BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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AYANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
Le livre de M. Ziegler a été écrit en 1890, au lendemain du Congrès de Halle. L’auteur expose dans son introduction les résultats généraux de ce Congrès et en tire quelques inductions relatives au développement futur de la démocratie sociale. Il peut être intéressant aujourd’hui de revenir un peu en arrière sur le chemin parcouru depuis lors par le parti socialiste allemand et de caractériser brièvement sa situation actuelle.
La démocratie sociale allemande prétend être un parti essentiellement évolutif. « Nous ne sommes pas seulement un parti de révolution, dit Bebel, nous sommes un parti qui évolue et qui avance continuellement; nous sommes un parti qui apprend sans cesse, qui fait sans cesse de nouvelles expériences. Nous sommes dans une perpétuelle mue intellectuelle (; gcistige mauserung) et nous n’adoptons aucune formule comme définitive et éternelle L » L’histoire du parti n’est qu’une suite de ces mues intellectuelles, de ces transformations de théorie et de tactique qui poussent d’un mouvement continu le socialisme vers la réalisation de ses
(1) Bebel. Zukunftslaat und Sozialdemocratie , discours prononcé au Reichstag le 3 février 1893, page 6 de l’édition du Fori oaerts.
LA QUESTION SOCIALE
revendications. D’après Bebel, Lassalle, en fondant le socialisme, ne prétenditjamais lui imposer une organisation définitive. Son socialisme mitigé et patriote ne devait être qu’un moment dans l’évolution du parti, une phase transitoire destinée à préparer des mesures plus radicales pour lesquelles l’esprit du peuple allemand n’était pas encore mûr t. C’est là ce qui résulte clairement de la correspondance de Lassalle avec Rodbertus, laquelle dissipe une fois pour toutes l’erreur d’après laquelle le grand agitateur allemand n’aurait été au fond qu’un conservateur et aurait voulu « étouffer la démocratie sociale sous l’étreinte mortelle du socialisme d’Etat.1 2 » — L’idée lassallienne n’a pas tardé d’ailleurs, comme on sait, à être dépassée. Les articles du programme de Gotha qui s’inspiraient des doctrines de Lassalle ont été rayés du nouveau programme élaboré à Erfurt en 1891 et depuis cette époque les doctrines de Marx et de Fr. Engels dominent de plus en plus dans le parti.
L’évolution théorique constatée par Bebel est donc bien réelle. Mais il faut reconnaître que depuis le Congrès d’Erfurt et l’adoption définitive du marxisme, cette évolution semble subir un temps d’arrêt. On peut dire qu’au point de vue théorique le parti socialiste allemand n’a pas fait un pas depuis le Congrès de Halle. Les chefs du parti s’en tiennent à deux ou trois théories marxistes — très contestables d’ailleurs — qu’ils répètent en toute occasion avec une monotonie désespérante. La principale de ces théories, la loi de la concentration progressive du capital, reparaît
(1) Bebel. Zukunftstaat und Sozialdemocratie , p. 7.
(2) Sur cette interprétation de Lassalle, voir aussi le discours du délégué Frohne, d’Altona, au Congrès de Berlin, séance du 18 novembre.
AVANT-PROrOS DU TRADUCTEUR
dans tous les discours de Liebknecht* et de Bebel, soit dans les assemblées du parti, soit au Reichstag; et l’on peut dire qu’elle est devenue le grand instrument de propagande du parti, depuis que la loi d’airain a été définitivement abandonnée par Liebknecht au Congrès de Halle. Peut-être la loi de la concentration progressive du capital aura-t-elle un jour le même sort, car elle n’est pas plus vraie, sous sa forme absolue, que la loi d’airain. Par quelle machine de guerre nouvelle la remplacera-t-on quand elle aura fait son temps? C’est ce qu’il est impossible de prévoir à l’heure actuelle où le Capital de Marx continue plus que jamais à être l’évangile du parti.
Cet arrêt dans l’évolution théorique du parti est-il un signe de force ou au contraire un symptôme d’anémie et de faiblesse? Nous n’avons pas à le décider ici. Nous n’avons qu’à constater un fait, c'est que depuis Erfurt la démocratie sociale est devenue un parti exclusivement militant. Les questions de programme sont absolument rejetées au secondplan. « Le Congrès de Berlin, dit le Vorwaerts , est essentiellement un Congrès d’affaires1 2. » Le socialisme allemand est entré dans la voie de la pratique. Ce n’est plus Hamlet, rêveur et indécis, c’est Faust quittant résolument la science pour l’action. L’attitude de Bebel est caractéristique à ce sujet. Il y a quelques années encore il se livrait à des constructions chimériques de plans sociaux pour la future société socialiste [Die Frau). Aujourd’hui il s’est assagi. A ceux qui lui demandent de décrire son état de l’avenir, il répond dédaigneusement que le socialisme a depuis longtemps dépassé la phase de son évolution où
(1) Voirie discours de Liebknecht, au Congrès de Berlin, séance du 18 novembre. (Supplément du Vorwaerts, du 18 novembre.
(2) Vorwaerts du 23 novembre 1892.
il pouvait être question de ces vétilles. « Croyez-vous, dit-il, que nous travaillons comme nous le faisons pour aboutir à élaborer une petite utopie (Kleinmalerei) , à la façon des Morus, des Cabet ou des Fourier? Croyez-vous que nous allons aller en Amérique ou en Australie fonder des colonies socialistes pour vous dire ensuite: voyez, c’est d’après ces principes que la société bourgeoise doit être transformée ! — Non i. » D’après Bebel et Liebknecht la société bourgeoise « meurt de sa belle mort ». Ils croient n’avoir plus qu’à recueillir sa succession. C’est là, suivant eux, une œuvre plus positive, plus pratique et plus décisive pour le triomphe du socialisme que l’élaboration de n’importe quel programme social.
Ce caractère militant du socialisme allemand se manifeste nettement dans les deux grands événements qui ont marqué son histoire depuis l’année 1890 : le Congrès d’Erfurt (1891) et celui de Berlin (1892).
Après le Congrès de Halle (1890) et l’abandon définitif de la loi d'airain , on avait pu croire un instant et certains libéraux progressistes avaient même espéré que le socialisme allemand allait se transformer en un parti réformiste.
En effet, du moment où Liebknecht lui-même reconnaissait la fausseté du dogme désolant d'après lequel, sous le régime des lois économiques actuelles, l’ouvrier est nécessairement réduit au salaire- famine, pourquoi ne pas admettre la possibilité d’une transformation sociale pacifique s’effectuant progressivement sur le terrain des institutions actuellement existantes ?
Le programme d’Erfurt a dissipé ces illusions optimistes. Ce programme écarte en effet tout projet de réforme économique sérieuse sur le terrain de l’organisation sociale
(1) Bebel. Zukunftstaat und Sozialdemocratie, p. 10.
AVANT-PROrOS DU TRADUCTEUR
actuelle. « Dans leur ignorance des choses socialistes, dit M. B. Malon, la plupart des journalistes ont vu dans la réduction des revendications actuellement poursuivables une preuve de modérantisme. C’est justement le contraire ; cette limitation signifie qu’on n’attend rien de l’action légale et que l’on attend tout de la grande révolution sociale que doit accomplir un jour le prolétariat. Telle est la caractéristique du programme d’Erfurt. Il est nettement antiréformiste. Le programme d’Erfurt est le plus tendanciellement révolutionnaire de tous les programmes ouvriers socialistes existants, puisqu’il ferme intentionnellement la porte à toutes les réformes de caractère véritablement socialiste1.»
La tendance antiréformiste du socialisme allemand s’est fait sentir plus nettement encore au Congrès de Berlin où la question s’est posée de nouveau à propos de la discussion sur le Socialisme d'Etat.
La droite, représentée par Yollmar, de Munich, et la gauche orthodoxe (Bebel, Liebknecht) se sont accordées pleinement pour condamner tout rapprochement entre la démocratie sociale et le socialisme impérial.
Et ce résultat était facile à prévoir. En effet, au point de vue de l’orthodoxie marxiste, la question du socialisme d’Etat n’est même pas à poser. Dans la donnée marxiste le socialisme d’Etat est un régime aussi odieux que le régime actuel. Il ne faut pas l’appeler socialisme d’Etat, mais capitalisme d’Etat (Liebknecht), attendu qu’il veut concentrer tout le capital entre les mains de l’Etat pour perpétuer l’écrasement d’une classe par l’autre et pour « imposer à la démocratie le double joug de l’exploitation économique et de l’esclavage politique. » ( Proposition Liebknecht.)
Vollmar, que certains intransigeants exaltés avaient
(1) B. Malon. Le Congrès d’Erfurt. Revue socialiste, novembre 189L
accusé de socialisme d’Etat, est sur ce point tout aussi affirmatif que Liebknecht.
Est-ce Liebknecht, est-ce Yollmar qui parle ainsi : « Combattre le socialisme d’Etat, c’est enfoncer une porte ouverte » ; ailleurs : « discuter sur le socialisme d’Etat, c’est se battre contre des nuages. » Enfin, citant un mot du théoricien Kautsky : « le socialisme d’Etat est une ruine » , Yollmar ajoute : « On ne combat pas contre des ruines1. » Dans la séance du 10 novembre on a subtilisé longuement sur le socialisme d’Etat et on a discuté toutes les définitions théoriques qui en ont été données. Le socialisme d’Etat est-il la concentration de tous les moyens de production aux mains de l’Etat? Est-il un système démesures propres à alléger la situation actuelle de la classe ouvrière? Est-il une législation sur le travail des fabriques ; est-il ceci, est-il cela? Telles sont les questions qu'on s’est posées. Comme conclusion, après avoir discuté toutes ces formules et excommunié le socialisme d'Etat sous toutes ses formes possibles, Yollmar et Liebknecht, la droite et la gauche, socialistes de toute nuance, ont adopté à l’unanimité la résolution suivante prévue d’avance et conforme à la plus rigoureuse orthodoxie marxiste : « Le socialisme d'Etat et la démocratie sociale sont absolument incompatibles. »
Peut-être pourrait-on relever une seule divergence de vues entre Liebknecht et Yollmar, c’est que pour Liebknecht le socialisme d’Etat constitue un véritable danger pour le parti, oc Les grands propriétaires, dit-il, ne demandent que l’avènement du socialisme d’Etat. Ils céderont leurs propriétés à l’Etat et deviendront les satrapes de l’Etat socialiste. Pensez-vous que maint Junker qui ne peut plus se soutenir n’est pas disposé à céder à l’Etat, en échange de
(l) Voir le \ orwcierts du 19 novembre 1891.
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
privilèges et d’un revenu assurés, ses biens fonds couverts d’hypothèques1? » — Suivant Vollmar, au contraire, personne ne pense sérieusement au socialisme d’Etat. « Liebknecht , dit-il, voit les choses trop en noir. » Suivant lui, la démocratie sociale n’a pas à craindre sérieusement la concurrence déloyale du socialisme d’Etat.
On voit par là que la démocratie sociale continuera plus que jamais à répudier toute attache avec le socialisme impérial et qu’elle entend conserver son caractère nettement révolutionnaire. — Aujourd’hui comme par le passé, elle ne verra dans toutes les mesures partielles que prendra l’Etat allemand pour soulager la situation présente de l’ouvrier que des mesures palliatives, des acomptes qui ne doivent pas détourner le socialisme de son but suprême et définitif : la Révolution.
Ne soyons donc pas étonnés de cette invitation adressée par le Congrès de Berlin aux autorités allemandes, invitation précédée de la réserve significative du début, où la démocratie sociale conserve résolument son attitude de parti militant et intransigeant : « Bien que les suites du capitalisme ne puissent être détruites sous le règne du capitalisme et qu’une juste et humaine organisation de la société ne puisse être atteinte que par l’avènement au pouvoir de la démocratie socialiste révolutionnaire, toutefois l’Etat et la commune ont le devoir meme dans la société actuelle de porter secours aux malheureux et de les défendre contre la faim. Comme l’aumône est dégradante et que le meilleur secours est celui qui consiste à donner du travail, le Congrès invite les autorités de l’empire, celles des Etats et celles de la commune à porter remède au manque
(1) Liebknecht, discours du 18 novembre 1892. Vo;r aussi Bebel, Zukunftstaat und Sozialdemocratie.
XII LA QUESTION SOCIALE
de travail par l’entreprise immédiate de travaux d’intérêt général 1 . »
En résumé, le Congrès de Berlin a confirmé pleinement les résolutions prises au Congrès d’Erfurt. Le socialisme d’Etat serait une nouvelle forme de tyrannie. Il ne peut y avoir rien de commun entre les éléments sociaux qui constituent le régime actuel et le régime idéal rêvé par la démocratie sociale. La société présente est entièrement gangrenée. Aucun organe n’en sera gardé dans la future société socialiste.
Voici maintenant la question : Par quels éléments sociaux, par quelle organisation nouvelle remplacera-t-on ce qui existe aujourd’hui ?
Sur ce point les chefs du parti socialiste allemand., se conformant en cela à la doctrine de Marx, gardent le plus profond silence. Ou plutôt, ils se contentent de déclarer qu’il n’y aura, dans la future société, aucune organisation définie, aucun Etat dans le sens où nous prenons le mot aujourd’hui. « Il n’y aura pas d’Etat socialiste, dit Bebel, il n’y aura que la société socialisée2. »
L’évolution sociale aura dans l’avenir des formes imprévisibles aujourd’hui et hors de proportion avec tout ce que nous avons connu jusqu’ici. — Partant de là, Bebel rejette comme indiscrète et absurde en soi toute question sur l’organisation de la société future. Le marxisme est une orthodoxie et comme toute orthodoxie il a ses mystères que le profane ne doit pas pénétrer. La brochure de Bebel Zukunftstaat und Sozialdemocratie constitue à ce point de vue une véritable mystification. Le titre promet une esquisse de société future et la brochure est consacrée à
( l) Résolution relative à la crise économique (Congrès de Berlin).
(2) Bebel. Zukunftstaat u. Sozialdemocratie.
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
démontrer qu’il n’y a pas, et qu’il ne peut y avoir de plan d’avenir concernant la future société socialiste. « Je vous demanderai alors , s’écrie Bebel, s’adressant aux députés du centre catholique, comment vous vous représentez cette vie future dont vous parlez sans cesse . » (Séance du Reichstag , 3 février .) Et ailleurs : « ceux qui ont conçu les premiers la pensée de reconstituer la nationalité allemande n’avaient en vue aucun moyen pratique, aucune organisation plus ou moins analogue à celle qu’a réalisé l’Empire allemand. Il résulte des documents de l’historien Schmidt, d’Iéna, que le baron de Stein avait fait sur la future organisation de l’Allemagne les hypothèses les plus absurdes et les plus éloignées de la réalité. » (Séance du Reichstag, 3 février .) « A’exigez donc pas de nous, conclut Bebel, des vues précises sur la future société. »
Ce refus de donner aucun éclaircissement sur le futur Etat socialiste satisfera peut-être l’Allemand, Hegelien, qui croit à la toute-puissance de la mystérieuse et fatale évolution. Mais il satisfera difficilement les esprits français, qui aiment avant tout à voir clair devant eux. Marx, raillant l’idéalisme français de Proudhon et ses appels fréquents à l’idée de la Providence, dit quelque part : « La Providence est la locomotive qui fait mieux marcher tout le bagage philosophique de M. Proudhon que sa raison pure et évaporée \ » Il faut reconnaître que l’évolution hegelienne constitue pour les sociologues marxistes un moyen de se tirer d’embarras tout aussi commode que la Providence de Proudhon.
M. Ziegler qui aime, lui aussi, à voir clair devant lui, se refuse à suivre le socialisme marxiste jusque dans les ténèbres de l’évolution hegelienne et peut-être se rappe-
(1) K. Marx. Bas Etend der Philosophie.
LA QUESTION SOCIALE
lant la formule : Qui trop embrasse mal étreint , il réduit le socialisme à une question morale qui, selon lui, peut être déjà, sur le terrain même de notre organisation actuelle, partiellement résolue.
Ici plus de vaines hypothèses, plus de rêverie ; mais la certitude et l’action. Le titre du livre en indique à lui seul l’esprit. Die soziale Frage eine sittliche Frage n’est, pas l'œuvre d’un socialiste démocrate, d’un disciple de Marx. Ce qui caractérise le marxisme, c’est que, suivant lui, les transformations sociales extérieures ont une toute-puissance absolue sur l’être moral et intérieur. « Changez le monde et vous aurez une humanité nouvelle. »
Suivant M. Ziegler, cette influence du dehors sur le dedans n’existe pas. Il faut au contraire agir sur le dedans, développer dans les âmes l’esprit social par opposition à l’esprit individualiste. La réforme sociale doit être surtout une réforme morale. Au lieu de perpétuer et d’exaspérer la lutte des classes, il faut l’atténuer. Le remède consiste à organiser la « masse » sociale et à réagir contre les tendances dissolvantes de l’individualisme. Tel est le point de vue auquel M. Ziegler se place pour envisager successivement toutes les grandes questions sociales à l’ordre du jour : nature de l’Etat, organisation de la famille, organisation de la propriété, émancipation de la femme, etc.
M. Ziegler n’est pas un économiste, mais un moraliste. Par là même ses doctrines sociales se rapprochent beaucoup de celles des katliedersozialisten , des Schmoller, des Brentano, etc., qui introduisent la morale dans l’économie politique. Son livre est une tentative sincère pour résoudre pacifiquement la question sociale. Stuart Mill met au
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
nombre des conditions de la stabilité politique dans les sociétés humaines l’existence « d’un système d'éducation et de discipline s'opposant à la tendance naturelle des hommes à V anarchie ». C’est au fond l’idée dont s’inspire le livre de M. Ziegler.
G. Palantë.
LA QUESTION SOCIALE
EST
UNE QUESTION MORALE
INTRODUCTION
Le 20 février et le 1er octobre 1890 sont deux date8 importantes dans la vie du peuple allemand. La première est marquée par une élection au Reichstag, dans laquelle le parti socialiste démocrate affirma son incontestable supériorité; la seconde par l’abrogation de la loi sur les socialistes du 21 octobre 1878, qui fut abolie après avoir été en vigueur pendant douze ans. Quoi d’étonnant qu’un sentiment d’inquiétude ait gagné beaucoup d’esprits, qu’on se soit demandé de toutes parts ce qui allait arriver, et que des craintes et des angoisses de tout genre se soient fait jour en présence des scènes tumultueuses et des explosions révolutionnaires?
On attendait avec une extraordinaire impatience le troisième grand événement quelamarche du mouvement socialiste devait apporter au cours de l’année 1890, le Congrès de Halle du 13 au 28 octobre.
Ce congrès, il est vrai, parut mettre en lumière moins la force que la faiblesse du parti socialiste. De misérables disputes personnelles éclatèrent au grand jour dans les débats, échauffèrent les esprits, bien qu’elles fussent en
ZIEGLER
partie tenues secrètes, et firent prévoir une scission imminente et un schisme au sein du parti. — Mais qu’on ne s’y trompe pas; tout cela est resté superficiel et quand même les choses devraient aller jusqu’à une scission entre les Jepnes et les Vieux, la solidité du parti et sa force de résistance contre ses adversaires n’en recevraient pas une sérieuse atteinte.
En revanche, deux événements d’une signification durable et d’une haute portée se dégagent du Congrès de Halle. Le premier est la déclaration de Liebknecht dans laquelle il avoue que la loi d’airain est indémontrée et indémontrable et même qu’elle est tout à fait fausse. Le second est le maintien de l’article si combattu du programme de Gotha : « Les croyances religieuses sont l’affaire de chacun. »
Par la déclaration de Liebknecht, la démocratie socialiste, à ce qu’il me semble, a abandonné au moins en principe le terrain révolutionnaire et s’est transformée en un parti de réformes. — De réformes radicales naturellement; — mais elle peut avoir l’espérance en mettant les choses au mieux, d’arriver à ses fins sans renversement absolu de la société et sans révolution. Et ainsi elle est devenue, si l’on veut me permettre cette expression, un parti de gouvernement.
Par la seconde résolution, la puissance de propagande du parti et sa force d’expansion se sont trouvées considérablement augmentées. Il s’est épargné un conflit — conflit d’importance capitale — avec l’Eglise. S’il est une Eglise qui veuille pactiser avec lui ou des adhérents d’une confession religieuse qui désirent s’enrôler sous sa bannière, cela leur est désormais possible, comme cela l’est déjà en Angleterre. Au contraire, un mouvement qui se serait présenté comme athée ou antireligieux n’aurait eu, dès le début, auprès de nos populations encore en grande partie attachées à la foi religieuse, aucune chance de succès. Ainsi disparaît un
INTRODUCTION
obstacle capital à la conquête de ces populations qui, dans maintes contrées de l’Allemagne, semblaient devoir rester réfractaires à la propagande du parti.
Ainsi le Congrès de Italie, malgré son insuccès apparent et ses dehors peu imposants, signale au fond une énorme augmentation de force et d’influence dans le parti socialiste démocrate. Et l’on aura dans l’avenir à compter avec lui tout autrement que jusqu’à présent.
Personne dans le peuple ne méconnaît la gravité du moment; mais dans les classes dirigeantes on n’en a pas bien conscience. La question sociale est devenue une sorte de verre rouge à travers lequel tout le monde envisage la situation générale avec toutes les questions et tous les problèmes qui' s’y rattachent. Nous nous trouvons au milieu d’une crise qui absorbe nécessairement tous les autres intérêts ou les façonne à son image et qui avec une brutalité menaçante s’impose à l’attention des plus aveugles et des plus indifférents en les contraignant de prendre parti.
Les faits qui sont le point de départ de la question sociale ne sont pas nouveaux. S’ils ne sont pas aussi anciens que le monde, ils existent du moins depuis qu’il y a une civilisation, j’entends une civilisation développée et une histoire de cette civilisation. Ils ont été jusqu’à présent l’accompagnement nécessaire, le produit naturel et toujours renaissant de cette civilisation. Nous venons d’apprendre par un écrit nouvellement découvert d’Aristote *, qu’à Athènes, avant Solon, les causes de la longue lutte entre le peuple et la noblesse ont été des causes sociales. « Toute la propriété foncière, nous est-il dit dans cet ouvrage, se trouvait entre les mains d’un petit nombre de riches auxquels les paysans appauvris étaient asservis avec leurs femmes et leurs en-
(1) Aristote. La politique des Athéniens , ch. n.
LA QUESTION SOCIALE
fants, ils s’appelaient « assujettis » ou « sextaires » parce qu’ils ne recevaient qu’un sixième du revenu de la terre comme salaire de la culture des champs. Ils devaient abandonner les cinq autres sixièmes et lorsqu’ils s’étaient mis en retard, leur personne et celle de leurs enfants tombait aux mains des propriétaires du sol ; car « en principe le peuple n’avait aucun droit ». Rome avec les troubles des Gracches et les révoltes d’esclaves, le moyen âge avec les guerres de paysans, eurent leur révolution sociale.
Mais combien plus puissant et plus vaste, combien plus profond et plus radical est le mouvement qui se manifeste aujourd’hui ! Ce n’est pas pour le renversement d’une oppression momentanée ; c’est pour la transformation de notre civilisation tout entière et de la vie humaine elle-même que l’on combat. — Tout ou rien — c’est entre ces deux extrêmes qu’il faut choisir.
Il est naturel de se demander quelles sont les causes d’un mouvement si profond. Mais si je devais rechercher et expliquer en détail comment les conditions de la vie économique moderne, avec le capitalisme, la grande industrie, le travail des machines, la division du travail, se sont établies peu à peu ; comment ensuite elles ont abouti à une oppression plus intolérable que jamais et ont porté les choses à un point si dangereux, je dépasserais considérablement les limites de ma science et je m’exposerais à un humiliant rappel à l’ordre de la part des économistes de profession, car je ne suis pas économiste, et ma compétence dans les questions qui relèvent de cette science ne dépasse pas cet ensemble de connaissances que chacun de nous doit chercher à acquérir dans un domaine voisin de son propre champ d’études.
Donc me voilà comme Saül parmi les prophètes. C’est ce qu’on m’objectera. Et un critique scrupuleux, si j’en rencontre un, peut se dispenser de poursuivre la lecture de cet ouvrage et constater en se fondant sur
INTRODUCTION
mon propre aveu que je n’ai des choses économiques qu’une connaissance superficielle. Je ne suis qu’un moraliste, égaré parmi les économistes!
Et pourtant, je ne suis pas assez insensé ni assez présomptueux pour m’avancer ainsi sans plus de façon sur un terrain étranger. Je ne suis pas non plus assez étourdi, quand il s’agit d'une chose aussi sérieuse que la question sociale, pour prendre part en intrus à la discussion et m’imposer de force. Il faut donc que je pense qu’ici le moraliste a certaines choses à dire. L’économiste ne serait peut-être pas capable de les dire également bien; ou plutôt il ne pourrait leur donner le développement qu’elles demandent ou même n’aurait pas l’occasion de les aborder.
Heureusement pour justifier mon entreprise, je n’ai pas besoin de prouver que la science économique est une province voisine de cette partie de la philosophie dont je m’occupe spécialement : l’Ethiqué \ Deux faits historiques manifestent clairement cette union étroite des deux sciences qui a été proclamée dans tous les temps, bien qu’elle n’ait pas toujours été également reconnue.
La discussion des questions économiques se présente pour la première fois dans Y Ethique d’Aristote à propos de la théorie de la justice. Les vues économiques du moyen âge se trouvent rassemblées de la manière la plus complète et la plus systématique dans la partie éthique de la Somme de saint Thomas d’Aquin, le grand Scolastique dont J a doctrine conserve ou retrouve de nos jours une autorité canonique dans l’Eglise catholique et dans le monde. Enfin le fondateur de l’Economie politique dite classique qui, bien qu’atta-
(1) Gfr. l’article <ie Fr. Jotll, Volksuirlschaf Lslehre und Elhik , dans les Holtzendorffs deutschen Zeil-und Slreitfragen , Jahrg. XIV (1886), Heft 224.
LA QUESTION SOCIALE
quée sur un grand nombre de points, est loin d’être délogée de ses positions, Adam Smith, a écrit une théorie des sentiments moraux avant de rechercher la nature et les causes de la richesse des nations.
A la vérité, cette évolution qui s’accomplit chez Smith, évolution par laquelle la dépendance réciproque des deux sciences, essentielle et doctrinale chez les autres, devient chez lui tout accidentelle peut donner déjà à réfléchir. Un autre fait significatif et propre à éclairer l’état de la question, c’est qu’en 1880, un économiste1, auteur d’un excellent Essai sur la justice dans V économie politique se croit obligé de^se justifier du choix de ce sujet. « Peut-être, dit-il, sera-t-il regardé comme suranné et antiscientifique ou comme soulevant la discussion d’une question oiseuse. »
D’autre part, l’Ethique n’a jamais perdu de vue une fille qui s’émancipait de plus en plus et n’a jamais oublié son ancienne et étroite union avec l’économie politique. Il n’est pas étonnant qu’en notre temps où le souci des intérêts matériels devient prédominant, elle veuille aborder de son côté ces problèmes, les plus positifs et les plus concrets de tous, pour les examiner à son point de vue particulier. — Un coup d’œil sur les ouvrages des moralistes modernes montre effectivement partout le mot « social » placé au premier plan ; l’Ethique veut être une science sociale et un ou plusieurs chapitres de chaque ouvrage de ce genre sont sûrement consacrés à la question sociale, le titre seul promet souvent qu’à la doctrine éthique sera jointe une esquisse de la science sociale.
Bien que je n’aie pas une si haute ambition, ce que j'ai dit fera cependant comprendre dans quel esprit je prendrai la parole sur cette grande question. Je ne
(l)Gustav. Sehmoller. Sozial-und Gewerbe politik der Gegen îcart. Reden und Auf<aze, 1890, p. 204-246.
INTRODUCTION
parlerai que de son côté moral. Qu’elle ait un tel côté et même peut-être qu'elle soit au premier chef une question morale, c’est ce qui résultera clairement de ce que je dirai. 11 y a aussi d’autres faces de la question à côté de celle-là; ce sont même celles sur lesquelles on insiste le plus ordinairement. D’ailleurs aucun de ces aspects ne peut être complètement isolé des autres. C’est pourquoi mon étude ne s’achèvera pas sans diverses incursions sur les autres domaines. Mais le point de vue essentiel reste absolument pour moi le point de vue moral.
Parmi les multiples points de vue de la question, il en est encore un qui peut être signalé, bien qu’il s’aperçoive de lui-même : une question qui s’étend dans tant de directions diverses, une question si vaste et si complexe n’admet pas une solution simpliste et immédiate. La prétention de trouver une telle solution, l’expression même de solution, naturelle pourtant, puisque c’est là ce que nous devons chercher, peut sembler téméraire pour ne pas dire audacieuse et insensée. Cette question, la plus vaste de toutes celles qui se rapportent à la civilisation, ne sera résolue, autant qu’elle peut l’être dans son ensemble, que par l’histoire du monde. Aucun individu, fût-il le plus puissant, ne pourra la faire disparaître ni lui donner une solution satisfaisante. Chacun pour sa part et dans la mesure de ses forces, et en particulier les puissants de la terre, n’en sont pas moins tous appelés à collaborer à cette solution qui sera l’œuvre de l’histoire.
Je ne m’avance donc pas avec une nouvelle recette toute prête pour la guérison du mal social. Je n’ai rien de pareil à offrir. Dans cette question qui agite le monde et qui embrasse la vie de l’humanité, c’est une pensée d’une haute portée morale que si la solution suppose un idéal, c’est pourtant dans le réel que se trouvent les premiers éléments du problème. La connaissance du
LA QUESTION SOCIALE
présent, de son origine et de sa nature est la première condition pour comprendre la valeur des choses en vigueur aujourd’hui et passées dans la vie et dans les mœurs. Puisque ce qui paraît aujourd’hui éternel a souvent perdu demain sa force et sa valeur, puisqu’en conséquence le présent est toujours un devenir et une évolution, on est amené, quand on examine le problème avec un esprit critique, à rechercher non pas tant ce qui doit que ce qui peut être fait h Ce n’est donc pas une solution ou des solutions que nous allons présenter, mais des aperçus sur les formes possibles de l’évolution sociale et sur leur valeur probable. Ce qui légitime dans tous les cas cet essai, c’est que je me propose simplement d’examiner ce qui existe et ce qui peut en sortir sans compromettre nos biens les plus précieux.
En même temps s’impose ici, en raison de la gravité et de l’importance du problème, le droit aussi bien que le devoir d’user d’un style simple, parfaitement exempt de passion, de verbiage et de pathos. — Et maintenant à l’œuvre.
(1) J’ai développé davantage cette idée dans les Philosophische Monatshefte. Année 1890, p. 126-147 : Ethiscke Fragen und V orfragen , I.