‹ La queue de VoltaireChapitre 37 sur 37 · M\ LA QUEUE · texte numérisé non relu

M\ LA QUEUE

fils, donnez cette grande joie à votre Père qui est aux deux, et à votre père qui est sur la terre et qui vous parle en ce moment! » (*)

Une scène indescriptible se passa entre ces deux hommes.

Le coupable, abîmé de remords, eut des élans de repentir, presque aussitôt réprimés par ses instincts pervers. La lutte lut longue, mais Satan l'emporta.

« — J'ai d'invincibles liens qui me retiennent! s'écria l'abbé "*.

)) — Lesquels? dit l'arclicvèque.

» — Des dettes... des dettes que je ne puis payer.

» — Est-ce le seul empêchement?

» — Oui, Eminence.

» Le prélat jeta sur l'abbé *** un de ces regards clairs et profonds comme en ont quelquelois les saints : le misérable baissa les yeux.

(') Pncivs 182 el siiiv.intes.

» — Allons, se Hit à lui-même l'homme do Dieu, il faut faire encore un cftort. Combien devez-vous? reprit-il à haute voix.

» — Quatre mille francs, répondit sourdement l'abbé ***.

'^ L'archevêque se pencha vers le bureau qui se trouvait à côté de lui, et, prenant une feuille de papier, il écrivit quelques lignes qu'il remit à son ancien prêtre.

>) — Voici celte somme, lui dit -il. Elle vous sera payée demain à présentation par MM. de Dreuze et de Marson, banquiers. Vous voilà libre et vous pouvez quitter Paris. Cette somme, mon cher fils, était mise par moi en réserve pour soulager une famille dans de grandes an- • goisses, une lamille qui me touche de près par les liens du sang et plus encore par les liens du cœur. Je change la destination de cet argent : je le reprends, pour ainsi dire, à ces êtres qui souflrent et qui me sont chers, et je fais ce saignant sacrifice pour faciliter le salut

(le votre âme, et vous délivrer de ces lions qui, me dites-vous, pourraient vous retenir encore. Adieu, mon entant, je vous laisse seul avec vous-même et avec Dieu. Je prierai instamment pour vous Notre-Seigneur, afin qu'il vous donne le courage et la force, et demain à midi je reviendrai vous voir. A demain donc, mon lils, et priez pour moi. » (')

Le saint prélat revint, en effet, dans la matinée du lendemain; mais il ne trouva plus le prêtre.

f,elui-ci avait, soi-disant, quitte son domicile, et le concierge avait ordre de répondre à l'arclievèque que l'abbé *'* était parti en voyage, sans laisser aucune adresse. « Le prélat, continue la Revue du monde catholique, supposa une partie de la vérité et pensa que le malheureux, n'ayant pas eu la force de se convertir, n'osait plus affronter son regard.

n) l'âge 181.

» — Il a eu honte de lui-même, se dit le saint vieillard, et il aura sans doute renvoyé à mon hôtel ce mandat qui était destiné à lui rendre doux et facile le chemin du retour.

» Comme il se trouvait tout près de la maison de banque de MM. de Dreuze et de Marson, il y entra un instant pour une affaire de charité, car ces messieurs, admirables chrétiens eux-mêmes, avaient ouvert au vénérable archevêque un compte courant pour toutes les œuvres considérables dont il s'occupait.

» — Eminence, lui dit le caissier, nous avons reçu ce matin un autographe de votre Grandeur, un mandat de quatre mille francs.

» L'abbé "* s'était présenté à l'ouverture des bureaux et avait emporté la somme. » (^)

Ici, nous renvoyons le lecteur à l'article même, — article historique s'il en fût, —

(i) Page 191.

pour lui apprendre à admirer la providence, qui, venant au secours du prélat désolé d'avoir inutilement sacrifié le budjet de ses pauvres, lui rendit sur l'heure une somme égale à celle qu'il regrettait d'avoir si mal employée.

Pendant ce temps-là, que devenait le prêtre infâme?...

Il n'était pas parti, comme on s'en doute bien, et la consigne n'avait été donnée à sa porte que pour l'archevêque seul...

Pendant ce temps-là, il signait un traité avec un éditeur juif, par lequel il s'engageait à écrire le maudit, à attaquer le .saint-pére, l'épiscopat, les ordres religieux et à couvrir de sa bave sacrilège nos institutions chrétiennes les plus saintes.

En lisant cette autre scène, en assistant à ce marché infernal, vous sentirez tous les frissons du dégoiît et de l'épouvante assaillir votre àme.

<i Quatre mois après , ajoute M. Henri

Lasserre, un enfant rose et frais, de quatorze à quinze ans environ, portant sur son visage vif et pur le double et charmant reflet de l'esprit et de l'innocence, grimpait en courant l'escalier du prêtre. Coiffe d'un casque en papier, comme c'est la coutume dans les imprimeries, il venait remettre à l'auteur les dernières épreuves du livre immonde. — Message d'enfer porté par un ange. — Chemin faisant, le petit curieux en avait lu une ou deux pages et sa jeune âme s'était soulevée. « — H y a dans le monde de grands scélérats ! d s'était dit cet enfant en refermant les feuilles avec dégoût.

» L'abbé vint lui-même ouvrir et lui prit brusquement les épreuves des mains.

» — Attends, petit, lui dit-il, je vais les revoir et te les rendre.

» L'enfant s'assit et regarda l'homme et la chambre avec une profonde attention. Plusieurs fois, tandis que l'auteur corrigeait hâtivement les épreuves, il ouvrit la bouche pour lui

parler; mais une sorte de timidité le retenait toujours. Enfin il s'enhardit.

» — Est-ce vous, monsieur le curé, qui devez répondre à ce livre? dit-il.

» Ce mot de monsieur le curé tombant au milieu de son coupable labeur fit tressaillir l'apostat.

» — Qui es-tu, mauvais dr(Me? demanda-t-il tout hagard.

» — Je suis votre ancien paroissien, monsieur le curé, répondit l'enfant. Vous m'avez appris le catéchisme. Je me suis confessé à vous, et vous m'avez fait faire ma première communion... Ah! je songe souvent à cette grande fête dans cette chère église de village où nous étions alors, et j'en pleure rien que d'y penser au milieu de cet affreux Paris, où la pauvreté m'a conduit , mais où le bon Dieu me protège. N'est-ce pas, monsieur le curé, que vous allez combattre ces vilaines choses

que vous tenez là en épreuves, et qu'on vous les communique pour cela?

;) L'abbé *** était devenu rouge devant ce clair regard d'enfant. Il s'agitait et balbutiait:

» — Oui, je dois réfuter... je verrai... peutêtre...

» Il tremblait devant ce pauvre petit qui représentait la mission sainte du passé et qui avait lui-même la splendeur de l'innocence; il tremblait comme un coupable pourrait frissonner devant l'ange exterminateur... Il fit un suprême effort pour rompre cet liorrible charme, se dressa sur ses pieds, regarda l'enfant et dit :

» — Il n'y a pas de Christ, il n'y a pas de Vierge , il n'y a pas de Dieu , il n'y a pas de vertu, il n'y a pas de paradis, il n'y a pas d'enfer ! . . .

» Puis, après un moment de silence farouche, il s'éciia:

» — Ah ! je suis damné !

)) Le pauvre enfant s'enfuit d'épouvante.

» Enfin le roman de l'abbé *" parut. Cet homme qui avait toutes les lâchetés se montra vil jusqu'au bout, et n'eut pas plus de courage que le calomniateur qui écrit clandestinement quelque lettre abominable sans la faire suivre de sa signature; pas plus de courage que le traître recouvert d'un masque, qui donne par derrière un coup de poignard et qui soudain disparaît dans l'ombre. Il n'osa pas signer son œuvre et le livre parut avec l'infamie de l'anonyme. Si l'abbé *** dissimula ainsi aux yeux de quelques-uns les syllabes (jui forment son nom, il fit voir du même coup, dès la couverture du livre, toute la bassesse de son âme, et pressentir que l'ouvrage entier n'était qu'une ignominie... J'en pourrais, si je le voulais, ajouter bien plus long. Quand on attaque la religion par un uoman, n'est-il pas permis de la défendre par une histoire? (0 »

(i) Pages 102 et suivantes.

Cet article de M. Henri Lasserre restera sur le front du prêti"e impur comme un ineiiaçablé stigmate.

Je parlais de deux ouvrages au commencement de cet appendice, et je signalais un deuxième écrivain dont le livre est arrivé, au bout de quelques mois, à sa sixième édition. Ce livre a pour' titre : Lettres stir la vie d'un NOMMÉ JÉSUS, selon M. Renan, membre de l'Institut, par JEAN LOYSEAu, cordounier. (i)

Voici comment une préface explique ce titre, (jui tout d'abord avait donné l'alai^me à quelques susceptibilités respectables :

« S'il est blessant pour un vrai chrétien de voir le nom divin de Jésus-Christ figurer à une place immonde, ce sentiment doit naître à coup sur dans l'àme de quiconque le lit en tête du livre inqualifiable auquel Jean Loyseau a répondu. Tous les sentiments filiaux de ce der-

(i) Charles Blériot, éditeur, quai des Graiids-Augustins, 55.

nier se sont révoltés à celte vue, et c'est par un motif de pudeur outragée qu'il n'a pas voulu admettre, même par hypothèse, que celui dont parlait son adversaire fût le Jésus que l'Eglise adorait. De là les expressions: W7i?M)mwîé placées par lui en tête de sa réponse. Celte addition au titre de l'ouvrage est donc pleinement justifiée par le motif de haute délicatesse chrétienne qui l'a dictée , et surabondamment expliquée, du reste, par notre auteur, répétant à M. Renan, en vingt endroits de son livre: « Notre Jésus n'est pas le vôtre, et votre Jésus n'est pas le mien. » (*)

Depuis les réponses de l'abbé Gucnée à M. de Voltaire, on n'a rien lu de plus vif, de plus pi- (|uant, de plus logique et de plus spirituel à la fois que ce charmant volume.

C'est une moquerie perpétuelle, et qui, pour être Une et délicate, n'en est que plus écrasante.

{!) Préface, page ti.

Ici les citations sont impossibles, il faudrait donner tout le volume. Bornons-nous à quelques pages de la prélace.

« On condamne justement l'homme qui s'approprie injustement le bien d'autrui : on l'appelle malfaiteur, on le met au bagne et on fait bien. 11 est flétri, déshonoré dans l'opinion publique ; ses enfants eux-mêmes, héritent de sa honte en héritant de son nom ; et il y a en cela une sorte de justice, car du moins cette appréciation sévère est la manifestation d'un sentiment vrai, savoir, que le vol est le plus avilissant des crimes, et que la propriété est une chose sacrée.

» Et vous, larrons de la pire espèce, vous venez, avec escalade et effraction, brisant l'enceinte sacrée et franchissant les murs du temple qui vous protège, vous venez, la main armée de calomnies et de mensonges, au sein de la nuit qu'enfantèrent vos systèmes, dans la société d'autres malfaiteurs plus ou moins lettrés,

VOUS venez surprendre le pauvre dans sa demeure, el lui dérober son unique trésor; et on vous laisse circuler librement dans les rues et les places de nos cités ? Allez, vous n'êtes pas même dignes de porter la chaîne et de traîner le boulet du forçat!

» Si Jésus-Christ n'est pas Dieu, c'est qu'il n'existe aucun Dieu, au ciel ni sur la terre. Si je ne dois plus croire à sa divinité, je ne vois en lui (jue le pins vil des imposteurs.

» Et alors que reste-t-il debout en ce monde, si j'ai été trompé par un tel homme?

j> Supprimez la notion de Dieu, et je vous ))orte le défi de démontrer que la chasteté est préférable à l'adultère, la justice au larcin l'amour à la haine, et que le docteur ès-sciences est supérieur à son chien.

» Vous n'êtes pas de taille à rédiger un code (jui, en vingt pages, satisfasse aux exigences de tous les temps, aux besoins de tous les peuples, aux aspirations de tous les cœurs. Jésus a fait

mieux encore et plus que cela : il a conquis tout le monde et illuminé tous les siècles par sa parole divinement féconde, et n'a pourtant rien écrit. Faites-en autant que lui avant de supprimer sa doctrine !

» Si Jésus est le patrimoine de tous, il appartient principalement aux faibles, aux pauvres, aux petits dont il est la seule richesse et l'unique bien.

» Ah ! vous opposez votre Révolution à l'Eglise, et vos progrès au principe chrétien ! Je voudrais bien savoir vraiment ce qu'elle a produit, cette rare merveille, dont nous ayons le droit de nous montrer si liers. Je vois, grâce à vos leçons, toute autorité méconnue, tout principe mis en question, toute puissance ébranlée : le passé rougi de sang humain, le présent transformé en tripot, l'avenir sombre, le commerce dépravé, les arts en décadence et la littérature tombée dans le feuilleton ; des dettes partout, trois millions de baïonnettes nécessaires au maintien de

la paix européenne , le vol érigé en dogme, la seule légitimité reconnue, devenue celle des faits accomplis; un faible et saint vieillard persécuté pour le seul motil qu'il défend la cause de l'équité et du droit, et une nation prétendue civilisée lui préparant le martyre, tandis que les autres se disposent à maintenir l'ordre... sur la place de l'exécution, en y assistant, l'arme au bras.

» La calomnie et l'impiété, vomies quotidiennement à deux cent mille exemplaires par des feuilles périodiques que nul pouvoir ne réprime, l'athéisme prêché dans les chaires publiques aux frais de l'Etat, le peuple invité à retourner au culte des idoles, les hautes classes englouties dans la Banque et la Bourse, les classes infimes nourries par le Siècle et Y Opinion, les impôts augmentant d'heure en heure, l'homme transformé de plus en plus en machine, les liens de la famille se relâchant de joui- en jour, des unions illégitimes sans nombre, la capitale

fournissant annuellement une armée de bâtards, l'adultère préconisé, la société humaine tombant en poussière, voilà, avec bien d'autres choses encore, ce que je vois autour de moi, et je me demande si c'est bien là ce qu'il faut entendre par les conquêtes de la Révolution et par votre grande loi du progrès ! »

Page 1