CHAPITRE IX
Conclusions.
Nous avons examiné (Chap. III-VIII) le principe collectiviste en regard des catégories principales de l’économie politique. Il nous reste à résumer les données auxquelles nous sommes . arrivé.
On a vu d’abord que les réfutations habituelles ne sont pas suffisantes contre le socialisme.
Il n’est pas vrai que le socialisme repousse la propriété en général.
Il n’est pas vrai qu’il veut l’abolition absolue de la propriété privée.
Il n’est pas vrai qu’il veuille travailler sans moyens de production, qu’il doive annuler le capital dans le sens technique du mot.
Il n’est pas vrai qu’il exclue la grande production,
11 n’est pas vrai qu’il soit nécessairement matérialiste et indisciplinable dans le fond.
Il n’est pas vrai qu’il repousse en principe la famille et le droit d’héritage.
Il n’est pas vrai qu’il dénie absolument le droit de changer le domicile et le libre choix des professions ; qu’il repousse en principe la libre détermination des besoins individuels, la liberté du ménage, et la liberté d’association en général.
Il n’est pas vrai que le socialisme doive être anti national et purement cosmopolite , car une organisation internationale du travail, sans organisation préalable du travail national dans toutes ses branches, serait impossible. Il y aurait pins tôt à craindre un trop grand isolement national. La tendance bourgeoise actuelle du libre échange est cosmopolite à un haut degré.
En outre, il n’est pas vrai que le socialisme annule la spontanéité de l’individu, et qu’il soit par conséquent contraire à la civilisation et à la liberté.
Au contraire, c’est plutôt lui qui le premier donnerait à tous la possibilité de déterminer librement leurs besoins, comme il donnerait le self-gouvernement constitutionnel dans la phère
la plus proche du travail professionnel, car, par lui tous seraient des travailleurs professionnels et non plus des serviteurs privés.
Il est également injuste de dire que le socialisme est destiné à réaliser le despotisme de l'Etat centralisé .
On pourrait plutôt voir naître une plus complète self-administration, organisée territorialement et industriellement, au-dessus de laquelle seraient librement constituées les autorités centrales de l’Etat comme organes de l’ordre de l’égalisation (Ausgleichung) et de la communauté. Ces autorités agiraient dans leur sphère comme aujourd’hui et même avec une intensité moindre que celle qu’exercent maintenant les autorités centrales sur les self-administrations communales, académiques, ecclésiastiques et pédagogiques.
Enfin il est faux de dire que l’anarchisme politique découle en principe de l’Etat socialiste.
L’idéal d’un ordre conservateur, c’est-à-dire une complète organisation des métiers de l’ensemble du peuple, ne deviendra possible, sous une forme moderne, qu’en régime socialiste; tandis que maintenant cette base manque et le suffrage universel doit bâtir son édifice sur un sable mouvant.
Certainement le fait de l'incorporation professionnelle serait puissant comme principe d’ordre, d’autant plus que le suffrage universel serait conservé pour toutes les élections représentatives.
Des électeurs professionnels conscients, ayant une position sociale et solide, pourraient exercer dignement leur droit de vote.
Mais en voilà assez sur ce qui a été injustement attribué au socialisme comme conséquence.
Nous avons trouvé, au contraire, que les partis actuels du socialisme représentent l’irréligiosité au plus haut degré, qu’ils l’exagèrent même, et ceci au préjudice de leur cause et d’une discussion raisonnable. Il est réellement inconcevable que les socialistes, dont le principe suppose, plus que tout autre, l’empire sur soimême, l’honnêteté, la soumission et le dévouement, l’amour chrétien dans son sens le meilleur et le plus pur, soient les représentants d’un matérialisme et d’une haine de religion complètement étrangers aux masses populaires qui travaillent a la sueur de leur front et connaissent tout le sérieux de la vie.
Une conception dont la propagation générale est incompatible avec le développement ultérieur de la civilisation et de l’ensemble des progrès
moraux, ne répugnerait certes pas moins aux classes moyennes collectivistes qu’aux classes moyennes actuelles (1).
Il est également regrettable que beaucoup de socialistes aient crié par dessus les toits aux prolétaires, dans un esprit absolument anti-collectiviste, que chaque travailleur doit recevoir l’équivalent complet du produit de son travail (2), tandis que dans l’Etat socialiste comme dans l’Etat capitaliste, ce n’est qu’après déduction faite de la somme nécessaire aux charges publiques, que le total du produit pourrait être réparti entre les travailleurs, en raison du temps et de l’intensité du travail individuel.
Il doit paraître inconcevable que les écrivains ! du socialisme ne perfectionnent pas avant tout
(1) Schaffle parle ici enTéformateur chrétien. Il est pourtant une vérité qui est* entrée même dans le domaine de l’opinion publique, que la morale est indépendante des religions. Même les simples libéraux reconnaissent que les progrès de la civilisation ont presque toujours dû vaincre d’abord les préjuges religieux, les religions, par leurs prétentions à l’infaillibilité et à l’éternité, étant la force rétrograde la plus tenace. (N. du traducteur).
(2) Marx n’y est pour rien (Schaffle).
leurs théories dans un but de conserver et de fortifier au plus haut degré les garanties individuelles de l’économie productive. Par la conservation d’une féconde concurrence de travail d’après le principe de la valeur social du travail, le socialisme pourrait, avant tout, se rendre pratiquement compatible avec tous les bons côtés de l’économie politique existante.
Une victoire prompte, brusque et totale du socialisme n’est pas à craindre ni à espérer, à cause de la masse des intérêts opposés, de la force d’inertie et d’autres obstacles.
D’autre part, les lecteurs impartiaux reconnaîtront qu’à des idées comme celles que nous venons d’exposer, ce n’est pas avec des coups de fusil, mais avec des arguments qu’il faut répondre. C’est le peuple qui forme l’armée, et l’armée fait du peuple un corps unitaire de forces mécaniques. Si le peuple devenait socialiste en masse, le socialisme n’aurait qu’à produire un grand capitaine au moment donné pour devenir l’héritier du centralisme militaire. Qu’on se borne donc à examiner Us idées, et à les combattre pàr des arguments lorsqu’elles sont fausses.
Il se trouverait à peine quelqu’un pour nier que le socialisme, devenu toujours de plus en
plus conscient de ses principes, dépouillé de ses premières fantaisies insensées, et faisant tou’ jours ressortir d’une manière plus intelligente les conséquences de son principe suffisamment formulé, que le socialisme, dis-je, embrasse un ensemble d’idées positives de réorganisation qui s’empareront puissamment des masses.
Dans une organisation internationale comme parti, dont le rouage n’est disloqué que par intervalle, on travaille déjà à l’organisation d'une force politique sérieuse, adaptée à la réalisation de ces idées.
Déjà de toutes parts le Quatrième État s’est pénétré des idées principales, et par cela même il force ses meneurs à les formuler toujours plus clairement. C’est pourquoi nous avons cherché à expliquer le socialisme d’après ses conséquences nécessaires (inconnues peut-être même à beaucoup de ses meneurs) et non d’après des formules particulières fantaisistes.
D’après cela, il nous paraît nécessaire de peser, de considérer, de réfuter, de purifier, de rectifier, de concentrer les débats sur le point capital :
Appropriation collective ou privée des moyens de travail collectif « basé sur la division du travail ». Ce n’est qu’en partant de là que chaque
parti pourra choisir son véritable point de départ. En réalité cest bien là l’objet de la dispute entre l’individualisme et le collectivisme relativement au capital. Les principales conséquences s’étendent au procédé social de production , d’échange et de répartition des richesses.
Dans l’état actuel ce procédé a déjà une forme sociale, parce qne ce n’est que le plus petit nombre des produits qui est consommé par le producteur lui-même.
La question est bien plus celle-ci : le régulateur social sera-t-il une force inconsciente, sans unité, recevant l’impulsion des intérêts privés, c’est à-dire de la concurrence capitaliste, ou bien ce régulateur sera-t-il une force sociale organisée, unitaire, consciente de la production et de la distribution, qui dirigerait mieux et plus économiquement le procédé de la transformation et de la circulation de la substance sociale?
En d’autres termes, la concurrence capitaliste ne pourrait-elle pas être remplacée par une concurrence perfectionnée des travailleurs, par une noble rivalité concernant b s intérêts matériels et encore plus les intérêts moraux? etc.
Ne pourrait- on pas arriver à une accumulation pleinement suffisante et à une distribution féconde dans les différentes branches de travail
par une autre organisation que l’organisation de lutte actuelle, par exemple par le concours, réglé et exercé publiquement, des corps de production, sur la base- des causes évidentes et pardevant les administrations publiques du ressort des finances et du capital social (dune manière semblable à celle que nous voyons aujourd’hui dans l’État, l’école, l’Église et la commune)?
L’auteur traite, d’une manière plus étendue, cette- question avec d’autres dans le 2® et 3e volumes de son grand ouvrage Structure et vie du corps social, en les ramenant aux principaux points de vue de l’assimilation (Zuchtwahl) et du développement social.
Si le nouveau principe est ou peut devenir réalisable, personne n’est à même de le dire au juste maintenant; mais nous sommes sûrs que pendant longtemps encore il ne sera pas praticable, bien qu’il ne soit nullement anti-social en lui-même.
Qu’on s’habitue donc enfin à penser et à juger d’une manière concrète dans cette grande question ; qu’on la dérobe à l’influence déréglée des mots d’ordre, des mensonges, des préjugés, des passions, des illusions et des dénonciations ! Sans quoi toutes les classes périront et avec elles la civilisation !