN-MÉDARD
JEAN-MÉDaARD.— Bonsoir, mes bons pères!
vo’t berger est venu me chercher de votre part.
Le PERE MATHURIN.— Oui, oui ; asseyez-vous, mon cher M. M‘dard. Il se passe ici &es choses de l’autre monde, qui font frémir. On va faire une battue dans les greniers ; mais on ne trouvera, je crois bien, rien; n’y a que vous qui pouvez nous délivrer.
JEAN-MérarD.— Mais, si c’est des sorts qu’on vous a jetés, je n’y pourrai rien. Quand le maire est ici, oui, je travaille un peu, parce qu’il est de l’ancien régime, lui. Mais son adjoint, M. Rigoneau-Brutus, ah! ne vous y fiez pas; un libre penseur, un autocrate, un persécuteur du pauvre monde.
LE PERE MATEURIN.— Il n’en saura rien du tout.— Là ; rien que nous trois, en cafimini.
LE PERE JÉRÔME.— Vous savez ben, M. Midard, que toutes les fois qu’on cuit à la ferme, il y a une galette pour vous; et même que c’est moi qui fais les dessins sur la pâte, avec le manche de la fourchette.
JeAN-MéDanD.—- Je vous en suis bien obligé.
Aussi, si je pouvais vous être utile, ça serait de grand cœur. |
LE PEeRE MATHURIMMSi ça réussit, ça sera autre chose que déMligalette, allez.—Voyons,
mon cher Monsieur, prenez-nous en compassion. Une parole de vous suffit pour tout chasser ; une seule parole !
Jean-MénarDp.— C’est ce qui ous trompe; il en faut beaucoup. Tout ce que je peux dire, c'est que, d’après ce que j'ai déjà entrevu, le mal n’est peut-être pas aussi grand que vous le croyez ; je vous dirai que j'ai fait les cartes. Les cinq premières que J'ai tirées, toutes noires, pique et trèfle. Ainsi du noir, c’est-à-dire du chagrin, comme vous en avez; mais pas de rouge, c’est-à-dire pas de sang répandu.
LE p&RE MATHURIN.—Ah ! tant mieux !
Jean-MÉpaRD.—Puis j'ai placé sur le chemin deux pailles en croix, au coup de quatre heures à l'horloge de l’église, pour voir si elles resteraient croisées pendant la demi-heure. Non da! Un quart d’heure après, v’là l’école qui rentre, et les pailles disparues sous les pieds des enfants. Bon signe! Point de malheur, cette semaine, car la demi-heure veut dire huit jours et l'heure quinze jours.
LE PERE JÉRÔME.—Ah ! nous allons donc respirer ?
JEaAn-MéparD.—Un instant, faut trois épreuves, et n’en v'là encore que deux; la troisième n’est point faite.
Le PERE MATuURIN.—Faites-la donc vite, mon cher Monsieur, nous vous paierons bien.
Jean-Ménarn.—Me payer! Ah ben ouil et l’adjoint donc, il me trainerait bien vite au tribunal. Non, non, si je le fais, ça sera gratts.
Le PERE JÉRÔME.—On pourra toujours vous donner, en dessous main, des œufs, du beurre.
JEAN-MÉDARD.—J We ro VON rien. (À part.) Faut tout d’même qisg jéfmgtire quéque chose
un ons
pour mon dérangement. (Æaut.) Voyons, avezvous deux gobelets ?
Le PERE JÉRÔME (les prenant dans un meuble), —Voilà celui de M. Mathurin, et le mien.
JEAN-MÉDARD.—Renversez-les sur la table. A présent, donnez-moi, chacun, une pièce de quarante sous. Bien, j'en mets une sous chaque gobelet. (/7 y substitue adroitement des pièces de deux sous.) Vous n’y regarderez qu’à minuit, entendez-vous ?
LE PERE MATHURIN.—-Oui, oui, c’est facile, moi j'ne dors point, pour dire.
JEAN-M£DaARD.— Si les pièces de quarante sous sont changées en pièces de deux sous, ça sera signe que tout est fini, et vous êtes sauvés |
LE PERE MATaURIN. — Ah! grand merci, M.
Médard ; vous nous tirez là d’une grande peine.
JEAN-MéÉpaRrD. — Allons, allons, mes bons pères, plus que quelques paroles à dire, et vous pourrez vous coucher tranquilles. (Z{ vient sur le devant de la scène, disant haut: Libera, hbera.) (Bas à part.) Mon gamin de fils m’a conté toute l’histoire du chat. (Æaut.) Vobi-cum nobi:. (Bas.) Ils disent qu’on va faire une battue dans les greniers.--On va trouver le coupable, et tout va finir comme j'ai dit. (Æaut.) Et sœcula sempiternum ! (IT so t en marmottant des paroles.)