‹ La queue de VoltaireChapitre 35 sur 37 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous sommes arrivés, il taul bi(3n le reconnaître, à une de ces époques lalales, comme on en trouve dans riiisloire de tous les peuples, à mesure qu'ils arrivent au sommet de ce qu'on appelle la civilisation, — heures néfastes oi^i, sous prétexte de progrès et de liberté, tous les mauvais instincts prennent leur essor, où la foi succombe, où l'intelligence s'obscurcit, où le flambeau de la morale lui-même semble prêt à s'éteindre dans le bourbier du matérialisme.

370 LA QIEUR

Chez toutes les nations res affligeants symptômes ont été les avant-coureurs de la décadence et do la ruine, quand une réaction soudaine n'est point venue donner aux idées un autre cours, aux intelligences une autre direction.

Nous appelons de tous nos vœux cette réaction salutaire.

Seule elle peut empêcher la dislocation de l'édifice que dix-neuf siècles ont eu tant de peine à élever; seule elle peut nous retenir encore sui' la pente vertigineuse qui tôt ou tard doit nous conduire fatalement à l'abîme.

Et qu'on ne dise pas que nous venons ici, alarmistes intéressés, mettre en branle un jnulile tocsin.

Vous avez vu Voltaire et ses successeurs accomplir leur œuvre sacrilège.

Toutes les saintes croyances sont jetées à la borne du mépris; toutes les aspirations nobles •:•(' conquiiiioiil au sounic ihi ridicule.

DE VOLTAIRL". 371

Les notions les plus simples du juste et de l'injuste, du bien et du mal, s'effacent de plus en plus chaque jour ; les consciences sont étouffées ou perverties; l'indifférence la plus coupable remplace les sentiments honnêtes; le crime ne soulève aucune indignation, les actes de vertu ne trouvent plus d'éloge. Nous regardons tout d'un œil impassible, rien ne nous émeul.

Un voleur ne nous semble méprisable que du jour où il s'est adressé à notre bien.

Depuis que le temps compte comme une monnaie, — times is money, — et depuis que cette monnaie, de par les lois sordides du matérialisme, est devenue le but unique de l'existence, nous n'avons plus le loisir de la moindre réflexion, du moindre retour sur nous-mêmes.

Lancés à toute vapeur sur cet infernal railway, qu'on nomme le progrès, et qui n'est en réalité que le steeple-chase du million, nous allons sans nous inquiéter de ce qui nous environne et de ce qui nous suit ; la rapidité

haletante de la course ne nous permet pas île rien distinguer, de rien voir.

Si l'on s'arrête un instant, c'est pour satisfaire bien vite, à tout prix, quelque désir grossier, quelque appétit ignoble.

11 faut se hâter: la locc motive de la fortune siffle, le train part, et chacun se précipite, la tête baissée, les poings en avant, jouant des coudes dans la mêlée, écrasant ceux qui tombent, — Yœ victis!

C'est la grande devise du siècle.

Les passions honteuses nous paraissent naturelles et nous les avouons hautement.

Qui n'a pas un vice à nourrir?

Il n'y a plus de place dans le cœur pour le bien, ou plutôt il n'y a plus de cœur. L'égoïsmc imprudent, l'égoïsme abject est à l'ordre du jour; l'intérêt , seule religion du moment , réunit parfois certains hommes ; mais ce même intérêt les divise lorsque vi<„'nt à sonner riicuie du nailaire.

DE AOLTAIKE. 373

En fait d'uinitiés, le dix-neuvième siècle ne l'econnaîl que les raisons sociales.

Les liens de la taniille eux-mêmes sont brisés; le mariage est une atTaire d'addition, le respect filial une somme d'espérances ; le culte de la matière remplace tous les autres cultes.

Oi!i sont les images bénies du foyer, devant lesquelles nos pères s'agenouillaient le soir? Oia est le crucifix? oi!i est la Vierge protectrice, que la mère chrétienne montrait à son enfant, quand elle lui enseignait la crainte de Dieu et le premier mot de la prière?

Vous les avez chassés de vos maisons comme de vains simulacres.

Ceux qui croient encore n'osent plus afficher leur croyance. La lâcheté du respect humain rougit de la croix et la remplace par un objet de luxe.

Si le catholicisme est toujours la religion de TEtat, Mammon est le véritable Dieu de la foule.

374 LA OUKIT

L'or, voilà la seule noblesse; la pauvreté, voilà la seule infamie.

Chapeau bas devant le blason doré du vice !

Aujourd'hui, les guenilles de la vertu ne tentent plus personne.

Nous avons dit où en était la littérature, ce thermomètre infaillible des mœurs d'une nation. Les écrivains flattent les habitudes immondes et les goûts dépravés du public.

Au théâtre, les décors remplacent la pensée absente.

L'(// d'un chanteur sulïil pour enlever une salle aux étoiles; les jambes des danseuses font le style, et le décolleté des mots peut seul rivaliser avec le décolleté de la scène.

Tous les vrais philosophes, tous les grands moralisateurs des peuples ont jeté le manche après la cognée. Les uns glorifient hautement la matière, remplacent Dieu par les cinq sens et se taillent des statues dans le bloc de In bêtise universelle et do la démoralisation publique;

DE VOLTAIRK. 375

les autres analysent tous les pots de rouge ou de blanc du siècle passé et secouent à nos yeux les chiflbns musqués des dames galantes d'un autre âge.

Nous n'avons plus ni sentiments, ni aspirations ; nous avons des besoins, des instincts, des désirs.

La matière a tout envabi; le bifteck, voilà le cri de ralliem.ent.

Si jamais on symbolise notre ère, il faudra peindre un financier repu, dormant près d'une courtisane.

Et chaquejour cette gangrène qui nous ronge fait de nouveaux progrès ; chaquejour elle traverse une-couche nouvelle, envahit un membre sain; elle monte, elle monte, elle gagne le cœur.

Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encor sur tes os décharnés? Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te hr.e, Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés '

C'est AlIVeil de Musset qui jette cette ironie suprême au vieux loup de l'Encyclopédie et à ses disciples.

N'oublions pas ces autres paroles signilicalives, échappées aux remords du même poète, dans ses Co)ife.ssioni> d'un enfant du siècle :

« Empoisonné , dés l'adolescence , par les écrits encyclopédistes, j'y avais sucé de bonne heure le lait stérile de l'impiété. L'orgueil humain, ce dieu de la folie et de l'égoïsme, fermail ma bouche à la i)ricre. Quels misérables sont les hommes qui ont jamais fait une raillerie de ce ({ui peut sauver un être! Je suis né dans un siècle impie et j'ai beaucoup à expier. Pardonne, ô Christ, à ceux qui blasphèment! »

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