CHAPITRE III
Il s’agit de savoir la quote-part qui reviendra à chacun dans le partage des revenus de la grande Coopérative nationale, et il est entendu déjà que chacun doit recevoir, après prélèvement des ressources nécessaires à l’entretien de ceux qui ne peuvent pas travailler, l’équivalent de son travail.
Mais comment juger de l’équivalence d’un travail et d’une rémunération ? Comment comparer des travaux d’ordres divers ? Comment déterminer ce que peuvent valoir, l’un par rapport à l’autre, un service et un objet quelconque? Il faut de toute nécessité une théorie de la valeur, et c’est cette théorie qu’il convient de commencer par établir.
§ I. Éléments constituants et variations de la valeur. — Il n’est point de théorie qui ait été plus retournée sous toutes ses faces par les économistes de toute école, et cependant les conclusions de ces nombreuses études ne sont pas encore arrivées à défier toute contradiction. Nous essaierons, faute de mieux, d’apporter dans la discussion de ce sujet difficile toute la conscience et toute la clarté qu’il nous sera possible d’y mettre.
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Il me paraît que, dans cette question comme dans beaucoup d’autres, les idées ont été surtout brouillées faute d’une distinction capitale qu’il importe de faire dès le début.
On peut procéder de deux façons fort différentes : étudier seulement ce qui est, étudier aussi ce qui doit être, quand le jeu des lois naturelles régissant la valeur n’est pas faussé par la constitution économique de la société actuelle.
Dans le premier cas on risque de perdre de vue l’essentiel pour l’accessoire, de prendre la réalité momentanée pour la vérité de toujours, de méconnaître les conditions d’existence permanentes et nécessaires de la valeur au milieu des accidents qui produisent des hausses ou des baisses artificielles et qui peuvent être l’effet de la spéculation, des monopoles, des privilèges de toute espèce.
Dans le second cas on s’attache à retrouver l’essence même de la valeur sous les caractères secondaires et factices qui la voilent ; on cherche à déterminer ce qu’on peut appeler la valeur normale des choses.
C’est à ce second point de vue que nous nous placerons ici.
La valeur normale des choses est constituée par deux éléments.
v , D’unepart, il faut que cette chose réponde à un besoin, tout au moins à un désir. C’est en cela que consiste ce qu’on nomme son utilité .
D’autre part, il faut que par un certain travail cette chose devienne apte à satisfaire le besoin ou le désir existant.
La coexistence de ces deux éléments est indispensable. Si l un vient à manquer, la chose est sans valeur.
Supposons le besoin absent. C’est l’histoire du coq qui trouve une perle, quand il cherche de quoi manger. J
Le moindre grain de mil ferait mieux son affaire.
Qu’importe à qui n’a pas soif la plus abondante fontaine ? Que vaut pour l'homme mourant de faim la plus belle symphonie du monde?
Supposons le travail absent. La chose peut être d’utilité infinie et de valeur nulle. C’est le cas, par exemple, pour l’air que nous respirons en rase campagne. Ce futj le cas, à l'origine, pour la terre qui sans culture peut produire quantité de choses utiles, mais ayant seulement une valeur latente, ou, pour mieux dire encore, une valeur en puissance que le travail achève de créer. Le fruit, mûri sur l’arbre sauvage, n’acquiert de valeur qu’après l’effort qu’on a fait pour le cueillir ou le ramasser.
A eux seuls comme à eux deux, utilité et travail sont les facteurs, ou, si l'on veut, les conditions d’existence de toute valeur. L’échange ne crée pas de valeurs, comme on le dit quelquefois à tort. Quand on troque deux objets l’un contre l’autre, c’est qu’on les estime équivalents, et par conséquent aucun surplus de valeur ne se produit dans l’opération.
Les deux éléments que nous venons de distinguer sont variables. Le besoin d’une môme chose varie d’intensité suivant les individus, et pour chaque individu suivant les moments. Le travail nécessaire à se la procurer varie aussi en durée et en intensité suivant les circonstances comme suivant le zèle et la capacité du travailleur.
Il suit de là que la valeur n’a rien d’absolu, qu’elle est un rapport entre deux quantités variables : Vinten-i sité du désir éprouvé et la somme de travail nèces-\ saire à le satisfaire.
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Quel est sur elle l’effet des variations que subissent ses deux éléments constituants ? On peut distinguer trois cas :
1° Si Vun des éléments vient à croître ou à décroître , Vautre restant constant , la valeur suit ce mouvement l de croissance ou de décroissance .
Un objet vaut davantage lorsque, coûtant le même effort, il est désiré plus vivement, et réciproquement il vaut moins quand il est moins demandé.
De même un objet vaut davantage lorsque, le désir qu’il excite restant le même, il faut plus de travail pour se le procurer, et réciproquement il vaut moins quand la difficulté de l’acquérir diminue.
I 2° Si les deux éléments croissent ou décroissent ; ensemble , la valeur augmente ou diminue dans une j proportion beaucoup plus considérable.
Dans une ville assiégée, la faim devient de plus en plus aiguë ; la nourriture devient de plus en plus rare, ou, ce qui revient au même, de plus en plus difficile à trouver. La valeur des comestibles devient exorbitante.
En revanche, une machine permet de fabriquer avec rapidité une énorme quantité de bas. Tout le monde en est abondamment pourvu. Travail et besoin sont moindres. Les bas en arrivent à n’avoir plus qu’une très faible valeur.
3° Si Vun des éléments croit , tandis que Vautre décroît , la valeur augmente , diminue ou reste la même , suivant que les changements subis de part et d'autre s' équilibrent ou sont inégaux .
Par exemple un produit manufacturé, soit une cuiller en ruolz, a une certaine valeur. Un procédé nouveau en simplifie la fabrication. Mais en meme temps un progrès de la prospérité générale, dû, que sais-je ? à une bonne récolte, aune activité plus grande de la produC' tion, à une répartition plus équitable des impôts, fait
que beaucoup de gens, se contentant jusqu’alors de cuillers de fer, peuvent se payer des couverts plus luxueux. Si le surcroît des demandes égale le surplus des cuillers fabriquées avec le même effort, la valeur de la cuiller demeure identique ; s’il le dépasse, cette valeur croit ; s’il ne l’atteint pas, cette valeur baisse.
Telle est la loi — très simple — des variations de la valeur : et, s’il est trop facile de noter des dérogations à cette loi dans la société actuelle, c’est que, comme nous l’avons fait observer plus haut, la propriété de la terre devenue un monopole pour quelques-uns, le privilège laissé à d’autres d’accaparer certains biens et de produire ainsi une rareté factice, la concurrence et les rabais qu’elle entraîne, etc., sont des causes perpétuelles de perturbations.
Nous n’avons pas à nous occuper de ces troubles passagers qui tiennent à la constitution particulière de la société capitaliste, mais qui n’ont plus de raison d’être en régime socialiste.
L’important est pour nous de savoir comment la valeur, qui est toujours en fonction du besoin du consommateur et du travail du producteur , peut être mesurée d’une façon juste et pratique.
§ 2. Mesure de la valeur . — Consommateur et producteur peuvent être réunis en une seule et même personne, ce qui revient à dire qu’un individu peut produire pour sa propre consommation.
Les choses ont donc une valeur pour un individu isolé, et pour lui, sans aucun doute, cette valeur est proportionnelle à la fois à l’intensité du besoin qu’il éprouve et à la grandeur de l’effort nécessaire à le satisfaire.
Mais y a-t-il un moyen de fixer avec précision cette valeur individuelle?
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Psychologiquement, cela est possible. L’économie politique nouvelle a démontré de façon ingénieuse que j la valeur se détermine par le plus petit degré de l’utilité qui -puisse provoquer un effort donné. C’est-à-dire que si, par exemple, neuf seaux d’eau sont nécessaires pour satisfaire aux besoins d’un individu, la | valeur du neuvième et dernier déterminera pour lui la valeur des huit autres, et que le dixième et les suij vants, le besoin étant assouvi, ne vaudront plus la peine qu’il se les procure.
Mais comment mesurer de façon scientifique l’intensité du besoin individuel et la quantité du travail individuel qui peut en assurer la satisfaction?
Pratiquement, chacun opère cette mesure à chaque instant de la vie journalière. Seulement, c’est par des tâtonnements et des procédés empiriques qui ne peuvent servir qu’à lui. Il est trop évident que les deux éléments à calculer varient d’individu à individu, et pour chaque individu suivant le moment et les circonstances.
Des économistes ont dit : La valeur des choses se mesure par l’échange ; une chose vaut la quantité d’autres choses contre laquelle elle peut s’échanger. — Le fait est incontestable. C’est ainsi que cela se passe sur le marché. Mais qu’est-ce qui nous garantit que l’échange est juste, que l’équivalence établie empiriquement entre ces objets de nature différente est une équivalence raisonnable et susceptible de servir de base à l’organisation d’une rémunération équitable ?
Il y a pourtant, dans la constatation de ce fait qui crève les yeux, un point à retenir: c’est que, dans cet essai de mesurer la valeur, on la conçoit déjà comme sociale. Qu’est ce, en effet, que la valeur d’une chose sur le marché, valeur qui est ensuite inscrite à la cote officielle, sinon une moyenne sociale qui se
dégage des appréciations et des conditions différentes des vendeurs et acheteurs ?
Il me paraît que la solution du problème pourrait bien consister à généraliser et à régulariser ce procédé. Autrement dit, pour mesurer la valeur, il faut la socialiser.
Je chercherai donc quelle est, normalement, la valeur sociale, ou, ce qui revient au même pour une société organisée en nation, la valeur nationale d’une chose.
Pour mettre plus de clarté dans cette question compliquée, je distinguerai deux catégories de choses:
1° Celles qui peuvent être aisément multipliées, de façon que la production soit sans trop de peine mise en équilibre avec la consommation, ou, si l’on veut, de façon que la demande soit aisément couverte par un surcroît de travail. Remarquons que ce sont, en général, les plus nécessaires à la vie, attendu que l’humanité a naturellement fait porter ses efforts sur les moyens de se procurer ce qui lui est indispensable.
2° Celles qui sont limitées en quantité, soit pour toujours, soit pour un temps plus ou moins long, par la difficulté de les produire ou l’impossibilité de les reproduire. De ce nombre sont, par exemple, les œuvres d’art, des inventions nouvelles, des pierres précieuses, des produits naturels comme le vin de tel ou tel grand cru. La rareté est un élément qui entre alors en ligne de compte dans la constitution de la valeur.
Ce n’est pas à dire qu’il y ait une démarcation tranchée entre ces deux ordres de choses. Le progrès de la science et de l’industrie a pour effet ordinaire de rendre communes des choses rares et d’en diminuer la difficulté d’acquisition. Le sucre était encore, au commencement de ce siècle, une chose de luxe. On peut prévoir
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le temps, pour ne citer qu’un exemple, où le diamant, fabriqué par des procédés de moins en moins coûteux, pourrait devenir abondant et passer ainsi dans la catégorie des choses facilement multipliables. Mais, sans parler de l’art, dont les œuvres, telles qu’un beau tableau, une belle statue, resteront souvent à l’état d’exemplaires uniques, la science, par une fonction inverse de celle que je viens d’indiquer, crée incessamment autant de choses rares qu’elle en vulgarise. Ainsi, la découverte d’une force nouvelle, une combinaison inconnue de matières jusque-làréfractairesàtoutalliage donnent naissance à des produits qui, pendant longtemps, peuvent demeurer en très petite quantité. Il y aura donc toujours des choses que beaucoup pourront désirer sans que chacun puisse les obtenir.
Cela dit, quelle est, en régime socialiste, la valeur sociale d’une chose, dont la production peut être, avec une facilité relative, égalée à la demande qui en est faite?
La valeur sociale est déterminée, comme toute valeur, par le rapport du besoin et du travail ; seulement, en ce cas-ci, social est le besoin et social le travail.
L’un et l’autre peuvent être mesurés scientifiquement. En effet, tous deux peuvent être prévus. La statistique fait déjà aisément la somme des produits de toute nature qui sont consommés en un an par une société, et par conséquent la somme des besoins satisfaits, qui varie peu d’une année à l’autre. Et, si la somme du travail nécessaire pour satisfaire ces besoins est difficile à calculer, dans l’état anarchique de la production actuelle, le calcul deviendra relativement aisé, une fois tous les corps de métier organisés et reliés par un bureau central de renseignements.
Ce qui rend la prévision possible pour une société, tandis que les besoins de l’individu ne peuvent guère être prévus que par lui-même, c’est qu’en totalisant les besoins de toute une masse d’individus on compense les variations inévitables qui se produisent de l’un à l’autre. Il se passe là ce qui arrive pour la prévision des mariages dans une nation où la statistique en est dressée régulièrement. Nul ne peut dire de telle ou telle personne: Elle se mariera cette année. — Et cependant il est facile de prédire, avec une approximation très suffisante, le nombre des mariages qui auront lieu au cours de l’année.
En d'autres termes, le calcul du besoin social aboutit à une moyenne, et il en est de même pour le travail social. C’est donc le travail moyennement nécessaire à la satisfaction du besoin moyen que nous avons à considérer, et la valeur d’une chose, nous l’avons dit et redit, est en rapport avec l’un et l’autre.
Mais comment les mesurer?
Si nous pouvions éliminer l’un des deux facteurs en fonction desquels elle varie, le problème serait simplifié. Il se ramènerait à la mesure du facteur restant.
Or il se trouve que, dans le cas qui nous occupe en ce moment (choses qui peuvent être produites en aussi grande quantité qu’elles sont demandées), le besoin social cesse d’avoir une influence sur les variations de la valeur. Le besoin n’agit en effet sur elle qu’en tant qu’il n’est pas satisfait; et ici, le besoin social étant prévu, étant par conséquent satisfait aussitôt que ressenti, tend à n’avoir plus cette action modificatrice.
Sans doute le besoin social ne cesse pas d’être la condition préalable et nécessaire de la valeur; une chose ne vaut que si elle est utile à un degré quelconque, ou, ce qui revient au même, si elle est demandée. Mais ici, la demande étant sûre d’être
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satisfaite, cette condition préalable devient fixe, toujours égale à elle-même et par là s’annule comme cause de variation. Il n’y a pas de degrés d’utilité plus ou moins grande entre les choses de même nature dont un certain nombre a été reconnu nécessaire pour la société entière. Si la demande est de 100.000 pains par jour, le 99.999e est aussi demandé que le premier, et le premier qui dépasse le nombre requis n’est pas plus demandé que le 200.000°.
Il suit de là que, pour les choses ci-dessus désignées, on peut faire abstraction du besoin social, quand on veut déterminer leur valeur sociale.
Reste alors à voir si l’autre facteur de cette valeur, le travail social, peut suffire à la mesurer.
D’abord, il est à remarquer que le travail, en devenant social, ne tend pas, comme le besoin, à s’annuler. Il peut être et sera sûrement réduit ; mais la satisfaction du besoin social exigera toujours une certaine somme d’efforts.
Cette somme, qui est variable suivant les progrès de l’agriculture et de l'industrie, fait à son tour varier la valeur et permet ainsi de la mesurer.
Mesurer le travail social est donc un moyen de mesurer la valeur sociale.
Et, chose curieuse î on peut s’autoriser, pour appuyer cette conclusion, d’aveux échappés à des économistes qui ne sont pas socialistes. Selon l’un d’eux et non des moindres *, « il serait à souhaiter que la valeur des choses fût en raison du travail qu’elles coûtent » ; et alors « il serait relativement facile d’arranger un monde où la richesse serait proportionnelle au travail et d’asseoir par là solidement l’organisation sociale
1 M. Ch. Gide. Principes d'économie politique (5e édition), pages G2 à G6. — Paris, Larose, éditeur. 1896.
sur un principe de justice ». L’aveu que la mesure des choses par le travail est « l' expression de ce qui devrait être » me paraît précieux à enregistrer. Il est fort important pour une société comme pour un individu de savoir vers quel idéal il faut s’orienter. Il n’y a plus qu’à rectifier la pensée de l’économiste que nous venons de citer en disant qu’une bonne organisation sociale doit déjà exister pour que la valeur puisse se mesurer par le travail. C’est le régime socialiste qui permettra de substituer ainsi ce qui doit être à ce qui est. On a rarement fait un éloge plus grand et plus mérité de sa portée morale.
La question se ramène maintenant à mesurer le travail social ou moyen que coûte une chose.
L’effort peut se mesurer par son intensité ou sa durée.
La mesure directe et exacte de l’intensité serait à désirer, et, si la science nous en fournissait la possibilité, nous lui devrions un grand merci. Mais la science, pour résoudre ce problème, devrait nous dire deux choses : d’abord ce qui se dépense de force musculaire et de force cérébrale dans toute espèce de travail ; ensuite quelle quantité de l’une équivaut à une quantité déterminée de l’autre. Qui peut aujourd’hui oser ce double calcul ? Qui sait même si la psycho-physiologie sera jamais capable de l’opérer? Toujours est-il que, dans l’état actuel de nos connaissances scientifiques, l’intensité du travail ne peut être évaluée que de façon approximative et indirecte.
La durée est, au contraire, aisément mesurable. On peut la découper en quantités homogènes, susceptibles de fournir un étalon fixe et facile à retrouver. On peut ainsi prendre pour unité de mesure Y heure de travail , quitte à modifier cette unilé par un coefficient repré-
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sentant, autant que faire se pourra, l’intensité de l’effort dont il est fait provisoirement abstraction.
Il va de soi que l’heure de travail dont nous parlons ici est une heure moyenne ou sociale . Il s’en faut, en effet, que le même produit soit toujours créé dans le même temps et avec la même quantité de travail. Il y a dans la production des différences qui tiennent tantôt aux facilités inégales offertes par le milieu naturel ou social, tantôt à l’inégalité même des facultés humaines. Ainsi, dans un temps donné, une mine riche fournira plus de charbon qu’une mine pauvre ; un tisserand usant d’un outillage perfectionné fera plus de toile qu’un autre attardé dans la vieille routine ; un tourneur habile fabriquera plus de chaises qu’un ouvrier novice. Pour établir la valeur sociale d’une chose, on n’a pas à tenir compte de ces différences qui se compense n dans la somme qu’on est obligé de faire du travait employé à créer toutes les choses similaires.
Gela dit, nous pouvons poser cette équation : Telle chose vaut tant d’heures de travail social.
Un calcul élémentaire suffit alors à déterminer cette valeur. On totalise les heures de travail que coûte la production de toutes les choses semblables ; on divise ensuite le nombre des heures par le nombre des choses produites.
Ainsi on obtient, je suppose1, 1,000,000 d’hectolitres de blé en 15,000,000 d’heures. On peut donc dire :
J ,000,000 d’hectolitres de blé valent 15,000,000 d’heures, et, par conséquent, 1 hectolitre de blé vaut 15 heures de travail du laboureur.
La formule ci-dessus pourrait nous contenter, s'il
* Est-il besoin de dire que tous les chiffres ici employés n’ont d’autre but que d’illustrer mes démonstrations et ne prétendent nullement exprimer l’exacte réalité des choses?
s’agissait de trouver seulement la valeur sociale de ce produit considéré en soi, indépendamment de tous les autres, c’est-à-dire le rapport de la quantité totale de ce produit au nombre total des heures dépensées à le produire.
Elle pourrait suffire encore, s’il s’agissait de déterminer la valeur de produits résultant de travaux à peu près semblables. Mais il est évident que les travaux divers accomplis dans une société, sans même sortir du cercle de ceux qui sont absolument nécessaires, sont inégalement pénibles.
L’heure de travail ne représente pas la même dépense d’efforts selon qu’on passe d’un métier à un autre. L’heure d’un menuisier contient-elle autant de travail que celle d’un casseur de pierres ? Celle d’un terrassier vaut-elle celle d’un mécanicien? Question grave qu’il n’est pas permis d’esquiver.
Faut-il déclarer qu’une heure de travail vaut une autre heure de travail, quels que soient le contenu et le résultat de l’une et de l’autre? Ou bien, si l’on n’accepte pas cette parfaite égalité, comment établir une différence équitable de valeur entre des heures qui, sous une apparente identité, cachent des quantités et des qualités très diverses de travail?
Les deux solutions peuvent se défendre.
La première, qui choque à première vue nos habitudes et même l’idée que nous nous formons aujourd’hui de la justice, a pourtant des mérites indéniables. Elle simplifierait étrangement le problème, ou, pour mieux dire, elle le supprimerait. Elle empêcherait le retour des interminables querelles qui ensanglantèrent certaines villes du moyen âge, où existaient des métiers supérieurs et des métiers inférieurs (les arts majeurs et les arts mineurs à Florence). Elle tuerait radicalement le préjugé qui veut qu’il y ait des professions
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nobles et des métiers grossiers, qui fait peser encore un mépris plus ou moins mal dissimulé sur les travaux manuels.
Je n’oserais affirmer qu’elle répugnera à des populations d’esprit plus égalitaire que nos contemporains. Il se peut que les générations à venir trouvent tout naturel que la rétribution de l’heure de travail soit la même pour tous et qu’elles considèrent ceux qui auraient pu choisir des occupations plus intellectuelles comme déjà suffisamment avantagés par l’agrément plus grand qu’ils auraient à s’en acquitter.
Mais ce qui serait à craindre avec ce système d’équivalence de toutes les heures de travail, c’est que les travaux vraiment répugnants et dangereux ne fussent pas librement exécutés et que la société fût réduite, s’ils étaient indispensables, à user de contrainte pour en assurer l’exécution.
Le danger serait aussi que les métiers jugés les moins pénibles fussent encombrés au détriment des autres et qu’il fallût encore l’intervention de l’autorité sociale pour répartir les individus entre les diverses professions.
Afin d’échapper à ces tristes nécessités autoritaires, il faut étudier l’autre solution, qui est peut-être meilleure, quoique plus compliquée, et qui en tout cas a cet immense mérite de ne porter aucune atteinte à la liberté.
La justice, telle que nous la concevons, semble exiger que l’heure ait un taux différent suivant les métiers et que ce taux soit proportionnel (qu’on me passe le mot) à la pénibilité de chaque métier.
Mais comment déterminer cette échelle de pénibilité des différentes professions?
Pour éviter à ce sujet des discussions sans fin, deux choses sont nécessaires :
1° Une entente entre tous les travailleurs, autrement dit, une décision sociale sur le principe d’après lequel le taux de l’heure doit être calculé ;
2° L’adoption d’un principe qui ne permette pas l’arbitraire, qui agisse à la façon d’un régulateur automatique.
L’entente sera facile, si le principe proposé a les avantages requis. C’est donc à la recherche de ce principe qu'il faut s’attacher.
Un premier procédé s’offre à nous pour mesurer le plus ou moins de complexité, sinon de difficulté, que présentent les différents métiers. 11 consiste à prendre le nombre moyen des années qu’en dure l’apprentissage pour coefficient modifiant le taux de l’heure dans un métier donné. Il faut, je suppose, un an pour faire un bon casseur de pierres, dix-huit mois pour faire un bon tourneur, deux ans pour faire un bon mécanicien. L’heure de travail, valant 1 pour le casseur de pierres, vaudra 1 V2 pour le tourneur, 2 pour le mécanicien.
Le procédé, disons-le vite, aurait des inconvénients graves. Il y a des métiers répugnants ou dangereux, quoique peu difficiles à apprendre, et en ce cas il serait injuste de ne pas tenir compte de l’aversion qu’ils inspirent ou du péril qu’ils font courir ; et, réciproquement, telle profession qui exige un dur et long apprentissage peut être douce et aisée à exercer. En ce dernier cas l’effort dépensé à acquérir la pratique du métier est déjà compensé par l’agrément relatif qu’on trouve à le pratiquer, et élever après cela le taux de l’heure de travail serait conférer un second et inique avantage aux travailleurs ayant choisi ce mode d’activité. Je ne crois pas qu’on évitât de cette façon les querelles entre « arts majeurs et art mineurs » et j’estime qu’il faut recourir à un autre procédé.
11 me paraît que la pénibilité inégale des différentes
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professions peut s’évaluer par l’attrait inégal qu’elles exercent sur les membres de la société. Je veux dire que le taux de l'heure de travail doit varier d’après la somme de travail offerte. Si pour un métier il se présente un grand nombre d’ouvriers, ce taux baissera. Si au contraire les travailleurs s’offrent en petit nombre, ce taux montera. Avec cette méthode point de réglementation extérieure, point de discussion possible. Le libre choix des intéressés décide de la hausse ou de la baisse de leur rémunération. Le rapport qui s’établit entre la quantité du travail à faire et le nombre des individus désireux de le faire modifie automatiquement la valeur de l’heure de travail.
Un exemple éclaircira l’emploi du procédé.
Soit 15,000,000 le nombre d’heures de travail social qui est nécessaire pour produire le nombre d’hectolitres de blé pour la subsistance annuelle de la nation ; et soit 10,000 le nombre des travailleurs agricoles qui se présentent pour s’employer à cette production. Les 15,000,000 d’heures seront également réparties entre ces 10,000 travailleurs, soit 1,500 heures par an pour chacun.
Chacune de ces heures de travail d’un travailleur agricole a un coefficient de valeur donné (supérieur, inférieur ou égal au coefficient de l’heure de travail d’un mineur ou d’un forgeron ; nous dirons plus loin la manière de le mesurer) — coefficient déterminé, suivant la formule ci-dessus énoncée, par le rapport existant entre le nombre d’heures de travail nécessaires à la production de l’article considéré et le nombre des travailleurs qui s’offrent à le produire : soit ici . Ce
rapport — le même qui détermine la quantité annuelle d’heures de travail revenant à chaque travailleur de cette partie — mesure en effet le degré de pénibilité
de l’heure de travail et par conséquent le coefficient de valeur de cette heure.
Supposons maintenant qu’au lieu de 10,000 travailleurs agricoles — la quantité de blé à produire restant identique — il ne s’en présente que 5,000 ; le rapport
devient le rapport
c’est-à-dire
10,000 rr~ 5,000
que le coefficient de valeur de l’heure de travail pour les travailleurs employés à la production du blé devient double de ce qu'il était auparavant (le numérateur de la fraction étant resté identique et le dénominateur ayant été divisé par deux).
Ainsi, en supposant que, par suite de certaines circonstances, le travail de production du blé devienne deux fois plus pénible, cette augmentation de pénibilité se traduit par une diminution proportionnelle dans le nombre des travailleurs qui s’offrent, et cette diminution permet de calculer avec rigueur la juste augmentation du coefficient de valeur attribué à l’heure de travail.
Les variations que peut subir successivement la valeur de l’heure de travail pour un même métier sont donc bien mesurées par les variations du rapport existant entre le nombre total d’heures de travail réclamées de ce métier et le nombre des travailleurs qui se présentent.
Reste à déterminer la relation des différentes valeurs de l'heure de travail entre les divers métiers.
Cette détermination suppose la détermination préalable d’un coefficient de valeur moyen auquel tous les autres devront être rapportés comme à l’unité. Comment établir ce coefficient de valeur moyen, ce coefficient de l’heure de travail social dans une société donnée?
Procédons comme nous avons fait pour établir le G. Renard.
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coefficient de valeur relatif de l’heure de travail dans un métier donné. Prenons le rapport entre la quantité totale d’heures de travail social réclamées parle besoin social annuel et le nombre total des travailleurs de la société.
Soit 15 milliards (15,000,000,000) le nombre des heures et 10 millions (10,000,000) le nombre des travailleurs : cela nons donne 1,500 heures de travail annuel pour chaque travailleur. Ces heures de travail sont de pénibilité moyenne, partant de coefficient de valeur moyen, de coefficient 1 ; car, dans la totalisation des heures de travail réclamées pour faire face à la somme des divers besoins sociaux, les différents degrés de pénibilité des divers travaux, les différents taux de valeur de l’heure de travail se compensent et sont ramenés nécessairement à une pénibilité moyenne, à un taux moyen.
Le chiffre 1,500, qui exprime le nombre annuel moyen d’heures de travail réclamées des travailleurs de la nation, exprime du même coup que le travail fourni suivant cette proportion est du travail de valeur moyenne ou ayant pour coefficient de valeur 1.
Rien de plus aisé dès lors que de calculer le coeffL cient de l’heure de travail pour chacun des différents métiers : il suffit de prendre le nombre annuel d’heures de travail réclamées des travailleurs du métier considéré et de le diviser par le nombre d’heures moyen déterminé ci-dessus.
Supposons un métier où, par suite du petit nombre des travailleurs relativement à la grandeur du besoin social, c’est-à-dire au nombre d’heures de travail à accomplir, chaque travailleur doive fournir 4,500 heures de travail annuel, soit trois fois plus que la moyenne qui est de 1,500 : le coefficient de valeur de l’heure de
travail, dans ce métier, est de 3
Supposons en même temps (et la première supposition implique nécessairement la seconde) que dans la même société un autre métier ait surabondance de travailleurs ; supposons que chaque travailleur de cet autre métier n’ait plus à fournir que 500 heures de travail, soit trois fois moins que la moyenne ; le coefficient de valeur de l'heure de travail dans ce métier
Ainsi s’évaluera en régime socialiste — pour chaque année et pour chaque métier — la valeur de l’heure de travail.
Remarquons avec quelle force, par le jeu naturel de ce mécanisme d’évaluation, la proportion du nombre des travailleurs s’offrant et du nombre d’heures de travail demandées en chaque métier tendra à s’unifier; comment, par suite, les différentes quantités de travail à fournir annuellement par les travailleurs, et, par suite encore, les différents coefficients de l’heure de travail dans les divers métiers tendront à s’identifier.
Supposons en effet, deux corps de métier où le nombre des heures à fournir soit identique, soit 15,000,000 ; et identique aussi le nombre des travailleurs s’offrant, soit 10,000. Dans les deux métiers, le nombre d’heures de travail annuellement demandées à chaque travailleur sera identique, soit 1,500 ; et identique aussi le coefficient de valeur de l’heure de travail. Et, si nous nous supposons placés dans la société dont nous avons parlé tout à l’heure (15 milliards d’heures de travail et 10 millions de travailleurs), ce coefficient identique pour les deux métiers en question sera identique aussi au coefficient normal ou moyen (coefficient 1).
Ainsi, entre les deux métiers, il y aura:
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1» Egalité de la quantité de travail annuellement fournie par chaque travailleur ;
2° Egalité de rétribution annuelle des travailleurs.
Et cette quantité sera précisément la quantité moyenne demandée au travailleur, cette rétribution sera précisément la rétribution moyenne accordée au travailleur dans la société considérée.
Supposons maintenant que la moitié des travailleurs de l’un des deux métiers A préfère s’offrir à un autre métier, par exemple au métier B, alors que ni pour le métier A ni pour le métier B le nombre d’heures réclamées par le besoin social n’aurait changé.
Nous obtenons par le calcul les résultats suivants :
a). Coefficient de valeur de l’heure de travail égal à 2. En effet :
Soit :
Heures de travail. Travailleurs.
Métier A. .
Métier B. .
Métier A
b). Rétribution annuelle du travailleur égale à celle de
6,000 heures de travail moyen (de coefficient 1). En effet :
Métier B
a). Coefficient de valeur de l’heure de travail égal à 0,666...
En effet
6). Rétribution annuelle du travailleur égale à celle de 666 heures 66 de travail moyen (de coefficient 1).
En effet :
Comparons la rétribution annuelle du travailleur dans l’un et dans l’autre métier :
La rétribution annuelle du travailleur du métier B est neuf fois plus forte que celle du métier A.
Donc en règle générale, dans le régime socialiste l’écart des rémunérations, au-dessus ou au-dessous de la rémunération normale, tendra à croître ou à décroître en progression géométrique de l’écart entre le temps de travail fourni et le temps de travail normal.
Comment une pareille inégalité dans la rétribution ne tendrait-elle pas à se détruire elle-même ? Comment l’afflux des travailleurs vers les métiers manquant d’hommes ne viendrait-il pas, et très vite, rétablir l'équilibre? Il est évident qu’en régime socialiste :
1 0 Le nombre des travailleurs s’offrant pour chaque métier ;
2° La quantité de travail à fournir pour chaque travailleur dans les divers métiers ;
3° Les différents coefficients de valeur de l’heure de travail dans les divers métiers ;
4° Finalement la rétribution annuelle de chaque travailleur dans les divers métiers, graviteront naturelle).
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lement dans un cercle étroit autourdunombre normal, de la quantité normale, du coefficient normal (coefficient 1), de la rétribution normale, et que la quasiégalité économique tendra à se réaliser d’elle-même.
Il faut nous occuper maintenant de la seconde catégorie de choses que nous avons réservée : celles qui sont limitées en quantité de telle façon que la demande ne peut être couverte par un surcroît immédiat de travail.
Quelle sera leur valeur?
Un élément nouveau est introduit ici, la rareté ; rareté naturelle , dans le cas d’un produit dont les qualités tiennent à certaines qualités du sol ou du climat, comme il arrive pour le chambertin ou le closvougeot; rareté humaine , dans le cas d’un produit qui doit sa supériorité aux facultés éminentes de l’auteur, comme il arrive pour une œuvre d’art.
Par ce seul fait qu’il y a rareté, c’est-à-dire que la quantité des produits ne peut satisfaire à la demande qui en est faite, le besoin non satisfait reparaît et intervient pour faire varier la valeur ; la concurrence entre demandeurs agit, suivant la vieille et fameuse loi de l’offre et de la demande, pour faire baisser ou hausser le prix de la chose à évaluer h
Mais là aussi il est aisé de trouver un régulateur automatique de ces variations. Il suffit de modifier la valeur normale de l’objet par un nouveau coefficient, qui, cette fois, représentera, non plus le rapport de la demande à l’offre du travail , mais le rapport de la demande à l’offre du produit.
La récolte annuelle a fourni, par exemple, 10,000 bou-
1 Voir Ilyndman : Economies of socialism, p. 241, note (London, The twenthieth century press. 1896).
teilles de clos-vougeot. Pour déterminer le prix d’une bouteille, nous calculons, suivant la formule, le prix normal d'après le nombre d’heures qu’en a coûté la production. Mais supposons qu’il y ait 100,000 demandes, le prix normal doit être multiplié par le
coefficient > c’est-à-dire 10.
On dira : Tel objet rare, un tableau, un livre peut être désiré par deux ou trois personnes seulement, mais avec une telle intensité de désirs qu’elles soient prêtes à de grands sacrifices pour l’acquérir. En cas pareil suffira-t-il du coefficient obtenu suivant la méthode que nous venons d’indiquer pour modifier et élever à la hauteur du désir ressenti la valeur de l’objet désiré? Et encore, si l’objet est unique et disputé, à qui l’attribuera-t-on?
Il est aisé de répondre à cette objection. Le coefficient déterminé d’après le rapport de l’offre à la demande du produit fixe seulement le prix social de l’objet, ou, pour parler plus clairement, sa mise à prix. La société est alors, comme un propriétaire qui vend au plus offrant; le prix réel peut être au-dessus ou audessous de la mise à prix, suivant que les demandeurs retireront ou maintiendront leurs offres après la détermination mécanique de ce prix de vente moyen, destiné à donner un point de départ aux enchères. L’objet ou les objets disputés seront, en définitive, adjugés à celui ou à ceux qui les auront cotés le plus haut.
Delà sorte, les choses rares s’acquièrent au moyen d’une surenchère, comme dans la société actuelle; la différence (et elle est notable, d’ailleurs) est qu’en régime socialiste la société entière bénéficie du surplus de valeur donné aux choses ; que par conséquent le surcroît du prix payé pour les acquérir augmente le
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total du revenu social et se répartit entre tout le monde. Libre à qui en a envie de se procurer des choses rares, dans les limites de ses ressources ! Seulement, celui qui se paie une jouissance supérieure à la moyenne apporte aux autres, à tous les autres, une compensation, en leur fournissant par là même de quoi augmenter le nombre et la qualité des jouissances qu’ils peuvent se procurer à leur tour. Il y a ainsi une tendance naturelle à l’équilibre du superflu.
§3 .La rémunération du travail. — Une fois que nous savons déterminer la valeur d’une chose quelconque, et, par suite, l’équivalence des différents produits en heures de travail, le problème de la rémunération du travail peut se résoudre aisément.
Répartition du travail et répartition des fruits du travail doivent se faire exactement pendant; ce sont, à proprement parler, deux aspects d’une même organisation, considérée tour à tour du point de vue de la production et du point de vue de la consommation.
Pour la répartition du travail on a dressé un budget de la besogne à exécuter. On a calculé d’avance le nombre d’heures de travail nécessaires à satisfaire les besoins de la nation entière, ce que nous avons déjà appelé le besoin social ; l’entretien des services publics et celui de l’outillage rentrent dans le total prévu. On a pu déterminer ainsi pour chacun un temps de travail normal qui peut être modifié, nous l’avons vu, par l’afflux plus ou moins grand des travailleurs dans tel ou tel corps de métier.
Pour la répartition des fruits du travail il faut, par un procédé analogue, calculer d’abord, non plus avant, mais après le travail accompli, l’ensemble du revenu social en produits agricoles et manufacturés. Ce total est indispensable pour établir les dividendes que la
société aura ensuite à répartir entre tous ses membres.
Non pas qu’il y ait lieu de partager intégralement cette richesse entre tous les travailleurs qui Font créée. La formule courante qu’en régime socialiste l’ouvrier recevra le produit intégral de son travail est une formule inexacte. Il est bien vrai qu’il n’y aura plus, comme de nos jours, de prélèvement capitaliste, allant à quelques privilégiés, sous prétexte qu’ils ont le monopole de la terre et des moyens de production. Mais il est vrai aussi que la société devra prendre sur le montant de la richesse sociale de quoi remplir certaines obligations qui lui sont imposées.
1° Il est sage de garder en magasin, pour parer à une insuffisance possible de la récolte, une partie de la récolte rentrée. Il est bon, en un mot, d’instituer régulièrement une épargne collective , qui permettra de faire face à des dangers éventuels.
2Ü II est nécessaire de réserver une certaine quantité de produits destinés à Yécliange international , diminution qui sera d’ailleurs compensée par une quantité équivalente d’autres produits. C’est un simple virement.
Puis il y a lieu d’ajouter au nombre des producteurs directs de la richesse nationale un certain nombre de personnes qui, à deux titres divers, ont droit aussi à une part des dividendes.
Ce sont d’abord ceux qui ne peuvent pas ou ne peuvent plus travailler (enfants, vieillards, malades, infirmes). Ce sont ensuite tous les membres de La société dont le travail, quoique producteur d’utilités sociales, ne laisse après lui aucun produit matériel susceptible d’être réparti (tels les professeurs, les médecins, les employés d’administrations publiques, etc.).
Une fois qu’on a établi de la sorte le nombre des copartageants et la somme des produits à partager mesurée par la somme des heures de travail qui ont
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servi à les créer, une simple division du dernier chiffre par le premier donne le revenu normal ou moyen de chaque individu.
Il n’y a plus, après cela, qu’à opérer la répartition au prorata des heures de travail accomplies par chacun, et le revenu de chacun devient alors, suivant le coefficient de son métier, égal, inférieur ou supérieur, mais toujours dans des limites fort restreintes1, au revenu normal.
Ce revenu est toujours suffisant et plus que suffisant, puisque la somme de travail a été calculée de façon à satisfaire non seulement les besoins essentiels, mais les autres. Et de plus il doit être grossi de la quantité des jouissances que la société offrira gratuitement à tous ses membres.
Le revenu de chaque individu se compose donc, à vrai dire, de deux parties : 1° d’une somme de jouissances qui sont collectives en ce sens qu'il les partage avec tous les membres de la société ; 2° d’une somme de jouissances personnelles qui est proportionnelle à son travail personnel.
Ces règles générales posées, il reste pourtant quelques cas particuliers qui méritent attention.
Quelle part de revenu sera accordée à ceux qui n’auront pas travaillé? Le montant en peut varier selon la générosité de la nation. Elle seule peut le fixer. Mais, comme tout le monde a intérêt à ce que vieillards et enfants soient bien traités, comme toute famille est aussi exposée qu’une autre à avoir ses malades et ses infirmes, la lésinerie est peu à craindre en pareille matière.
Quant à ceux dont les services ne se traduisent pas
1 Voir page 174.
en produits palpables, la rémunération peut être, la plupart du temps, calculée d’après les mêmes principes que celle des autres travailleurs. Il est facile, par exemple, de compter les heures de travail d un employé de chemin de fer comme celles d’un ouvrier d’usine. Il est facile aussi de déterminer, d’après le rapport du travail offert au travail demandé, le coefficient spécial qui donnera sa valeur définitive à l’heure de cet i employé.
Sans doute il peut subsister encoie quelques difficultés de détail. On peut se demander si, pour calculer les heures de travail du professeur, on prendra seulement l’heure de la leçon, l’heure brute , pour ainsi dire, ou si l’on y ajoutera, comme il serait juste, les heures de préparation. On peut se demander comment il sera possible d évaluer les heures de travail d un médecin ou d’un pompier, de tous ceux qui ont à la fois des occupations discontinues et 1 obligation de se tenir enpeimanence à la disposition du public.
Il me paraît que pour les professions de ce genre la société pourra et devra intervenir. Imposant, comme de nos jours, des conditions de capacité qui seront de nature à réduire le nombre des concurrents, elle aura par là même le droit de fixer directement par son vote des honoraires qui seraient autrement très difficiles à évaluer.
On peut en dire autant des savants, des artistes, des inventeurs. La valeur souvent énorme des résultats de leur labeur ne pouvant se mesurer au temps qu ils auront coûté, la société sera toujours libre d encourager une activité si précieuse pour elle en leur octroyant largement les moyens d’existence et de travail, en leur assurant des loisirs féconds et heureux comme à des êtres rares ayant bien mérité de la nation. La société, par les primes qu’elle offrira ainsi au travail
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vraiment créateur, décidera elle-même des progrès qu’elle voudra réaliser et du rang qu’elle voudra occuper parmi les peuples civilisés.
§ 4. Échange et distribution. — La rémunération des travailleurs réglée (et c’est le point capital), il faut encore dire quelques mots du mécanisme de l’échange et de la distribution.
La société met en circulation une somme de bons sociaux correspondant à la somme des heures de travail représentées par la somme des produits à distribuer. Ces bons sont, par les soins de chaque corps de métier, répartis entre les travailleurs de ce métier. Iis sont personnels, nominatifs, incessibles, et ils expirent avec celui qui en est titulaire. Chaque travailleur a son carnet, son compte courant, pour ainsi dire, où sont marqués d’une part ce qu’il a droit de réclamer et d’autre part ce qu’il demande au fur et à mesure de ses besoins.
Les bons sociaux deviennent ainsi une monnaie de valeur invariable et garantie par des produits existant réellement en magasin. Ils remplacent avec avantage en cet office l’or et l’argent qui ont toujours cet incorrigible défaut d’avoir deux valeurs différentes, l’une réelle et l’autre nominale, puisque les métaux précieux sont en même temps une marchandise soumise aux variations de l’offre et de la demande et une matière monétaire devant à la loi une fixité de prix toute conventionnelle b
Où ces bons sociaux pourront-ils s’échanger contre ce qu’ils représentent? Plus de boutiques innombrables et concurrentes, où tout achat est un combat de ruse et de patience entre le vendeur et le client ; où le temps
1 11 se peut que l’or serve encore à parfaire la différence, ou, comme on dit, à faire la soulte dans les échanges internationaux.
se gaspille d’une part à faire l’article et de l’autre à marchander interminablement ; oii la nécessité de prélever sur le prix des choses la dîme de l’intermédiaire aboutit au renchérissement de tout, et, mauvaise conseillère, pousse au hideux frelatage de denrées qui a empoisonné tant de générations ! La société devient l’intermédiaire unique entre consommateurs et producteurs ; elle économise ainsi une quantité de forces et de peines actuellement perdues par l’éparpillement du commerce.
Partout où cela est nécessaire, et là seulement, s’élèveront des entrepôts, nationaux ou communaux, où figureront, avec leur prix de revient et leur qualité fidèlement estimée, les échantillons de tous les produits sociaux. Les « grands .magasins » d’aujourd’hui peuvent déjà donner une idée approximative de ces vastes bazars où chacun pourra faire son choix à l’aise et échanger des bons contre des objets d’une valeur correspondante. C’est une simple affaire d’aménagement intérieur de mettre à la portée des villages, au moyen de succursales, de télégraphes, de téléphones, les facilités d’approvisionnementjusqu’ici réservées aux villes. Les frais de transport, qui aujourd’hui font monter si fortement le prix des choses, rentreront dans les frais généraux supportés par la communauté et pourront môme être réduits à néant, s’il lui plaît d'organiser l’exploitation des messageries en service public gratuit.
Je ne m’amuserai pas d’ailleurs à suivre dans le détail infini de leur application les principes que je me suis attaché à établir, à montrer, par exemple, comment entre les entrepôts et les différents corps de métier s'établira un va-et-vient distribuant les produits, au mieux de l’intérêt général et particulier, sur toute la surface du territoire ; comment chacun sera libre de satisfaire ses goûts et pourra, s’il le veut, voyager hors
G. Renard.
182 ORGANISATION ÉCONOMIQUE
de son pays en se faisant donner sur l’étranger une lettre nationale de crédit, qui, par une simple opération de comptabilité, rentrera dans la balance de l’échange international. Avec un peu d’imagination il est aisé de se figurer le fonctionnement des rouages secondaires, dont sera nécessairement compliquée la machine sociale ; il me suffit d’avoir indiqué, aussi netiement que je l'ai pu, comment est possible et praticable l’agencement des pièces maîtresses.
CONCLUSION
Le voyageur sur le point d’arriver au sommet de la montagne qu’il a patiemment gravie se retourne souvent pour embrasser du regard l’espace qu’il a parcouru. Ainsi veux-je, en achevant cette étude, jeter un coup d’œil rapide sur la route que j’ai suivie.
Elle se divise en trois étapes. J’ai passé en revue, dans la première, une série de principes généraux fournis par la science de l’homme et par celle des sociétés; dans la seconde et la troisième, les conséquences sociales qui en découlent.
Autrement dit, dans la première partie de ce travail, j’ai tâché d’établir sur un terrain solide les fondations philosophiques et juridiques de la société qui se construit lentement, non pas seulement dans le cerveau des penseurs, mais sur le terrain de la réalité, derrière la façade lézardée de la société contemporaine. J’ai mis à nu et à l’épreuve les assises sur lesquelles reposera cette vaste Coopérative nationale où le bien-être et la liberté des individus doivent résulter de l’association des hommes et de la socialisation des choses. La règle étant que dans toute grande transformation historique le droit idéal delà veille devienne le droit positif du lendemain, je pourrais dire que, en vue de la revi-
CONCLUSION
sion nécessaire et prochaine du drgit ayant eu cours au xix° siècle, j’ai préparé pour la Constitution sociale du siècle qui vient les matériaux dont peut se former une Déclaration nouvelle des Droits politiques et économiques de l'homme et du citoyen.
Dans les deux dernières parties, sans prétendre à dessiner un tableau complet de la société future dans son infinie complexité, j’ai tracé les grandes lignes de la double organisation qui permettra de faire passer ces droits au rang des réalités vivantes.
Je m’arrête au seuil d’une étude toute différente, qui serait le complément naturel de celle-ci : Quels sont les voies et moyens les meilleurs pour passer de ce qui est à ce qui doit être ?
Une profonde transformation sociale comme celle du régime capitaliste et bourgeois en régime socialiste et vraiment démocratique, peut s’accomplir de deux façons différentes, non contradictoires, par révolution brusque et violente, par évolution lente et douce.
Une révolutionne se fait pas suivant un programme. L’imprévu y joue un rôle immense ; l’élan fougueux des uns et la résistance aveugle des autres ont pour résultante un mouvement cahoté qui semble fantasque et incohérent à défier tout calcul.
L’évolution, marche normale des sociétés, se prête seule aux calmes études des théoriciens et seule est susceptible d’un tracé méthodique.
Tout homme aimant l’humanité doit, sans aucun doute, préférer l’évolution et souhaiter que la force intervienne le moins possible dans le règlement des affaires humaines. Mais, comme les souhaits les mieux intentionnés ne suffisent pas à garantir un dénouement pacifique au conflit des intérêts et des volontés, j’estime, ainsi que disait mon ami Malon, qu’il faut être « révolutionnaire au besoin et réformiste toujours ».
CONCLUSION
Cela signifie que, pour préparer l’avènement de la société nouvelle, il faut concevoir et réclamer une série de réformes progressives, tout en se tenant prêt à profiter des crises qui peuvent accidenter la marche régulière des choses.
Il y aurait, par suite, deux ordres de questions à traiter pour qui voudrait étudier la transition d’Aujourd’hui à Demain :
1° Quelle organisation donner au parti socialiste, pour qu’il soit fort et solidement uni aux jours de la lutte décisive?
2° Quelles modifications successives apporter à la société actuelle pour en adoucir et en accélérer la métamorphose? 11 faudrait alors sur chacun des points que nous avons touchés au cours de ce travail un projet, presque un devis.
Cela fait (et cela serait matière à de nombreuses études de théorie appliquée dont quelques-unes ont été déjà tentées), il resterait encore une autre tâche à remplir. Il faudrait, parmi les réformes possibles, choisir, pour en poursuivre la réalisation immédiate, les plus urgentes et les plus mûres; il faudrait, pour mener à bien chacune d’elles, travailler à faire converger les diverses actions exercées par les différents groupes socialistes; il faudrait discuter les ententes possibles avec les groupes voisins ; il faudrait, en un mot, résoudre, à mesure qu’ils se posent, les délicats problèmes d’une tactique qui, dans chaque pays, varie nécessairement au jour le jour, suivant la conduite des adversaires et les circonstances intérieures et extérieures. Mais, sans nier l’importance et l’intérêt de ce genre de problèmes, je crois qu’ils sont du ressort des hommes d’action et de la polémique journalière plus que des théoriciens et du livre.
J ai limité mon ambition à dresser devant les veux
CONCLUSION
de tous ceux que préoccupe la question sociale une vue d’ensemble de ce qui me paraît juste, raisonnable et possible. Si l’on me demande à quoi est utile cette esquisse d’une société qui, tout en ayant ses racines dans la société actuelle, s’élève au-dessus d’elle et est ainsi à demi idéale, je répondrai que montrer l’idéal, c’est d’abord créer une tendance à le réaliser ; que c’est ensuite fournir à ceux dont la poussière du combat peut troubler et gêner la vision le seul moyen pratique de discerner si telle ou telle mesure proposée est bien orientée dans le sens de l’avenir. Chaque fois qu’une société fait un pas, on ne peut juger si c’est un recul ou un progrès sans regarder à l’horizon le point où elle doit aboutir. Pour savoir si l’on est dans le bon chemin, il faut savoir où l’on veut aller.
L’œuvre que j’achève, pour imparfaite qu’elle soit, aura répondu au désir qui me l’a fait entreprendre, si elle dissipe quelques-uns des préjugés et des malentendus qui divisent les chercheurs de bonne volonté, si elle aide surtout les hommes à s’acheminer au bonheur par la liberté, et à la liberté par une organisation sociale équitable et rationnelle.
Et maintenant va et suis ton destin, petit livre, où j'ai mis le meilleur de moi-même, ma pitié pour ceux qui souffrent, ma foi en l’avenir, mon amour de la justice et de la vérité. Puisses-tu faire penser ceux qui te liront et susciter en eux, avec les critiques fécondes qui corrigent et complètent l’ouvrage critiqué, la résolution calme et inlassable de rendre plus humaine, plus fraternelle, plus rayonnante la société où vivront nos successeurs sur la terre !
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos