FULGURANT
« Les esprits forts, a dit La Bruyère, sont les esprits faibles. »
En attendant, le Siècle a quatre ou cinq cent mille lecteurs, ce qui est extrêmement consolant pour la morale publique.
Si quelqu'un disait au pouvoir : « Il existe de par le monde un journal dont l'influence est déplorable sur la classe illettrée et ignorante, un journal qui flatte les passions populaires et jette de la boue sur tout ce qui est digne de respect, un journal qui n'est qu'un hypocrite de tolérance et un comédien de liberté, qui échafaude sur de petits abus des attaques incessantes contre les plu? respectables
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institutions, qui s'ingénie et s'acharne à briser les derniers liens qui unissent entre eux les membres de la grande famille sociale, un journal enfin dont l'existence est un danger public, » — croyez-vous que ce quelqu'un-là aurait tort et que le pouvoir devrait se boucher lesoreilles?
Un Erostrate i:i-io<Ierne. — Le masques change, les doctrines restent.
Autrefois vivait à Ephèse un personnage qui, dans l'unique but de s'immortaliser, incendia le temple de Diane.
Pour déjouer le rêve coupable de l'incendiaire, on défendit de prononcer son nom; mais cette défense ne réussit qu'à mieux graver dans la mémoire des âges le nom d'Erostrate, et nous le trouvons aujourd'hui en première
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ligne parmi ceux de? fous c\ clef; criminels célèbres.
Chaque siècle a vu des hommes jaloux de conquérir ce genre de célébrité. Parmi ceux qui raml)itionncnl à notre époque, il faut citer M. Proudhon.
Je m'empresse même de lui rendre cette justice qu'il dépasse de cent coudées le Grec d'Ephèse.
Eroslralc se contenta d'incendier un temple; M. Proudhon porterait la flamme avec joie au sein du globe, afin que la postérité la plus lointaine pût le contempler, lui Proudhon, à la lueur des volcans. Erostrale n'a brûlé que le sanctuaire d'une déesse de l'Olympe, M. Proudhon brûlerait volontiers le Dieu des chrétiens avec la même torche.
Que de soins n'a-t-il pas pris et ne prend-il pas encore pour assurer l'immortalité à son nom d'incendiaire! Que de coups de pistolet
ni; YOLïAinK. iiâ
tirés dans la rue pour attirer rattention dos passants !
Un beau jour, éclate comme une Ijombe, au milieu de la société mal assise de 1848, ce mot terrible :
La propriété c'est le vol.
Et nos bourgeois de regarder autour d'eux avec épouvante, afin de découvrir l'auteur de cet axiome très-discutable, mais très-menaçant pour leur fortune.
De ce jour-là, M. Proudbon fut effectivement célèbre.
Son nom, comme celui du Croquemitaine des contes de fée, passait à l'état de mythe et de symbole. Rendre synonymes ces deux mots vol et propriété, supprimer d'un seul coup celui des fondements du corps social que la bourgeoisie regarde comme le plus solide, c'était superbe.
Mais il y avait mieux à faire encore.
La propriété morte, restait debout le principe
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tondamental, cause et tin de toute chose. Restait Dieu.
Soudain retentit dans la rue un second coup de pistolet:
Dieu, c'est le mal!
Et les passants de se détourner de nouveau. Ils regardent, lèvent le nez en l'air pour voir d'où est parti ce blasphème, et ils aperçoivent à sa fenêtre Erostrate-Proudhon, souriant d'orgueil et tenant à la main son pistolet qui fume encore.
Voici, du reste le passage imprimé tout vif dans ses œuvres.
<(. De quel droit Dieu me dirait-il: « Sois saint parce que je suis saint? » Esprit menteur, lui répondrai-je. Dieu imbécile, ton règne est fini. Cherche parmi les bêtes d'autres victimes. Pourquoi me trompes-tu? pourquoi par ton silence as-tu déchaîné en moi l'égoïsme? pourquoi m'as-tu soumis à la torture du doute universel : doute de la vérité, doute
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de la justice, doute de la consclenco, doule de toi-même, ô Dieu! Les fautes dont nous te demandons la remise , c'est toi qui nous les fais commettre; les pièges dont nous te conjurons de nous délivrer, c'est toi qui nous les as tendus, et le Satan qui nous assiège, ce Satan, c'est toi! Nous étions comme des néants devant ta majesté invisible, à qui nous donnions le ciel pour dais et la terre pour escabeau. Et maintenant te voilà détrôné et brisé. Ton nom, si longtemps le dernier mot du savant, la sanction du juge, la force du prince, l'espoir du pauvre, le refuge du coupable, eh bien! ce nom, désormais voué au mépris et à l'anathème, sera sifflé parmi les hommes. Car Dieu, c'est sottise et lâcheté; Dieu, c'est hypocrisie et mensonge; Dieu, c'est tyrannie et misère... dieu, c'est le mal! »
Jamais les échos de l'univers créé n'ont rien entendu d'aussi monstrueux.
Cela ne satisfait pas encore pleinement
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M. Proudhon. Dieu renversé de son Irône, le catholicisme ne doit pas rester debout.
Notre philosophe passe deux ans à construire une formidable machine de guerre, à la bourrer jusqu'à la gueule de projectiles de toutes sortes, depuis le boulet de gros calibre du sophisme jusqu'à la mitraille des quolibets ; puis , un beau matin, la machine éclate,- chez Garnier frères, sous la forme de trois volumes compacts et lourds (*), les plus radicalement subversifs de toute morale religieuse qui soient jamais sortis de la presse, depuis que Guttemberg l'inventa.
S'il était donné à cette œuvre de produire les ravages et de réaliser le cataclysme qu'elle a eus en vue, jamais l'enfer n'assisterait à pareille fête, jamais l'Eglise n'aurait porté pareil deuil.
La morale et la reliyion sunt incompalibles.
(') Ces trois volumes ont pour litre . De lu justice dans la RêvoliUinn ef dans l'Eglise.
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C'est le troisième coup de pistolet philosophique tiré par M. Proudiion.
Ainsi le monde ressemblait à une pyramide, dont Dieu était la base : M. Proudhon renverse la pyramide d'un coup de plume et la dresse sur sa pointe. Nouveau titan, il entasse le paradoxe sur le blasphème, escalade le ciel et en chasse le maître.
Son livre défend au Créateur de s'occuper de ses créatures et de leurs actes.
(I. De quoi Dieu se mêle-t-il? S'intéresse-t-il aux fonctions de mon organisme? pourquoi s'intéresserait-il plus aux fonctions de ma vie morale? »
A l'entendre, l'existence de Dieu et la réalité d'une autre vie ne nous regardent en aucune façon.
Holà! bonnes gens, de quoi vous occupezvous? Que l'univers se soit créé tout seul, que l'homme ait poussé au pied d'un arbre comme un champignon, ou que l'un et l'autre soient