La queue de Voltaire
Ce que fit lo diable, à. propos d'ian sermon, rie Bourdaloue et d'un jubilé du pape.
Dans quelques siècles d'ici, la légende, dont les facultés intuitives, si je puis m'exprimer de la sorte, écartent le voile du monde invisible et révèlent aux peuples ce que l'histoire ne leur apprend jamais, — la légende racontera ce qui va suivre :
Le 21 février 1G94, Paris se trouvait en plein carnaval.
Curieux d'examiner par lui-même comment se passaient les choses à une époque de l'année si propice à la damnation des hommes, Satan quitta tout exprès son royaume de llammes, et vint sur terre, accompagné de ses trois principaux ministres, les démons de l'orgueil, de la luxure et du blasphème.
D'abord il visita Versailles, où il se scandalisa fortement de voir la cour assemblée à la chapelle, et prêtant une oreille pieuse à un sermon du père Bourdaloue.
Indigné de ce qu'il appelait la volte-face ridicule de Louis XIV et maugréant contre madame de Maintenon, l'ange de ténèbres partit au plus vite.
On eût pu l'entendre traverser les airs comme un souffle de tempête.
En moins de cinq minutes, lui et ses trois ministres furent au Palais-Royal, où demeurait le neveu du roi. Ils avaient besoin de se consoler d'une manifestation religieuse, tout à fait
en dehors de leurs principes, par le spectacle des débauches du jeune duc d'Orléans et de son impudique précepteur.
Chez le futur régent, la société parut char- mante au prince du sombre empire. Dans les grands appartements comme dans les petits, grouillaient une foule de vrais disciples de l'enfer.
La dépravation, l'impiété, l'orgie étaient au comble.
— A merveille! Ici tout va pour le mieux, dit Satan. Voyons si l'on se comporte aussi bien ailleurs?
Perçant la voûte de l'ancien salon-cardinal, et saluant de la griffe, avant de partir, un portrait de Richelieu, les hôtes infernaux disparurent.
Ils pénétrèrent dans la plupart des maisons du voisinage.
Mais la conduite des bourgeois de Paris n'eut pas l'approbation de l'ange rebelle. Beau-
coup d'entre eux, à rexenipio de la cour, s'occupaient du jubilé, que venait d'accorder le pape Innocent XII, et que les pères Jésuites, alors en très-haute estime, prêchaient dans chaque paroisse. Tout le reste songeait à peine au carnaval et négligeait danses et festins par simple préoccupation politique.
On disait que le prince d'Orange allait reprendre Namur.
— Ceci ne me convient plus, dit Satan. J'espère au moins que le peuple s'amuse?
Il déploya ses ailes vibrantes, traversa la Seine à la hauteur du Pont-Neuf, esquiva la Sainte- Chapelle par un crochet, puis vint s'abattre au milieu de la Cité.
Ses acolytes le suivaient toujours.
Huit heures sonnaient à Notre-Dame, et déjà les rues étaient désertes. Le peuple dormait.
Depuis deux mois les artisans de ce quartier laborieux luttaient contre la rigueur de l'hiver.
DE VOLTAIBE. 9
Les travaux étaient mal payés ou d'une exécution difficile. On ne pensait ni au plaisir ni à la mascarade.
En ti'aversant la rue des Marmousets, Satan poussa la porte vermoulue d'une masure, à travers les ais disjoints de laquelle filtrait la lueur d'une lampe. 11 la referma brusquement avec un cri sinistre, en voyant une femme agenouillée qui faisait sa prière du soir.
— Ah ! ça, tout Paris devient cagot ! cria le diable en courroux : il est temps que cette plaisanterie cesse, je le veux!
De l'autre côté de la rue brillait une seconde lumière-. C'était au premier étage d'une maison bourgeoise. Le roi du mal et ses ministres s'élevèrent jusqu'au balcon.
Voici ce qu'ils aperçurent.
Un enfant chétif et malingre, qu'on n'avait pas cru, pour cette raison, devoir présenter encore au baptême, agonisait dans son berceau. La mère, endormie à peu de dislance, n'en-
tendait pas, au milieu de son premier sommeil, le râle plaintif du nouveau-né.
Ses couches avaient eu lieu le soir précédent.
Assis au coin de l'àtre dans la même pièce, un homme d'une quarantaine d'années environ , chaudement enveloppé d'une robe de chambre et les pieds devant le feu, venait d'absorber une bouteille de lin bourgogne. Ayant bu le dernier verre et trouvant le fauteuil moelleux, il se mit à rentier avec un timbre sonore, sans se douter qu'un spasme étouffait son fils.
— Entrons! dit Satan, qui poussa la fenêtre.
— Où sommes-nous? demandèrent, tout intrigués, les démons de l'orgueil, de la luxure et du blasphème.
— Dans un domicile que vous ne quitterez plus, répondit le maître infernal, avec un effrovable sourire : chez François Arouet, ancien
DE VOLTAIRE. il
notaire, payeur des épices et receveur des amendes à la chambre des comptes.
Il s'approcha du berceau.
■ — Voici que cet enfant meurt, dit-il à ses ministres. Je vous donne son corps. Habitez-le simultanément, et n'en sortez pas que je ne vous rappelle!
Les démons y restèrent quatre-vingt-quatre ans, trois mois et sept jours.
Né le 20 février 1G94, le fils de François Arouet, qui plus tard changea son nom en celui de Voltaire, ne mourut que le 30 mai 1778, après avoir vengé Satan du sermon du père Bourdaloue et du jubilé du pape Innocent XII.
Quelques i"'éflox.ioiis utiles. — Plan de ce livre.
En attendant que les siècles complètent ce récit légendaire, bornons-nous à l'histoire pure et simple, et rappelons au lecteur ce que disait le comte Joseph de Maistre dans un chapitre des Soirées de Saint-Pétersbourg :
« Voltaire est mort, mais ses œuvres vivent et nous tuent »
Rien de plus vrai. Le vampire philosophique
suce encore tuiis les jours le sang des populations chrétiennes.
Mais, répond rez-Yous, les écrivains empoisonneurs du dix-huilièmc siècle, Voltaire en Ictc, sont démasqués; leurs infâmes doctrines tombent en discrédit, l'impiété brutale n'est ]>lus de mode.
La remarque peut être juste à certain point de vue.
Quelques personnes, — un petit nombre, — se retirent de la voie maudite. Je parle des nobles égarés et des bourgeois sains d'esprit et de jugement. Ces deux classes ont bu le poison les premières; elles en connaissent les effets terribles et brisent la coupe. Mais il n'en est pas de môme chez les bourgeois du demisavoir et chez celte partie du peuple, honorée, depuis 89, des bienfaits de l'alphabet.
Dites-moi, je vous prie, quels livres sont entre les mains de ces malheureux? Regardez,
de grâce, le titre du volume que leur glissent dans la main les loges maçonniques et les sociétés secrètes?
On aurait tort de soutenir que le bélier voltairien ne manœuvre plus et ne continue pas sa démolition. Seulement, après avoir attaqué le faîte de l'édifice, il dirige à présent ses coups obstinés sur la base.
Vous qui êtes en baut, regardez au-dessous de vous : c'est là que l'ennemi travaille!
Est-ce à dire qu'on renonce à faire une seconde fois la conquête des classes éclairées, dont je parlais tout à l'beure?
Non, certes.
Pour elles le système se transforme.
Il y a d'habiles pêcheurs au bord du fleuve de l'incrédulité. Si leurs hameçons cassent, ils en ont de rechange, et savent présenter l'appât de mille façons diverses.
On a pour combattre aujourd'hui le Christianisme des armes presque courtoises. A la
i6 LA QUEIK
rage aveugle succède la ruse. Les écrivains impies, dans ce siècle, s'appliquent à dissimuler le piège sous les paillclles et le chatoiement d'un style hypocrite. Ils jettent la peau du. loup pour prendre celle de l'agneau. Le mensonge se farde et nous engage à le suivre, en couvrant le chemin de feuilles de roses pour cacher les périls du voyage ; il emploie toutes les séductions afin d'éblouir nos regards, il fait naître au besoin l'obscurité, — c'est un moyen de masquer l'abîme.
Bref, le renard cherche à saisir ce qui échappait au lion.
Plus que jamais il faut ai)peler la vérité A notre aide, et surtout mettre en œuvre les procédés qu'elle indique pour vaincre. Elle a des habitudes diamétralement opposées à celles de son fallacieux adversaire. Quand elle trace la géographie de la route et lève son flambeau, le mensonge confondu prend la fuite et regagne ses ténèbres.
Or, j'ai depuis longtemps choisi la vérité pour patronne et pour guide.
Elle va m'aider à montrer ici : 1° ce qu'était M. de Voltaire; 2" ce que sont ses disciples; 3° ce que la France doit à l'un et ce qu'elle peut espérer des autres.
Joli système d'étlvication. — Débuts d'un chef dont la. tjetnde existe encore. — Tragédie d'CEdipe , et spirituelle x^lsiisanterie de l'auteur.
Quand un voyageur a rencontré dans les steppes africaines une bête horrible, et que, sous l'impression de son épouvante, il fait le récit de cette rencontre, on est disposé, — je ne dis pas à mettre en doute sa bonne foi, — mais à croire qu'il parle avec exagération de l'aspect farouche et monstrueux de l'animal.
Je suis ce voyageur.
20 LA (JUEUL'
11 m'a fallu parcourir l'histoire et les œuvres de celui qu'où appelait, il y a (jualrc-viugt-dix ans, le patriarche de Ferney. J'ai vu le monstre, et je raconte.
Croyez ce qu'il vous plaira.
L'éducation du fils de l'ancien notaire fut confiée d'ahord à l'un de ces hommes, trop communs au dix-huitième siècle, qui portaient le nom d'ahbés sans avoir reçu les ordres, et qui intriguaient sans cesse à la cour ou chez les ministres pour obtenir quelque prél)ende.
On a dit avec raison que ces faux ecclésiastiques étaient la lèpre de notre Église nationale.
Celui dont il est question s'appelait l'abbé de Chàleauneuf.
Parrain de l'enfant [^), il lui a))prit à lire
(') Le baptême de Voltaire eut lieu le 22 novembre, neuf mois après sa naissance, à IVîglise Saint-André-des-Arts, ce qui a causé i:ne foule de discussions puériles entre ses biographes, don» quelques-uns arguent de l'extrait de baptême por-
dans les Contes de Lafontaiiie, sur les genoux d'une vieille courtisane incrédule, Ninon de Lenclos, qui s'affola du filleul de l'abbé.
Arouet fils avait douze ans, lorsque Ninon mourut. Elle lui légua une bibliotbèque composée de livres impies ou orduriers, annotés de sa main, sans compter deux mille francs qu'elle lui donna pour compléter la collection. Ces volumes et ces notes servirent plus lard au phi-
tant cette mention : né la veille, pocr soutenir (ju'il est né, en effet, le 21 novembre. Cela prouve seulement qu'on a jugé à propos de mentir au prêtre pour ne pris encourir ses reproches, et que celui-ci n'examina pas Tenfant de très-près. M. Nicolardot, dans son livre intitulé Ménarje et finances de Voltaire, fait observer naïvement que, si le prêtre était distrait, le sacristain ne devait pas l'être. Ce n'est pas absolument logique. Dans le cas où le sacristain aurait vu clair, il n'était pas difficile de lui fermer l'œil avec un écu. Ce qu'il y a de certain, c'est que Voltaire adonné plus d'une fois luimême le 20 avril comme date de sa naissance. S'il a mensongèrement usé de la seconde date, ce ne peut être que dans les innombra!)les contrats de rentes viagères qu'il eut toute sa vie à signer. Son acte de baptême le vieillissait utilement pour sa bourse.
i2 LA QUEUE
losophe : ils contribuèrent à tormcr sa conscience et son style.
Du reste, — on doit le publier à sa gloire, — le jeune prodige de la rue des Marmousets promettait déjà tout ce qu'il a tenu.
Envoyé par son père au collège Louis-le- Grand, dont les Jésuites avaient la direction, il y obtint de beaux triomphes classiques. On lui reconnut une intelligence exceptionnelle, mais entachée d'une perversité inouïe et d'un dédain caractérisé pour tout ce qui tenait à l'enseignement religieux. Les pères Porée, Tournemine et le Jay, ses professeurs, ne devinant pas la double empreinte de scepticisme et de libertinage qu'avait reçue fatalement, dès son aurore, grâce à Châteauneuf et à Ninon, cet esprit vif et primesautier, se demandèrent plus d'une fois avec épouvante si le diable avait fait élection de domicile dans le cerveau de leur élève.
On peut dire de Voltaire qu'il ne connut pas l'enfance.
Jamais la candeur, ce parfum de la première jeunesse, ne s'exhala de son âme. Tous les vices, armés de pied en cap, avaient pris possession de sa nature et s'y retranchaient comme dans une citadelle, défiant la vertu de leur enlever le poste, narguant religion, morale, pensées honnêtes, sensibilité, nobles instincts, et les empêchant de planter l'échelle au pied du rempart.
Orgueilleux de ses succès, il fut pour les autres élèves un véritable fléau.
Si on ne lui cédait pas, en été, la première place à l'ombre, et, en hiver, le coin le plus chaud du foyer, le jeune tyran ne manquait pas de les conquérir à coups de pied et à coups de poing.
— Donne-moi ta chaise, et va-t-en! dit-il, un soir, à l'un de ses condisciples installé devant l'àtre, où je l'envoie te chauffer chez Pluton.
— Toi, tu te chaufferas en enfer après ta
mort, riposta celui auquel s'adressait l'apostrophe, attendu que tu es trop méchant pour aller en paradis.
— Imbécile! je me moque du paradis et je ne crains pas l'enfer, répondit Arouet : l'un n'est pas plus sûr que l'autre.
On voit que les Lettres philosophiques étaient en germe dans l'esprit de cet aimable enfant.
— En vcrilé, tu no vaux rien! lui dit, un jour, le père le Jay, qui le surprit à tenir un langage analogue à celui qu'on vient d'entendre. Si tu continues, tu seras l'apôtre du déisme en France.
Il a été mieux que cela.
Quand ses boutades impics dépassaient les bornes, ou quand ses mœurs dépravées lui attiraient des menaces d'exclusion, Arouet se confessait au père Poi-ée avec toutes les marques du repentir. Il composait des vers latins sur quchiucs sujets pieux, et ari'ivait à changer les récriminations de ses jjrofesscurs en éloges.
Élait-il sincère ou hypocrite V
Dieu seul pénètre au fond des âmes et peut résoudre un tel problème. (')
Au collège des Jésuites, il cultiva la muse française en même temps que la muse latine. Jean-Baptiste Rousseau, l'illustre auteur des Odes sacrées, le poète qu'il traita plus tard d'une façon si outrageante, fut son unique maître dans l'art des vers.
Ses classes finies, il se lia do la façon la plus intime avec tout un cercle de jeunes seigneurs débauchés, qui protestaient par l'irréligion et par les plus graves désordres contre les tendances dévotes de la cour. Un déluge de poésies antichrétiennes et de strophes licen-
(') A diverses époques de sa \ie, ajirès avoir imprimé d'abominaliles livres, Voltaire eut de ces brusques retours religieux. En 1724, attaqué fortement de la petite vérole, il écrit au baron de Breteuil : « M. le curé de Maisons demanda s'il pouvait me voir sans m'incommoder. Je le fis entrer aussitôt, JE ME CONFESSAI, et j'écrivis mon testament, qui ne fut pas long. » (Œuvres complètes. — Correspondance.)
cieuses, dues à la plume d'Arouet, inonda les petits soupers de celte troupe cynique. Deux ou trois semaines suffirent pour le rendre la coqueluche des plus fieffés libertins de la capitale.
Il les surpassa tous de prime-abord.
Dans sa famille on essayait de le pousser à la magistrature. On ne lui donnait point d'argent, afin de le dégoûter du métier de poète. Il se moqua de la volonté de son vieux père, ferma l'oreille à ses plaintes, alla remplir sa bourse chez des usuriers, escompta largement son héritage, et put suivre le train de ses compagnons d'orgie.
Ces derniers lui trouvaient une verve sarca«tique fort amusante; ils l'excitèrent à toutes les audaces, même à outrager la mémoire de Louis XIV, au moment où les cryptes funèbres de Saint-Denis se refermaient sur le cercueil du vieux roi.
Philippe d'Orléans, qui venait d'être promu
à la régence, envoya le poète satirique à la Bastille.
Arouel lui-même raconte sa mésaventure :
Me voici donc en ce lieu de détresse, Embastillé, logeant i'ort à l'étroit.
Ne dormant point, buvant chaud, mangeant froid, Trahi de tous, même de ma maîtresse. (')
La position, je l'avoue, était affligeante. Après un siècle et demi, ces plaintes du riraeur de dix-neuf ans trouveront des échos
(•) Une demoiselle Aurore de Livry, qui lui fut enlevée par Génonville, comme Olympe du Noyer, chantée dans ses œuvres sous le nom de Pimpette, lui avait été enlevée par un page d'ambassade. Toutes les maîtresses d'Arouet le trahirent, tant elles étaient révoltées de son cynisme et de son absence de cœur. Les quatre vers que je cite appartiennent à l'épître intitulée la Bastille, où l'auteur donne un démenti, sans douta involontaire, mais éclatant, à ses propres mensonges et à ceux de ses amis. La pièce qui insultait le feu roi, dénoncée au duc d^rléans par le lieutenant-général de police, Voyer d'Argenson, avait pour titre les J'ai vu. Elle se terminait par co vers :
J'ai vu ces maux, et je n'ai pas viugt ans 1
Or, dans la suite, il fut de toute nécessité de nier celle toile
:28 LA otiKuE
sympathiques dans Tâme de ceux qui lui ressemblent, je veux dire chez les natures dont le vice est le principal élément, qui n'ont d'auUo but, ici-bas, que les jouissances grossières et le plaisir immonde, — cœurs lâches pour le bien, intrépides pour le mal, systématiquement hostiles à tout ce qui gène leurs penchants détestables : à la religion, parce qu'elle lléh'il le matérialisme et ses coryphées; au pouvoir, parce qu'il maintient et protège ce qu'ils veulent détruire.
Voltaire conduit â la Bastille pour avoir insulté la tombe de Louis XIV et vilipendé l'Kglise, quel abus î
attaque, aussi contradictoire ([lie possililc avec la brillante apologie (lu Siècle de Louis XIV. Seulement, on songea trop tard au désaveu. Les anciens écrits faisaient foi. Arouet, en racontant son incarcération, ne dit pas un mot de son innocence, et oublie de répudier la pièce qui l'a jelé sous les verroux, — preuve concluante de sa culpabilité. Je mentionne ce fait, parce qu'il vient à l'appui de plusieurs autres dans l'étude qu'il est important de compléter sur le caractère de l'iiorame.
Heureusement le marteau révolutionnaire a démoli de fond en comble la noire forteresse, et les écrivains qui attaquent, de nos jours, la moral publique, le trône et l'autel, ont, Dieu merci, leurs coudées franches.
Du reste , monseigneur le régent n'était pas homme à laisser pourrir le prisonnier dans son cachot pour une semblable peccadille.
On finit par trouver au Palais-Royal crtie satire contre Louis XIV à peu prés inoffensive, et, non-seulement Philippe rendit à l'auteur sa liberté, mais il lui accorda une pension de deux mille livres sur sa cassette.
Le fils (lu receveur des amendes à la chambre des comptes ne s'en appliqua pas moins à jouer le rôle de victime. Il fallait bien intéresser le public à son illustre personne. Exagérant en prose et en vers les tortures d'une captivité de onze mois, et déclarant qu'il avait eu trop d'infortunes sous son nom patronimique, il prit
celui d'un petit domaine maternel, situé aux environs de Chàtenay.
Son premier ouvrage sérieux, la tragédie d' Œdipe, est signé de Voltaire.
A cette époque, les pièces tragiques ne se donnaient pas avec les costumes grecs ou romains. Princes et princesses, confidents et confidentes s'habillaient à la dernière mode de la cour. Œdipe portait le catogan, la culotte courte et l'habit brodé. Cet anachronisme burlesque n'empochait pas nos aïeules, nobles ou bourgeoises, de larmoyer aux tirades de Melpomène.
Quelqu'un dit à Voltaire, le soir de la première représentation de son œuvre :
— Vous avez un beau succès : la duchesse de Villars fond en larmes dans sa loge.
— Allons donc, s'écrie-t-il, est-ce possible? Je n'entends pas qu'on m'accuse d'avoir gâté les plus beaux yeux du monde. Faisons -la rire !
Prenant aussitôt la queue du manteau du grand-prêtre, il franchit la coulisse à la' suite de l'acteur, et l'accompagne avec toutes sortes de gestes ridicules et de grimaces de mauvais goût.
On murmure 'au parterre et dans les loges.
Il continue la plaisanterie, au risque de faire tomber sa pièce, achevant de prouver aux spectateurs stupéfaits que chez lui le poète tragi- (|ue élait doublé d'un bouffon, — ce qu'on ignorait encore.
Qui se ressenable s'aseerrxJjle. — Lord Bolingbrolce. — Une scène de bastonnade.
La duchesse de Villars fut Ircs-llattée, lorsqu'à la fin de l'acle on vint lui raconter l'anecdole.
Elle appela Voltaire dans sa loge d'avanlscène, lui donna gracieusement à baiser la plus jolie main du monde, le reçut ensuite chez elle et ne contribua pas peu à le mettre à la. mode.
Bonne duchesse!
Ils ont travaillé tous, en ce temps-là, hommes et femmes, nobles et princes, à donner l'essor au vautour qui devait leur ouvrir la poitrine et leur manger le cœur.
A dater de ce moment, il n'y eut plus de fêtes sans Voltaire.
Une caste dépravée accueillait avec des sourires et des cajoleries cet échappé de collège, auquel l'impertinence poussait avant la barbe et l'orgueil avant le mérite, qui riait de tout, se moquait de tout, ne croyait à rien en dehors des joies de la débauche et du déhre des sens, versifiait après l'orgie à bâtons rompus, jetait ses hémistiches à tort et à travers, improvisait une épîlre irréligieuse au salon, chantait à lal)lc des couplets libertins, écrivait au boudoir un conte obscène, prodiguait l'épigramme aux hommes et l'insulte à Dieu.
Chacun le trouvait charmant.
On le prenait pour un caméléon, c'était une
vipère. Sous la variété multiple des nuances il cachait du venin. Jamais il ne laissait échapper une occasion de compromettre une maîtresse ou de chansonner un ami.
Le régent, qui le pensionnait, ne fut pas plus épargné que les autres.
Des strophes où l'on faisait rimer, si je ne me trompe, Berry avec mari et leste avec tncesle, tombèrent entre les mains de Philippe, qui ne se fâcha qu'à moitié, soit par comble de cynisme, soit qu'il craignît de sanctionner en quelque sorte par trop de rigueur ces rimes audacieuses. Il exila Voltaire en province, et celui-ci courut de châteaux en châteaux, d'intrigues en intrigues, papillonnant, raillant, polissonnant sur tous les rhythmes et promenant sa muse comme une gourgandine.
Tout à coup ce coureur d'aventures, qui jusqu'ici ne semblait destiné qu'aux succès éphémères de l'engouement et de la mode, se fixa au château de la Source chez un Anglais philosophe.
Lord Bolingbroke, sorte de Spinosa doublé de Machiavel, brouillon politique chassé de Londres et dépouillé de ses biens par arrêt du parlement, s'était retiré en France, où il s'ennuyait à périr. II détestait le pays comme tous les individus de sa nation, Irès-odusqué, d'ailleurs, de voir pratiquer sous ses yeux la reli- <'ion catholique, dont il était personnellement l'adversaire.
A cette époque, il écrivait un traité sur le déisme et cherchait à saper les bases de la révélation.
Jugeant Voltaire au premier coup d'œil, il comprit tout le mal qu'une nature de ce genivi pouvait causer un jour, et chercha sérieusement à la diriger.
— Le premier soin d'un homme d'esprit, dit-il au poète, doit être de conquérir son indépendance. Avant tout, mij dmr, soyez votre maître et laites fortune. L'or seul, ici-bas, donne de l'aplomb. Je ne sais rien de plus triste
DE VOLTAIUE. 37
qu'une bourse vide et un cerveau plein. Suivez mon conseil. Pour allaquer la puissance, attendez qu'elle soit dans l'impossibilité de vous nuire.
Voltaire crut entendre la voix de la sagesse même. Il s'empressa d'écrire au régent une longue épitre, dont voici quelques passages :
rrince chéri des dieux, toi qui sers aujourd'liui De père à, ton monarque, h son trône d'appui, Toi qui de tout l'État portant le poids immense Immoles ton repos à celui de la F>ance...
D'un c\il rigoureux tu m'imposes la loi ; Mais j'ose de toi-même en appeler à toi.
C'est ainsi qu'on dira cliez la race future :
Philippe eut un cœur noble ami de la droiture ;
Aflfable avec noblesse et grand avec bonté,
11 sépara l'orgueil d'avec la majesté ,
Et le dieu des combats et la docte Minerve
De leurs présents divins le comblaient sans réscrvt
Éloges bien sentis, pompeuses louanges, qui forment le plus agréable contraste, d'abord
avec le caractère historique du prince, aujourd'hui trop connu, puis avec les sanglantes diatribes, qui doivent s'échapper de la plume du poète, lorsqu'il se transformera plus tard en ogre démocratique.
Se rappelant, dans cette pièce curieuse, qu'on lui a pardonné ses anciennes injures à Louis XIV, il prend occasion de les renouveler, porte la bassesse de la flatterie au comble, et ne craint pas d'exalter la gloire de Philippe au détriment de celle du grand roi.
En éloges enfin le Parnasse épuisé Répète ses vertus sur un ton presque usé. L'encensoir à la main, la docte Académie L'endormit cinquante ans par sa monotonie. '
Rien ne nous a séduits. En vain en plus d'un lieu Cent auteurs indiscrets l'ont traité comme un dieu. De quel(}ue nom sacré que l'Opéra le nomme, L'équitable Français ne voit en lui qu'un homme. Pour lui dresser un temple on ne nous verra plus Dégrader les César, abaisser les Titus.
Niant ensuite avoir écrit un seul des vers
qui lui sont imputés, et se . comparant à Michel-Ange avec une modestie pleine de grâce, il ajoute :
Philippe, quelquefois sur une toile antique,
Si ton œil pénétrant jette un regard critique,
Par l'injure du temps le portrait effacé
Ne cachera jamais la main qui Ta tracé.
D'un choix judicieux dispensant la louange,
Tu ne confondras pas Vignon et Michel-Ange.
Prince, il en est ainsi chez nous autres rimeurs,
Et si tu connaissais mon esprit et mes mœurs,
D'un peuple de rivaux l'adroite calomnie
Me chargerait en vain de leur ignominie ;
Tu les démentirais, et je ne verrais plus
Dans leurs crayons grossiers mes pinceaux confondus. (M
On devine que Philippe ne résista pas à une
(') Le roi de Prusse, dans son éloge académique, dit que les vers contre le régent avaient été faits par un nommé Lagrange. Un autre admirateur très-partial de Voltaire, M. Beuchût, assure qu'ils étaient d'un certain Louis-Antoine Lebrun. Auquel croire? Le mensonge a cela de bon qu'il n'est jamais d'accord avec lui-même. On aura plus loin la preuve que Voltaire a constamment voulu mettre sur le compte d'autrui les œuvres qui pouvaient lui attirer des désagréments ou des poursuites.
40 LA OVEI'E
tlatiornerie si Iciucluuilc et à un désaveu si net.
L'ordre d'exil lui révuciué.
De retour ù Paris, Voltaire lit jouer sa tragédie à\A)iémise et sa comédie de Vlndiscret, diefs-d'œuvre douteux pour lesfiucls le public ne montra qu'un médiocre enthousiasme.
Achevant de suivre les conseils de Bolingbroke, il encensa le Palais-Royal et sa cour iiiMHonde, ne donna plus aucun sujet de plainte à Philippe, lui prêta sans rire les veilus de Marc-Auréle, appela ses tilles des Lucrèces, — mais sans oser imprimer l'épilhcle, par un reste d'égard pour la vraisemblance, — et entielint, pendant plusieurs voyages qu'il lit en Hollande, un commerce épistolaire licencieux avec l'ancien précepteur, devenu cardinal-ministre.
Au décès du régent, notre estimable poète, qui n'exécrait pas encore les monarchies, fut un des flatteurs les plus empresses de Louis XV.
l>i: VOLTAIKE. 41
Il composa de pompeux épilhaliimes pour le mariage du mailre avec la princesse de Pologne, et obtint de la jeune reine une pension de quinze cents livres. •
La fortune, à laquelle ce singulier ami de l'indépendance présentait un sac béant, y jetait les écus en véritable aveugle, qu'elle ne cessera jamais d'être.
Voltaire achevait la Hcuriadc et spéculait sur les grains; il écrivait sa tragédie de Marianine et prenait des actions à la Iburnilure des vivres de l'armée. Le l)iribi lui oiî'rait constamment des chances heureuses, il n'oubliait pas d'y jouer sept l'ois par semaine. D'autre part, il traitait ses libraires de Turc à More, et ne livrait un manuscrit qu'à bon escient.
Bref, il s'enrichissait par toutes les voies hcites ou illicites, n'étant pas le moins du monde gêné par sa conscience.
Outre les succès linanciers, il conservait les succès de boudoir et rivalisait avec Fronsac,
plus jeune que lui de quelques années, mais aussi profondément corrompu.
Par malheur, un triste accident arrêta le spéculateur-poète dans ce chemin semé d'or et de roses.
Déjà fort orgueilleux lorsqu'il était pauvre, Voltaire, se voyant presque riche, dépassa toutes les bornes de l'outrecuidance connue, et se fit parmi les nobles des ennemis puissants.
Un soir qu'il se trouvait chez mademoiselle Lecouvreur ('), avec certains hauts personnages, au nombre desquels étaient le duc de Sully et le chevalier de Rohan, ce dernier s'offusqua de l'entendre soutenir, avec un ton de sarcasme et de persiflage très-voisin de l'impolitesse, une opinion contraire à la sienne.
(*) Autre maîtresse, dont la réputation eut à souffrir de ses extravagances et de son orgueil. Il était furieux, parce que les femmes de chambre de la tragédienne le faisaient descendre par le petit escalier, pour qu'il ne rencontrât point Maurice de Saxe, qui montait par le grand.
— Vous parlez bien haut, jeune homme, lui dit-il. Comment vous appelez-vous?
— Peu vous importe, répond effrontément le poète. Je suis le premier de mon nom, vous êtes le dernier du vôtre.
Toute la société intervient au plus vite, mais pas assez tôt pour empêcher le chevaUer de Rohan de lever la canne sur Voltaire, qui lui crie :
— Sont-ce là vos armes?
Impossible de les apaiser l'un et l'autre. Quelques jours après, l'auteur d' Œdipe est
invité à dîner chez le duc de Sully, et l'amphitryon s'efforce, mais en vain, de le décider à faire des excuses au chevalier de Uohan. Voltaire ne veut rien entendre. Le repas terminé, il prend congé de son hôte. Mais à peine a-t-il fi'anchi la porte-cochère que plusieurs inconnus l'accostent brusquement. Deux le saisissent au collet, un troisième lui administre une forte volée de coups de bâton, et Rohan qui, d'un
U LA iiVEVE DE VOLTAIRE.
coin obscur , assislail à la scène , se montre tout à coup, s'incline d'un air ironique, et dit au battu :
— Oui, iMonsieur. avec un insolent de votre espèce, jusqu'à nouvel ordre, ce sont là mes armes!
Dépcti't pou.r l'exil. — Ce q\j.i attira, de plu.8 en plus au. Christianisme le désagrément d'avoir pour ennemi M. de Voltaire. — Origine autlT.en.tique des libres-penseurs.
On a longuement discuté là-dessus pour et contre.
Les admirateurs du philosophe ne digèrent pas encore aujourd'hui ces irrespectueux coups de bâton, appliqués sur son illustre omoplate.
Quelque haut placé qu'on soit par la naissance, on est impardonnable de frapper un ci-
loyen, même en supposant que celui-ci l'eût mérité. La loi ne tolérait pas plus au dix-huitiéme siècle qu'elle ne tolère au dix-neuvième cette justice personnelle et sommaire.
Néanmoins il y avait en faveur de Rohan des circonstances atténuantes.
D'abord il était l'offensé.
Tout le monde savait, en outre, qu'une chute grave le rendait pour le moment incapable de se battre en duel. L'agresseur ne voulait pas entendre parler d'excuses, et en pareille affaire il était impossible de recourir aux tribunaux. ,
Quel parti prendre?
Beaucoup de gens approuvèrent la correction cl ne la trouvèrent pas exagérée.
On commençait à dire un peu partout que M. de Voltaire allait infiniment trop loin dans ses écrits. Une première édition de son poème sur Henri IV (édition incorrecte et publiée par surprise, affirment certains critiijues, peu au
courant des ruses de l'auteur) s'avisait de ressusciter, après treize siècles, les hérésies de Pelage au sujet du libre arbitre, du péché originel et de la grâce.
Lorsque M. de Voltaire voulut réimprimer son œuvre, non pour la rendre moins hérétique, mais pour enlever les incorrections, la plainte unanime du clergé décida les censeurs à refuser le privilège.
Il eut alors recours au roi, et l'importuna de requêtes, en le supphanl de vouloir bien accepter la dédicace de la Henriade.
Mais Louis XV lui fit dire de le laisser en repos.
Tout ce scandale avait précédé la querelle avec Rohan et ne mettait pas les rieurs du côté du poète.
Humilié profondément, celui-ci s'adressa aux plus adroits spadassins de la capitale, pour se fortifier dans l'art de l'escrime, et s'appliqua nuit et jour à étudier la langue anglaise, comp-
tant chercher refuge à Londres lorsqu'il aurait tué son ennemi.
Or, ces préparatifs homicides furent dénoncés à la famille de Rohan.
La mère du chevalier, trés-inquiéle, et sachant que son fils, guéri de sa chute, ne refuserait pas de se battre, prit le parti d'empêcher toute espèce de rencontre, en montrant au duc de Bourbon, premier ministre, une cpigramme spirituelle, mais excessivement blessante, lancée contre lui par l'auteur de la Henria.de. On envoya de nouveau, et sans aucun scrupule, M. de Voltaire à la Bastille,
C'était la prison des nobles et des bourgeois de première classe. Tout le monde n'avait pas l'honneur d'y être écroué.
Au bout de six mois, on lui permit d'opter | entre un plus long séjour dans la forteresse ou son départ pour la Grande-Bretagne. 11 n'hésita pas un instant et choisit l'exil.
Voiltà comment le plus célèbre des philoso-
phes (lu dix-huilième siècle rerut la bastonnade et la garda. (')
Bolingbroke était retourné à Londres.
Le parlement venait de casser l'ordonnance qui tenait la fortune du noble lord sous le séquestre. Voltaire était donc assuré de trouver au delà du détroit, non-seulement un hôte las-
(') Ce ne fut pas, du reste, le seul accident de ce genre que lui attirèrent ses insolences. Paul Poisson, le premier crispin de la Comédie-Française, administra, un soir, en plein foyer des acteurs, un magnifique soufflet à l'auteur iVŒdipe. Quel-' ques années plus tard, au pont de Sèvres, se trouvant face à face avec tm officier qu'il avait outragé dans une satire. Voltaire fut gratifié, séance tenante, d'une balafre assez grave. Il attaqua le sabreur... en justice, et obtint un dédommagement de mille écus. Vers la fin de 1728, pendant son séjour à Londres, un libraire de cette ville le I)àlonna beaucoup' plus vigoureusement que le chevalier ne l'avait fait en France, et lui jura de recommencer chaque fois qu'il le rencontrerait. On pense que ce fut la raison principale qui le décida à repasser la Manche, malgré l'arrêt d'exil porté contre lui, et à se tenir caché, tantôt à Paris cliez madame de Fontaine-Martel, tantôt à Rouen. {Becueil des pailicularilés curieuses de la vie et de la mort de VtAtaire, par Élie Harel. — Bibliothèque Mazarine.)
tueux, mais un admirateur sans restriction qui l'encouragerait dans tous ses excès de plume.
A aucune époque de sa vie, ce grand écrivain ne put supporter la critique.
S'il est vrai qu'un père s'aveugle toujours sur le mérite et les qualités de ses enfants, l'auteur de la Henriade fut doublement père. Il avait des mirages d'amour-propre de la plus incompréhensible extravagance, et mettait son poème bien au-dessus des épopées d'Homère et de Virgile, — appréciation folle et tout h fai.t personnelle, dont la postérité s'écarte beaucoup.
Quant aux impiétés de l'œuvre , c'était , comme on le devine, ce à quoi M. de Voltaire tenait le plus.
Les reproches du clergé, principalement de l'épiscopat, joints h l'audace de vouloir brider une plume indépendante qui proclamait des doctrines subversives du Catholicisme, lui parurent tellement inonïs, qu'il jura de châtier
évêques et prêtres, en faisant disparaître l'Évangile de la surface du globe.
. Bolingbroke pleura d'attendrissement, lorsqu'il vit arriver son disciple avec des dispositions aussi héroïques.
A cette époque, il y avait à Londres une association d'hommes irréligieux, organisée sur des bases solides, ayant ses statuts en régie, ses séances régulières et toutes les affiliations voulues pour exercer une active propagande.
Elle s'appelait l'Académie des Libres-penseAirs.
J'en suis désolé pour ceux de mes compatriotes qui, de nos jours, prennent la même qualification et s'imaginent qu'elle est pour eux un titre de gloire; mais ils sont tout simplement les copistes de ces honnêtes Anglais, dont la plus grande joie a toujours été et sera toujours de nous envoyer la peste.
Sur les ruines du Catholicisme en Angleterre s'éleva, comme on le sait, le temple de la liberté religieuse.
52 LA Qi'Ern
Une foule de doctrines contradictoires transformèrent le royaume tout entier en une véritable Babel de fanatisme et de discorde.
Bientôt l'incrédulilô naquit de la divergence même des sectes.
Le comte de Shaftesbury, — lils du courtisan corrompu, qui servit et trabit Charles K^ joua le parlement, exploita Cromwell et moissonna les faveurs de la Restauration, — ne valait pas mieux que son père. Il lui était difficile de brouiller l'ordre politique sous l'administration forte et vigilante de la reine Anne; mais, en revanche, il s'appliqua de tout son pouvoir à augmenter la conlusion dans le camp religieux. Ayant eu I.ockc pour précepteur, il tira les conséquences directes de VEssoi sur l'entendement humain, et arriva dans ses propres ouvrages à la négation pure et simple de la verlu.
Bref, il leva le premier, au dix-huitième siècle, l'étendard i]o la révolte contre le Christ. ,
Ses publications firent scandale; il fut chassé de Londres par la reine.
Immédiatement l'écrivain en disgrâce eut d'un bout à l'autre de l'Angleterre des partisans nombreux. Mathieu Tindal, soldat de Marlborough, quitta le service, après avoir lu les œuvres de Schaftesbury, se déclara son disciple et le continuateur de sa doctrine, sapa les dernières bases de la foi, nia la révélation et proclama le déisme. Il avait été beaucoup plus loin que son maître, et il fut dépassé à son tour par un de ses élèves, Irlandais transfuge du Catholicisme , apostat presbytérien, et définitivement athée. Jacques Toland ne se borna pas fi nier les dogmes de l'Église, il attaqua jusqu'aux principes de la religion naturelle, déclara l'immortalité de l'âme une chimère, et soutint que tout homme raisonnable devait s'abstenir de croire en Dieu.
Telle est inévitablement et fatalement la
marche des esprits, le jour où ils suppriment le guide et renversent le llambeaii.
De ces trois chefs de l'incréduUté, VoUaire, en arrivant chez les Anglais, ne trouva plus que le vieux Tindal, sepluagénaiie et cacochyme. Toland, persécuté par les tribunaux, venait de mourir dans une détresse profonde, et Naples avait déjà, depuis quinze ans, scellé la tombe de Shaflesbury sur la terre d'exil.
iMais à Londres même ces écrivains impies avaient de dignes successeurs, que Dolingbroke se hâta de présenter à son ami de France.
Antoine Collins et Jonathan Swift publiaient, l'un sa métaphysique infâme, l'autre ses contes cyniques et remplis de blasphèmes.
Ils étaient les membres les plus actifs de l'Académie fameuse dont j'ai parlé plus haut, s'appliquant à réchauffer tout le fatras d'objections absurdes, que les vieux ennemis de la foi catholique avaient entassées contre elle dans les premiers siècles, et se gardant bien d'y ac-
coler la triomphante réfutation des Pères de l'Église.
Voltaire alla s'asseoir sur les bancs de celte consciencieuse école.
Apprenant des philosophes anglais à recoudre les lambeaux épars des hérésies primitives, il nia la divinRé de Jésus avec les Nazaréens, altéra l'Évangile avec les Ébionites, accorda une sympathie chaleureuse à Simon le Magicien et à Philon le Juif, applaudit aux Gnosliques, souffla sur la cendre d'Arius et de Manés, et prodigua toutes ses admirations à Julien l'Apostat.
Ce recueil de notes sacrilèges une fois au grand complet , le futur démolisseur du Christianisme ne tenait qu'à moitié sa vengeance.
Jurant d'écraser les prêtres, il voulait en ,. même temps écraser les rois, pour les punir de prendre contre lui la défense de la religion. Ses amis les libres-penseurs le menèrent sous
réclialauil de Whitohall, où il trouva des armes démocraliqiies toutes fraîches, el qui avaient prouvé la finesse de leur trempe.
La tragédie de Brutus, premier coup de Jarnac porté aux principes monarclii(|ues, est con- I temporaine du séjour à Londres. I
Voltaire joignit ce brûlot tragicjue au reste do son bagage.
Bolingbroke lui recommanda de nouveau de 1 ne pas commencer la lutte, avant d'avoir, comme retranchement, une forlwie bien nette et bien liquide.
— Quand vous lancerez un tison sous les tentes ennemies, lui dit-il, n'attendez jamais que le l'eu éclate. Faites atteler des chevaux à une berline, gorgez d'or les postillons, fuyez à grandes guides, et allez vivre en prince à l'étranger, laissant à d'autres le soin de propager l'incendie. On peut de cette manière, pendant que le tison llambe, en préparer d'aulres en toute sécurité.
Le diable n'aurait pas mieux dit.
Voltaire avait environ cent mille livres qui lui restaient, moitié de l'héritage de son père, moitié de ses anciennes spéculations. Cela ne suffisait pas, au jugement de Bolingbroke, pour tenter un grand coup.
Sans plus de retard, on imprime une splendide édition de la Henriade.
Elle se vend h très-haut prix, et la cour entière veut y souscrire. Une dédicace à la jeune reine, femme de George II, stimule le patriotisme anglais.
Toutes les escarcelles se vident au profit de l'auteur.
Muni d'une sacoche très - gonflée , Voltaire passe la Manche ('), arrive en France incognito,
(') 11 y a ici une lacune dans toutes les biographies publiées à reloge de rboinmc, et cette lacune est évidemment volontaire. On ne s'explique pas que l'auteur delà //e«r/rtrfc, dont l'exil venait d'être confirme, grâce à une épîtrc envoyée de Londres, à l'occasion de la mort de mademoiselle Lecouvreur,
et consacre l'or qu'il apporte à prendre dts billets à une loterie monstre, autorisée par le gouvernement pour l'extinction des dettes de la ville de Paris.
Il gagne plusieurs lots considérables, risque de nouveau le tout pour le tout en jouant sur les blés de Barbarie, profite d'une liausse extravagante pour réaliser au port de Marseille, empoche prés d'un million et réussit à le tripler, soit dans les fournitures de l'armée d'Ita-
— épître où il insultait les prêtres, parce qu'ils avaient refusé à l'actrice la sépulture chrétienne, — on ne s'explique pas, dis-jc, qu'il ait eu précisément à cette époque la hardiesse de rentrer en France. D'après la brochure de M. Élic Harcl, il aurait été chassé d'Ani,'leterre. Pourquoi? Il est à présumer qu'après l'exploitation féconde de son poème, il essaya, pour complaire à Bolinghrokc, ennemi du ministère Walpnlc, de publier un pamphlet, qu'un éditeur jjatriotc eut bâte d'aller dénoncer au ministre. Cette version expliquerait la querelle avec le libraire de Londres, la seconde Itastonnade, le retour force du poète en France et sa retraite mystérieuse soit à Paris, soit à Rouen, chez M. de Cidcville et le libraire Jore.
lie, soit par d'audacieuses manœuvres d'agiotage sur le commerce de Cadix.
— Bravo! commencez la bataille! lui écrivit Bolingbroke.
Madame du. Cliastelet. — Un livre torùlé en place de Grève. — Histoire édifian.te du grand ptiilosophe avec un libraire.
— Quelle idée liai vin^t, après avoir visité à Domremy la maison de Jeanne d'Arc.
On voit que ce lut une autre guerre punique, suscitée par la Carlhagc moderne contre la France.
Il est bien évident que cette catapulte à sarcasmes et ta traits empoisonnes, dont la terrible manœuvre dura, chez nous, plus d'un demisiècle, organisa ses ressorts à Londies et y reçut sa charge entière de projectiles.
Toute la philosophie odieuse , toutes les pourritures chroniques d'une nation, qui peut vivre impunément sous sa lèpre, parce que ni l'clectricité de l'esprit, ni la fièvre de l'enlhousiasme ne lui chauffent le sang et ne la disposent à la gangrène, — tout son virus, tous ses principes morjjides furent inoculés à M. de Voltaire.
La gale anglaise passa dans son âme à l'état aigu.
On sait que le malheureux la communiipia presque aussitôt à ses contemporains, — ce qui fait que, de nos jours, tant de gens se grallent encore.
Ainsi, pour me servir de l'expression de Bolinghroke, voilà son ami en mesure de commencer la hataille. Pendant cinquanle-quatre ans le dix-huilième siècle entendra j)rèchcr les doctrines anti-chrétiennes qu'un poète hattu vient d'étudier Outre-Manche.
En vérité, ce fut un étiange apôtre, et qui
eut grand soin de ne pas s'exposer au martyre.
Les ennemis du Christianisme eux-mêmes, quand il leur reste une simple nuance de bonne loi et une bribe de sens moral, ont le plus profond mépris pour ce lâche soldat du mensonge, qui, d'un bout à l'autre de sa longue carrière, joua le rôle du Parthe, frappant à l'improvisle, n'attaquant jamais qu'à coup sur, et prenant la fuite après avoir lancé sa flèche.
Il n'y a pas de cœur honnête qui ne se révolte contre cet empoisonnement systématique d'un peuple par une main constamment insaisissable, et qui s'était appliquée d'avance à conquérir l'impunité.
Voltaire publia les Lettres anglaises en 1733.
Ses amis de Londres durent être dans l'allégresse. Il est impossible de déployer contre la religion chrétienne une haine plus aveugle et plus atroce.
Paralogismes flagrants, infidélités historiques
perpétuelles, cpigrammes tenant Heu d'argumentation, rage forcenée contre l'Église, voilà ce qu'on y trouve de la première page à In dernière. 11 préconise les sectes les plus bizarres, les cultes les plus insensés; il évoque les divinités du paganisme les plus corrompues et leur accorde l'encens qu'il refuse au Christ.
C'est le même ouvrage qui fut connu depuis sous le nom de Lettres p/iilosopliifjuei;.
Il eut deux éditions presque simultanées, l'une à Londres, efl'ronlément vendue en plein soleil; l'autre imprimée en France dans les ténèbres d'une presse clandestine. Propagée par des complices de l'auteur, celte seconde édition fut bientôt chez tous les incrédules (jui, à leur tour, eurent soin de la répandre.
A cette époque, Voltaire continuait d'être sous le coup de son arrêt de bannissement. La police, qui le savait à Paris, fermait les yeux, et les tragédies d'En/pliile, de Zaïre, d'Adélaïde Dugiieselin, représentées avec éclat sur la scène
Française, réveillaient en sa faveur l'engouement de la classe noble, surtout de la partie féminine de celle classe.
D'impudentes et folles créatures, oubliant tout pour cet liomme (|ui n'aima jamais, acceptaient publiquement la bonté de lui appartenir.
La plus célèbre des maitresses de Voltaire fut Emilie le Tonnelier de Breteuil, marquise du Ghastelet, sorte de précieuse doublée de courtisane. Elle avait beaucoup de prétentions à la science astronomique, posait très-souvent le compas d'Uranie pour dénouer la ceinture de Vénus, et s'appliquait à résoudre des problèmes de géométrie transcendante, après avoir folâtré sur le sopba de Ninon.
Celte aimable mathématicienne était mariée à un lieutenant-général des armées du royaume.
Son époux, du reste, la laissait libre, alin de donner lui-même un plus complet essor à sa vie de désordre. Madame du Ghastelet sacrifia
la décence de la femme el riionneur du nom à la gloire Irès-conlestable de passer à la postérité sous le manteau d'un philosophe injpic.
Nous la trouvons, en celte môme année 1733, installée avec son amant dans une maison du quartier Saint -Antoine , près de Saint-Gervais.
Usant de son inthiencc chez les ministres pour empêcher qu'on inquiétât l'auteur des Lettres anglaises, elle distribuait le volume en catimini aux amateurs de scandale, tout en jurant ses grands dieux que l'auteur n'était pour rien dans la publication du livre, et qu'on l'avait imprimé sans son assentiment,
La justice ne se laissa point prendre à ce manège. Une. lettre de cachet fut lancée, et l'ami de Buiingbroke eut le temps bien juste de suivre le conseil qui lui avait été donné à Londres, en fuyant à grandes guides du côté de la Lorraine.
Il était décrété de prise de corps.
Messieurs de la grand'chambre instruisirent le procès. On condamna l'ouvrage qui fut brûlé en place de Grève.
Riche à plus de cent mille livres de rente, et préférant la vie do Paris à toule autre, M. de Voltaire n'était pas flatté de courir le monde. On a eu quelques motifs plausibles d'expliquer son désir de rentrer en France par les craintes que la passion de l'avarice lui suggérait. Son inquiétude était grande, lorsqu'il songeait à ses fonds placés de droite et de gauche, et surveillés par des tiers dont la probité lui semblait peutêtre douteuse. Quelques débiteurs, médiocrement scrupuleux, ne profiteront-ils pas des poursuites dont il est l'objet pour retarder leurs paiements, ou môme pour ne rien payer du tout? Il s'évei tua donc, si ce n'est à répudier son œuvre, du moins à essayer de convaincre les juges (lu'il avait été victime d'un abus de confiance.
Ses lettres de cette année-là, écrites de Bel-
68 LA QUEDE
gique ou de Hollande, accusent positivement un nomme Jorc, libraire à Rouen, d'avoir public sans son aveu le livre condamné.
M. de Voltaire a vécu quatre-vingt-quatre ans sans reculer devant n'importe (juel mensonge ('), C'est lui qui a lancé aux Encyclopédistes celle phrase monstrueusement perverse : <r Mentez toujours, il en restera quchpic chose! » Le mensonge était son élémcnl, son unique religion, son immuable système.
Il l'appliquait à ses écrits, il rappli(iuait à sa conduite.
(') Une seule iireuve eiitie mille. Dans les Lettres anglaises, il affirme avec le plus infernal aplomb que saint Jean, le dis- (ifilc cher au cœur du Christ, et celui qui par conséquent doit être le mieux renseigné sur la doctrine du divin Maître, n'a JAMAIS PARLÉ dc rEucliaiistic, — et, en ouvrant l'Évangile de cet apôtre (chapitre vi, verset 52), voici ce qu'on trouve : « Le pain que je donnerai pour la vie du monde est ma propre chair. Ma chair est véritablement une nourriture ri mon san;j un hreuvaçje. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et je demeure en lui. » Qu'on juge ;iprès cela dc la bonne foi de M. de Voltiiire et de la sottise /de ceux gui l'ont cru sur j)arole.
Dans l'affaire de Jore comme dans la plupart des actions de sa vie, il a été convaincu de déloyauté manifeste et de criminelle imposture.
Jore était un libraire de Rouen, pourvu d'une maîtrise, homme actif, rempli de prudence et grand ami du travail. Un beau jour, il entre en relation avec M. de Voltaire par l'entremise d'un conseiller au parlement de Rouen, appelé Gideville. On demande à Jore s'il veut publier un volume de l'auteur de la Henriade. Il accepte, mais en spécifiant qu'on aura soin de se mettre en régie avec la loi.
Voltaire promet de lui obtenir l'autorisation voulue, et s'installe dans la maison même du libraire pour commencer l'ouvrage.
Ce fut donc à Rouen, où il demeura sept mois, qu'il écrivit ses fameuses Lettres, corrigea Bruttis et ébaucha VHistoire de Charles XII. Son ami Gideville et un sieur Thiriot lui servaient d'hommes d'affaires, soit pour l'aider dans les diverses éditions de ses œuvres, soit
pour lui prêter un concours ulilc dans les spéculations qui l'enrichissaient.
Tout le monde le croyait retourné à Londres.
Il revient secrètement à Paris chez madame de Fontaine-Martel, où il termine le volume des Lettres angtaises et en fait prendre copie double.
Thiriot part 'pour Londres avec un manuscrit.
L'auteur invite Jore à venir le trouver, lui assure que toutes les permissions sont obtenues, et lui donne la seconde copie, que le pauvre libraire, plein (le confiance, emporte à Rouen.
Sur les entrefaites, l'édition anglaise se publie et fait scandale.
On prévient Jore, de la part de M. de Vollairc, qu'il ait à mettre ses volumes à l'abri d'une descente de justice cl à les porter chez M. de Cideville, qui lui ac(iuiltera le montant dt'S frais d'im[>rcssion. Le plan du loyal auteur se devine, il veut tenir l'édition, pour la ré-
pandre lui-même, sans risque personnel, sous le manteau de l'innocent libraire.
Jore, sans voir précisément le piège, déclare qu'il ne se dessaisira de rien à moins qu'on ne lui délivre un certificat de la permission.
Voltaire alors change de lactique.
11 demande deux exemplaires en feuilles, sous prétexte de corriger les passages dangereux et lie les remplacer par des carions. On lui donne ces exemplaires, et aussitôt il les porte à relier chez un éditeur de Paris, qui venait de publier Charles XII.
A l'instant nicmc cet éditeur imprime une édition des Lellres, avec le nom du libraire roucnnais ('). Une seconde édition paraît en-
Ci « Est-il vraisemblable, dit Joro dans son Méinoire, que, pour relier un livre, Voltaire se soit adressé, non à son relieur, mais à un libraire; qu'il ail livré un ouvrage qui pouvait causer ma ruine, et qu'il devait regarder comme un dépôt sacré? D'ailleurs, par qui ce libraire a-t-il pu être informé que l'exemplaire sortait de mon imprimerie? Qui a pu en instruire une personne qui, avant que l'édition de ce libraire
suite en Hollande, toujours avec ce titre : Lettres anglaises par M. de VoUairc, à Rouen, chez Jore, — et l'infortune libraire est jeté dans un cachot de la Bastille; on lui enlève sa maîtrise, il est ruiné de fond en comble.
Voilà les faits dans leur exactitude la plus scrupuleuse.
De nos jours, avec la publicité que la presse donne aux débats des tribunaux, un homme coupable d'une pareille action ne se relèverait jamais du mépris public.
parût, vint nie prier do lui fournir cent exemplaires du livre, et m'en offrit cent louis d'or, que j'eus la constance de refuser? A rinsligation de qui les colporteurs chargés de débiter dans Paris l'édition de ce libraire annonraierd-ils au public que j'en étais l'auteur? C'est un fait que j'ai éprouvé moimcine. Et pour tout dire, en un mot," quelle est cette lettre écrite contre moi au ministre? Car enfin c'est trop balancer sur la perfidie du sieur de Voltaire. L'édition de Paris se répand, je suis arrêté et conduit à la Bastille. Et quel est l'auteur de ma détention? sur l'instigation de qui suis-je arrêté? Surceliedu sicurdc Voltaire. ,]e suis surprisciu'on me présente unelettredelui, dans laquelle il m'accuse fausscmentd'avoir imprimé l'édition, qui parait, dit-il, san^ son conscniemenl. »
Il faut ajouter que M. de Voltaire, pour comble de turpitude, dénonça lui-même Jore comme ayant publié l'ouvrage sans son aveu. Mais les juges virent clair; on démasqua toutes ces manœuvres odieuses, et le procès se termina par une condamnation de l'auteur des Lettres à cinq cents livres d' aumônes, ce qui était alors considéré comme une peine infamante.
Pour tous les volumes infects qu'il imprima par la suite, — la Bible commentée, — VHistoire de l'établissement du Christianisme, — la Philosophie de l'Histoire, — VExamen important de milord Bolingbroke , — la Pncelle, etc., M. de Voltaire joua une comédie analogue. Jamais un livre coupable n'était de lui. S'il fallait compromettre cent personnes pour échapper à la répression directe, il n'hésitait pas, et, lorsqu'il était prouvé que l'œuvre sortait de sa plume, presque toujours une issue habilement ménagée permettait à ses protec-
74 LA QUEDE
leurs de le défendre, et de le préserver du coup de la loi.
Dès ses premiers débuts en poésie, il eut l'audace d'attribuer à l'abbé de Chaulieu, mort depuis quelques années, un ai)uniinable l'actum, VÉpîlre à Vranie, où il parle de Dieu en ces termes :
Il créa tics humains à lui-même semblables
Afin de mieux les avilir;
11 nous donna des cœurs coupables
Pour avoir droit de nous punir ;
11 nous fit aimer le plaisir i'our mieux nous lourmenler par des maux effroyables Un'un miracle éternel empêche de finir.
Chez lui ce fut une habitude systématique do cacher son nom (*), ou de mettre sur le
(') « Si par malheur le secret de V Enfant produjue avait transpiré, jurez toujours que ce n'est pas moi qui en suis l'auteur. MeNTIH pour son ami est le PUEiMlEU DEVOIR DE
l'amitié. » (Lettre à son correspondant Berger. — tO octobre 1730.) A propos du Préservatif, qui venait de paraître avec une gravure indignement obscène, il écrivait au même
compte (l'autriii les éditions qui pouvaient lui attirer un châtiment.
« On m'annonce, écrit-il, le 8 décembre 1735, que plusieurs chants de la Pucelle courent dans Paris, Je n'ai prêté le manuscrit à personne. Si quelqu'un m'a trahi, ce ne peut être qu'un certain Dubreuil qui a copié l'ouvrage dans ma chambre, il y a six mois. »
Mais quel était son but en laissant copier ce poème monstrueux?
Évidemment il avait voulu tenter par l'appât du gain d'ignobles spéculateurs, pour arriver au résultat, c'est-à-dire à l'impression , sans courir un danger personnel.
personnage, le 22 décembre 1738 : « Je vous prie de dire à tous vos amis qu'il est très-vrai que je n'ai aucune part au Préservatif ei que je suis très-piqué de l'indiscrétion de l'auteur. » Quérard donne la liste de tous les pseudonymes sous lesquels Voltaire publia ses poésies licencieuses et ses livres contre la religion. Il y en a près de deux cents.
76 LA OCEUE
Voltaire, en se sauvant de la capitale, avait traversé Domremy, village historique, où se trouve encore Jebout la maison de Jeanne d'Arc.
Le respect des habitants, la vénération des étrangers pour cette pauvre cabane offusquèrent lo philosophe, — et là même où, chez tout autre, le cœur bat de patriotisme et de pieux souvenir, l'idée vint à ce démon de composer une œuvre infiime.
Qu'un homme poussé par l'enfer, et brisant toutes les digues de la morale et de la pudeur, arrive à ce comble d'ordure et d'impiété, — soit.
Mais ce qui ne se comprend pas, ce qu'il est aussi impossible d'expliquer aujourd'hui qu'hier, c'est l'aveuglement des intelligences, c'est la déraison des esprits qui, en face de cet effroyable témoignage de perversité, osent encore applaudir un pareil apôtre et viennent remuer de nouveau la fange de ses doctrines.
0 Jeanne d'Arc! fille héroïque, glorieuse enfant de la vieille Lorraine ! tu ne te doutais pas, le jour où tu as pris le glaive pour chasser l'Anglais victorieux et pour nous conserver la France, qu'un monstre, appelé Voltaire, souillerait la chaste mémoire et cracherait l'ignominie sur la cendre de ton martvre.
Appréciations juclicievises dxA roi tie Prwsse. — Gh.a.rm.a.nt volume pxablié par M. Arsène HoiASsaye, avec vane préface de ce bon monsieur Janin. — Simple tableau de moeurs.
Ce poème odieux a eu ses apologistes, — il faut bien en convenir à la honte des lettres, et surtout à la honte de Frédéric, dit le Grand, monarque plein de sens moral et de tact historique.
Il trouve que, dans la Pucelle, «t tout respire la GAiTÉ d'une imagination brillante. C)
(M Éloge de Voltaire, prononcé à l'Académie de Berlin (1779). Dans ce même discours, au sujet de la Henriade, Frédéric
Qu'un Allemand raisonne ainsi, passe encore, — c'csl un Allemand. L'honneur et la dignité de la France lui importent peu. Mais quelle excuse trouvez-vous à l'eiïronterie de certains hommes qui, de ce cùté-ci du Rhin, justifient Voltaire, ou du moins cherchent à atténuer son crime île lèsc-nationalitc française, en disant que cette œuvre ahominable Cut le résultat d'une gageure laite à Londres? Ils concluent, ces défenseurs de l'horrible, qu'un écrivain de notre pays a pu donner à la haine des Anglais une satisfaction de ce genre et salir Jeanne d'Arc, à la plus grande joie de ses bourreaux, sans mériter l'exécration publique.
I^ur accepter un raisonnement pareil, il faut être aussi infâme que Voltaire, ou avoir la conscience gangrenée du roi de Prusse.
Cependant l'auteur îles Lettres anglaisea,
ose dire tjuo Vnlkiire « s'est essaye contre Virgile et l'a SUR- P.\33É. »
grâce à ses impudentes réclamalions contre .Tore et à de nombreuses démarches faites auprès du cardinal Fleury, devenu premier ministre, par MM. d'Argental et de Richelieu, obtint Fautorisation de rentrer en France.
Mais on ne voulut pas lui permettre d'habiter Paris.
Il trouva reluge au château de Cirey, où sa chère mathématicienne et son complaisant époux lui donnèrent, quinze années durant, l'hospitalité.
L'hospitalité, je me tronjpe, — ou du moins elle ne ressemblait en rien à celle qu'on reçoit en Ecosse.
Voltaire était riche. Le marquis du Cliastclet, ruiné par la débauche, acceptait sa part des revenus de l'écrivain, trouvant on ne peut plus juste que celui-ci réparât le château qui tombait en ruines f"), payât les fournisseurs de
(') ■' C'était, dit Voltaire lui-même, un vieux manoir delà-
toute espèce, les robes et la poudre de Madame, et jusqu'aux gages des domestiques, — fermant après cela les yeux sur le reste.
C'était un philosophe de premier ordre, un Saint-Simonien anticipé.
Je désire qu'on ne m'accuse pas ici d'exagération. Calomnier M. de Voltaire est chose difficile, principalement quand il s'agit de mauvaises mœurs; néanmoins il est bon de montrer que ses admirateurs eux-mêmes avouent certains faits caractéristiques.
Un écrivain de ce temps-ci, M. Arsène Houssaye, a cru devoir essayer de rallumer au profit de notre siècle les enthousiasmes éteints, — noble action, service inappréciable rendu aux générations modernes.
Le livre du Roi Voltaire est assurément une
bré, sur les confins de la Champagne et de la Lorraine, avec un terrain très-insalubre et très-ingrat. J'y bAlis une galerie et j'y formai un superbe cabinet de physique. (Mémoires pour servir à l'histoire de ma vie.)
œuvre pleine cPà-propos, de conscience el de moralité.
Aussi M. Jules Janin s'est-il empressé de mettre en tête une prétïice, — et quelle préface!
« Eh! donc! le revoilà, c'est bien lui! — s'écrie l'énorme feuilletoniste, dans ce style bizarre dont il a le privilège, et ne se possédant plus d'ivresse. — Je le reconnais à son sourire, à sa malice, à son génie, à ses passions, à ses délires! Ça, voyons comment M. Arsène Houssaye a pu s'y prendre avec ce papillon, ce taureau, ce zéphir, ce volcan? D'abord il l'a couronné roi. Rien que cela? Une simple couronne de roi... Et pour qui donc gardes-tu les étoiles? »
Cet excellent M. Janin trouve que le Dieu Voltaire eût été un titre beaucoup plus
convenable.
« Le temps même, continue-t-il, le temps, ce grand destructeur, ajoute à ce royaume, à