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CHAPITRE PREMIER

INDIVIDUALISME ET SOCIALISME

Comme on sait, on s'efforce dans les différents partis, tantôt avec une inquiétude réelle, tantôt avec une méchanceté calculée, d'accuser ses adversaires politiques de la naissance du mouvement socialiste.

Ce reproche s'adresse notamment au libéralisme qui, dit-on, doit en première ligne être le coupable. Ce reproche ne manque pas de fondement. — Seulement, pour moi, il ne peut être question ici de faute ou de crime, pas même de tort et de responsabilité. îl n'y a qu?un fait historique nécessaire.

Le moyen âge est une époque de dépendance et de servitude dans tous les domaines de la vie humaine : dépendance du chrétien vis-à-vis de l’Eglise, du vassal vis-à-vis du seigneur, du serf vis-à-vis du propriétaire foncier, de l’artisan vis-à-vis de la corporation, de l’homme de science vis-à-vis du dogme. Depuis le xvc siècle a commencé pour les peuples civilisés d’Europe le grand mouvement de réaction contre cet esclavage universel. Le premier élan de ce mouvement d’affranchissement, le premier grand acte de ce drame de l’histoire universelle fut la Renaissance avec la Réforme, le second, la philosophie de l’émancipation et des lumières, au xvme siècle; le troisième, mais non sans doute le dernier, la Révolution française.

Il est un reproche qu’on peut adresser à toute tentative d’affranchissement ou plutôt à l’idée même de liberté;

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reproche sans cesse renaissant. La liberté, dit-on, est une idée toute négative; liberté signifie suppression de quelque chose d’existant; elle ne peut constituer une force positive et créatrice. 11 y a quelque chose de juste dans cette accusation; mais à tout prendre le reproche porte à faux. Tant qu’il y aura dans l’humanité des choses qui ne doivent pas exister, des situations injustifiables, des institutions nées de l’injustice, des barrières et des chaînes pour assurer l’esclavage, il faut reconnaître en face de tous ces abus l’existence d’un droit imprescriptible de protestation et d’insurrection. Car on ne peut regarder comme saint et inviolable ce que l’humanité dans son ensemble ou dans une grande partie de ses membres subit avec horreur et indignation.

L’esprit du moyen âge devait, par réaction, imprimer au mouvement d’émancipation des temps modernes une direction individualiste. Le libéralisme, à ses origines, se confond avec l’individualisme. Cette communauté d’origine et de tendance n’est peut-être pas avouée par lui ; elle n’en constitue pas moins son principal droit à l’existence, son principal titre de gloire. Ce fut précisément parce que le libéralisme trouva, dans tous les domaines de la vie, l’individu opprimé et odieusement écrasé, que la lutte qu’il engagea fut décisive pour l’affranchissement de la personne humaine. Il triompha pour la première fois dans le grand mouvement de la Renaissance, cette révolution esthétique de l’humanité européenne où, au sein d’un retour à l’antiquité, furent revendiqués les droits de la libre personnalité dans toutes les applications de son activité naturelle, l’art, la vie réelle, les relations sociales, la civilisation, l’éducation. Il triompha encore dans la Réforme qui affranchit la conscience et la foi du chrétien de la juridiction de l’Eglise et qui découvrit dans le sujet et le moi, avec tous les devoirs et tous les droits du chrétien, la source de toute autorité religieuse et morale. Il triomphe enfin dans la philosophie moderne qui, dès l’origine, place

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dans le moi le principe et la fin de tout et qui finit par lui conférer une souveraineté et une valeur véritablement universelles. Le libéralisme a exercé également son influence sur les rapports de l’individu et de l’Etat. Lïdée jamais réalisée il est vrai, mais fermement et obstinément poursuivie d’une monarchie européenne fait place au régime des nationalités indépendantes. Au sein de ces dernières triomphe d’abord le despotisme individuel avec sa formule : « l’Etat, c'est moi. » Puis la formule est renversée; elle devient celle-ci : « Les moi sont l’Etat. » La conception atomistique des « individus souverains » soutenue dans la théorie du contrat social de Jean-Jacques se réalise dans la Révolution française.

De plus, grâce au progrès des idées religieuses et philosophiques et à tout l’ensemble de l’évolution des peuples européens, le tiers état et la bourgeoisie et après eux les masses profondes du peuple ont pris une part toujours plus grande aux résultats et aux bienfaits de la civilisation. L’esprit critique, de nos jours, ne se laisse plus excommunier et interdire. Ces faits jettent une pleine lumière sur la question et nous permettent de comprendre quels rapports le socialisme soutient en réalité avec le libéralisme.

Il est incontestable qu’il existe entre eux un double rapport tout à fait remarquable. Sans le libéralisme, le socialisme est absolument inconcevable. D’autre part pourtant, il n’existe pas d’adversaires plus irréconciliables que le libéralisme et le socialisme. Cette relation peut être indiquée ici d’une façon brève et générale : le socialisme est essentiellement libéral ; il s’inspire d’idées d’affranchissement et d’émancipation qui sont, de nos jours, la condition et la garantie la plus sûre de son existence. Ce qu’il s’efforce d'obtenir n’est rien moins que l’affranchissement des travailleurs vis-à-vis de la toute-puissance du capital. Mais en même temps il combat l’esprit du libéralisme; il l’attaque de la façon la plus vive parce que ce dernier, loin d’être socialiste, est essentiellement individualiste et

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représente l’antithèse du socialisme. A l’extension sans bornes de l’individu et de la propriété individuelle qui n’est que le prolongement de la personne, il oppose ce mot d’ordre nouveau : la propriété privée doit être abolie et sur ses ruines il faut établir la propriété commune de tous les instruments de production, la socialisation de la production et de la consommation nationales.

Avant d’aller plus loin, examinons d’un peu plus près ces deux tendances opposées. L’esprit de critique et de destruction est le côté négatif du socialisme, essentiellement hostile à l’ordre social actuel. Il est en même temps l’arme la plus puissante aux mains des agitateurs socialistes démocrates. On a pu dire avec un semblant de raison que la tendance d’où le socialisme est né est un pessimisme destructeur et nihiliste. Là est peut-être la racine de sa puissance ; là est le secret de sa force d’expansion toujours grandissante. C’est par là qu’il attire à lui, en dehors des partisans réellement convaincus de ses doctrines, des recrues populaires qui lui servent d’appoint les jours d’élections. — Je ne veux pas écrire un manifeste incendiaire en faveur des idées socialistes démocrates; autrement je réunirais ici les différents griefs invoqués par les fauteurs de cette agitation passionnée. Leurs plaintes désespérées et farouches sont assez connues et nous les rencontrerons plus loin en détail chacune en son temps. La question que nous devons poser ici est tout autre. La voici : En premier lieu, ce mécontentement est-il légitime en principe et en droit? — En second lieu, trouve-t-il une justification dans notre situation sociale actuelle ?

D’une certaine manière, le premier point est aisé à élucider. La maxime : plie et tais-toi peut, dans tel ou tel cas particulier, exprimer le devoir. La soumission aux coutumes existantes et à l’autorité établie peut être dans certaines circonstances une obligation morale L — Toutefois

(1) Voyez les développements que j’ai consacrés à cette ques-

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dans la marche de l'histoire, l'agent du progrès n'est pas cette résignation patiente, celte adaptation passive à la réalité donnée, mais plutôt ce sentiment de mécontentement, cette agitation inquiète qui aiguillonne les esprits et éclate parfois dans de sauvages révoltes. « Vous avez écouté la parole du passé ; voici la parole de l’avenir, * tel est le langage que tient à l’humanité l’esprit du progrès. C’est seulement quand un temps est accompli, c'est quand le moi qui se révolte contre l’ancien état de choses sait en formuler un autre meilleur, que sa voix peut porter et entraîner le monde à sa suite. — Mais qui oserait dire que les temps sont remplis et que l’heure a sonné pour une nouvelle organisation du monde ? — C’est pourquoi il est difficile de répondre à la seconde question que nous avons posée : ce mécontentement profond, provoqué par notre situation sociale et qui se manifeste chaque jour dans l’agitation socialiste a-t-il une raison d’être sérieuse et réelle ? — Ne rendons pas toutefois la réponse trop difficile. — Oui, il existe un mal social d’une vaste étendue et d’une profondeur effrayante : c’est ce que depuis longtemps personne n’ose plus nier. Le rude hiver des mois -derniers devait sur ce point ouvrir les yeux et les oreilles des plus incrédules. L’extrême misère des tisserands du plateau de Glatz n’est qu’un cas entre mille, et il ne peut y avoir de contestation que sur l’étendue et la profondeur du mal. On doit du moins laisser aux malheureux le droit d’évaluer eux-mêmes l’étendue de leurs misères; les privilégiés de la vie n’ont pas le droit et encore moins le moyen de le faire à leur place. On ne peut prétendre non plus que ces plaintes soient provoquées et entretenues artificiellement. Notre civilisation présente de tous côtés le même aspect. Il y a en elle beaucoup d’éléments

tion dans mon livre Sitlliches Sein und sittliches Werden , 2e éd. 1890, p. 38 et suiv. V. aussi llarald Hofîding, Die Grundlage der humanen Etkik , 1880.

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caduques et corrompus. Tout le inonde les voit et nous sommes tous d’accord pour reconnaître les vices de ce « merveilleux édifice » ! Les avis ne peuvent différer que sur Tétendue et la gravité du mal.

Faisant un pas de plus, nous nous demanderons maintenant si les raisons qui ont provoqué ce mécontentement sont accidentelles ou si elles tiennent à l’essence même de l’ordre social actuel. La crise sociale est-elle inévitable ou peut-elle être conjurée? Résulte-t-elle nécessairement de notre organisation économique et plus généralement de tout l’ensemble de notre civilisation? C’est à propos de la réponse à donner à ces questions que nous voyons se poser nettement l’opposition du système libéral individualiste et du système socialiste. Ils sont d’accord sur un point ; c’est qu’il existe entre la crise sociale et la forme de notre civilisation un rapport intime ; mais leur interprétation de ce fait fondamental est tout à fait différente et même diamétralement opposée.

Le libéralisme voit dans la crise sociale dont il ne songe pas d’ailleurs à méconnaître l’existence, une nécessité inévitable. Elle est pour lui comme l’ombre qui suit la lumière de la civilisation ; elle est fondée sur les lois immuables de la nature et de la société humaine, sur la lutte pour l’existence qui est la loi du monde humain comme du monde organique, sur l’histoire tout entière et sur toute l’évolution de la civilisation. — « Aucune civilisation sans salariés; » — « l’inégalité des classes résulte nécessairement de la civilisation fondamentale de la société. » La loi est universelle et sans exception. « Il n’est réservé qu’à une minorité de jouir des biens supérieurs de la civilisation. » La grande majorité travaille à la sueur de son front. « La masse doit toujours rester la masse. C’est l’ordre juste et nécessaire. » L’accroissement de la population et de ses besoins maintient imprescriptible cette antique loi : » La majorité des hommes doit vivre dans une situation médiocre et le temps moyen du travail ne peut être diminué. » C’est ainsi que

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Treitschke1, à l’époque où il soutenait le libéralisme formulait avec une clarté aussi superficielle que brutale la doctrine du laisser aller, laisser faire.

Toutefois, ce mal nécessaire et inhérent à l’organisation sociale est loin d’être, comme pourrait le croire un observateur superficiel, immuable et sans degré. La misère sociale ne disparaîtra jamais; l’hostilité des classes ne cessera pas; mais celle-là diminuera et deviendra plus supportable; celle-ci perdra de son âpreté et de sa férocité. Et ainsi nous pouvons nous représenter ces deux maux comme une grandeur qui décroît continuellement, bien qu’ils soient un facteur essentiel et éternel de la vie sociale.

Non — , répond le socialisme; la misère et l’oppression des classes inférieures ne sont pas le fait de toute civilisation, mais seulement de votre civilisation à vous, née et développée sur le sol de l’individualisme. Et c’est pourquoi il n’y a rien en tout cela de nécessaire ni d’éternel. Le mal que vous chercheriez vainement à diminuer par vos expé-

(1) Ces passages sont tirés de l’article de Treitschke : der Sozialismus und seine Gonner dans les Preussiche îahrbücher , t. XXXI V, 187 i, p. 64-110 et p. 248-301. — Hôffding déclare, dans son Ethique (1888, p. 278), que cette conception sociale qui est celle des conservateurs trouve sa formule classique dans cet article de Treitschke. L’auteur pense-t-il encore aujourd’hui comme en 1874 ? 11 est permis d’en douter après toutes les transformations par lesquelles il a passé dans l’intervalle. En tout cas Schmoller contre qui est dirigé cet essai a grandement raison lorsque, disant un mot de cette querelle dans ses considérations Zur Sozial und Geioerbe Politik der Gegenwart, il s’exprime ainsi: « Je crois avoir en ce temps-là mieux lu dans l’avenir que mon honorable collègue qui, au nom des intérêts de la haute culture intellectuelle et esthétique qu’il croyait menacée, m’excommuniaitcomme étant un socialiste insensé. » — Je puis me flatter de m’être dès cette époque rallié à l’opinion de Schmoller plutôt qu’à celle de l’historien qui se montrait alors si peu favorable aux réformes sociales. Je ne serais plus disposé cependant à défendre de tous points les conclusions de mon article : Republik oder Monarchie? Schweiz oder Deutschland ? (1877).

clients et vos petits moyens peut être aboli d’emblée et de fond en comble. Avec la cause disparaît l’effet. La crise sociale cessera le jour où l’on en finira avec l’organisation individualiste de la société.

Le pessimisme socialiste, tel qu’il s’oppose à l’optimisme libéral, n’est donc pas définitif. Le socialisme condamne l’organisation actuelle, mais non toute forme de société. Il aboutit même à un réel optimisme, à l’affirmation d’un avenir meilleur, d’un âge d’or futur. Les socialistes ont donc une foi, un idéal, idéal, il est vrai, bien vague encore et bien difficile à définir. — Mais l’histoire nous apprend que la foi et l’idéalisme ont toujours été les deux grandes forces et qu’elles ont toujours triomphé dans le monde.

Nous voyons ainsi ces deux conceptions sociales, nous pourrions presque dire ces deux systèmes du monde, issus d’une même source, se séparer l’un de l’autre et accuser de plus en plus leur opposition. Il importe de les examiner de plus près dans leurs effets et dans leurs applications à la vie sociale. Commençons par la conception individualiste ; nous passerons à la conception socialiste dans les chapitres suivants.

L’individualisme libéral peut se définir une conception mécanique du monde. Il s’en faut de beaucoup que ce caractère lui soit essentiel; au contraire. L’individu dans son fond élève une protestation irrésistible contre tout mécanisme destructeur de l’individualité. Là est la source de sa force comme le principe de son droit. C’est ce que le libéralisme n’a pas compris, et par suite il ne s’est pas compris lui-même. Là est sa contradiction interne; là est la lacune fondamentale qu’il n’a jamais pu combler. — Comment en effet se représente- t-il l’humanité? comme un agrégat d’individus, atomes sociaux identiques en nature, impénétrables et égaux les uns aux autres. Leurs agglomérations sont purement accidentelles, éphémères et artificielles; car elles ne reposent que sur un contrat arbitraire. Elles n’ont aucun caractère de nécessité ni de permanence

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et n’ayant d’autre raison d’être que l’utilité et l’agrément des individus, elles ne possèdent aucune valeur, aucune autorité propre. La totalité ou la majorité des individus est le seul souverain.

En politique, la conception individualiste du contrat social a ruiné l’absolutisme de la royauté. Elle a proclamé le droit de tout individu à déchirer le pacte social, le droit à l’insurrection. Elle a donné naissance à cette doctrine de l’État et de ses fonctions à laquelle Guillaume de Ilumboldt a donné la plus forte expression dans son écrit Recherches sur les limites de Faction de F Etat et qui se résume dans cette thèse fondamentale : l’État s’abstient de toute intervention en faveur du bien-être positif des citoyens. Il se contente de garantir leur sécurité à l’extérieur et à l’intérieur. Là s’arrête rigoureusement sa fonction et son droit 1 .

En morale, l’individualisme place dans le moi, dans la conscience de chacun la règle suprême du bien et du mal. La vertu consiste à suivre ce guide individuel. Ce n’est pas le résultat, mais le motif de l’acte qui en fait la moralité. En morale, l’homme est absolument libre et la loi qui le lie est une loi de sa nature rationnelle ; elle est une autonomie, non une hétéronomie.

Si, en politique, l’autorité de l’État, en morale, celle de la conscience constituent un frein pour l’individu et s’opposent encore aux prétentions excessives de l’individualisme, en économie politique, toute entrave disparaît absolument. Ici, en fait et peut-être plus encore en théorie, il n’existe que des individus en face d’autres individus. L’individu n’est plus considéré comme un être qui entretient des relations morales et qui par suite est soumis à certaines obligations, il n’est plus qu’un être qui produit, échange et consomme des richesses. Et comme tel, sa devise est :

(1) Wilhelm von Humboldt. Ideen zu einem Versuch. dieGren * zen der Wirksamkeil des Staats zu beslimmen , p. ô3.

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chacun pour soi ; à chacun selon sa force, et vogue la galère !

Mais pour qu’elle vogue ainsi, ajoute l’économie politique individualiste, il faut supposer toutes les entraves, héritage du moyen âge et de la puissance absolue des rois. Plus d’esclavage ni de servage; plus de sujétion héréditaire ; plus de corporations ni de corps de métiers; plus de barrières empêchant le commerce d’une localité à l’autre ou d’un pays à l’autre ; plus de restrictions au droit de s’établir et d’habiter dans un pays ; plus de réglementation du mariage ni de la famille ; plus d’intervention de la commune ou de l’état dans la fixation des salaires et du prix des choses; plus de réglementation légale des conventions relatives aux services et au travail. Il faut encore faire abstraction de la qualité qu’ont ces atomes sociaux d’être des agents moraux. Il faut que j’oublie que, dans cette poussée aveugle, je cause peut-être du dommage à d’autres et que je les meurtris en cherchant à me faire une place dans ce chaos de la mêlée sociale. Selon l’individualisme, c’est là une considération que chacun peut faire à part lui, dans sa propre conscience. Mais l’économie politique, la science sociale n’a pas à compter avec ce facteur. Celui qui a le moins d’égards pour les autres et qui les écrase avec le moins de scrupules arrive-t-il le premier et prend-il la meilleure place ? l’économie politique individualiste n’a rien à y voir. Les considérations lui sont étrangères. Elles appartiennent à la morale et depuis que l’économie politique a accompli son divorce d’avec l’éthique, elle a le droit de les repousser dédaigneusement. Il ne reste ainsi qu’une seule loi de la vie sociale : la libre concurrence. Le seul ressort de tout commerce et de tout échange est ce qu’on appelle en langage économique le profit, la rente; en langage éthique, l’égoïsme. — L’avantage qu’on en retire, nous le voyons. C’est, au sein de la libre concurrence et de la lutte de tous contre tous, un bien-être toujours croissant, une production toujours plus abondante,

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une augmentation incessante du capital; c'est le perfectionnement de l’industrie, les progrès du commerce et de l'échange, l’essor général des affaires, enfin une prospérité des individus et des nations qui dépasse ce que peut rêver la plus audacieuse imagination.

C'est pourtant ici, au point culminant du système, qu’apparaît son vice fondamental. C’est ici qu'il y a une ombre au tableau. Qui sont les individus ? Et qu’appellet-on les nations? — Les individus ne sont jamais que des individus et c’est une pure exagération d’oser parler du bonheur de la nation tout entière. Dans le régime de la libre concurrence, les choses se passent comme sur un champ de bataille ou même pis encore. Les heureux, les vainqueurs sont quelques-uns ; les vaincus, les morts, les écrasés sont infiniment nombreux. Ou pour parler sans images, l’effet réel de la libre concurrence est diamétralement opposé à son principe idéal. Celui-ci était que les hommes, étant naturellement égaux, ont un droit égal à prendre part à la lutte et à faire triompher leurs intérêts. Et le résultat final de ce régime est d’engendrer le capital et la propriété, de détruire la liberté! Il est réservé à quelques forts de participer aux jouissances de la vie. L’immense majorité des faibles reste dans la misère et, ce qui contredit encore plus la pensée première et le principe de l’individualisme, sous une dépendance intolérable vis-àvis des privilégiés.

Mais dira-t-on, pourquoi cette dépendance? L’ouvrier n’oppose-t-il pas des droits égaux aux droits du fabricant et du capitaliste? N’a-t-il pas le droit absolu de faire ou de ne pas faire de contrats, de travailler ou de ne pas travailler, de quitter son atelier ou d’y rester? Soit, répondrons-nous ; il a le droit de tout cela; mais a-t-il le choix? Travailler pour n’importe quel salaire, à n’importe quelles conditions, ou mendier et mourir de faim avec les siens, voilà dans des milliers de cas le seul choix laissé au libre travailleur. Ici se place la loid’Airain, la loi de la surpopu-

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lation et le principe de l’armée de réserve du capital. Nous reviendrons sur ces points. En attendant, nous pouvons constater que le travailleur isolé est absolument à la merci du capitaliste et qu’il lui vend à des conditions absolument désavantageuses son travail et en un certain sens sa propre personne.

D’ailleurs, toujours d’après les théories de l’individualisme, le fabricant est entièrement libre d’exploiter comme il l’entend sa supériorité économique. Si ses ouvriers ne sont pour lui que des bras , c’est son affaire. Personne n’a le droit de protéger ces bras contre lui et contre l’exploitation qu’il en fait. L’Etat lui-même n’a pas ce droit. Son devoir est de s’abstenir de cette intervention dans les rapports entre le patron et l’ouvrier comme en général de toute intervention ayant pour objet le bien-être positif des citoyens. Ainsi le veut la doctrine du laisser aller, laisser faire, la doctrine de l’école libérale de Manchester.

Toutefois, ne nous laissons pas entraîner aux exagérations des socialistes démocrates et ne faisons pas le mal plus grand qu’il n’est. Ce qu’il est au juste, je ne le recherche pas ici; mais je puis affirmer sans crainte que toutes les injustices dont j’ai parlé tout à l’heure peuvent se produire et sont des conséquences logiques du régime de l’individualisme. Si le mal n’est pas aussi grand, on le doit à des causes accidentelles et notamment à ce fait que chez nous, en Allemagne, l’individualisme a trouvé dans l’Etat, dans les mœurs et dans la conscience publique, un puissant contrepoids qui l’a empêché de triompher complètement. 11 est impossible de contester dans tous les cas que sur beaucoup de points il se produit de graves symptômes de souffrance. Et si aucun individu en particulier ne doit être rendu responsable de cette situation, ce qui, pour le dire en passant, est une excuse assez bizarre de la part de ceux qui n’admettent d’autre juge que la conscience individuelle, l’ordre social dans son ensemble n’en est que plus condamnable puisque c’est lui qui amène de

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force les individus à commettre de pareilles injustices. En tout cas ce qui a été dit suffit pour montrer comment, dans le régime de l’individualisme, la liberté et l’égalité des individus, posées en principe, se changent en leurs contraires, en inégalité et en dépendance pour ne pas dire en esclavage absolu. Les conséquences sont les mêmes que dans le régime : « l'Etat, c’est moi. » Cette formule confère une liberté illimitée à un seul en enlevant aux autres tout droit. De même le régime économique de l’individualisme assure la liberté au capital et aux capitalistes en supprimant pour les travailleurs et les pauvres toute garantie et toute liberté. La masse des prolétaires, en face des riches, n’a aucun recours, aucun droit.

Le mot injurieux, le mot révoltant n’est pas ici celui de prolétaires, mais celui de bras et celui de masse . Ces expressions mettent en pleine lumière le caractère profondément immoral de notre état social. Au lieu d’individus et de personnes libres, il n’y a plus que des bras , au lieu d’un être humain un et vivant, il n’y a plus qu’un organe et une fonction. Et ainsi l’être total faillit à sa plus haute destination. Au lieu d’une société organisée où tout se meut pour l’ensemble, où chacun vit et agit dans les autres, nous trouvons en face de nous une masse inorganisée, inarticulée, incapable d’unité, frustrée de tous les avantages et de toutes les conquêtes de la civilisation, des jouissances que donnent la beauté, l’art, la vérité, la liberté, bref, de tout ce qui fait le prix de la vie humaine.

Est-ce là un état social admissible et justifiable au point de vue moral? Quand même, remarquons-le, nous répondrions négativement à cette question, nous ne serions pas contraints pour cela d’adopter immédiatement la solution socialiste et de la mettre à la place de l’autre régime. Si cette solution est plus satisfaisante que l’individualisme, peut-être ne répond-elle pas aux exigences de la réalité. Mais nous n’en sommes pas encore à discuter ce point.

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Le mot « masse » nous a montré à lui seul l’abîme que l’individualisme a creusé sur le terrain économique entre les classes et qui menace de s’approfondir sans cesse à travers notre société. Et quand du côté des prolétaires on répond dans le programme de Gotha « qu’en face de la classe des travailleurs les autres classes constituent une masse réactionnaire », cette affirmation peut nous paraître assez comique, à nous gens des classes cultivées qui nous réclamons avant tout de notre énergie individuelle et des efforts accomplis par notre personnalité pour se dégager par le travail. Mais, au fond, cette affirmation attire notre attention sur les vices fondamentaux de notre civilisation actuelle, sur l’impossibilité où nous sommes de nous comprendre de part et d’autre et de nous concerter, sur notre manque d’entente et d’harmonie. D’après Schleiermacher, l’organisation est l’œuvre par excellence sinon l’œuvre unique de la moralité. Le terme de « masse » appliqué aux couches profondes du peuple montre mieux que tout le reste le caractère immoral ou mieux encore amoral de notre état social individualiste.

Et que faut-il entendre par ces expressions : « travail et travailleurs » ? Parce que le travail manuel, sous l’influence successive de l’antique régime aristocratique, du spiritualisme chrétien et du régime capitalistique moderne, a été longtemps un objet de mépris, les ouvriers, par réaction, revendiquent aujourd’hui pour eux seuls le titre de travailleur et dénient toute valeur au travail intellectuel.

Donc partout scission et division ; partout manque d’entente et d’organisation. En face de ce régime se dresse le socialisme qui s’oppose à lui comme un système supérieur. J’ai fait voir que le fond de l’individualisme était une conception mécanique du monde moral. Il isole l’homme dans le bien comme dans le mal ; il fait tout reposer sur l’individu et ne voit dans toute association humaine qu’un groupement artificiel et essentiellement transitoire. Au contraire, le socialisme conçoit le monde social comme un véritable

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organisme. L’individu est ici membre et partie d’un tout à la vitalité duquel il collabore. Cette conception de la société doit s'appliquer aussi et spécialement, dit-on, aux relations économiques dans lesquelles elle a jusqu’ici trop peu pénétré. La société, en tant quelle produit et consomme ne doit plus être regardée comme un agrégat d’atomes isolés, mais comme un organisme dans lequel la production et la répartition des richesses répondent à ce que sont dans un être vivant les fonctions d’assimilation et de circulation L Dès lors, la conservation de l’organisme social doit apparaître à la conscience de l’individu comme le devoir le plus élevé qui s’impose à lui ou plutôt ce devoir prend place immédiatement à côté du devoir de conservation personnelle.

Les comparaisons de ce genre ne sont jamais entièrement exactes, mais le sens de celle-ci est clair. Il s’agit d’amener dans l’humanité une transformation de l'esprit individualiste en esprit social. Il faut que les hommes reconnaissent que l’ordre économique doit, comme tout le reste, dépendre de la morale et lui être subordonné, que les activités humaines dirigées jusqu’ici dans un sens exclusivement égoïste ont pour destination véritable le bien de l’ensemble et que, par conséquent, les intérêts généraux et collectifs doivent primer les intérêts individuels.

On ne peut contester que cette conception de l’esprit social et de son rôle n’enveloppe l’idée la plus haute de la moralité. La moralité, envisagée dans la conduite extérieure qui la manifeste, est un produit social, un résultat de la

(1) Cette comparaison est empruntée à Albert Schaeffle qui l’a développée en détail dans son ouvrage en quatre volumes Bauund Leben des sozialen Korpers (1875-78). Ce livre peut faire voir combien il est dangereux de pousser jusqu’à l’extrême de semblables comparaisons et d’appliquer sans discernement aux sciences morales les points de vue de l’histoire naturelle. Comp. à ce propos l’essai de Schmoller sur Schaeffle dans son livre Zur Lilteraturgcschichte der Staals und Sozialioissenschaflen , 1888, p. 211-232.

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société dont elle fait partie intégrante et dont elle suit les progrès et les vicissitudes. Même dans l’individu isolé la moralité ne consiste pas uniquement dans le verdict intérieur de la conscience. Les bonnes intentions ne suffisent pas pour faire une bonne action. Il faut encore qu'il résulte de l’acte moral un bien positif. Et ainsi l’objet de la moralité est toujours une collaboration réelle à l’organisation de la nature suivant la raison, ou pour parler plus simplement une contribution au bien général auquel l’individu a le devoir de sacrifier sans hésitation et sans phrases ses intérêts et même sa personne. Nous sommes ici à l’antipode de cet égoïsme effréné qui était le principe de l’individualisme.

Ainsi la défaite de l’individualisme égoïste par le socialisme et par le principe moral, voilà l’idéal. Mais vaincre n’est pas détruire entièrement. — Je suis un moi; je reste nécessairement un moi. — Je ne veux pas montrer ici que le moi se retrouve partout, qu’il trouve son compte même dans les sentiments de pitié et de sympathie qu’il éprouve pour les autres ; que les meilleurs seuls triomphent de l’égoïsme et que même chez eux, le sacrifice et le dévouement trouvent une récompense dans la conscience qu’ils ont de leur valeur propre et de l’intime harmonie qu’ils établissent entre leur conduite et les généreux sentiments de leur cœur. Un fait à noter et qui a une réelle portée pratique, c’est que si l’on veut que je contribue au bienêtre des autres, il faut d’abord que je me trouve placé dans la société à la place qui me revient légitimement, il faut que je sois intérieurement satisfait de la place qui m’est dévolue. Je dois, pour agir au dehors et accomplir mon rôle entier, pouvoir me développer entièrement et déployer librement mon activité dans le domaine légitime de mes facultés. Tel est le droit absolu de mon individualité.

On peut se demander ici si cette revendication de l’égoïsme n’est pas prématurée dans une éthique sociale.

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C’est surtout dans un système qui se représente la société comme un organisme que les prétentions de l’individu à l'indépendance peuvent être dangereuses. — Je ne veux pas encore examiner les difficultés pratiques qui s’élèvent sur ce point contre le socialisme. Je poserai seulement cette question : L’individualisme a-t-il donc donné satisfaction à ces revendications? A-t-il procuré aux individus une vaste carrière où exercer leur activité?

N’a-t-il pas négligé entièrement d’introduire dans le monde social la coordination et la différenciation qui lui sont nécessaires ? N’est-ce pas lui qui a formé ces agrégats d’atomes, ces masses anonymes qui excluent toute individualité et qui se présentent à nous comme un chaos informe? — L'individualisme, en réduisant la société à une agglomération d'atomes, a fait le grand tort à l’individu. — Le socialisme se propose au contraire d’introduire dans la société une organisation et une différenciation de plus en plus fortes. L’individu y trouvera son compte. D’autre part, ce n’est pas le trop peu, mais le trop d’égoïsme qui mettra en péril le principe moral. Oui, la moralité est un devenir social qui évolue lentement. Dans chaque individu qui naît elle doit d’abord se faire une place et pour cela repousser l’égoïsme instinctif qui dès l’origine s’efforce de tout envahir. La victoire du principe moral dans un individu comme dans le monde est une œuvre toujours inachevée et incomplètement assurée, un idéal toujours en voie de réalisation. Car il a un adversaire éternel. C’est l’égoïsme toujours renaissant, semblable à ce géant qui puisait toujours de nouvelles forces au contact de la terre, sa mère. Mais l’égoïsme n’est pas comme lui sujet à la mort. Il subsistera tant que l’homme vivra et voudra persévérer dans l’être.

C’est précisément parce que l’égoïsme a une si forte position, c’est parce qu’il peut jouer si facilement le premier ou même le seul rôle et changer enfin la société en un champ de bataille des moi , qu’il importe de lui disputer au plus

ZIEGLER

LA QUESTION SOCIALE

tôt le terrain sur lequel il a pu se développer jusqu’ici presque impunément et sur lequel même il a été justifié et légitimé scientifiquement, le terrain économique. Il ne doit pas suffire de le soumettre à une discipline morale d’éducation et de correction, puis d’attendre qu’ainsi amendé il cède de lui-même le pas à l’esprit social. Il faut prendre l’offensive avec lui ; il faut transformer le monde où il se développe de telle sorte qu’il ne trouve plus aucun domaine, aucun royaume où il règne en maître. C’est là ce que tentent de faire les socialistes.

Je sais bien que la majorité des socialistes démocrates, quand ils appellent de leurs vœux cette transformation extérieure de la société, le font d’une façon irréfléchie et sans autre intention que d’en finir d’emblée avec l’état actuel. Leur socialisme est tout extérieur et superficiel. Ils veulent changer le monde, afin d’avoir plus de bien-être et ils ne songent pas qu’il faut changer aussi les hommes et les rendre meilleurs. Cette aspiration au bien-être ne s’inspire pas de la pensée de l’idéal. Par là s’explique le reproche si souvent adressé au socialisme de ne faire appel qu’aux mauvaises passions de l’homme, à sa sensualité, à ses convoitises, à ses instincts les plus bas et de ne pas savoir ce qui peut véritablement rendre l’homme heureux et ce qui est digne de lui. Seulement ceux qui lui adressent ce reproche ont rarement une conception supérieure de la dignité et du bonheur de l’homme.

Il n’est pas encore temps de traiter à fond cette question. Provisoirement il suffit de dire que tous les socialistes ne sont pas aussi superficiels. Ils ont pressenti, les meilleurs d’entre eux le déclarent hautement, que cette transformation extérieure doit entraîner après elle et qu’elle entraînera effectivement un changement intérieur et une amélioration morale de l’humanité. Que notre société individualiste, s’écrient-ils, change d’abord son organisation et sa forme extérieure ! La transformation des sentiments et des cœurs suivra nécessairement. Mais il me semble que les

INDIVIDUALISME ET SOCIALISME

Tl

écrivains et les agitateurs socialistes croient trop à l’influence des transformations extérieures quand ils affirment que non seulement la crise sociale cessera le jour ou l’on en finira avec l'organisation individualiste, mais encore qu’au même jour et à la même heure l’esprit social qui nous fait défaut complètement aujourd’hui, établira définitivement son règne. C’est en effet chez les esprits les plus généreux que nous trouvons l’élan le plus passionné vers une révolution sociale dédaigneuse du lent chemin des réformes. — « Créez un monde nouveau, et une nouvelle humanité naîtra ! » Tel est le miracle que nous promettent les révolutionnaires et les utopistes socialistes. Mais nous ne croyons pas aux miracles et c’est pourquoi nous préférons la lente, mais plus sûre voie des réformes,, persuadés qu’elle est le seul moyen de réformation morale, le seul chemin qui conduira l’esprit social à la victoire.

Mais avant de nous engager dans cette voie des réformes, nous devons tout d’abord étudier le pays d’utopie et ses détours.

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