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CHAPITRE PREMIER

LES LIBERTÉS NÉCESSAIRES

L’autorité sociale a pour expression la loi. Mais la loi n’est pas toute-puissante et ne doit intervenir que pour faire respecter les droits des individus, considérés isolément ou collectivement.

La première chose à faire est donc de délimiter ce qui doit et peut déjà rester en dehors et au-dessus de la loi ; ou, pour dire la même chose en d’autres termes, le domaine réservé à la libre action individuelle.

La fonction de la loi, pour tout ce qui est compris dans ce domaine, se borne à prévenir et à réprimer toute atteinte à la liberté.

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Parmi les libertés nécessaires, il faut compter d’abord celle d’aller et de venir. Aucun individu ne peut être arreté, à moins qu’i ne soit un danger pour autrui ; et, dans ce cas même, il doit être interrogé dans les vingtquatre lieures, puis relâché et indemnisé s’il a été arrêté sans raison valable. Il est honteux que des pays se disant républicains et démocratiques n’aient pas encore garanti cette liberté primordiale par une prescription pareille à Vhabeas corpus des Anglais. La loi doit édicter une série de mesures pour protéger la personne de tout membre de la société contre toute détention arbitraire.

Le respect pour la personne doit s’étendre jusqu’au domicile et à la correspondance. Perquisitions et violation du secret des lettres sont des actes que la loi doit punir sévèrement.

Pleine liberté de réunion et d’association. L’objection banale contre les associations, à savoir qu’elles peuvent former des États dans l’État, c’est-à-dire accaparer à leur profit une part de l’autorité sociale, n’a plus de raison d’être, dès qu’il est admis qu’aucune association ne peut avoir de privilèges ni de biens perpétuels lui permettant d’assurer à ses membres une situation économique supérieure à celle des autres personnes.

Pleine liberté de se vêtir à son gré, sous la seule condition de ne pas blesser la pudeur; pleine liberté d’avoir chez soi et de porter des armes, sous la seule condition de ne les employer qu’en cas de légitime défense. Accorder aux uns, refuser aux autres le droit d’être armés, c’est introduire dans la société un principe de tyrannie.

Pleine liberté d’exprimer et de manifester sa pensée par des paroles, par des écrits, par des insignes, par des emblèmes, par des cortèges, à la seule condition de ne pas insulter les personnes et de ne pas entraver

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le droit égal d’autrui d’en faire autant. La loi n’a pas d’autre rôle en cette matière que d’empêcher toute infraction soit à la tolérance mutuelle qui doit régner entre gens d’opinions différentes, soit, en cas de manifestations dans la rue, à la libre circulation des passants.

La loi n’a pas non plus de préférences à marquer en fait de doctrines littéraires, artistiques, scientifiques. Toutes les écoles, toutes les idées ont un droit égal à la lumière. Il n'y a pas de vérité ou de beauté officielle. Les académies patronnées et entretenues par la société sont des institutions surannées qui répondent à une vieille et fausse conception de sa compétence. Il faut rendre à l’initiative privée, à des associations volontaires, le pouvoir que les dépositaires de l’autorité sociale s'attribuent indûment de donner une consécration au talent, d’accorder à tort et à travers des distinctions honorifiques. La neutralité parfaite est le devoir strict de l’autorité sociale, en présence d'œuvres et de personnes qu’elle n’est pas apte à juger. Elle peut offrir des primes et des récompenses au mérite, mais à condition qu’elles soient décernées par des jurys tout à fait indépendants d’elle. Les décorations de toute nature distribuées au nom de la société par des hommes politiques sont des hochets et des moyens de gouvernement bons à supprimer.

Ce qui est vrai de la science et de l’art l’est aussi de la religion et de la philosophie. L’autorité sociale n’a pas de solution à imposer ni même à proposer sur l’origine du monde, le lendemain de la mort, la place de l’homme dans l’univers, etc. Chacun croit ce qu’il peut sur ces matières et chacun est libre d’exprimer ses croyances comme il lui plaît, pourvu que leur expression ne lèse d’aucune façon l’égale liberté d’autrui. La loi ne peut donc avoir aucune couleur religieuse ; la religion est affaire purement individuelle.

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Les diverses Églises deviennent des associations privées qui rentrent dans le droit commun.

Dans le régime économique actuel, ce qu’on appelle la séparation des Églises et de l’État peut avoir des conséquences fâcheuses : une Église possédant des biens de mainmorte qui s’accroissent toujours de génération en génération est une puissance à redouter ; sa richesse est un instrument de domination dont elle peut abuser soit en favorisant ses adeptes et en faisant du chemin du paradis celui des honneurs et du pouvoir, soit en rendant la vie difficile à ceux qui se tiennent en dehors d’elle. Et puis, par cela seul que les fortunes sont très inégales dans la société telle qu’elle est constituée aujourd’hui, il se forme nécessairement au sein d’une Église libre deux classes de fidèles : les riches, qui paient les frais du culte et qui, de tout le poids de leurs écus, pèsent sur l’opinion des ministres chargés de prêcher les dogmes, si bien que la religion tend à devenir la bénisseuse ordinaire des coffres-forts et la servante bien payée de l’aristocratie d’argent ; et d’autre part les pauvres, qui, pour vivre, pour se faire bien venir de leurs opulents coreligionnaires, sont poussés à affecter ou à exagérer une piété destinée à servir d’amorce aux aumônes. Mais dans une société socialiste, où une Église ne peut plus accumuler de biens, où l égalité économique est à peu près réalisée, la liberté religieuse n’a que des avantages ; elle doit être réclamée par les croyants sincères qui ne peuvent estimer des adhésions intéressées et entachées d’hypocrisie ; elle doit l’être aussi par les libres-penseurs qui (leur nom même en fait foi) entendent que tout dogme soit exposé à la saine clarté du grand jour et au souffle vivifiant de la discussion.

Parmi les choses qu'il est encore désirable et possible de soustraire presque entièrement à l’empire de la loi,

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il faut compter l’union de l’homme et de la femme. L’intervention légale a eu et aura sa raison d’être, tant que le mariage a été et sera l’union, non seulement de deux êtres humains, mais aussi (et je pourrais dire surtout) de deux fortunes ; il y a des questions de dot et d’héritage à régler ; il peut y avoir des enfants à protéger. Mais, en régime socialiste, le mariage ne peut reposer que sur l’amour, sur l’estime et la sympathie mutuelles; le mariage-affaire, le mariage-marché est une monstruosité qui disparaît pour le bien de l’espèce comme des individus. Les enfants, fussent-ils abandonnés ou orphelins, sont sûrs d’être nourris et élevés comme les autres. Le mariage devient dès lors un contrat entre deux personnes libres et égales qui s'engagent à vivre ensemble sous des conditions débattues entre elles. La loi peut et doit fixer l’âge à partir duquel filles et garçons peuvent être considérés comme nubiles et seuls maîtres de leur destinée. Elle peut, au nom du droit de la race et des enfants à venir, interdire les unions entre parents trop proches, comme frère et sœur, comme ascendants et descendants. La société peut et doit encore enregistrer, avec ou sanssolennité au gré de chacun, l’engagement formel que prennent à l’égard l’une de l'autre deux personnes désireuses de fonder une nouvelle famille : elle est, en effet, la garante de tous les contrats librement consentis. Mais là se borne son action légitime. Elle n’a pas le droit d’imposer un engagement à vie à deux êtres qui peuvent s’être trompés dans leur choix et découvrir, au cours de leur existence commune, des raisons excellentes de se séparer. Elle n’a pas le droit d’exiger le consentement des parents, de qui leurs enfants, une fois majeurs, n’ont plus à recevoir que des conseils, et non des ordres. De même qu'aucune autorisation ne sera nécessaire pour se marier, de même la volonté*

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nettement exprimée de l’un des conjoints suffira pour rompre le lien volontaire qu’ils auront créé entre eux.

Et cela ne veut pas dire qu’amours et ménages soient condamnés à devenir éphémères ; que le papillonnage et la débauche soient le but ou la conséquence fatale de la liberté introduite dans les relations entre homme et femme. Non, cette liberté est au contraire de nature à y apporter plus de dignité, plus de franchise. Adieu les ruses et les fourberies de l’adultère, si puissantes pour avilir les caractères ! Adieu les brutalités de l’homme et les humeurs acariâtres de la femme , usant chacun sa nervosité sur son compagnon de chaîne ! L’afTection étant la base unique des unions librement contractées, on prendra de part et d’autre plus de peine pour l’entretenir. Il est même permis de soutenir que la liberté donnera plus de constance aux sentiments. A l’infidélité manquera l’attrait du fruit défendu, le piquant du plaisir furtif.

Il ne s’agit donc pas de supprimer la famille, mais de la régénérer, de l’épurer, en dégageant cette association, de toutes la plus naturelle, des éléments artificiels qui la corrompent. Elle est cimentée aujourd’hui par l’intérêt, par l’autorité des codes. Mais en vérité piètres mariages que ceux où les époux demeurent liés seulement par une communauté d’avantages matériels ou par les tenailles de la loi ! Dans l’organisation nouvelle rien n’empêchera l’amour unique de rester le rêve des cœurs délicats ; et si ce rêve ne devient une réalité que pour un petit nombre de couples privilégiés, il aura du moins plus de chances de s’accomplir en un état social où rien n’entravera les affinités naturelles, que dans un régime où des combinaisons souvent ineptes ou malpropres unissent bon gré mal gré des gens n’ayant aucune ressemblance d’idées et de prédilections.

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Mais que deviendront la femme, les enfants dans un pareil système? — Est-il besoin de dire que la femme ayant désormais les mêmes droits que l’homme, ayant comme lui sa pleine indépendance économique, ses moyens d’existence assurés, ne sera plus exposée aux suites désastreuses de ces abandons éhontés qui aujourd'hui jettent au ruisseau tant de filles-mères ou de femmes sans ressources? Quant aux enfants, j’ai déjà fait remarquer que tous, échappant enfin à cette distinction odieuse qui les divise en légitimes et illégitimes et punit ainsi de pauvres innocents, trouveront à leurs débuts dans la vie une sollicitude égale permettant à ces tendres fleurs humaines de s’épanouir à l’aise et de porter tous leurs fruits. Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet quand nous parlerons de l’éducation en régime socialiste.

En somme, la liberté dans le domaine de la famille aura, moyennant quelques précautions, des effets salutaires qui se traduiront en élévation du niveau moral de la société comme en accroissement de bonheur pour les individus.

Je crois avoir énuméré à peu près toutes les libertés nécessaires et dès maintenant réalisables. Il se peut et il est à souhaiter que leur nombre aille croissant avec le progrès des mœurs. Il ne faut jamais enchaîner l’avenir. Mais, en attendant mieux, celles que nous venons de signaler devraient être reconnues et proclamées intangibles comme éléments fondamentaux de la Constitution civile et politique d’une société rationnelle. La loi, encore une fois, ne devrait avoir, en s’en occupant, d'autre objet que de garantir à tous l’intégrité de ces libertés et de sanctionner la résistance contre quiconque tenterait de les violer.

G. Renard.

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