‹ La queue de VoltaireChapitre 13 sur 37 · LA QUEL F · texte numérisé non relu

LA QUEL F

l'œuvre d'un créateur commun, peu vous importe. Dormez en repos, il n'y a rien là qui doive vous causer la moindre alarme. Que nous soyons tout entiers boue et matière, ou que le Créateur nous ait doués d'une âme immortelle, ce sont des questions oiseuses. A quoi diable allez-vous songer, je vous prie?

Depuis l'impur dix-buitiéme siècle , le siècle de Voltaire et de la Du Barry, le siècle du baron d'Holbacb et de Marat, la France n'avait pas entendu précber d'aussi abominables doctrines.

M. Proudbon rapetisse notre âme, lui coupe les ailes et lui défend toute pensée, toute aspiration vers l'infini.

Ce curieux pbilosopbe dit à l'bonime, en lui montrant la terre:

— Voilà ton unique demeure. Tu y es né, tu y respires^ tu y mourras, tu y pourriras. Il n'y a pour toi ni ciel, ni Dieu, ni autre vie.

Merci bien !

PL- VOLTAIHE. 251

Et M. Proudhon appelle cela relever la dignité de notre nature. Il déclare que riiorame est le roi de l'univers, et il lui donne un trône de boue. Armé de la hache à deux tranchants de l'athéisme, il coupe le cable qui attache le navire au port, lance le bâtiment au hasard des orages et s'écrie :

« Vogue, humanité! sois à toi-même ton propre pilote. Boussole, phare, étoile, tu portes tout au dedans de toi-même. Vogue, sans demander d'où tu viens et où tu vas ! d

M. Proudhon oublie que deux navires, lorsqu'ils se rencontrent sur la grande route de la mer, se hèlent du haut de la dunette, en échangeant celte triple question :

— D'où venez-vous? où allez-vous? que portez-vous ?

Passagers de la vie, nous nous posons la même formule :

D'où venons-nous, de Dieu ou du néant? Où allons-nous, à Dieu ou au néant? Que portons-

'2Ô2 LA QIJEUK Dt VOLTAIRE.

nous? Soinmes-nous pure matière, ou matière et esprit? Qu'est-ce que notre conscience?

M. Proudlîon s'écrie : « Absolu que tout cela, j'ignore l'absolu ! ■>

Et c'est au nom d'une pareille ignorance, c'est en vertu de cette négation , c'est appuyé sur ce doute qu'il ose prendre la barre du gouvernail de l'humanité?

Arrière, sceptique menteur, pilote imprudent ! Laisse ce gouvernail à d'autres, tu nous conduis aux abîmes.

Otx l'on feLit à M. Pr'oudhon l'iionnœur de discuter avec lui.

Ce curieux philosophe excelle à simplifier les questions.

Il a pour les problèmes les plus compliqués une solution toute prête. Ainsi on avait vu jusqu'à ce jour qu'une loi supposait un législateur, im être quelconque soumis à ses prescriptions, et une sanction.

Vieux raisonnement, vieux système !

iMi LA MLLllf

Sgaiiarelle de ia philosophie, M. l*roudhon change tout cela et déclare que rhomme est en même temps « son propre législateur, sa propre loi et sa propre sanction. »

C'est original, mais il me semble que le philosophe se moque un peu des badauds qui le lisent.

Quoi! l'homme, venu on ne sait doù, l'homme jeté en ce monde sans loi obligatoire pour son àme, sans règle de conduite tracée par une autorité supérieure , l'homme entièrement livré à ses instincts, dégagé de toute croyance en une vie future, l'homme serait assez ennemi de lui-même, assez imbécile pour s'inq)0ser des lois et des entraves?

Eh! pauvre l'on, laisse-là ta justice! renverse cette digue que tu as élevée pour mettre obstacle au débordement de tes passions. Foi'rat volontaire, brise ta chaîne, et marche dans ta liberté!

M. Proudhon répondra : a Mais en nous la justice est inDunnentc. >'

I>i; VOLTAIHE. 255

Alors, comment conciliez-vous l'immanence de la justice avec la qualité Je législateur que vous attribuez à l'homme?

Si la loi est immanente en nous, c'est-à-dire si elle est née avec nous, jamais nous n'avons eu besoin de l'établir, et votre système de l'horame-législateur croule par la base.

La conscience serait alors une faculté sur l'origine de laquelle l'homme ne devrait avoir aucune prétention, car il n'aurait pas plus créé sa conscience qu'il n'a créé son intelligence. Il ne peut être ni son propre législateur, ni son propre créateur.

D'où vient donc la conscience, si l'homme ne l'a pas faite?

D'où vient la loi, si l'homme ne l'a pas portée?

D'où vient la justice, si l'homme, au lieu d'en être l'auteur, n'en est que le réceptacle ?

(• La justice, dites-vous, est humaine, tout humaine, rien qu'humaine. ^> Et de quel droit prétendez-vous me contraindre à lui obéir'.'

^Ôii LA QIF.ITE

Jeté hier sur un point de l'espace pour disparaître demain, que me lait votre justice? Que me font vos lois d'un jour, si elles ne s'appuient pas sur une base plus solide que la terre que je foule et que je quitterai bientôt, si elles ne répondent pas aux lois éternelles, et si, enfin, justice et lois n'ont pas de sanction au delà de cette vie éphémère?

Mais la conscience, mais le remords?

Que m'importe la conscience, si elle ne relève que de moi, et si j'en suis le législateur? Quant au remords, je vous dénie le droit d'en parler, à vous qui refusez à la loi morale tout caractère divin.

Vous n'avez pas plus créé le remords que la justice.

L'un et l'autre existent malgré vous, et vous ne pouvez ni les faire naître ni les tuer. L(.' remords est la plainte intime et secrète de la justice Hulragée; il est une des preuves les plus

DE VOLTAIRK. 257

éclatantes de la transcehdance et de l'origine divine de cette même justice.

Mais la société?

Parbleu ! que la société me laisse en repos. Ne se compose-t-elle pas d'hommes semblables à moi et législateurs de leur propre conscience?

M. de Girardin, cet autre grand raisonneur de la déraison, qui refuse comme vous à la justice tout caractère divin, n'a-t-il pas dit : « Je nie la morale, je nie le droit, la pudeur, la bonne loi, la vertu. Tout est crime, naturellement crime, nécessairement crime. Je propose contre le crime un sysl'eme d'assurances! »

Que répondrez-vous à M. de Girardin au nom de votre justice « purement humaine, toute humaine, rien qu'iiumaine ? »

Y a-t-il une justice?

Vous dites oui, M. de Girardin dit non. Qui sera juge entre vous deux? N'étes-vous pas.

2o8 LA guE^k:

lui coiiiiiie vous et vous couiine lui, lajisLatear,

loi et sanction?

Double Babel et double chaos !

Que cliricz-vous d'une planète errant çà et là dans l'espace, tout enivrée de sa lumière d'emprunt, et qui afiicherait la prétention de régner seule au lirmament et d'en être l'unique flambeau? Que diriez-vous, si elle s'arrogeait le droit de présider à sa propre gravitation, et si elle niait le soleil, dont elle réfléchit les léux sur un de ses hémisphères, tandis que l'autre reste plongé dans la nuit?

L'intelligence et la conscience humaines sont les planètes du monde moral.

Sur elles tombe le double reflet du soleil d'intelligence et de justice. On peut dire de l'a me de l'homme qu'elle est semblable à un astre opaque; elle ne tire pas d'elle-même sa clarté. C'est en vain que vous dites à la planète : « Tu es le soleil ! )> elle n'en est pas plus lumineuse.

bK VOLTAIRE. -259

Vous posez vous-même cel axiome : >< Rien ne se produit en vertu de rien. »

Quelle fut donc la vertu créatrice de la religion et de la conscience? Comment résolvez vous le grand problème de l'origine des choses? Vous vous gardez bien d'en dire un seul mot, ô philosophe sans franchise !

Nous ne sommes pas dupes de ce silence; vous saviez bien que, si vous touchiez à l'énigme, le sphinx vous dévorerait, vous et votre système.

a La notion de Dieu, comme cause, ditesvous, est le fait d'une intelligence inexercée. »

0 Ne^vton, Leibnitz, Mallebranchc, Descartes, Bossuel, Fénélon, Pascal! vous tous, grands génies, qui avez cru en Dieu, créateur et cause, vous voilà déclarés par le sieur Proudhon des intelligences inexercées ! Seul il croit avoir la logique assez puissante pour s'élever au-dessus des questions solennelles que vous vous appliquiez autrefois à résoudre.

Il est vrai que cel aigle de l'argumentation

-260 LA orEUE

ne sait pas d'où il vient, où il va, quel est Dieu et même s'il y en a un, quelle est l'àme et même si nous avons une âme.

Sa force de génie consiste à ne s'occuper d'aucun de ces mystères. En chercher l'éclaircisse.nent est le tait d'une intelligence inexercée.

(T Questions oiseuses, dit-il, l'âme humaine ne pouvant s'élever à la conception de l'absolu. »

Triste blasphémateur !

Vous vous donnez des peines inlinies pour échapper à Uieu , vous fermez l'œil pour ne pas le voir, vous le poursuivez des plus grossières injures, vous l'appelez le mal, vous déclarez à la face de ce soleil qu'il a créé, comme il vous a créé vous-même, qu'il n'est i\u injustice, immoralité, sottise et lâcheté; vous fuyez au fond des enfers du doute ))Our échapper à cette impérissable clarti' qui vous poursuit.

m: voLTAHiii. î-iH

Et, au moment où vous vous croyez à l'abri

dans la haine et dans les ténèbres , elle éclate

de tous ses rayons. — Vous vous trouvez face à

face avec Dieu!

La. cli&cusBion continue.

Sortons un instant du tairas de cet œnivre, où vous entassez pêle-mêle, antiquaire maladroit, les armes couvertes de rouille, émoussées, brisées, que dix-huit siècles ont fournies à l'arsenal irréligieux pour combattre la foi chrétienne, et parlons de votre préface.

Vous y tracez un tableau de la société moderne, qui ne manque, je dois le dire, ni d'exactitude, ni de ressemblance.

2Ci LA (JLKIK

Oui, (\ la société ne sait plus où elle va ; » oui, « le doute hi tue! » Semblable au ver qui se glisse à l'intérieur d'un fruit et le ronge, le scepticisme pénètre dans le cœur du siècle et menace de le dévorer jusqu'à la dernière fibre.

a Sous l'action desséchante du doute, — je cite vos propres paroles, — la moralité française est détruite dans son for intérieur. Il n'y a plus rien qui tienne, la déroute est complète. Pas une institution que l'on respecte, pas un principe qui ne soit nié, bafoué. Plus d'autorité ni au temporel ni au spirituel ; partout les âmes sans point d'appui, sans lumière. Nous n'avons plus de quoi jurer ni sur quoi jurer. Avec le sens moral, l'instinct de conservation lui-même est éteint. La direction générale livrée à l'empirisme, une aristocratie de Bourse se ruant sur la fortune publique, une classe moyenne qui se meurt de poltronnerie et de bêtise, une plèbe qui s'affaisse dans l'indigence et les mau-

vais conseils, la femme enfiévrée de luxe et de luxure, la jeunesse impudique, l'enfance vieillotte, tel est le profil de notre siècle. »

Passant ensuite en revue chaque institution, chaque doctrine -politique, vous les cinglez à tour de rôle de votre fouet brutal.

« La centralisation?... c'est Paris avec ses administrations, ses compagnies, ses plaisirs et son parasitisme ; il absorde et dévore la France. — Le Parlementarisme?.,, il a trahi tous les partis, plaidé toutes les causes ; il a donné le spectacle des plus honteuses palinodies. — La Philosophie?... elle a déserté le culte de la raison et de la matière, pour se vautrer dans le SPIRITUALISME, négation de la justice. — L'Economie politique?... elle s'est faite la complaisante du privilège, elle a toujours été du côté du plus fort. — La Littérature?... fille de la Révolution par Voltaire, Jean- Jacques Rousseau , Volney , Beaumarchais , elle a renié sa mère. Tour à tour classique ou

â66 LA GIF! !.

romantique, elle est morte à l'heure qu'il est. — La Démocratie?... elle méconnaît son origine et bafoue Diderot, Condillac, Voltaire, tous les Pères et les Docteurs de la Révolution. En 1848, elle s'est trouvée «ans vertu, sans génie et sans souffle ! »

11 n'est pas jusqu'au Socialisme, au glorieux Socialisme, dont vous êtes l'adepte le plus fervent, qui ne reçoive son coup de boutoir.

« Le Socialisme, dites-vous, a été tour à tour sentimental, évangélique, théocratique , éroticobachique, omuigame. Il est devenu la bancocratie! »

Après avoir débuté par cette amère et virulente satire de la société moderne, vous ajoutez :

« Est-ce là une existence? Ne dirait-on pas plutôt une expiation? Le bourgeois expie, le prolétaire expie... »

Vous y êtes, monsieur le philosophe ; arrêtons-nous là !

hE VOLTAir.F. 26"

Oui, c'est une expiation, une expiation terrible. Notre croyance, à nous autres chrétiens, est que chaque individu reçoit dans une autre vie la peine ou la récompense de ses actes mauvais ou bons.

Mais nous croyons aussi que les peuples, dès ce bas monde, sont récompensés ou punis pour leurs vertus ou pour leurs crimes collectifs.

Donc, la société moderne expie.

Elle expie les doctrines fatales du dix-huitième siècle, de ce siècle irréligieux, révolutionnaire, que vous comblez d'éloges, et dont elle est la fille. Elle expie les forfaits exécrables de cette Révolution, d'où elle est sortie et qui l'a baptisée dans le sang ; elle expie ses erreurs, elle expie ses crimes contre elle-même et contre Dieu.

Chateaubriand dit que l'humanité conserve du souvenir du déluge une mélancolie dont elle n'a jamais pu se guérir : de même la *o-

^68 LA QUE ii:

ciélé française, échappée au déluge sanglant de 93, est atteinte d'un mal analogue, en se rappelant le désastre.

Oui, la France est triste. Monsieur!

N'en soyez point surpris : elle porte le deuil de toutes les nobles tètes moissonnées par la hache du bo'urreau. Nous pouvons dire avec Saint-Marc Girardin :

<i L'esprit a perdu sa clarté; le cœur n'a plus de joie. Nous nous sentons dans le brouillard, nous trébuchons en cherchant notre chemin. De nos jours la gaieté est une chose rare, même chez la jeunesse. »

Déjà Wellington disait de nous, en 1815:

(1 Celte nation n'a pas de principes. »

Et Royer-Collard ajoutait :

« Notre société tombe en poussière. Il ne reste que des souvenirs, des regrets^ des utopies, des folies, des désespoirs. )>

La France expie!

Ouvrez avec nous les grandes annales de

DE VOLTAllU':. H)*^

l'humanité : sur chaque page on trouve la preuve d'une longue et funèbre expiation. Vous le proclamez vous-même bien haut: « L'histoire, dites-vous, n'est en grande partie qu'une interminable liste d'erreurs, d'oubhs de la justice, de turpitudes et de crimes. Tour à tour elle est rouge de sang, ou souillée de boue, i»

Et vous n'êtes pas frappé de ce phénomène étrange?

Vous n'en concluez pas que l'humanité porle en elle un principe morbide, une cause latente de dégénérescence? Vous niez la chute primitive, seule clé de tant d'énigmes, seule explication possible des mystères d'iniquité, de malheur et de ruine dans la vie des peuples?

Ah ! « le doute nous tue ! »

Et d'où nous est-il venu , ce doute? Quel souffle empesté apporte avec lui ce choléra des inteUigences ? Le mal nous dévore: qui nous a inoculé ce mal terrible... qui? sinon vous et ceux qui vous ressemblent.

•270 i.A (jLKrk:

Qui donc, je vous le demande, excite la société moderne à se dégager de tout respect pour les institutions, à nier, à bafouer tout principe?

Qui lui enseigne la révolte contre toute autorité ?

Qui détruit tout équilibre?

Oui imprime à la France , — ô logicien que vous êles ! — ces violentes oscillations , grâce auxquelles on la voit tour à tour s'incliner d'un pôle à l'autre, et passer successivement, à intervalles périodiques, de l'anarcbie à la compression d'un bras victorieux?

Qui nous a lancés dans la voie funeste du scepticisme politique et moral?

Qui nous donne l'exemple de ce mépris railleur, insolent, haineux, ennemi de toute espèce de pouvoir?

Ah ! vous demandez qui a détruit le respect!

La question dans votre bouche est auda-

Di: VOLTAIRK. :^7!

cieuse. Que faites-vous donc autre chose, je vous prie, du commencement h la fin de cet énorme livre imprimé chez Garnier frères?

Sans parler de l'autorité temporelle, dont je n'ai pas à m'occuper ici, comment traitez-vous l'autorité spirituelle ? Dans quelle page de votre œuvre n'est-elle pas niée, bafouée? Oi!i s'arrêtent vos sarcasmes? Jusqu'oîi ne portez-vous pas le manque de respect et le mépris? Devant quelle dignité, devant quelle majesté de la terre ou du ciel vous inclinez-vous ?

D'une main sacrilège vous souffletez Dieu, et vous déplorez que toute institution, tout principe soient niés et bafoués? Et vous pleurez le respect qui s'en va?

Larmes inconséquentes, larmes hypocrites, larmes de crocodile !

Celui qui ébranle les colonnes d'un édifice est doublement mal venu de se plaindre, quand cet édifice chancelle.

Du reste, tous ces désordres de l'intelligence

'll'i LA QUEUE

reiTiûiilenl plus liaul que vous, et pour les produire on comptait avant la vôtre une foule de personnalités agressives.

Vous-même, tous ceux dont j'ai parlé, comme tous ceux dont je dois parler encore, vous n'êtes que la queue du reptile.

La Réforme, il y a trois cents ans, déploya sa bannière, secoua le joug de l'autorité spirituelle et inaugura le règne de l'anarchie religieuse.

Puis arriva le dix-huitième siècle, qui fut à la fois le plus vantard de philosophie, le plus fanfaron de sagesse, le plus infecté de corruption, — siècle du sarcasme, et du persifflage, siècle dont l'aurore se leva dans la fange et dont le dernier soleil se coucha dans le sang.

De sarcasme en sarcasme, on en vint à tout démolir, et le persifllage impie du sieur Arouet, — un de vos hommes! — amena le plus effroyable bouleversement qui ail épou-

DK vuLTAihh;. 278

vanté le monde depuis l'ère géogonique. Les mots fins et musqués des beaux esprits Porapadour aboutirent aux formidables railleries, aux funèbres jeux de mots des massacreurs de septembre et aux aboiements sanguinaires des tricoteuses républicaines, ignobles orfraies de la mort !

L'Encyclopédie engendra Danton, M, de Voltaire engendra Marat.

Un jour, sous la figure d'une prostituée, la Raison monta sur les autels pour s'offrir à elle-même de l'encens et des adorations.

Ce jour-là, le peuple perdit le respect dû à Dieu.

Un autre jour, le bourreau put mesurer la taille d'un roi coucbé sur la plancbe d'une guillotine.

Ce jour-là, le peuple perdit le respect dû à l'autorité.

Lorsque les volcans de Java entrent en éruption, disent les voyageurs, la terre tremble an

274 LA guEut

loin, la mer bouillonne et bat le rivage de ses vagues furieuses. Le soleil se voile de nuages sanglants. Une nuit profonde enveloppe le ciel de ses ombres sinistres. Des torrents de poussière, chassés par un souffle impétueux, couvrent l'Océan et les iles lointaines, pendant que les tlots d'une lave ardente portent partout le lavage et la terreur.

Ainsi fut-il du volcan révolutionnaire.

La commotion qu'il a imprimée au sol européen dure encore, et le tremblement de terre a été si violent, que nous en ressentons le contre-coup à soixante-dix années de distance. Les nuages qui voilèrent alors le soleil de la justice ne sont pas dissipés, la nuit du doute nous couvre de ses ténèbres.

Nous ne savons quelle route suivre, et nous nous débattons anxieusement dans une lugubre et universelle angoisse.

Depuis le jour de la catastrophe, la société trébuche ».'t manque d'assises.

Et vous demandez, Monsieur, pourquoi « il n'y a plus rien qui tienne, » pourquoi « la déroute est complète ? »

Mieux que personne, vous devez le savoir, vous qui continuez l'œuvre de bouleversement, et qui proclamez la révolution de 93 « l'ère nouvelle de l'humanité, la mère de la Justice. »

Etrange et sinistre justice !

Au lieu de balance, je vois dans ses mains un couperet.

Il faut l'avouer, Monsieur, ce que vous appelez la justice étant le contraire diamétral de la justice avouée par la conscience, et ne reposant que sur le chaos , la contradiction et la plus incontestable iniquité , vous êtes logique dans votre paradoxe, vous êtes conséquent dans l'absurde.

Le catholicisme dit : « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. » Vous retournez la proposition et vous dites ; « Le

27<i LA Qppui

conuiieiiceinenl de la sagesse est la négation

et le mépris de Dieu. »

'< Gloire et obéissance à Dieu! » dit le chrétien.

a Guerre à Dieu 1 » répondez-vous.

En effef, c'est là votre devise et la devise de la Révolution. Voilà le fondement de votre justice et son premier précepte: a Guerre à Dieu! » Ce cri sinisli'c retentit d'un bout à l'autre de vos œuvres ('), on peut dire qu'il est le mol de ralliement de votre croisade philosophique.

M. de Voltaire avait dit : m Ecrasons l'in-

(') llcf.u lianc-miiçon, le 8 janvier 1847, dans la loge iIp Sincérité, parfaite union et constante amitié , Orient de Besançon, M. Proudhon, comme tout nioplivle, dut répondre aux trois questions d'usage: — Que doit l'homme à ses semlilables? Que doil-il à son pays? que doit-il à Uicu? « Sur les deux premières questions, dit-il lui-même, ma réponse fut telle à pou près qu'on la pouvait attendre. Sur la troisième, je répondis par ce mot: lv guerre! Justice à tous les hommes, dévouement à mon pays, guerre a diei; ! ■ Tnll-^ fut m-i profession di- loi.

IM-; VOLTAIRK. 577

fâme !» A un siècle de distance , vous lui répondez : « Guerre à Dieu ! »

Voltaire a passé, Vinfâme lui a survécu; vous passerez à votre tour, et Dieu, semblable au soleil qui inonde ses infimes insulteurs du déluge éblouissant de ses rayons. Dieu continuera, malgré vos outrages et vos dénégations impies, d'être le Créateur éternel, l'auteur de la justice et la justice elle-même.

Si parfois, au milieu de quelque nuit sombre, vous avez rencontré, sous le portique du Panthéon, les mânes ricanants du vieux loup de Ferney, ils ont dû presser votre main comme on presse la main d'un frère.

Quelle joie de réunir votre haine en un long et sympathique baiser!

Ce n'est pas à vous que ferait peur a l'épouvantable rictus , )) dont parle le comte de Maistre, ni « ces lèvres pincées, ressort toujours prêt à se détendre pour lancer le sarcasme. 1^

278 LA ULELE

Je vois d'ici Pioudhon et Voltaire échangeant leur mot d'ordre , et l'écho des voûtes répète ce double blasphème:

« Guerre à Dieu ! Ecrasons l'infâme ! >

Dans ce beau livre, publié par MM. Garnier i'réres, vous dites :

« L'Eglise, comme le roseau de la Table, plie et ne rompt pas. Du train dont la mènent ses ineptes rivaux , elle durerait encore dixhuit siècles en pliant toujours. Elle plie devant la puissance politique et elle dure, devant la philosophie elle plie et elle dure, devant la Kéforme elle plie et elle dure. Elle durera tant qu'elle ne sera pas attaquée dans son fort, tant que la Révolution, élevant plus haut le débat, n'aura point débarrassé la justice de cette sanction divine qui la rend boiteuse, et dont l'Eglise est le suprême représentant (•). »

Voilà, Monsieur, comme vous écrivez l'his-

Toiiie 1, payes 3(> et 3'

DE VOLTAIRK. 279

loire au nom de la justice: « L'Eglise ne dure qu'à la condition de plier. »

Elle plie devant la puissance poUtiqne. — Dans les trois premiers siècles de son existence, et, plus tard, pendant le règne de votre sublime Révolution, l'Eglise, en effet, s'est courbée devant la puissance politique, mais c'était pour offrir sa tête à la hache des bourreaux.

Jadis des millions de fidèles plièrent ainsi sous le glaive des Néron , des Dioclétien , des Tibère.

L'Eglise pliait, lorsque, par la voix de saint Ambroise, elle arrêta au seuil du temple et condamna à une pénitence publique celui devant lequel s'inclinait le reste de l'univers, Théodore , souillé du meurtre de sept mille habitants de Thessalonique. L'Eglise pliait dans la personne de saint Athanase, qui défendit avec un courage héroïque le christianisme naissant contre la haine et la puissance des empereurs schismatiques ou païens. L'Eg^hse

280 LA OUKl-F

pliait, ({uand, au siècle d'Attila, Home, Orléans, Troyes, Paris furent sauvés des flammes et du massacre par saint Léon, saint Âignan, saint Loup et sainte Geneviève. Elle pliait, quand saint Grégoire de Tours protégea contre les fureurs de Chilpéiic et de la sanguinaire Frédégonde le jeune Mérovée, (|ui élail venu chercher un asile auprès du tombeau de saint Martin ; comme elle pliait aussi, lorsque cette même Frédégonde, voulant donner un libre essor à ses crimes, cloua par un coup de poignard le reproche et la censure dans la gorge d'un vertueux évèque. File pliait, quand le pa])e Grégoire V imposa à Robert, roi de France, une pénitence de sept années, pour le punir d'avoir violé par son mariage les lois ecclésiasliciucs. Elle piiail, quand Grégoire Vil, ce fils de tharpentiei' c«^inl de la tiare, soutenail intrépidement les prérogatives de sa couroime spirituelle et temporelle contre les envahissements de l'empereur Henri IV, réduit à

m; VOLTAIHK. ^">8I

s'humilier aux pieds du pontile. Ne pliait-elle pas aussi, lorsque Boniiace Vil combaltait les prétentions de Frédéric d'Allemagne et de Pliilippe-le-Bel? Ne pliait-elle pas encore, lorsque seule, opposant une digue aux eiïroyables désordres, aux sanglantes guerres civiles qui désolaient la France et- l'Allemagne, vers le treizième siècle, elle força les partis qui s'entr'égorgeaient à accepter la Trêve de Dieu?

L'Eglise a plié pendant tout le moyen âge, lorsque, représentant l'intelligence, la raison, la justice, et fai:-:int contre-poids au pouvoir brutal, elle prit en tutelle la so'iété mineure, défendit les peuples contre les rois, les faibles contre les forts , et ne craignit pas de foudroyer de ses armes spirituelles les diadèmes et les sceptres. Elle a plié, quand , à l'aurore des temps modernes, elle refusa de satisfaire les caprices impudiques de Henri VIII, retranchant du trône de sa puissance un de ses rameaux les jdns verdoyants, piulùl que de

souffrir une atteinte à la morale éternelle et à la justice.

Au dernier siècle enfin, nos pères l'ont vu plier, quand, pour ne pas obéir aux libères et aux Dioclétiens de la Terreur, fidèles, prêtres, pontifes donnaient leur tête au couteau de la guillotine, ou mouraient déportés sous le ciel dévorant des Guyanes.

De nos jours, elle plie, n'est-ce pas, contre les envahissements du Piémont et contre toutes les rages révolutionnaires déchaînées contre elle?

Elle plie devant la philosophie. — Oi^i, quand. Monsieur?

Pliait-elle devant Manés ressuscitant le dualisme de Zoroaslre, devant les néoplatoniciens d'Alexandrie, devant Plolin, Philon, Porphyre, Jamblique et Proclus?

A-t-elle plié devant Spinosa et son Ethique, devant Voltaire et V Encyclopédie ; devant le rationalisme allemand qui, parti du doute spé-

DE VOLTAIHL. 283

culatir, est arrivé à l'alhéisme pur et simple ; devant Kant, Schelling, Fichte, Ilégel, Feuerbach?

A-t-elle plié devant le sensualisme de La Romiguiére et le panthéisme de M. Cousin?

A-t-elle plié devant Lamennais?

A-t-elle plié devant les mille systèmes contradictoires qu'il a plu à la philosophie moderne d'inventer , ou plutôt de réédifier?

Plie-t-elle devant le sieur Jean Reynaud et sa métempsycose, devant M. Jules Simon et sa religion naturelle? devant le beau Renan et sa Vie de Jésus? Croyez-vous qu'elle pliera devant les trois volumes impies publiés chez Garnier frères?

Elle plie devant la Réfurnie. — Allons, Monsieur, prenez la liste des innombrables fondateurs de sectes ; évoquez-les tour à tour, se nommassent-ils Henri VIIL Luther ou Calvin,

28 i LA OUKtK

et questionnez-les, afin de savoir si l'Eglise a ])lic devant leur révolte. Elle a ressenti, vous n'en douiez pas, une douleur profonde au dé' part de ses enfants parjures; elle est pour eux toujours prèle à la miséricorde et au pardon ; mais, assise sur le roc immuable de son dogme, elle ne donne aucun signe de faiblesse, aucun signe de crainte.

Ses ennemis passent, elle reste debout!

Pour en Unir avec M. Proudhon, ce philosophe est l'héritier de Voltaire le plus dangereux pcut-éire, je ne dis pas pour le peuple, qui n'abordera jamais swi lourd pathos et ses ténébreuses argumentations, mais pour celte classe bourgeoise du demi-savoir, à laquelle, depuis un siècle bientôt, nous devons nos calamités, parce qu'elle fait bêtement écho à tous les blasphèmes philosophiques.

M. Proudhon est l'homme de celte classe. Il est obscur, on le croit ju-ofond ; il est

1)K VOLTAIRK. 585

brutal, on le croit logique, et le demi-savoir n'a pas les éléments voulus pour se détromper.

Toutes les œuvres de cet écrivain démagogue sont écrites à la plus grande satisfaction des appétits coupables : appétit d'irréligion, appétit de bouleversement, appétit de discorde. On ne les brûle pas en place de Grève, parce que ce genre d'exécution est passé de mode ; mais un châtiment plus terrible est réservé à l'auteur : je parle de l'indignation que soulèvent ses pages dans ce pays chrétien, dont il blesse la conscience et insulte la foi.

M. Proudhon s'est perdu par excès d'orgueil.

On ne le convaincra jamais que la Providence n'a pas été injuste à son égard, en lui donnant une origine pauvre et en le déshéritant des biens de ce monde.

Ne pouvant s'en prendre efficacement à la société, parce que le gendarme est lu qui

la protège, il s'en prend à Dieu et à la foi chrétienne.

C'est plus commode.

Les gouvernements d'aujourd'hui songent à leur propre défense, et ne se préoccupent pas du reste.

Deux anciens catholiques. — Courtes réflexions sur MADEMOISELI^E DE LA QUINTINIE, sur la VIE DE JÉSUS et sur leurs auteurs.

S'en prendre à Dieu et au catholicisme, toutes les passions en arrivent là : c'est le dernier effort de leur délire.

Demandez-le plutôt à l'illustre bas-bleu qui vient de publier dans la Revue des Deux-Mondes, Mademoiselle de la Qîiintinie, et à l'ancien séminariste qui, pour sa plus grande

288 LA {jVKVK

confusion en ce monde et en l'autre, a signe la Vie de Jésus.

Quelqu'un disait à Ravignan, de sainte et illustre mémoire :

« — Comment avez-vous fait, mon révérend père, pour devenir ainsi maître de vousmême ?

.) — Nous étions deux, répondit le grand orateur chrétien: j'en ai jeté un par la fenêtre, et je suis resté seul chez moi. »

Voilà notre histoire à tous.

11 y a deux hommes en nous qui luttent sans cesse, l'un bon, l'autre mauvais. C'est le bon que madame Sand et M. Renan ont jeté par h fenêtre.

On rcmanjue dans la vie de ces deux personnages une ressemblance singuhère. Eclairés sous la même face, ils offrent un phénomène analogue, celui de l'apostasie la plus criminelle et la plus honteuse, succédant à la foi la plus vive et la plus ardente.

bE VOLTAIRK. "289

Au couveiio des Augustines, où elle a passé la plus grande partie de sa jeunesse, mademoiselle Aurore Dupin fut un modèle d'édification pour ses compagnes ; on admirait son recueillement profond au pied de la croix, son angélique piété, son innocence et sa candeur. Elle se plongeait dans l'amour divin jusqu'à l'extase. Or, ce n'était pas le simple élan d'une âme sensible : mademoiselle Aurore avait dix-sept ans, une éducation très-avancée, une foi complète reposant sur de solides études religieuses. Elle écrivait alors dans le style de sainte Thérèse.

D'un ange il ne lui manquait absolument que les ailes.

Pourquoi, cinq ans après, vit-on mademoiselle Aurore, devenue madame Dudevant, courir les rues de Paris en habit d'homme, une cravache à la main et la cigarette aux lèvres?

Pourquoi, sous le nom de George Sand^

i90 LA qieuf;

vécut-elle éloignée de son mari et de ses enfants ?

Pourquoi publia-t-elle ces livres dangereux, justification folle de ses actes, soufflet donné à nos institutions sociales les plus saintes? Pourquoi s'appliqua-t-elle à flétrir le mariage, entassant volumes sur volumes pour démoraliser son sexe ?

Enfin, pourquoi la Religion, qui l'a vue à genoux, la retrouve-t-elle aujourd'hui le blasphème à la bouche et la haine au cœur?

La réponse est déjà faite. Parlons de M. Renan.

Vers! 8-40, on admit au séminaire de Saint- Sulpice un jeune breton, de famille pauvre, et on l'admit avec bourse entière. Il avait fait gratuitement déjà d'excellentes études dans d'autres écoles ecclésiastiques, et on le destinait à suivre les cours de haute théologie. Pendant trois années encore, il reçut de l'Eglise le pain matériel et le pain de l'intelligence.

DE VOLTAIRK. ^91

Comme la pensionnaire des Augustines, ce jeune homme était un modèle de ferveur. Il communiait souvent, et on le voyait pleurer à la table sainte.

Pourquoi le séraphin de Saint-Sulpice est-il devenu l'ennemi de Jésus?

Pourquoi ce fils de l'Eglise, nourri de son lait le plus substantiel, a-t-il dépouillé sa robe de lévite? Pourquoi le voyons-nous aujourd'hui mordre sa mère à belles dents?

C'est tout simple, une des deux natures a triomphé de l'autre.

Dans l'hypothèse où M. de Ravignan, comme les malheureux dont je parle plus haut, eût cédé à la nature corrompue, on aurait pu le voir, bourrelé de remords, essayer de les étouffer par le sacrilège et chercher, lui aussi peut-être, à nier la divinité du Christ; de même que la carmélite d'Avila, dans les conditions oi!i s'est placée madame Sand, aurait pu écrire Valentine et Mademoiselle de la Quintinie.

!^^I2 LA glLLL

OÙ l'ange disparaîl, le démon devient maître.

Tous ceux qui ne faiblissent pas devant les coupables instincts que la foi condamne portent l'Évangile au fond du cœur, et, par contre, on n'a pas besoin de grandes recherches pour trouver le motif secret de ceux qui le foulent aux picjJs.

« Il me gêne, il m'inquiète, il me tourmente, et je le déchire ! »

Ce fut là, de tout temps, Tunique raison des impies. Depuis Julien l'Apostat jusqu'à Voltaire, ils n'en eurent point d'autres.

On l'a dit avant moi, madame Sand ne serait pas une adversaire aussi implacable du catholicisme, si elle n'avait pas un si grand nombre d'absolutions à lui demander.

Quant au livre de M, Renan, c'est le cri de sauve qui peut du remords.

Il n'a fait que reproduire, pour essayer de se tromper lui-même et pour mentir à son

UE VOLTAIRE. iO;{

àme, les objections absurdes, les misérables arguties pulvérisées mille fois depuis l'origine du christianisme.

(^ Nous sommes en présence, dit l'abbé Freppel (1), non pas de quelques erreurs de détail qui peuvent échapper à tout écrivain, mais en face d'une ignorance constante ou (l'une tromperie systématique, qui consiste à affirmer ou à nier sans l'ombre d'une preuve; à citer, sans les reproduire, des textes qui disent tout le contraire de ce qu'on y place ; à passer sous silence tout ce qui pourrait donner l'éveil à une classe de lecteurs qu'on tient à mystifier en abusant de leur inexpérience ou de leur crédulité ; à opposer aux documents historiques des contes imaginaires; à user tour à tour de formules tranchantes pour déconcerter les simples, et de vagues

(i) Examen critique de la vie de Jésus. — Brny, ('diteur, GG, rue des Sainls-Pôres.

peut-être lorsqu'on est embarrassé; à dissimuler enfin, sous un faux semblant d'érudition, l'absence de critique sérieuse et de science véritable. Voilà pourquoi, après les preuves que nous avons fournies, nous sommes en droit d'appeler la 17c de Jésiit; un misérable roman, une grave insulte au bon sens public et à l'bonneur des lettres françaises. »

Saint Athanase, patriarcbe d'Alexandrie, disait, vers la fin du quatrième siècle aux Renan de son époque :

« Vous voulez que le Cbrisl soit un liommcV Mais comment se fait-il qu'un liomme seul triomphe de tous les dieux que les païens adorent, et que, par une lorce qui lui est propre, il les convainque de n'être qu'un pur néant? Vous voulez que ce soit un magicien? Mais comment un magicien a-t-il pu détruire la magie d'un bout à l'autre du monde, au lieu d'en affermir le régne ? Vous voulez que ce soit un démon? Mais comment le serait-il.

puisque partout il chasse les démons et les condamne à l'impuissance? Et puisqu'il n'est pas un homme, puisqu'il n'est pas non plus un magicien, puisqu'il est encore moins un démon, lui qui a dissipé les prestiges des démons, démenti les fictions des poètes, confondu la sagesse des Gentils^ n'est-il pas évident, ne doit-il pas être constant pour tous qu'il est le fils de Dieu, le Verbe éternel, la sagesse et la vertu du Père? Ses œuvres appartiennent manifestement à un ordre plus élevé que notre condition mortelle, et plus on les étudie en elles-mêmes, plus on les compare avec les actions des autres hommes, plus on reste con- \aincu qu'elles n'ont pu émaner que d'un Dieu(i). »

Il n'y a rien à ajouter à ces paroles solennelles d'un père de l'Eglise.

Je trouve que c'est faire à M. Renan beau-

(i) Saint Athanase. — De incarmiione Verbi.

'2\)(j LA QUEUE

coup trop (l'iionneur (jue de réfuter sou œuvre. L'iuiquité, la mauvaise foi, le mensonge y éclatent à chaque page avec une évidence telle, que sur une came saine, sur un cœur loyal, il est impossible que ce livre ne produise pas l'effet diamétralement opposé à celui que l'auteur veut obtenir.

Un général trés-habile nu pistolet, dit M. Henri Lasserre ('), se prit un jour de querelle avec un tout jeune homme charmant et bon, aimé de tous.

On alla sur le terrain, et le général, à qui le sort avait laissé le choix des armes, voulut le pistolet. Le jeune homme tira le premier et manqua.

Le vieux duelliste abaissa son arme.

— Jeune homme, dit -il avec un accent paternel, vous avez à peine vingt ans, votre cœur se repose dans mille espérances douces et

(') VEvanfiile selon Rcmn. — Viclor Palnic', ('ditcur, i22, rue Snint-Sulpice.

DE VOLTAIUE. 207

sacrées. Vous voulez vivre, n'est-ce pas, vivre pour votre mère dont vous êtes l'unique enfant? Vous voulez vivre aussi pour une autre, car je sais que vous aimez. Eh bien, regardez ce beau ciel, songez à votre vieille mère, à votre fiancée. Oui, je le veux, ouvrez largement votre âme à toutes les promesses que vous fait la vie !

Le général parla ainsi quelques instants. Sa voix était émue ; il semblait prolondément attendri. 11 fut superbe, éloquent^ et il était impossible d'entendre de plus magnifiques paroles.

Remué jusqu'au fond de l'âme , le jeune homme n'y tint plus; il allait s'élancer dans les bras d'un ennemi si généreux...

— Attendez, Monsieur, dit l'adversaire, en relevant son arme à la hauteur de l'œil, attendez! Toutes ces espérances que j'éveille en vous, toute cette joie, tous ces rêves, il faut leur dire adieu. C'est à mon tour. Maintenant je vais vous tuer.

Et d'un coup de pistolet ajusté froidement,

il l'atteignit au front. L'infortuné tomba raide mort.

— Excellents pistolets! dit le duelliste. Lorsque je lis les pages éloquentes qui se

rencontrent ça et là dans les livres de M. Renan, le souvenir de cette histoire me revient obstinément à l'esprit. Ce beau style où il se complaît me rappelle le discours éloquent et la factice émotion du général.

M. Renan parle avec un sentiment parfois exquis de la divine religion fondée par Notre- Seigneur, de ce royaume du ciel qui est le suprême espoir et la consolation de ceux qui souffrent ici-bas. H se plaît à nous répéter combien est splendide et louchant un semblable idéal, combien il répond aux besoins de l'àmc humaine. Il nous montre dans Jésus le plus grand des êtres apparus jusqu'ici sur la terre; puis, quand il est parvenu à émouvoir l'âme de ses lecteurs, il leur dit froidement :

— De telles espérances sont vaines! Cet

homme n'était pas Dieu. Par conséquent, si sa morale est parfaite, son paradis est chimérique. Je vous l'ai fait aimer comme le plus beau, le plus grand, le meilleur des enfants des hommes; il est mort, et bien mort. Il n'est point ressuscité, et vous ne le reverrez jamais. Ne me parlez pas de ses miracles. Cet homme était parfait, la terre roulera éternellement sur son axe sans revoir une perfection si haute; mais il était en même temps un menteur, un imposteur, un sacrilège, et ses miracles sont des jongleries. Ne priez donc pas Jésus, il ne vous entend pas! ne priez pas Dieu, jamais il n'intervient au milieu des lois inflexibles qui gouvernent les mondes ! Cette vie éternelle dont j'ai bercé les espérances de votre cœur, il faut lui dire adieu. Il faut mourir, et quand on meurt, tout est fini : il ^'y a plus rien, — plus rien ! — Lasciate ogni spemnza.

Danle en a fait le premier mot de l'enfer, j'en fais le dernier mot de ma philosophie !

Hâtons -nous cependant d'établir une différence entre l'abominable duelliste et le professeur au collège de France. Le premier tira son coup de pistolet et tua son innocent adversaire. M. Renan décharge son arme contre le catholicisme et ne tue rien du tout. Avec une attention profonde, avec un soin méticuleux, avec des précautions infinies, il vise Dieu... et il le manque.

Une seule chose trouve grâce devant le défroqué de Saint-Sulpice devenu membre de l'Institut, c'est la conduite de Judas.

Pour le disciple infâme, M. Renan a toutes sortes de sympathies et d'excuses.

Voilà peut-être ce qui explique le succès du livre et sa vente prodigieuse : il y a aujourd'hui tant de traîtres à Dieu et aux hommes !

Les trente pièces d'argent, prix du sang du Christ, que l'Iscariotc, avant d'aller se pendre, jeta au seuil du temple, sont multipliées par les intérêts de dix-huit siècles : un séminariste

DE VOLTAIHE. 301

parjure 1rs ramasse, les empoche et se IVotle les mains.

C'est l'époque des trahisons heureuses , l'auleur delà Vie de Jésus ne se pendra proba- Itlcnienl jamais.

Viotor Hugo. — Deux ennemie rjui ne comptent pas. — Derniers tronçons de la. queue. — MM. Taine, Littré, Miclielet, Ernest Feydea-T. — T. a littérature liystérique.

11 est inutile de prendre à partie dans ce livre M. Victor Hugo, qui a donne des gages au vollérianisme par sa dernière œuvre.

Mes deux volumes des Vrais Misérables sont une réponse suffisante.

On ne s'attend pas non plus à me voir attaf{uer sérieusement M. About, ce jeune singe.

304 LA QUEUK

qui a essaye les manclieltes de Voltaire, et n'a lait que se moucher dessus en écrivant la Question romaine.

L'auteur du Maudit aurait droit peut-être à quelques pages de réfutation, s'il avait signé ses attaques ; mais tout écrivain qui s'abrita sous l'anonyme est un làclie, et le mépris seul en fait justice.

Appartiens-lu réellement au clergé?

Dans ce cas je te déclare doublement infâme; car tu restes prêtre, après avoir vilipendé et calomnié le sacerdoce. Tu gardes Ion froc, après avoir bavé dessus. Cache-loi dans ta honte et dans ton ordure!

Je ne me bats qu'avec les ennemis qui n'ont pas de masque sur le visage.

'èWe Siècle, comme je l'ai trop victorieusement démontré, continue l'œuvre de Voltaire et cherche à empoisonner le peuple, d'un autre côté le Journal des Débats et la Revue des Deux- Mondes s'appliquent à distribuer le même poison

DE VOLTAIUE. 305

aux classes bourgeoises, avec des l'oriiics plus hypocrites et par cela même plus dangereuses. Le système de l'athéisme pur et du matérialisme poussé à sa dernière- limite a trouvé dans ces deux boutiques de scandale des séides plus acharnés encore que Proudhon et que l'auteur de la Vie de Jésus.

N'oublie-t-on pas un peu, dans les conseils du second empire, ce que Napoléon V'"^ éci'ivait à son minisire Champagny ?

C'était à l'occasion d'un livre de Lalande, le trop fomeux astronome athée.

« Appelez auprès de vous, mandait l'Empereur au ministre^ les présidents et les secrétaires de l'Institut. Faites savoir à ce corps illustre, dont je m'honore de faire partie, qu'il ait à enjoindre à M. Lalande de ne plus rien imprimer et de ne pas obscurcir dans ses vieux jours ce qu'il a foit dans ses jours de force pour obtenir l'estime des savants. Et, si ces

806 LA QUEUL

invitations fraternelles étaient insui'tisantes, je serais obligé de me rappeler aussi que mon premier devoir est d'empêcher que l'on empoisonne mon peuple. »

Hélas! aujourd'hui, Lalande est plus que dépassé !

M. Adolphe Taine, écrivain découvert par cet honnête Buloz ('), est avec M. Littré (disciple d'Auguste Comte) le propagateur le plus in- (iUigahle des doctrines qui menacent le repos de la société moderne. M. Taine, en janvier 1860, a osé écrire dans la Revue des Deux- Mondes (2) :

« L'examen vraiment libre change le respect.

(i) Le direcleur de la lievue des Dciix-Moiidcs est d'origiiir suisse. Genève nous a expédié ce personnage. Un lils de Calvin seul peut donner carrière à toutes les révoltes politiques ou religieuses qui lèvent insolemment leur drapeau dans cet indigne recueil.

(2) Page 45.

Il se moque de ceux qui s'alarmeraient de traiter" Dieu comme une hypothèse. »

Plus tard, il ajoute, en établissant un système impie dans lequel il supprime Dieu :

< L'homme ne connaît point les substances; il ne connaît ni l'esprit ni le corps... Il n'atteint que des faits... Nous allons même plus loin: nous pensons qu'il n'y a ni esprits, ni corps, mais simplement des groupes de mouvements présents ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a point de substances, mais seulement des systèmes de faits. Nous regardons l'idée de substance comme une illusion psychologique... Nous considérons la substance, la force et tous les étires métaphysiques des modernes comme un reste des entités scolastiques. Nous pensons qu'il n'y a rien au monde que des faits et des lois, c'est-à-dire des événements et leurs rapports ('). h

(i) Même numéro de la Revue, page 71.

H< t8 LA Ql MIE

El, dans son livre des piiiLosopm-s rnAKÇAis. nous trouvons ce passage cynique:

« Je lais deux paris de moi-même : l'homme ordinaire, qui boit, qui mange, qui va({ue à ses affaires, qui évite d'être niii'^ible cl qui tâche d'être utile. Je laisse cet homme à la porte. L'autre homme, à qui je permets l'accès de la philosophie, ne sait pas que le public existe. Qu'on puisse tirer de la vérité des effets utiles, il ne l'a jamais soupçonné. A vrai dire, ce n'est pas un honDtie: c'est un instrument doue de la faculté de voir, d'analyser et de raisonner. Vous croyez qu'il souhaite autoriser le sens commun et prouver le monde extérieur? Non, certes. Qîie le genre humain se trompe ou non, que la matière soit une chose réelle ou une apparence illusoire, il n'y met j^oint de différence. — Mais vous êtes marié? — Moi, point du tout : bon pour Vanimal que j'ai mis à la porte! — Mais vous étabhssez la révolution

DE VOLTAIRt:. 300

dans l'esprit des Français? — Je n'en sais rien,

EST-CE qu'il y a DF,S FrANÇMS? »

Pas n'est besoin, ce me semble, de pousser plus loin les citations pour montrer combien la Revue des Deux-Mondes et ses écrivains de prédilection sont rassurants pour la morale et pour les pouvoirs établis.

Quant au docteur Littré, collègue de M. ïainc dans l'officine Buloz , on n'ignore pas que c'est le révolutionnaire par excellence.

Or, comme il est convaincu profondément que le triomplie du matérialisme seul peut rendre sa chère Révolution victorieuse, voici le procédé loyal qu'il a mis en œuvre pour amener la jeunesse française à partager ses doctrines.

Il existait, à l'usage des élèves de nos écoles, un Dictionnaire médical, publié en 1806 par M. Capuron, membre de l'Académie, et médecin religieux, s'il en fût. Quatre ans plus tard,

voulant imprimer une seconde édition de ce livre, l'auteur s'adjoignit M. Nysten, un de ses collègues, qui partageait sa manière de voir sur Dieu et sur l'âme. Une troisième édition, publiée, en 1814, par M. Nysten seul, eut un succès immense et le livre devint classique.

C'était l'heure ou jamais de s'en servir utilement et de l'approprier aux vues de la Révolution et de la Matière.

M. Littré se chargea de ce soin.

Prenant en main le Dictionnaire médical, il en biffa tous les passages qui avaient trait à la philosophie de l'àme et les remplaça d'un bout à l'autre du livre par des articles de son crû, c'est-à-dire ignoblement matérialistes.

Or, vous croyez peut-être qu'après ces coupures et ces interpolations, M. Littré signa le Dictionnaire ?

Il s'en garda bien.

C'eût été une maladresse, la vente aurait pu décroître.

DE VOLTAIKE. 311

« Le Dictionnaire nicdiml ainsi altéré dans son esprit et ses tendances, dit monseigneur Dupanloup (*), s'appelle toujours le Dictionnaire de M. Nysten. Il garde à son frontispice ce nom respecté, et, sous son couvert, il porte dans toute la France, dans toutes les écoles de médecine, à tous les jeunes élèves, le matérialisme de M. Littré. >

Comment qualifierez-vous ces manœuvres de nos aimables philosophes modernes?

Y a-t-il des tribunaux, ou n'y en a-t-il pas?

Est-il permis d'employer des moyens plus honteux pour empoisonner nos générations ? Placez la main sur votre conscience et répondez en honnête homme : où va la société, lancée sur une pareille route ?

(i) L'évèque d'Orléans a dénoncé le premier ce fait inqualifiable dans une brochure qui a pour titre : avertissement A LA JEUNESSE ET AUX PÈRES DE FAMILLE sur les attaques dirigées contre la religion. — Douniol. cdiHeur, 29, rue de Tournon.

;31^2 LA QUEUK

Voyez ce que produisent autour de nous ces théories subversives des principes les plus sacrés de la morale, ces systèmes qui détruisent Dieu, l'âme et la vie future.

Il n'y a plus que deux choses en honneur au monde : l'or et la jouissance matérielle.

Des écrivains lascifs, éhontés, viennent se mettre de la partie et poussent à la roue le char du matérialisme.

Une affreuse maladie littéraire, échappée de la clinique, se propage dans la foule qui écrit et dans la foule qui pense, La voilà devant vous, couronnée de roses lïétries, pâle, hâve, la lèvre frémissante et la gorge soulevée par une convulsion suprême!

Jadis elle s'appelait Maiipin. Plus tard, on la baptisa Bovary.

Nous l'avons vue, sous un costume emprunté h la garde-robe de Sapho, s'avancer d'un pas chancelant sous les colonnes ioniennes de la Revue contemporaine.

r>K VOLTAIRK. 'Mo

Elle a corrompu le génie de Michelet, de l'homme que ses partisans avaient surnommé le bénédictin de l'histoire ; elle lui a dicté les refrains ignobles d'un banquet de courtisanes.

Avez-vous lu du même auteur le livre de ï Amour, ce roman physiologique, pour lequel il semble avoir emprunté le style et l'érudition d'une sage-femme en retraite? Que pensezvous de ce nouveau Tableau de l'amour conjugal, où il ne manque que les gravures obscènes?

11 est impossible de l'analyser, sans offenser la pudeur à chaque ligne.

Ou'on se figure toutes les perles de la poésie, toutes les coquetteries de la phrase, toutes les fleurs de la rhétorique, agencées sur ce thème et semées à profusion dans ce cloaque infect.

On est confondu de l'audace de l'écrivain, nous pourrions dire de sa folie.

Tout ce que l'amour a de matériellement ignoble est célébré, chanté, divinisé par M. Michelel.

314 i-A orFUE

Nous avons cru voir , — (ju'on nous pardonne l'image ! — un employé de la maison Richer, fonctionnant en tenue de bal , en gants beurre frais et en souliers vernis.

C'est une apologie complète de l'immonde, une épopée de la fange.

Voilà comme ils sont, tous ces apôtres du désordre et de la matière. Arrêtez-les sur le domaine politique, ils se jettent sur le domaine moral et sur le domaine religieux, pour tout gâter, pour tout flétrir. En pleine société païenne, on n'eût pas abordé l'éloge du sensualisme avec plus d'audace.

Ajoutons qu'en écrivant la Sorcih'Cj M. Michelet n'a réhabilité ni sa conscience, ni son style.

Ici, et dans la plupart des romans de l'époque actuelle, vous ne retrouvez pas une seule trace de la lutte entre les écoles rivales. Vous ne reconnaissez plus Impéria, ni Lélia. Ce n'est plus même la Du Barry, ni Aquilina, ni les

femmes plâtrées qui s'écaillent ilan< les chapitres d'Eugène Sue.

C'est la littérature hystéric}ue.

Elle arrache les derniers voiles de la femme, compte les ceillets de son corset, les broderies du bas de son jupon: elle va plus loin, — mais taisons-nous.

C'est la littérature de M. Ernest Feydeau, l'auteur de Fanny, l'auteur de DauicL que la Revue contemporaine a payé douze mille iVancs. C'est la littérature des alcôves en renom, des créatures qui trafiquent de l'amour, des hommes de Bourse qui ont perdu le sommeil et des Lovelaces éreintés.

Daniel est une Phèdre masculine, sans les splendeurs et l'excuse du drame antique. C'est l'histoire d'un jeune homme qui, par les dispositions d'un logement aux bains de mer, se trouve le voisin d'une aristocratique et charmante jeune lille.

La muraille a des fentes et des veux.

:.1(. I.A QVFAT.

Devaul celte lézarde cornplaisaïUe s'agilc le drame impur de M. Feydeau, et son roman a pour base la violation continue d'une chambre virginale.

c( Comment taire, s'écrie le liéros du livre, pour approcher de la seule créature que j'aime, pour me révéler à elle, o maudit que je suis! >->

Bientôt le charme opère, la maladie se déclare. Daniel ne quitte plus la muraille. Ses journées et ses nuits se passent dans d'indicibles tortures.

On retrouve Jacques Ferrand à l'état chronique.

Ce sont de continuelles interprétations qu'amènent les froissements de la robe qui tombe, les bruits de la toilette, les murmures du sommeil, la voix de la femme de chambre, disant au matin : « Mademoiselle a de si beaux cheveux! » Tout devient pour cet aimable galant

texte à imaginations dépravantes, tout, jusqu'aux baisers que la jeune fille donne à sa mère.

Dire qu'il s'est rencontré de nos jours, un homme, un écrivain, pour souiller les ineffables et saintes caresses de la maternité !

Bien des citations se pressent sous notre plume. Nous les avons là, palpitantes de cynisme, effrontées, impudentes. Elles se lèvent du livre et tourbillonnent en ronde folle avec des évohé de bacchantes. Mais notre plume se refuse à les reproduire.

Où courent tous ces malheureux écrivains? A l'hospice sans doute.

Allez, Messieurs, allez, on y soigne qui mal y pense !

La presse politique, en instituant la prépondérance du feuilleton, et après elle les journaux

.518 LA QURFE

populaires à dix ou à cinq centimes font naîlrf tout un décaméron de romanciers qui exploitent les sales passions du jour. Paris, la province, l'étranger s'arrachent ces pages coupables, écho des aspirations fiévreuses, des sombres inquiétudes et des débauches frénétiques d'une période sociale fille du matérialisme et de l'ordure. Le prolétaire présenté comme type d'austérité et de vertu, le bourgeron emblème de délicatesse, les gants blancs symbole d'oisiveté, l'habit noir signe de v'tce et de débauche, telles sont les exagérations de cette école littéraire, (pii excite les mauvaises passions de l'atelier, la haine des castes brutales contre les classes intelligentes. Elle donne naissance à une légion d'ouvriers fainéants et hâbleurs, transfuges du travail honnête, dédaignant le gain modeste laborieusement amassé, pour courir les cabarets à la recherche d'histoires graveleuses, d'invectives poUtiques sonnant creux et de catilinaires inutiles.

DE VOLTAinE. . 319

Pas une espérance pour l'avenir.

La presse, comme la boutique du libraire, est une autre boîte de Pandore : il ne reste au fond que l'impiété, le cynisme et l'hystérie.

Babel, ou. les assises de la litore pensé®. — Premier tableau.

(La scène se passe dans tes bureauoo du Siècle. — La rédaction est au grand complet. — Foule nombreuse d'hommes appartenant à divers pays. — Des buveurs sont attablés aux quatre coins de la salle. — On remarque plusieurs femmes dans les groupes. — Tumulte indescriptible. — Le silence se rétablit peu à peu.)

Libres-penseurs, vous savez que le jésuitisme et rullramontanisme nous débordent et mena-

3i2 LA QUEUE

cent (le submerger le monde de leurs flols impurs. Je vous ai convoqués pour aviser au moyen de les arrêter dans leurs ravages. Disons-le tout d'abord, ce moyen, c'est la liberté! Qu'est-ce que le Catholicisme, sinon la superstition, l'esclavage et l'intolérance? Opposons notre indépendance à la servitude. Devant le drapeau du servage catholique et de l'obscurantisme, plantons le drapeau des lumières et de la libre pensée ! (Bruyants applaudissements.) Piouvons à l'univers que notre âme, libre de tous liens, ne consentira jamais à s'emprisonner dans les formules d'un symbole. Que chacun de nous vienne donc aujourd'hui battre en brèche et détruire chaque dogme de la foi catholique par un dogme contraire. (Bravos prolongés.)

CHŒUR DES BUVEURS

Air : La bonne aventure.

Moi des sjijets polissons Le ton m'afFriolc.

DE YOLTAIRE. 323

Minerve clans mes chanson!»

Fait la cabriole.

De ma grand'mère, après tout.

Tartufes, je tiens le goût

De la gaudriole 0 gué!

De la gaudriole.

(Tout à coup la porte du cénacle s'ouvre, et un voit apparaître un sauvage, à la face rouge et tatouée, couvert d'un manteau de peau de renard bleu, la tête ceinte d'une couronne de plumes de flammant ro^e, et portant son tomahawk appuyé sur l'épaule.)

LE SAUv.\GE, sacauçaui.

Je suis Oualé, fils de Micou, fils de Simaglian. Ma nation est la grande nation des Peaux-Rouges, les plus vaillants chasseurs de la savane. Or, un jour, à l'heure où les magnolias entr'ouvrent leurs corolles, blanches comme le lait d'une cavale, j'invoquais mon manitou, la face tournée vers l'étoile immobile.

Soudain j'entendis le manitou qui nie disait : « Va, traverse le grand lac salé, rends-toi bien vite au village des Faces-Pàles. Là, tu trouveras un sacliem savant dans la science du grand Esprit. » Donc, après avoir invoqué Michabou, génie des eaux, j'ai traversé le grand lac salé, et je suis venu ,vers toi, illustre sacliem! (// salue M. Jourdan.) Je suis venu polir avec toi la chaîne de l'amitié et fumer le calumet de paix, .l'ai dit.

(// allume son calumet, lance une bouffée de tabac vers chacun des quatre points cardinaux et le présente ensuite à M. Jourdan, qui le passe à toute la rédaction du Siècle. On dirait d'un conseil tenu par les guerriers peauxrouges.)

M. JOURDAN

Oue veux-tu de moi, frère?

LE SAUVAGE

Je veux que tu m'instruises clans hi science du grand Esprit. La réputation de ta sagesse a pénétré sous le wigwam du désert.

M. JOURDAN, avec un sourire modeste.

Tu me flattes, ami. Du reste, ton manitou ne pouvait mieux te guider. Voici l'illustre réunion des hommes les plus exercés dans la science; tu vois l'élite des philosophes , tu as pénétré dans le cénacle des lumières. Ecoute, enfant des solitudes, écoute les sublimes enseignements de ces maîtres de la vérité ! Quant à vous, libres-penseurs, faites briller aux yeux éblouis de ce fils de la nature toutes les splendeurs du génie philosophique.

Page 1