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CHAPITRE II

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Le domaine de l’action individuelle étant ainsi provisoirement déterminé, il faut rechercher quelles sont les fonctions qui restent à la société.

Ces fonctions me paraissent se réduire à cinq. Elle a le devoir et le droit d’organiser :

1° Le système économique ;

2° La défense du pays ;

3° Les relations avec les pays étrangers ;

4° Les services d’ordre comprenant justice, police, hygiène, etc. ;

5° L’éducation publique.

Nous allons justifier et définir ces attributions.

§ 1. — Deux questions sont à poser pour toute fonction dévolue à la collectivité :

1° Est-elle d’intérêt universel ?

2° Est-elle un moyen de protéger la sûreté et la liberté des membres de la société ?

A ces deux points de vue, la fonction économique de la société est aisée à légitimer.

D’abord, maîtresse de la terre et des instruments de production, elle travaille pour tous en veillant à ce que la fortune publique soit administrée de telle façon que

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propriété, richesse, jouissances du corps et de l’esprit soient universalisées : il y va non seulement de la prospérité générale, mais de la vie et du bien-être de chaque individu.

Ensuite, s’il est vrai que chaque individu ale droit de vivre en travaillant, l’autorité sociale ne fait que garantir ce droit en empêchant l’accaparement par quelquesuns des instruments de travail, en assurant à chacun une part de produits correspondant à son effort.

Mais ne pourrait-on pas (d’aucuns l’ont soutenu et le soutiennent encore) abandonner à l’initiative individuelle l’organisation du travail, de l’échange et de la répartition?

A notre avis, cela est impossible. La production de la richesse, si elle n’est pas réglée, risque d’aboutir très vite à des manques et à des surcroîts aussi fâcheux les uns que les autres. Supposez que tout individu travaille, suivantsa fantaisie, à ce qu’il voudra et comme il voudra : voilà certains métiers encombrés, certains autres désertés. Qu’est-ce qui garantira que certaines besognes nécessaires, mais pénibles, seront exécutées? Faudra-t-il compter sur des volontaires du travail ? Ces dévoués fussent-ils en nombre suffisant, est-ce que l’on ne reviendrait pas ainsi par un détour à l’exploitation de l’homme par l’homme, des laborieux par les paresseux ?

Et puis, est-ce qu’un travail collectif quelconque n’implique pas toujours une discipline, une coordination et même une subordination d’efforts ? Un navire à vapeur ne peut se mouvoir sans une coopération régulière entre le capitaine, le chauffeur, le mécanicien et l’équipage. Conçoit-on une gare de chemin de fer fonctionnant sans qu’il y ait quelqu’un chargé de faire partir les trains, quelque autre préposé à la manœuvre des disques et des aiguilles? En cas pareil, il faut bien que

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l’ua commande et que l’autre obéisse. Il faut bien que tous deux soient astreints à être présents de telle heure à telle heure. Il faut bien, en un mot, qu’il y'aitune organisation permanente du travail . Etce qui est vrai d’un bateau, d’une voie ferrée, d’une usine, l’est à plus forte raison d’une société qui, maîtresse des instruments de production, doit satisfaire aux besoins de tous ses membres et tirer le meilleur parti possible des ressources dont elle dispose.

J’en dirai autant de l’échange. A moins d’en revenir au troc direct, procédé simpliste des époques barbares (et je ne vois pas l’ouvrier qui aurait fabriqué dix mille têtes d’épingles en sa journée colportant ce produit de porte en porte pour l’échanger par fragments contre du pain, du vin, des habits, etc.) ; il est indispensable de trouver une commune mesure entre les différentes formes et les différents résultats du travail humain. Comment s’établira cette équivalence des objets ou des services divers, si chacun est réduit à estimer la valeur d’après son besoin ou son caprice individuels ? Que de temps et de peine perdus ! Quelle série de marchandages, d’injustices, de souffrances pour le producteur ! Quel écrasement des faibles par les forts, de ceux qui ne peuvent attendre par ceux qui, ayant leurs besoins essentiels assurés, peuvent imposer des conditions d’une implacable dureté ? Une société qui veut que chacun obtienne ce qui lui est dû ne peut se passer d’un régulateur social de l’échange. Sans quoi ce serait encourager l’abus que certains pourraient faire de leur situation meilleure pour hausser le prix de leur travail ou déprécier celui des autres, et ce serait recréer ainsi les grandes inégalités de richesse et de pouvoir dont est née la crise actuelle.

On répond qu'un équilibre d’échange ne sera plus nécessaire ; que chacun apportera son produit à la

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masse et pourra ensuite prendre au tas ce qui lui convient. Le malheur est que ce mode de répartition suppose de deux choses l’une, ou bien une abondance inépuisable de toutes choses, ou une perfection absolue de tous les membres de la société. Si tous les objets désirables existent en quantité infinie, il est évident que chacun pourra satifaire son désir sans crainte de se heurter au désir d’un autre ; mais l’hypothèse est chimérique ; si perfectionnées qu’on imagine l’agriculture et l'industrie, on admettra bien qu’il y aura toujours des choses rares, ne fût-ce que des rubis, des diamants, des tableaux de maîtres, des vins des grands crus, des fruits de premier choix ! Or à qui seront attribuées ces choses rares ? Aux premiers qui les prendront ? C'est une prime accordée à la ruse, à la violence, à l’avidité sans scrupules. Seront-elles distribuées d’après un principe quelconque de rationnement ? On reconnaît alors la nécessité d’une organisation sociale, et c’est, comme on dit en géométrie, ce qu’il fallait démontrer.

Reste l’autre hypothèse. Si tous les individus sont assez généreux et délicats pour céder toujours à autrui ce dont autrui a envie, s’ils sont assez bien informés de ce qui peut faire plaisir à leurs frères pour ne jamais risquer de causer une privation à l’un de leurs semblables, ah certes ! j’en conviens, « la prise au tas » devient un procédé aussi pratique qu’il est simple. Le malheur est que cela implique une humanité sans vice, sans passion, sans défaut ; et j’ai déjà dit que je n'écrivais pas pour une humanité angélique, qui, par définition même, n’aurait que faire de lois et d'organisation sociale.

A l’humanité imparfaite, la seule, hélas ! que je connaisse et que je vise, une garantie est indispensable contre l’arbitraire individuel ; et la garantie la plus naturelle et la plus solide est l’intervention de la collectivité, qui ne peut avoir en pareille matière d’intérêt

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personnel, pour équilibrer les intérêts et les désirs des particuliers. Il va de soi que cette organisation économique doit être réduite au strict nécessaire, souple, indéfiniment perfectible, laissant toute la latitude possible à la liberté des individus isolés ou associés. Mais cette fonction d’organisatrice du travail appartient sans conteste à la société, et on peut même dire qu’elle est destinée à devenir sa fonction essentielle. H y a longtemps que Comte l’a dit : « L’avenir appartient, non plus au gouvernement des hommes, mais à l’administration des choses. »

Elle a une si grande importance, cette organisation économique, elle est si bien la transformation-mère dont dépendent toutes les autres que nous en traiterons dans un long chapitre spécial. Il nous suffit d’avoir ici rappelé que des lois nouvelles réglant les rapports des hommes avec les hommes à propos des choses sont légitimes et nécessaires.

§ 2. — La défense du territoire national, pas plus que la production, la circulation et la répartition de la richesse collective, ne saurait être laissée aux élans désordonnés et intermittents des volontés individuelles. Elle relève visiblement de la société entière, puisqu’il importe à tous ses membres, sans exception aucune, de mettre à l’abri d’une intrusion étrangère et d’une domination extérieure leur indépendance, leurs biens et leur vie. C’est l’affaire de tous de combattre ce qui est pour tous un danger mortel. La solidarité contre les forces destructrices du dehors est pour tout corps social comme pour tout être vivant sa première condition d’existence.

Nul n’est exempt du devoir qu’impose cette solidarité nécessaire, surtout dans une société socialiste. Aujourd'hui, dans le régime d'inégalité profonde qui admet

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côte à côte des millionnaires et des meurt-de-faim, un gueux pourrait alléguer avec quelque raison qu il n’a point de part dans le territoire national; qu’on l’appelle à défendre des propriétés dont il ne lui revient rien et des concitoyens qui le traitent en paria ; qu’il est dur d'être encore chair à canon en temps de guerre, quand on est déjà chair à misère en temps de paix; que la patrie, mère partiale, ayant parmi ses enfants des favoris et des souffre-douleur, est mal venue à réclamer d'eux tous aux jours critiques même protection et même dévouement. Mais du moment que la société offre à tous ses membres mêmes avantages, nul d’entre eux ne peut s'étonner ou se plaindre qu’elle les convie tous au partage égal du péril.

On dira peut-être : Pourquoi la guerre? Pourquoi des patries diverses et pouvant devenir ennemies ? Est-ce que ces luttes fratricides et ces divisions de territoire ne sont pas des choses mauvaises et connexes dont il n’y a qu’à décréter la disparition ?

A coup sûr, c’est un pitoyable reste de barbarie que la guerre ; c’est le grand crime de la civilisation moderne. Elle réveille et entretient les sauvages instincts de l’humanité primitive ; elle tue la liberté ; elle épuise les nations de leur sang le plus jeune et le plus chaud ; elle gaspille, à cultiver l’art hideux de s’entr’égorger, une somme prodigieuse d’énergie, d’intelligence, de richesses, qu’il serait infiniment plus sage d’employer à l’amélioration, et non à la destruction de la vie sur la terre. Oui, la paix universelle est un noble espoir qui doit rester, comme une étoile d’or, le guide de tous ceux dont les regards se tournent vers l’avenir ; oui, le jour viendra, et nous devons le hâter de tous nos efforts, où tous les hommes, renonçant enfin aux sanglantes victoires de la force brutale, communieront dans l’amour et l’harmonie.

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Mais quoi ! Tout en tenant les yeux fixés sur ce qui doit être et sera un jour, il faut tenir compte de ce qui est. Or qui peut nier, hélas ! que les hommes groupés en nations ne soient encore séparés par des haines, des rancunes, des préjugés, des convoitises, frontières invisibles et pourtant pius efficaces que des fleuves, des bras de mer ou des montagnes? La nation qui voudrait rester désarmée au milieu du monde en armes se condamnerait à mort. Est-ii besoin de remonter aux âges barbares pour entendre le gémissement des peuples qui ont été asservis ou démembrés par des voisins rapaces ? Toutes les parties du globe en retentissent ; l'Europe, malgré sa prétention de marcher en tête de l’humanité civilisée, a ses peuples-martyrs qui, tantôt par des sanglots étouffés, tantôt par des sursauts de révolte, revendiquent leur autonomie perdue. Leçon éloquente à l’adresse de ceux qui seraient tentés de dire : A bas l’armée ! Point d'organisation militaire ! — Il est trop évident que pour toute société actuelle pareil mot d’ordre serait un suicide.

— Eh bien, soit ! dira-t-on. Périsse l’idée de patrie avec le militarisme, si l’un ne peut disparaître sans l’autre ! — Il n’a pas manqué d’outranciers pour aboutir à cette conclusion hardie et simpliste. Elle m’a toujours paru fausse et je ne puis que répéter ce que j’ai écrit à ce sujet1 :

Il se peut que la patrie se fonde un jour dans l’humanité, comme les anciennes provinces (Bretagne, Artois, Gascogne, etc.) se sont fondues dans l’unité française. Mais on ne démolit pas sa maison sous prétexte qu’on pourra plus tard en posséder une plus vaste et plus magnifique. Il se peut (et c’est sans doute la forme sous laquelle s’opérera l’harmonie du globe) que les États actuellement existants apprennent à s’unir par un lien souple et solide sans perdre cependant

(l) Lettre aux militaires .

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leur personnalité, comme les cantons de la Confédération suisse, et je conçois fort bien un peuple renonçant à son existence isolée pour former, avec un ou plusieurs autres, un peuple plus grand, plus prospère, plus résistant. Mais alors même la patrie subsiste ; elle a sa raison d’être et l'aura toujours.

La patrie n’est pas un mot vide, une entité abstraite. Elle contient le pays où nous sommes nés, où nous avons grandi, où nous nous sommes éveillés à la vie, et quelques bonnes raisons que nous puissions avoir de nous proclamer citoyens du monde, nous n'en tenons pas moins par les fibres les plus sensibles de notre cœur aux lieux témoins de notre enfance, aux choses qui ont commencé par être pour nous tout l’univers. Et la patrie n’est pas seulement le pays natal agrandi ; elle représente encore un fonds commun d'intérêts, de traditions, d’espérances, une parenté plus étroite entre les âmes et même entre les corps.

Détruire l'amour de la patrie serait une entreprise aussi déraisonnable qu’impraticable. Ce qu’il faut faire, c’est l’épurer et l’élargir, en conservant, mais en étendant de plus en plus aux autres groupes d’hommes les sentiments de bienveillance et de solidarité naturelle qui nous attachent à nos compatriotes.

Les socialistes aspirent, non pas à supprimer le patriotisme, mais seulement à le transformer. Ils veulent en extirper la sotte haine de l’étranger et la remplacer par l’émulation entre peuples, par la lutte féconde à qui fera rayonner sur la terre plus de lumière et plus de justice.

Je puis ajouter que défendre la patrie, ce n’est pas seulement défendre foyers, personnes, instruments et produits du travail national ; c’est encore pour un peuple sauver de la destruction son idéal, sa façon de concevoir le monde, ses aspirations vers le mieux, les germes d’avenir dont il est dépositaire, et ainsi travailler du même coup pour soi-même et pour l’humanité ! Supposez (et la supposition n’a rien d’invraisemblable) que d’Extrême-Orient ou d’Afrique les populations de race jaune ou de race noire, ces fourmilières que l’Europe remue imprudemment du pied, achèvent

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de se réveiller, et d’ici à quelques dizaines d’années se ruent sur les pays que nous habitons : je me figure qu'alors les adversaires les plus acharnés de l’idée de patrie comprendraient et avoueraient combien il est encore nécessaire, pour la cause même de la justice sociale, de conserver à l’abri des invasions un coin de terre où puissent se développera l’aise les rêves et les essais de société meilleure qui sont l’honneur et la tâche sacrée de notre Occident.

Donc il nous faut compter et pour très longtemps avec l’existence de nations distinctes. Il semble même que jamais l’organisation politique et sociale ne puisse être uniforme sur la surface du globe, étant donné que les climats resteront toujours différents. Pour ne choisir qu'un exemple, il est bien certain que l’âge nubile des filles ne sera jamais le même aux Indes qu’en Norvège, et cela seul suffit à créer des mœurs qui varieront d’une contrée à l’autre. L’unité humaine ne peut ainsi se constituer que dans la diversité : et cela rend probable la perpétuité sur notre globe de groupements naturels correspondant à des divisions géographiques.

Puisque les nations nous apparaissent de la sorte comme des individus plus grands, plus complexes et vivant plus longtemps, il faut bien s’occuper des relations entre ces gigantesques et redoutables personnalités.

L’idéal à poursuivre n’est pas douteux. Il est à souhaiter que ces relations soient aussi équitables, ^ussi amicales, aussi fraternelles que possible. Il est Souhaiter que les diverses nations apprennent à s’unir par le pacte souple et fort dont les États-Unis d'Amérique et la Confédération suisse offrent déjà le modèle. Il est à souhaiter que des arbitrages, avec code et tribunal international, règlent de plus en plus les questions litigieuses qui peuvent surgir entre elles.

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Traités de commerce, ligues de la paix, congrès d’ouvriers, de savants et d artistes, expositions universelles, voyages et informations de toute espèce accélérant le libre échange des idées, livres d’histoire découronnant les conquérants de leur rouge auréole au profit des gloires pacifiques qui n’ont coûté à autrui ni sang ni larmes ; bref, tout ce qui peut aider des hommes séparés par le hasard de la naissance à se connaître, à s'estimer, à s’aimer : voilà ce qu'il faut approuver, encourager, multiplier comme une série de moyens capables de rapprocher et de souder les peuples, ces membres épars et pourtant solidaires du grand corps de l'humanité !

Par suite des communications plus faciles, il se forme sous nos yeux un vaste organisme international qui se complique de jour en jour : les chemins de fer, les banques, les bourses, les sociétés par actions se relient étroitement d’un pays à l'autre ; l’administration de la justice, témoin les traités d’extradition, n’est plus exclusivement nationale ; un bureau central qui siège à Berne gère des affaires communes à des gens de lettres de tous pays. Il y a union d’intérêts par-dessus la ligne idéale des frontières.

Chacun connaît l'Internationale noire, qui est celle des prêtres; l’Internationale rouge, qui est celle des prolétaires ; l’Internationale jaune, qui est celle des financiers ; il faudrait y joindre ce que je nommerai l’Internationale blanche, celle de la lumière, celle de la science. Elle prépare l’union des cœurs par l’union des intelligences, et c’est peut-être la plus efficace de toutes. Elle conduit à des réformes qui peuvent emporter l’adhésion unanime des esprits et qui n’exigent de personne un sacrifice de conscience. La France de la Révolution, qui sut si bien concilier le devoir envers la patrie et le devoir envers l’humanité, comprit à mer-

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veille les conditions auxquelles peut et doit s’accomplir l'entente scientifique et pratique entre nations, le jour où elle décréta un système métrique formé d’après les dimensions de la terre et susceptible dès lors d’être adopté par la terre entière.

Bien des ententes du même genre, préludes d’une alliance plus intime, sont possibles et désirables. Le domaine international est en voie d’accroissement perpétuel, puisqu’on travaille à unifier le méridien usité sur les atlas, la façon de compter les heures, l’écriture des différents sons. Un pas dans la même voie sera fait, quand on aura créé dans toutes les parties de notre planète un seul et même calendrier, qui ne saurait être, cette fois, celui de la France révolutionnaire, où les noms des mois ne conviennent qu’au climat d’une étroite zone de l’Europe. Mais, dans la sphère des choses intellectuelles, l’œuvre la plus importante pour la concorde humaine, c’est la création d’une langue universelle. — Utopie, ne manqueront pas de crier les gens qui veulent calquer l’avenir sur le passé et ne pardonnent aux nouveautés que le jour où elles sont devenues vieilles. — Utopie, c’est le tarte à la crème des conservateurs de tous les temps. Laissons dire et travaillons.

Parmi ceux qui ont daigné s’occuper de ce sujet, quelques-uns croient qu'il n’y a qu'à laisser aller les choses ; que, par une lente entremangerie, pareille à celles qui sont de règle dans le règne animal ou végétal, une des langues existantes dévorera ses sœurs moins robustes et les supplantera. Je sais même des penseurs français qui promettent à l’anglais, déjà le plus répandu de tous les idiomes contemporains, la conquête et la possession définitive du monde.

Nous ne sommes pas de ceux qui acceptent ce fatalisme commode et superficiel, d’après lequel l’interven-

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tion de la volonté humaine n’a rien à voir et rien à faire dans l’accomplissement des destinées humaines. Ce livre, en son entier, est un acte de foi dans la faculté qu’ont les hommes, et qu’ils auront de plus en plus à mesure que grandira leur somme d’expérience et de savoir, de modifier et d’améliorer les conditions de leur vie matérielle et intellectuelle. Gela est vrai de l’organisation sociale ; cela l’est aussi de l’avenir linguistique.

Il est légitime d’espérer que, dans un temps impossible à préciser, mais que des esprits sagement hardis pressentent et appellent de leurs vœux, on saura refaire scientifiquement l’œuvre que les peuples enfants ont faite spontanément. Par quels procédés s’opérera cette genèse d’un langage nouveau, capable.de suffire aux exigences multiples des civilisations encore à naître ? On ne peut émettre que des conjectures. Il est peu vraisemblable que cette formation très complexe et très délicate, devant tenir compte de mille détails et s’élever sans les blesser au-dessus des susceptibilités nationales, puisse être le fruit d’une méditation individuelle. Il parait plus probable qu’un congrès de savants de tous pays choisis parmi les écrivains et les linguistes, pour qui, en ce temps-là, la vie des langues n’aura plus guère de secrets, sera chargé de forger, pour l’expression de la pensée humaine, un instrument sinon parfait, du moins bien supérieur à tout ce qui existe. Rien n’empêchera d’emprunter aux langues, aujourd’hui vivantes et alors condamnées à mourir, ce qu’elles auront eu de meilleur, à l’une sa précision, à l’autre sa sonorité ; à celle-ci sa richesse, à celle-là sa régularité logique. Toutes les nations pourront retrouver ainsi quelque chose de leurs qualités d’esprit dans l’œuvre où sera venu se fondre leur savoir collectif, et cela en facilitera la diffusion d’un bout à l’autre du globe. Qui ne voit

G. liEXARD. 5

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dès lors l’éducation des enfants déchargée d’un énorme poids mort et la circulation des idées et des hommes accélérée dans des proportions inouïes? Qui ne voit surtout l’humanité prenant enfin conscience de son unité et s’initiant par une solidarité intellectuelle à cette solidarité plus complète où les diverses patries ne seront plus que les cantons d’une vaste fédération mondiale !

L’espérance nous a emportés sur ses ailes bien loin de l’époque actuelle. Revenons-y, sans oublier que l’abolition du militarisme est une des tâches qui s’imposent aux générations futures.

Oui, la mort de la guerre ! Il faut y songer toujours et en parler souvent î Mais en attendant la guerre est à nos portes, menaçante et prête à se déchaîner. La société a pour devoir de parer au péril.

Elle a, pour remplir ce devoir, le droit de requérir l’aide de tous ceux qui peuvent lui apporter un concours efficace. Exception faite pour les enfants, les vieillards, les infirmes, les femmes (et encore y a-t-il en temps de guerre certaines fonctions, telles que le soin des blessés, où peuvent se rendre utiles ceux et celles qui ne combattent pas), tous les membres de la société ont à s’acquitter personnellement du service militaire. La nation armée, debout contre l’invasion : voilà ce que réclame la patrie en danger!

Quelles limites cependant à ce service universel et obligatoire? Point d’autres que le salut même de la patrie et l’égalité des charges entre tous les citoyens. Un homme ne peut être sous les drapeaux sans apporter sa vie comme enjeu et sans aliéner temporairement sa liberté : ainsi le veut l’impérieuse nécessité de la discipline. Grave et rude contrainte, qui est inévitable, mais dont, faute de mieux, il faut au moins réduire au minimum Pétendue et la durée.

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D'abord la guerre n’est légitime qu’en cas de défense. Une société respectueuse du droit ne peut rêver d’annexion violente ; elle ne peut agrandir son territoire que par l'accession volontaire de groupements humains demandant à s’unir à elle. La politique de conquête, politique d’injustice à l’extérieur, correspond à la politique de privilèges, politique d’injustice à l’intérieur : elle n’aurait pas de raison d’être dans une société qui n’admettrait plus l’oppression du faible par le fort et ruinerait ainsi dans son principe l’emploi de la force pour le règlement des affaires humaines.

En conséquence, si une société a le droit de transformer les citoyens en soldats pour une guerre défensive, elle ne peut que par abus se servir d'eux pour une guerre offensive. En levant, par exemple, des bataillons qu’elle envoie mourir dans des expéditions coloniales où l’on dépouille et asservit plus ou moins hypocritement des peuples lointains, elle dépasse les bornes de ce qui lui est permis, elle est coupable envers ses membres qu’elle sacrifie comme envers les étrangers qu’elle attaque. C’est une vérité qu’une élite commence et que la masse ne tardera pas à comprendre.

Ensuite, si contre une agression une société a le droit de tendre toutes ses énergies, ce n’est pas une raison pour conserver en temps de paix une armée permanente qui devient comme une nation dans la nation; qui, par cela seul qu’elle suspend la liberté de ceux qui en font partie, crée un danger pour la liberté des autres et peut ainsi dégénérer en instrument d’oppression. Sans entrer dans des détails que ne comporte pas cette étude générale, disons seulement que la durée du service, égale pour tous, doit se réduire au temps strictement nécessaire pour dresser un homme au service militaire. Certains pays, comme la Suisse, savent faire d’excellents tireurs et de solides soldats

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sans tenir leurs recrues en caserne des années entières ; chaque citoyen, de retour dans ses foyers, reste astreint à s’exercer au maniement des armes, à tirer par exemple tant de coups de fusil par an ; il suffît ensuite de quelques semaines de service chaque année pour ne pas laisser perdre le souvenir et l’habitude des manœuvres d’ensemble.

Sans doute (et je ne l’ignore pas), un pays ne peut résoudre isolément la question militaire. Il est trop évident qu’elle est internationale au premier chef, que les armements d’un peuple provoquent et entraînent chez le voisin des armements correspondants ; qu’il se produit ainsi une désastreuse émulation à qui pourra mettre en ligne le plus d’hommes, de canons, de vaisseaux cuirassés. Une répercussion du plus belliqueux sur le plus pacifique s’opère incessamment sous nos yeux ; il en est de ceux qui se tiennent sur le pied de guerre comme de ceux qui sont intolérants des opinions d’autrui : ils forcent les autres à en faire autant. Le désarmement et même la réduction du service militaire n’est possible dans une société prudente qu’avec une réciprocité parfaite des sociétés environnantes. Sommes-nous près de cet acte de sagesse, mutuel et simultané ? Hélas ! si les armées permanentes n’avaient pour fonction que de protéger les frontières , on pourrait en espérer la disparition rapide : personne n’étant plus en armes, personne ne serait menacé, et chaque nation pourrait en pleine sécurité se donner aux œuvres de la paix. Le malheur est que l’armée, en pays monarchique surtout, mais aussi en tout pays où il existe des classes antagonistes, remplit indûment une autre fonction ; elle sert h défendre les monarques contre leurs sujets, les possesseurs du sol contre les déshérités, les exploitants contre les exploités. Aussi n’y a-t-il pas apparence que

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des souverains ou des ministres gouvernant au profit de la classe possédante préparent ou acceptent volontiers une convention qui ôterait à leur pouvoir et aux privilèges d'une aristocratie de naissance ou de fortune l'utile secours des baïonnettes.

Est-ce à dire qu’en présence de cette difficulté sérieuse on soit condamné à ne rien tenter pour alléger le poids de la servitude militaire? Non certes ! Il est bon et possible d’en faire porter le faix sur le plus grand nombre d’épaules, de façon que chacun en sente par lui-même la lourdeur ; de déshonorer dans l’opinion publique la sottise du chauvinisme ; et principalement d’enfoncer dans les esprits cette vérité que la disparition du militarisme est liée à l’avènement de sociétés socialistes où, riches et pauvres, dirigeants et dirigés, ayant cessé d’exister, l’armée, identifiée à la nation, ne pourra plus être, au profit d’une classe, « une grande chose qu’on meut et qui tue ».

Il sera bon également de rappeler sans cesse que l’obéissance aux chefs, condition indispensable de toute organisation militaire, est limitée. La loi, qui, jusqu’ici, s’est presque toujours souciée uniquement d’organiser l’autorilé, devra, là comme ailleurs, organiser la liberté, fixer les cas où il est de droit et parfois de devoir de résister aux ordres d’un supérieur. Est-il nécessaire de protester contre les théories serviles qui prétendent que le soldat appartient corps et âme à ceux qui le commandent et qu’il doit exécuter docilement leurs plus folles ou leurs plus féroces fantaisies ! Non seulement l'officier ne peut imposer à ses hommes aucun acte qui attente à leur dignité de citoyens, à leur indépendance politique ou religieuse ; mais, en cas de guerre civile (si ces querelles fratricides ne sont pas à jamais reléguées par le progrès des mœurs dans les mauvais souvenirs du passé), alors que la loi est

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incertaine et voilée, alors que l’unité est brisée dans la nation, le lien du devoir militaire est rompu ; chacun redevient maître de sa destinée, libre de choisir son drapeau ; et, dans l’un comme dans l’autre camp, il ne peut plus y avoir que des volontaires obéissant à leur seule conscience.

En somme, que l’armée se démocratise, qu’elle se transforme peu à peu en milice nationale, qu’elle admette toute la somme de liberté et d’humanité compatible avec la discipline indispensable ; qu’elle s’achemine ainsi vers le jour heureux où elle pourra être supprimée comme inutile : tel est le sens de l’évolution qu’il est raisonnable de souhaiter et de préparer pour cette survivance des âges barbares qui se nomme le service militaire.

§ 3. — La troisième fonction de la société est de • régler les relations avec les nations étrangères.

Il me paraît superflu de justifier cette attribution. Aussi longtemps que la division en nations existera, les diverses unités nationales, devenant comme autant d’individus autonomes, ne peuvent avoir entre elles de rapports officiels que de collectivité à collectivité.

Un traité de commerce ou un traité d’alliance ne peut être conclu valablement entre une catégorie quelconque de citoyens et une puissance extérieure, sous peine de détruire cette solidarité d’intérêts qui constitue la nation même.

Ce principe est admis aujourd’hui en tous pays; seulement un autre principe qui ne l’est pas encore et qui mérite de l’être, c'est que les mêmes règles de justice et de fraternité doivent s’appliquer entre nations aussi bien qu’entre individus.

Cela implique d’abord que tout ensemble d’individus, occupant d’une façon permanente un territoire et

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désireux de gérer en commun leurs intérêts, peut à volonté ou se constituer en nation ou s’adjoindre à une nation déjà existante. Gela revient à dire que toute population a le droit de choisir sa nationalité ; cela condamne par conséquent l’emploi de la force soit pour conquérir, soit pour retenir, malgré le vœu de ses habitants régulièrement consultés, une province ou une colonie.

Cela entraîne la disparition de cette politique à double face qui .fait que le même peuple, vaincu et démembré par un voisin plus fort, n’a pas scrupule d’infliger un traitement analogue à des peuples plus faibles.

Gela signifie encore qu’entre ces personnes indépendantes que sont les nations, de même qu’il existe des tribunaux pour juger les différends entre individus, de même il doit exister des cours permanentes d’arbitrage, bannissant de plus en plus du règlement des affaires humaines le recours à la violence.

Gela superpose enfin à ces devoirs négatifs qui consistent à ne pas faire tort aux autres l’obligation pour les différentes nations de s’assister en cas de désastre, de cataclysme, d’épidémie et d’organiser entre elles tous les services qui peuvent amener entre les hommes une entente plus cordiale et une solidarité plus étroite.

Cette conception de la politique internationale amènerait une réforme profonde de la diplomatie ; comme elle n’aurait plus à redouter le demi-jour propice aux intrigues, elle mettrait fin aux finasseries dont se piquent MM. les diplomates, à la morgue dont ils se barricadent, au mystère ridicule dont ils s’enveloppent, au vilain métier d’espion qu’ils font souvent dans les pays où ils sont accrédités ; les ambassadeurs, dépouillés de l’apparat inutile qui est destiné à relever la médiocrité fréquente de leur valeur réelle, n’au-

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raient plus d’autre mission que d’être à l’étranger les protecteurs, les conseillers, les guides de leurs nationaux, les indicateurs pour leurs pays d’origine des bons exemples à imiter, les conciliateurs attitrés et les garants d’amitié d’une puissance auprès d'une autre.

§ 4. — Si nous quittons le domaine des relations extérieures pour celui des affaires intérieures , la société a pour devoir d’assurer la liberté et la sécurité de ses membres. De là, deux grands services d’ordre qui relèvent d’elle : Justice — Police.

Justice. — L’autorité sociale a ici deux fonctions ; l’une est de substituer son action pacificatrice à l’emploi de la force individuelle en cas de conflit entre deux intérêts ou deux convoitises : c’est la justice civile. L’autre est de punir tout attentat à la liberté, aux biens ou à la personne d’autrui : c’est la justice pénale .

La première se justifie d’elle-même ; la société se dresse entre deux de ses membres en désaccord comme un tiers à la fois assez désintéressé pour rendre un arrêt équitable et assez puissant pour faire respecter l’arrêt rendu. Elle est l’arbitre naturelle des différends entre individus, entre groupes, ou encore entre un individu et une association. Sans doute, les deux parties pourraient d’un commun accord choisir des arbitres et leur déléguer l’autorité nécessaire pour trancher le différend. Mais si querelle est assez envenimée pour que cet accord sur le choix*des personnes chargées de décider ne puisse pas s’opérer ? Si, une fois la décision rendue, la partie condamnée refuse d’accepter la sentence? Faudra-t-il laisser l’injustice se commettre et se perpétuer? Abandonner le faible à la merci du fort? Malheur au peuple qui se résigne à cet écrasement

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inique ! 11 est voué à rabaissement de son niveau moral dans la lâche résignation au mal ou au gaspillage de son énergie dans les haines et les dissensions intestines.

C’est pourquoi l’institution de tribunaux jugeant au nom de la société est une chose nécessaire. Est-ce à dire que la justice sociale doive demeurer ce qu’elle est? Ce serait lui faire un honneur immérité. Elle doit s’humaniser, se dépouiller de son appareil inquiétant et suranné, se considérer comme exerçant seulement un arbitrage obligatoire. Arrière le fatras énorme des codes, les détours et les pièges de la procédure, les démarches et les frais sans nombre, tout ce qui, aujourd’hui, rend au commun des mortels le recours aux tribunaux si redoutable que beaucoup aiment mieux se laisser léser et molester que de réclamer leur aide. La justice doit être gratuite et les codes trèscourts et très simples, de telle sorte qu’il faille plus de bon sens et de droiture que de savoir pour en appliquer les articles. Cela est possible dans une société socialiste : les lois qui régissent avec une minutie effrayante les questions d’héritage, de dot, d’hypothèque, etc., se trouveront abolies ou démesurément réduites par le seul fait que la propriété privée se trouvera restreinte à la portion congrue.

Les cas qui pourront faire difficulté seront les conflits entre la société et l'individu. Comment trouver alors des arbitres impartiaux? Le problème ne sera pas nouveau : il se pose de nos jours dans tout procès entre l’État et un particulier. Il se résoudra par l’indépendance assurée aux juges, par la façon dont ils seront nommés, par l’impossibilité où sera mis un pouvoir quelconque de les récompenser ou de les punir. C’est affaire à l’organisation judiciaire de placer l’homme investi temporairement de la fonction de juger dans

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des conditions telles qu’il puisse, je ne dis pas être infaillible (cela n’est pas humain), mais se faire son opinion en pleine connaissance de cause et la dire en toute conscience et liberté. Il n’entre pas dans le plan de cet ouvrage de détailler le mécanisme qui permettra de rendre la justice civile vraiment digne de son nom ; bien des moyens peuvent y concourir, publicité largement ouverte, élection ou tirage au sort parmi des citoyens doués des capacités voulues, délégation d'autorité d’une durée assez brève pour que celui qui en sera honoré n’ait pas le temps de se croire un être d’une espèce supérieure et rentre sans peine dans le rang, que sais-je encore ? Une fois de plus, nous ne pouvons ni ne prétendons tracer par le menu l’aménagement d’une société dont la charpente n’est pas même établie; il nous suffît d’indiquer à quelles règles et à quels besoins devra répondre sa structure.

Quant à la justice pénale, que faut-il en penser ? Estil permis d’espérer qu’elle cessera brusquement d’être nécessaire dans toute nation entrée en régime socialiste ?

Certes, le crime y diminuera et dépérira comme un arbre frappé dans ses racines. Adieu cette mauvaise conseillère qu’on appelle la faim ; adieu les aveugles coups de tête de l’ignorance ; plus de milliardaires, corrompus jusqu’à la moelle par la richesse et le pouvoir qu’elle donne, se faisant un jouet du bonheur ou de l’honneur d’autrui ; plus de va-nu-pieds, corrompus par la misère et les vices qu’elle engendre, conservant en pleine civilisation les pires instincts des barbares, nos ancêtres. La solidarité universelle devenue un fait et reliant les intérêts jadis antagonistes sera créatrice de fraternité. L’homme s’habituera à ne plus voir dans l’homme un agresseur à redouter ou une proie à guet-

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ter, mais un compagnon de travail, un associé dans la bonne et la mauvaise fortune. Ainsi disparaîtront ou s’atténueront les causes les plus graves de la criminalité.

Cependant, tout en tenant pour certain que l’humanité deviendra meilleure dans un milieu meilleur, ce serait folie de croire que, du jour au lendemain, elle sera corrigée et purifiée. A défaut des tentations créées par l’extrême inégalité des fortunes, il restera pour faire des criminels les violences de la passion, les emportements de la colère ou de la jalousie, les impulsions morbides héritées de parents mal équilibrés. C’est assez, c’est trop pour que le Code pénal devienne brusquement inutile.

Mais à quel titre la société peut-elle s’arroger le droit de punir ? A première vue, il est choquant qu’un homme s’érige en juge d’un autre homme et en punisseur de ses fautes. Comment ne pas songer à ce mot antique et fameux qui est toujours de mise à l’égard de tout délinquant : Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ! — Et si le souvenir des manquements commis ou frôlés par les plus honnêtes d’entre nous ne suffit pas à enlever toute autorité à quiconque veut juger son semblable, comment ne pas se rappeler cet autre mot, qui est de Mme de Staël : Qui pourrait tout comprendre voudrait tout pardonner. — Aux yeux de la raison, tout coupable est innocent, puisqu’il a obéi à des mobiles qui peuvent être des idées, des sentiments, des habitudes ou des instincts pervers, et que instincts, habitudes, sentiments, idées lui viennent ou de sa constitution mentale, ou de son éducation, ou d’une suggestion exercée sur lui par son entourage. Pour qui sait suivre dans leur complexité la liaison des causes et des effets, le criminel est un malheureux qui n’a pas eu la force ou l’intelligence

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nécessaire pour résister aux séductions du mal ; ses actes sont la conséquence logique d’antécédents qui ne dépendaient pas de lui ; n’importe quel iridividu, placé dans des conditions identiques, eût agi de même. De quel droit donc frapper cet être qui, moralement, est irresponsable de ce qu’il fait? Ne vaut-il pas mieux dire à la société : Condamnez l’acte qui est mauvais ; épargnez et plaignez l’agent qui est victime autant que fautif.

Cette conclusion est juste sur un point, fausse sur un autre.

Oui, le criminel mérite toute pitié, quel que soit son forfait, parce que son action, comme toute action, a été déterminée par des motifs qui ont dirigé sa volonté; il faudra toujours en tenir compte dans le traitement qui lui sera infligé. Mais il est quand même passible d’un châtiment, parce que l’impunité d’un acte antisocial serait un danger pour les autres membres de la société. Moralement irresponsable, il est responsable socialement.

La société doit la sécurité à tous ses membres. Elle est leur protectrice-née contre la violence et la ruse. Elle a la charge d’empêcher toute atteinte à leur personne. De là découle pour elle le droit de punir quiconque a lésé un autre individu dans sa liberté, dans sa propriété légitime, dans son honneur, etc. En punissant le fait délictueux, elle vise à en prévenir le retour, et cela de deux façons différentes. Elle ôte aux autres l’envie d’imiter le coupable; et elle crée à celui-ci, soit un motif de ne pas recommencer, en le frappant d’une amende, si le cas est peu grave; soit une impuissance plus ou moins longue de mal faire, en le mettant en prison ou en l’expulsant du pays, si la faute a été plus sérieuse.

Le droit de punir repose ainsi sur un fondement so-

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1 ide. Mais, tout en l’exerçant, la société ne saurait oublier que le coupable a droit, de son côté, à la compassion, comme l’étant devenu sous l’influence d’uu milieu corrupteur ou d’une hérédité malsaine. Gela revient à dire que la justice criminelle, si elle doit être maintenue, doit en même temps changer de caractère. Elle doit borner la peine à ce qui est strictement nécessaire pour empêcher la répétition du crime ; et, pour le dire en passant, c’est ce qui explique pourquoi le criminel de passion, dont la volonté a pu être égarée un instant, mais n’est pas foncièrement mauvaise, bénéficie souvent de la part du jury d’une indulgence qui étonne les esprits superficiels. Le ministère public a eu jusqu’ici la fonction de requérir le châtiment du coupable et il n’a pas péché par excès de douceur, surtout quand le délinquant appartenait aux classes inférieures. Il devrait y avoir un autre ministère public pour faire la contre-partie, pour prendre le rôle abandonné à l’avocat, pour plaider la cause de l’humanité, pour tremper de pitié la sentence du juge.

Encore n’est-ce point assez de limiter au minimum indispensable la souffrance du condamné : l’équité, et non point seulement la charité, commande de le traiter comme un malade dangereux, contre lequel il faut sans doute protéger les autres, mais qu’il faut surtout travailler à guérir en éclairant son intelligence et en redressant sa volonté.

De là découle une transformation du Gode pénal et des prisons dans un sens plus humain. Sans parler des garanties de toute espèce qui doivent être données à l’accusé pour se défendre ; sans reprendre la guerre contre la peine de mort qui, étant irréparable, ne devrait être infligée que par des juges infaillibles, nous pouvons dire que la prison doit tendre à ressembler de plus en plus à un hôpital pour maladies men-

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taies. Toute rigueur inutile en doit être proscrite comme un reste de barbarie ; et, de plus, elle doit être calculée de façon à remplir une mission (hasardons le mot) éducative et régénératrice. Tout détenu a un droit infiniment respectable à se réhabiliter, à remonter au rang des honnêtes gens ; et, au lieu d’enfoncer plus avant l’homme tombé à la mer en attachant à ses pieds le boulet de sa première faute, c’est un devoir strict pour la société de lui tendre une main secourable et de l’aider à se sauver. La justice n’est juste qu’à condition d’être clémente et de relever ceux qu’elle frappe.

Police. — À la société revient encore le service d’ordre qu’on appelle ordinairement police.

S’il est un nom qui ait été déshonoré par les vilenies auxquelles il a servi de pavillon, c’est bien à coup sûr celui-là. Tandis que société policée était pour nos pères synonyme de société civilisée, c’est aujourd’hui en France injurier quelqu’un que de le traiter de policier. « Être de la police » est un métier qu’on avoue le rouge au front et qu’on déguise sous ce masque honnête : « Faire partie de l’administration. » — Et de fait, quand on a vu, par un abus fidèlement perpétué de gouvernement en gouvernement, la police devenir la complice ordinaire de l’oppression politique, espionner et frapper au nom d’un pouvoir souvent usurpateur les défenseurs du droit, fabriquer au besoin de faux attentats, provoquer des désordres pour épouvanter les timides et pour compromettre sournoisement les énergiques; quand on voit tous les jours encore les agents soi-disant préposés au maintien de la paix publique' tracasser et brutaliser à tout propos les citoyens ou arrêter à tort et à travers des femmes honnêtes, on comprend l’antipathie, la haine même qu’a

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soulevée contre elle une institution détournée de son but et vraiment déviée en sens contraire.

Il faut pourtant réagir contre ce sentiment trop justifié et reconnaître qu’il est sage d’établir un ensemble de règlements pour la sûreté et la commodité des citoyens et de déléguer à un certain nombre d’hommes le soin de faire exécuter ces prescriptions. Le plus farouche partisan de la liberté illimitée, s’il est assailli à coups de poing ou de couteau par un malfaiteur, réclamera l’aide des sergents de ville et démontrera ainsi leur utilité. Il est impossible de laisser les passants, les femmes, les enfants à la merci du premier fou, du premier ivrogne qui passera dans la rue. Séquestrer les chiens errants, ordonner la désinfection d’un navire ou d’une maison pour empêcher la propagation d’une épidémie, soumettre à des conditions prudentes la circulation des voitures ou des animaux dangereux, l'ouverture d'un théâtre ou d’un bazar de charité, sont des mesures qui rentrent dans la compétence de l’autorité sociale. La police, ainsi ramenée à sa destination véritable et devenant avant tout municipale, est un rouage dont il est difficile de se passer et qui ne peut guère susciter de violente opposition de principe.

Seulement il importe de limiter, préciser, contrôler son action ; de ne point la laisser empiéter sur les droits des uns sous prétexte de défendre les droits des autres ; de lui ôter toute tentation de donner dans l’arbitraire en punissant sévèrement tout excès de pouvoir, en offrant aux citoyens des recours faciles et sûrs contre ses vexations, en armant d’une solide cuirasse défensive la liberté individuelle.

Il importe aussi de la réhabiliter, de la relever dans l’estime publique, en supprimant la police politique secrète. Celle-ci est contraire à la neutralité que l’autorité sociale doit garder en matière d’opinions; elle est

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un instrument de parti ou de classe; elle fonctionne au profit de quelques dirigeants et non plus de tous les citoyens; elle est condamnée par l’usage même auquel elle est destinée. D’autre part, elle se sent peu honorable, puisqu’elle se cache commme un oiseau de nuit, puisqu’elle a peur du grand soleil, puisqu’elle se dissimule pour frapper. Elle est un legs du passé, un anachronisme vivant dans une société démocratique où le grand jour de la publicité est la garantie essentielle des citoyens et la règle même du régime.

Qu’après cela on puisse discuter sur quelques points douteux, sur la frontière où doit s’arrêter l’intrusion, même bien intentionnée, de la police dans la vie sociale journalière, je ne le nierai point. Un des domaines les plus litigieux est celui des outrages à la morale publique, ainsi que dit la loi en termes d’une élasticité inquiétante.

Il est certain que le spectacle d’actes ou d’objets obscènes, pouvant blesser la pudeur des personnes et surtout des enfants qui en seraient témoins, est une chose qu'il est raisonnable d’interdire. Mais la difficulté est parfois de déterminer dans une œuvre d’art, dans un tableau, dans une pièce de théâtre, dans un livre, où commence l’excitation voulue à la débauche, et encore de savoir jusqu’à quel point l’exhibition est publique. Cas délicats où il faut bien se garder de franchir, au nom d’une morale trop rigide, le sol inviolable de la vie privée ! Question de mesure et de tact qui exige d’extrêmes précautions et ménagements !

Il est à souhaiter que les mœurs bien plus que les lois fassent la police de l’art; aux honnêtes gens de faire peser sur les ouvrages vraiment capables de débaucher la jeunesse une réprobation d’autant plus efficace qu’elle ne sera pas entachée d’une ridicule et excessive pudibonderie ! Les mesures répressives, sauf

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en ce qui concerne les séductions visiblement adressées aux mineurs, risquent d’être plus odieuses et plus périlleuses que salutaires. En tout cas la société devra renoncer, par respect de la liberté des femmes, à l’étrange métier qui consiste à offrir aux hommes un assortiment de chair à plaisir, à surveiller, patenter et réglementer des maisons de débauche. Il semble qu’en ces matières son intervention, dès qu'il s’agit d’adultes, n’ait d’autre raison d’être que d’empêcher l’exploitation, l’asservissement et la dégradation par des gens sans scrupules de pauvres êtres qui ne peuvent se défendre.

Du reste, il ne faut point se le dissimuler, il y aura longtemps des escarmouches à propos des attributions de la police qu’il convient de laisser ou de donner à la société. Mais heureux le peuple qui serait assez déchargé d’autres soucis plus graves pour porter le fort de son attention sur le détail de son existence quotidienne et pour étudier à quel point, où et quand il est bon en pareille matière d’accepter ou de rejeter l’action collective !

§ o. — De la société relève encore l’éducation publique.

Question des plus délicates, des plus difficiles, des plus importantes aussi ! Il n’est pas étonnant qu’elle ait suscité et suscite encore de vigoureuses batailles au sein du monde moderne.

L’instruction, dans une société socialiste, doit être, comme le travail, à la fois obligatoire et libre ; et je vais montrer une des façons dont peut se résoudre cette apparente contradiction.

L’obligation s’impose, au nom du droit de l’individu, au nom des droits de la collectivité. Il est dans l’intérêt évident de tout enfant d’avoir accès à tous les moyens

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de culture physique, intellectuelle et morale dont dispose la société de son pays et de son temps ; il a droit à l’éducation intégrale telle qu’elle est possible dans le milieu où il est né. La société a pour devoir de la lui assurer et nul ne peut légitimement s’y opposer. L’enfant, personne morale en puissance ou, pour mieux dire encore, en voie de développement, ne doit plus ainsi qu’autrefois être considéré comme étant la propriété de ses parents. Le pouvoir du père ou de la mère ne se justifie, comme toute autorité s’exerçant sur des êtres humains, qu’à condition d’être créateur de liberté, et non d’oppression ; et la famille, qui a pour raison d’être de faciliter le développement de l’enfant, agirait contre son propre but en entravant la satisfaction du besoin qu’il a d’être élevé et enseigné.

D’autre part, dans une société civilisée, l’existence des membres qui resteraient attardés dans la barbarie primitive aurait les plus graves inconvénients. Pour reprendre une comparaison qui a le tort de n’être pas neuve, mais le mérite d’être toujours juste, de même qu’une voiture circulant de nuit sans lanterne sur une route devient un péril pour les passants, de même un citoyen non éclairé est un danger permanent pour autrui. Non seulement il n’apporte pas à l’œuvre commune tout le concours qu’on pourrait attendre de lui, mais il risque de troubler et de léser ceux qui l’entourent soit par ignorance, soit par sauvagerie de nature. Il importe à tout le monde que chaque être humain devienne dans la mesure de ses capacités une intelligence ouverte et une conscience droite.

Malheureusement, si la société est obligée de la sorte de répandre également la lumière sur tous ses membres, le fait que les hommes ne s’accordent pas toujours sur la vérité rend sa tâche singulièrement malaisée. Logiquement la société ne peut prendre parti entre les opi-

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nions qui divisent ceux qui la composent ; elle n’est point juge de ce qui est vrai ou faux; l’enseignement public est par suite forcé de se restreindre aux points sur lesquels il y a consentement universel, ou de garder une neutralité parfaite, partout où il y a dissentiment.

On comprend sans peine que la société donne l’instruction élémentaire. Tant qu’il s’agit d’enseigner à lire, à écrire, à compter, point de difficulté sérieuse : à vrai dire, ce savoir rudimentaire n'est qu'un ensemble d'instruments qui pourront servir un jour à acquérir des idées, il ne contient pas par lui-même d’idées directrices ; quelles que soient les opinions du maître sur les grands problèmes de la vie, elles n’ont point à paraître, à agir sur les jeunes esprits, si malléables, qui lui sont confiés.

Il est permis d’en dire autant de l’enseignement professionnel ou de celui des sciences positives, tant qu’il ne s’élève pas aux grandes théories d’ensemble qui prêtent à discussion.

On peut aussi admettre, à la rigueur, que les préceptes usuels de la morale pratique puissent s’enseigner de même ; il n’y a pas apparence qu’il se produise des réclamations, tant qu'on se contente d’apprendre aux enfants à ne pas mentir, à ne pas s’injurier et se maltraiter les uns les autres, voire même à mettre dans leurs relations autant de justice et de bonté que faire se peut. En paroles, tout le monde est d’accord qu’il faut être juste et bon.

Mais qu'on sorte du domaine bien étroit de ce qui est incontestable et incontesté, qu’on arrive aux matières innombrables qui prêtent aux divergences d’interprétation et de jugement, la difficulté surgit aussitôt, et très ardue. Il serait puéril de la nier ou de l’éluder. Les mêmes événements historiques, surtout quand ils sont voisins de nous, changent étrangement de physionomie,

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suivant qu’ils sont contés par un catholique ou un protestant, par un monarchiste ou un républicain. Je ne crois pas nécessaire de démontrer que l’appréciation, l’exposé même d’un système de philosophie diffère souvent du tout au tout selon les convictions de celui qui en traite. On m’accordera aisément que l’économie politique n’aboutit pas aux mêmes conclusions, quand elle est présentée par un socialiste ou par un individualiste.

Que faire en présence de cette incurable division des opinions humaines ? Faut-il raisonner comme on raisonne aujourd’hui, en s’en cachant d’ailleurs avec une hypocrisie qui ne trompe personne? Faut-il admettre, en fait, sinon en théorie, une vérité officielle? Maintenir dans les chaires une histoire d’État, une philosophie orthodoxe, une économie politique estampillée? Faut-il soumettre l’enseignement à la domination, je ne dis pas même des majorités, mais des puissances sociales qui propagent, aux frais de la nation entière, les doctrines favorables à leur domination ?

Faut-il dire, au contraire : « Point d’enseignement public ! La société n’a rien à faire en ce domaine ! Laissons chacun libre d’enseigner ! chacun libre d’apprendre ce qu’il lui plaira. L’enseignement est pure affaire privée. »

Il semble bien que l’on soit pris entre les deux branches de ce dilemme. Et pourtant, non. Ni l’une ni l’autre solution ne nous paraît satisfaisante.

La première est mauvaise, parce que les idées enseignées au nom de la nation entière ne sont souvent conformes qu’aux convictions d’une partie, parfois même d’une petite minorité de ses membres. C’est établir un privilège, c’est-à-dire violer l’égalité au profit des uns et aux dépens des autres, que de donner ainsi une consécration officielle et exclusive à certaines doc-

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trines. C’est encore violer le droit de l’enfant à la vérité, en abusant de sa faiblesse pour implanter en lui des opinions qui peuvent être erronées et fausser sa pensée durant toute sa vie. Ce système est admirablement calculé pour entretenir la domination d’un homme ou d’une classe ; il fait des sujets dociles, non des hommes libres.

L’autre solution 11e me semble pas meilleure. Supposez l’enseignement abandonné à l’initiative individuelle, fourni sans contrôle par la famille ou une association quelconque : la liberté intellectuelle de l’enfant est menacée plus gravement encore. Si les parents demeurent maîtres absolus de son éducation, je crains sur son esprit une pression d’autant plus puissante que l’élève est naturellement prédisposé à subir la suggestion affectueuse de ceux qui lui sont le plus proches. Gare alors aux préjugés héréditaires, qui sont la négation même du progrès scientifique ! Gare surtout à ce qu’on peut nommer la séquestration morale dans un milieu étroit et fermé, où l’air du dehors ne pénètre pas, où la vision des choses réelles peut être lamentablement déformée. J’estime qu’il y a un véritable abus de pouvoir dans cette espèce de claustration familiale qui trop souvent empêche une intelligence bien douée de choisir en connaissance de cause parmi les doctrines qui se combattent.

Mais, à côté de la famille, peuvent exister des associations qui se chargeront de distribuer la science à la jeunesse. L’avouerai-je ? Gela ne me rassure pas du tout. Qu’est-ce qui me garantit que ces associations respecteront mieux le droit qu’a l’adolescent de se faire sur toutes choses son opinion personnelle ? On sait avec quel art et quel succès les congrégations religieuses enveloppent, emmurent, emprisonnent les jeunes gens qu’on remet entre leurs mains. Les instituts des jésuites sont

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là pour prouver à quel point on peut plier et dresser la pensée à la servitude. Il y aura, je le veux, des associations tout à fait opposées. Ici, tout sera disposé pour faire de bons catholiques, là on professera la haine ou le dédain de toute religion; tel établissement sera de couleur socialiste, tel autre sera voué aux partisans du laissez-faire ! laissez passer ! Libre concurrence entre les écoles rivales ! Les élèves n’auront qu’à choisir entre elles !

Le malheur est que l’on choisira pour eux ! que, n’ayant ni l’âge ni le savoir nécessaires pour exprimer une préférence fondée en raison, ils seront, dès l’enfance, sans même avoir été consultés, parqués en des compartiments séparés ! Entre eux, plus de solidarité, plus de contact ! Plus de communauté d’aspirations ou de souvenirs ! Et, comme conséquence, ou bien un émiettement social qui fera de tous ces individus sans lien une poussière d’atomes tourbillonnant au gré du vent, ou bien la guerre civile en permanence merveilleusement préparée par des écoles qui seront comme autant de petits mondes à part, d’où les différents groupes sortiront avec des principes contradictoires et des haines réciproques.

Je crois qu’on peut trouver une solution plus heureuse du problème. Il faut pour cela se rappeler deux choses : que le droit de tout être humain, arrivant à l’âge adulte, est de choisir librement entre les diverses doctrines que les hommes ont élaborées ; et que la société a par suite le devoir de mettre ses membres en état de réaliser cette liberté idéale.

Comment la société fera-t-elle en sorte que tous ses membres, aux environs de la vingtième année, puissent, comme on dit, entendre toutes les cloches et réunir ainsi tous les éléments de décision qui leur permettront un choix raisonné?

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Il va de soi, d'abord, que tout empêchement économique à l'accès libre des sources du savoir aura disparu. L’enseignement étant gratuit et l'entretien des enfants étant mis à la charge de la communauté, on ne verra plus, comme en notre société mercantile, cette déraisonnable anomalie : l’instruction publique réservée à ceux qui peuvent la payer ; les pauvres condamnés à l'ignorance.pour crime de pauvreté ; les riches joignant à leurs privilèges celui d'être les bénéficiaires exclusifs du haut labeur cérébral accompli par l’humanité. L’éducation s’adressera également à toutes les intelligences qui seront capables d’en profiter.

La société devra ensuite, non plus se prononcer sur les diverses doctrines et accorder une sorte de monopole à l’une ou à plusieurs d’entre elles, mais étendre sur toutes sa protection, leur assurer indistinctement le droit de vivre, leur garantir la lutte franche et loyale au grand soleil. Elle n’a point à favoriser, pas même à proclamer la victoire de l’une ou de l’autre ; comme les hérauts d’armes, au moyen âge, dans les tournois de chevalerie, elle a pour fonction de veiller à ce que les conditions du combat soient les mêmes pour tous les combattants et dûment observées.

Cette conception du rôle de la société est de nature à modifier la situation de ceux qui enseignent comme de ceux qui étudient.

Dans les universités entretenues aux frais de la communauté toute doctrine importante aurait sa place marquée; dès qu’un certain nombre de personnes (nombre qui serait fixé par la loi) réclamerait l'enseignement de telle doctrine leur tenant à cœur, une chaire serait créée, et le titulaire en serait désigné par les « demandeurs ». On peut être ainsi certain que le professeur désigné serait un des meilleurs champions de la façon de voir destinée à être représentée par lui.

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En revanche, dès qu’un enseignement ne répondrait plus à un besoin réel, il pourrait être supprimé, sitôt que la proposition en serait faite, sous une forme qu’il serait aisé de régler ; il suffirait d’interroger la nation à ce sujet et de compter les voix qui en demanderaient le maintien. Il s’établirait ainsi entre les doctrines et le nombre des chaires où elles seraient enseignées un équilibre aussi parfait que possible, une proportion variable conforme à la répartition changeante des membres de la société entre les diverses croyances.

Je reconnais que le public d’aujourd’hui aurait quelque peine à accomplir avec discernement ces opérations délicates ; mais ce n’est pas une raison pour qu’il en soit de même dans une société où tout le monde serait instruit et familiarisé, comme nous le verrons, avec la pratique du droit d’initiative.

Ce système aurait l’avantage d’organiser ce que les Églises, les Académies, les gouvernements, organes de résistance, ont jusqu’ici enrayé de tout leur pouvoir: l’innovation, l’invention des idées. Toute doctrine neuve échapperait au risque d’être étouffée par la tradition, entravée dans son essor par la routine. Car, sans compter qu’elle pourrait toujours être professée hors des établissements publics, elle y obtiendrait droit de cité, sitôt qu’elle aurait conquis le nombre d’adeptes requis pour figurer à côté des autres branches d’enseignement déjà reconnues.

Voilà pour la liberté des professeurs. Voici maintenant pour celle des élèves :

Afin que leur choix fût vraiment libre entre les théories opposées, ils devraient être astreints à en connaître au moins les principes ; et on pourrait obtenir d’eux la preuve de cette connaissance, en inscrivant toutes ces matières aux programmes des examens. Le jury, complété, pour plus de sûreté, par des membres

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pris en dehors du corps enseignant, comprendrait des représentants de toutes les opinions, de façon à offrir toutes les garanties, d’impartialité, et il va de soi que sur tous les points en litige pleine liberté serait laissée aux jeunes gens interrogés de se déclarer pour ou contre ou de suspendre leur jugement. Le jury constaterait seulement s’ils ont bien ou mal étudié ce qu'ils devraient savoir, mais, suivant une formule déjà usitée quand une Faculté délivre un diplôme de docteur, sans se prononcer sur les opinions des candidats.

Les universités deviendraient ainsi des écoles de tolérance mutuelle. Non seulement étudiants et étudiantes apprendraient à passer leurs idées au crible de la discussion et à respecter l'indépendance et la dignité de la pensée dans leurs adversaires ; mais, si divisés qu’ils pussent être ensuite par les conclusions auxquelles ils aboutiraient, ils garderaient de la fréquentation des mêmes leçons, de leur vie dans un même milieu, un tenace sentiment de camaraderie et de fraternité.

Craindrait-on de voir ainsi les jeunes esprits, perdus dans le chaos des idées contradictoires, se reposer paresseusement sur le mol oreiller du doute? Ce danger, alors comme aujourd’hui, pourrait exister pour les intelligences et pour les caractères sans consistance ; mais d’abord il serait moins grave que cette infatuation orgueilleuse de l’adolescent frais émoulu de ses études qui se cantonne dans une opinion apprise sans prendre la peine de considérer les faces multiples de la vérité ; il serait compensé par l’indulgence et la modestie, compagnes ordinaires du scepticisme sincère ; mais, de plus, la nécessité de choisir entre les doctrines diverses, si elle était pour les faibles un fardeau pesant, serait pour les forts un exercice salutaire et tonique ; les convictions ne seraient plus suggérées par le hasard G. Renard. G

ou dictées par l’intérêt ; elles seraient sérieuses, raisonnées, fondées sur une connaissance approfondie des faits. 11 se formerait de la sorte une véritable élite. Est-ce que, de nos jours déjà, un homme supérieur ne doit pas avoir fait, comme disait Sainte-Beuve, le tour des choses de la vie? Est-ce que, avant de s’engager dans une voie définitive, il ne doit pas avoir fouillé et suivi du regard les routes si divergentes ouvertes à sa pensée? Le conflit des diverses théories n’est à redouter que si l’on nie à la raison humaine tout pouvoir de discernement. Je comprends l’Église catholique interdisant à ses fidèles la lecture de certains livres ; mais c’est avouer (aveu aussi naïf qu’humiliant) qu’elle a peur de la lumière. Quiconque est convaincu que la vérité, comme le soleil, se fait connaître à sa clarté, ne peut que souhaiter entre les doctrines qui prétendent la posséder une libre et loyale concurrence où la victoire est assurée au rayonnement lumineux le plus intense.

Si je faisais ici un traité d’éducation, ce serait le moment de tracer l’idéal individuel d’après lequel il est désirable que soient formés l’homme et la femme de l’avenir ; il y aurait beaucoup à dire sur les lacunes et les vices du système en vigueur ; il faudrait se demander si l’équilibre est réalisé entre les différentes cultures, physique, intellectuelle et morale ; si la division de l’enseignement en trois ordres : primaire, secondaire et supérieur, répond à une différence naturelle et permanente d’àge et de capacité chez les élèves ou si, au contraire, elle ne reflète pas la distinction artificielle et éphémère des classes sociales auxquelles appartiennent les parents. Il faudrait passer au crible de la critique ce singulier régime scolaire qui sépare et isole les deux sexes au grand détriment de leur union future et qui trop pieusement garde du moyen

LES FONCTIONS DE LA SOCIÉTÉ

âge ces couvents laïques, moitié casernes et moitié prisons, que Ton appelle des internats. Il faudrait examiner quelle part il convient de donner dans les programmes aux diücrentes branches des connaissances humaines, en calculant d’après la valeur réelle de chacune la part légitime qui doit revenir à l’étude du grec et du latin, en soumettant à une refonte complète l’antique classification des facultés qui a cessé de correspondre à la réalité des choses. Mais ces questions-là et bien d’autres m’entraîneraient très loin au delà des limites que je me suis prescrites, et je ne puis qu’en signaler au passage l'importance et l’intérêt.

Il s'agit toujours et seulement de savoir ce qui peut et doit être organisé collectivement pour satisfaire aux besoins intellectuels des individus et de la société entière. En dehors de l’école, de grands établissements littéraires, scientifiques, artistiques doivent être mis, comme instruments de travail ou de jouissance, à la portée de tous. Bibliothèques, laboratoires, musées sont déjà et doivent de plus en plus devenir parties intégrantes du domaine collectif. Il n’y a en ces matières qu’à naviguer entre deux écueils. Ne pas négliger des institutions qui sont la marque, et, mieux que cela, la condition d’existence d’une civilisation supérieure ; ne pas les administrer dans un esprit exclusif, comme s’il pouvait exister une vérité ou une beauté d’État, mais pratiquer, comme partout où se heurtent des opinions opposées, la plus large et la plus sereine neutralité. Par exemple, l’admission d’un tableau dans un musée, comme la création d’une chaire dans une université, pourrait être obtenue sur la demande d’un nombre de personnes déterminé parla loi.

Répétons d’ailleurs une fois de plus que d’innombrables associations volontaires peuvent, comme c’est déjà le cas de nos jours, aider la société dans la tâche

qui lui incombe, d’encourager la recherche de tout ce qui peut ennoblir la vie et la rendre digne d’être vécue. Mais un régime socialiste, précisément parce qu’il repose sur la volonté que chaque plante humaine porte ses fleurs et ses fruits, est plus que tout autre intéressé à agrandir ce patrimoine de savoir, de moralité, de beauté dont chaque génération dans le temps, et chaque nation dans l’espace, sont les dépositaires ; le but de l’organisation nouvelle n’est pas seulement le bien-être matériel, c’est aussi et autant l’élargissement des esprits et l’élévation des consciences.

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