CHAPITRE VII
A la fin de la dogmatique chrétienne on fait une place à un chapitre spécial intitulé eschatologie ou des choses dernières , où l’on essaie de donner quelques aperçus sur une vie future sur laquelle pourtant nous n’avons aucune donnée positive. De même beaucoup d’ouvrages socialistes, se terminant par une sorte d’eschatologie sociale, c’est-à-dire par des considérations sur un avenir plus ou moins lointain sur lequel notre expérience actuelle ne peut en aucune façon nous renseigner. Mais comme cette question a été souvent soulevée et qu’elle est encore à l’ordre du jour, comme de plus elle peut nous fournir un point de départ pour porter un jugement au point de vue moral sur certains phénomènes sociaux du temps présent, je ne puis entièrement la passer sous silence. Il s’agit de la question de la surpopulation.
Voici le problème, dans lequel se présente tout de suite à nous une antinomie essentielle. L’accroissement de la population est regardé comme un signe de santé pour un peuple ; une population en décroissance ou meme une population stationnaire, est regardée, au contraire, comme une preuve d’affaiblissement et de décadence.
Nous sommes fiers en Allemagne de l’augmentation constante du chiffre de notre population. En France le fait inverse est regardé comme une calamité nationale. Mais aussitôt que cet accroissement prend certaines proportions
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ou lorsque nous essayons de nous représenter ce qui arrivera dans cent ou deux cents ans, alors, en présence de cette accélération, nous éprouvons une soudaine frayeur et nous évoquons le spectre menaçant de surpopulation. En Chine, en Belgique, en Saxe, la même question se pose. Car l’accroissement de la population chez un peuple rend nécessaire un accroissement correspondant de la quantité des moyens de subsistance. En est-il ainsi en réalité ?
Nous rappellerons ici la loi de Malthus. La population tend à s’accroître en progression géométrique, tandis que les moyens de subsistance ne s’accroissent qu’en proportion arithmétique. Par exemple, la population croissant suivant la progression 2:4:8:16, etc., les moyens de subsistance s’accroissent suivant la progression 2, 3, 4, 5, etc. — A vrai dire, l’exactitude mathématique de cette proportion n’a jamais été démontrée; on n’a pas constaté non plus que l’humanité doublât régulièrement tous les vingt-cinq ans. Au temps de Malthus il n’y avait pas de statistiques suffisantes pour établir des données numériques de ce genre : et aujourd’hui encore ces statistiques font défaut, notamment en ce qui concerne l’accroissement des moyens de subsistance ou comme nous disons aujourd’hui, le Revenu de la population 1 (Volkseinkommen).
Mais, à part beaucoup de points faibles dans le détailla doctrine de Malthus renferme cette vérité que la population croît plus vite que les moyens de subsistance. L’instinct sexuel, le plus puissant des instincts humains, nous pousse à un accroissement démesuré de la population et par là se met en conflit avec les autres besoins de la nature humaine. La faim et l’amour, passé une certaine limite, entrent nécessairement en antagonisme.
Gomment maintenant cette loi ou plutôt ce fait se rap-
(1) Sur cette question, Gustav Rümelin, Discours et Traités, t. I, Ueber die Malthus’schen Lehren ; t. II, Zur Ubervôlkerungsfrage, 1878 et 1881. — Cf. aussi les conclusions de Henri George et de Flürscheim ( op . cit.) sur cette question.
porte-t-il à la question sociale ? Le voici. Sur le terrain de notre organisation sociale actuelle, cette loi a pour conséquences l’existence de l'armée de réserve du capital et le maintien nécessaire de la loi d’airain, au moins en tant qu’elle s’applique aux dernières couches sociales. Là est aussi l’origine de la question du monopole agraire. Car le monopole actuellement existant empêche une exploitation rationnelle et intensive de la terre et de ses ressources et n’attribue à la majeure partie de la population qu’une part minime des fruits du travail consacré à la production. Enfin, disent les défenseurs de notre organisation actuelle, c’est sur cette proportion entre le chiffre de la population et l’accroissement de ses revenus que repose l’instinct toujours éveillé, l’effort incessant de l’humanité vers une amélioration progressive des conditions de la vie. Le conflit entre l’amour et la faim fait partie ainsi « de ces fermentations normales, de ces agitations nécessaires par lesquelles les peuples sont ébranlés, éprouvés et transformés, et par lesquelles l’humanité est poussée sans cesse et sans trêve vers des voies nouvelles ».
Mais la question a une seconde face. Cette loi de Malthus que nous pouvons adopter en laissant de côté sa formule mathématique qui est insoutenable, cette loi de Malthus, dis-je, va devenir redoutable pour les utopies socialistes. Dans notre monde actuel, la misère et le besoin, la faim et le crime, les fléaux et les guerres déciment l’humanité, et opposent à la surpopulation un obstacle permanent et la conjurent brutalement par des catastrophes violentes. Mais comment les choses se passeront-elles dans le futur état socialiste où les hommes vivront dans des conditions plus salubres et où le besoin et la guerre, les principaux ennemis de la race humaine, disparaîtront ? Après la suppression de tous les obstacles et de toutes les entraves naturelles, l’accroissement de la population ne deviendra-t-il pas tout à fait rapide et excessif? Et alors? Alors, sur la terre ainsi surpeuplée, la faim poussera les
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hommes à une lutte sauvage et désespérée; l’idylle de l’éternelle paix sombrera dans cette guerre de tous contre tous. Telle sera la conclusion ou plutôt la renaissance de l’antique lutte entre l’amour et la faim.
On voit que tout cela est très plausible et on comprend par conséquent combien doit être gênante pour les socialistes la théorie du vieux Malthus. On a beau traiter son livre de plagiat superficiel, et de déclamation, dire qu’il ne contient pas une pensée personnelle, tout cela ne prouve rien pour le fond des choses. Aussi Bebel a-t-il dû se décider à envisager en face la difficulté i. Il l’a traitée et résolue avec un optimisme que Schopenhauer aurait qualifié d’impie. Il semble en effet qu’il se soit inspiré surtout de la solution qu’avait déjà émise Rümelin en 1875, mais en négligeant les « mais » que ce dernier avait ajoutés à cette solution. Voici le passage de Rümelin2. « On peut dire qu’il n’y a pas à s’inquiéter. Là où un petit cerveau n’entrevoit pas d’issue, la solution se présente tout de même. On peut démontrer qu’il y a deux cents ans les chiffres actuels de la population eussent paru tout aussi impossibles. On peut compter sur des possibilités indéterminées, sur des découvertes chimiques, sur des inventions industrielles, sur les conséquences impossibles à prévoir d’une transformation croissante de l’univers. On peut imaginer que l’air deviendra un aliment, qu’on s’éclairera et qu’on se chauffera avec l’hydrogène, que les forêts seront plantées d’arbres fruitiers et produiront des champignons comestibles, que l’horticulture prendra la place de l’agriculture et que l’on récoltera deux ou plusieurs moissons par an au lieu d’une, etc. »
Si utopiques que soient ces considérations, elles renferment une vérité. C’est qu’il n’y a pas à s’inquiéter. La
(1) Bebel. La Femme, dans le chapitre : Population et surpopulation, p. 350 et suiv.
(2) Rümelin, op. cil ., t. I, p. 328.
terre a encore de la place pour tous et les moyens de subsistance ne font pas encore défaut à ses habitants. Ce n’est qu’à un point de vue local qu’il peut être question de surpopulation. Aussi est-on pleinement en droit de répondre à une hypothèse par une autre hypothèse et de renvoyer la question à un avenir éloigné. C’est pourquoi je ne puis donner tort à Hertzka dont l’opinion est très optimiste 1 : « Provisoirement, dit-il, et pour des siècles encore il faut admettre que la facilité de satisfaire les besoins, l’élévation moyenne du bien-être s’accroîtra d’autant plus rapidement que la population sera plus dense. Par conséquent ce serait tout simplement méconnaître les devoirs immédiats de l’humanité que de prendre dès maintenant des précautions pour parer au développement de la population qui sera encore utile et par conséquent nécessaire pendant une longue suite de générations. Chaque époque a ses devoirs spéciaux à l’accomplissement desquels elle doit se limiter; sans doute il est sage et nécessaire de se préoccuper de l’avenir; mais c’est à la double condition d’abord de ne pas négliger les besoins du présent et de l’avenir immédiat; et ensuite d’être à même de pouvoir prendre des mesures en vue de cet avenir plus lointain qu’on suppose connu dans toutes les phases de son développement. Or, ce n’est pas le cas pour ce qu’on appelle la politique de la population [ Bevôlkerungs-politik ]. Nous ne pouvons aujourd’hui entraver la population future sans agir contre les intérêts de l’avenir immédiat et d’autre part il est absolument inutile de nous charger de ce soin à la place des générations futures qui comprendront mieux que les générations présentes ce qui leur est nécessaire et qui aviseront au moyen de résoudre ces problèmes — leurs problèmes — sans notre secours. Il est hors de doute
(1) Th. Hertzka. Die Gesetze der sozialen Entwichelung . Le premier chapitre üu second volume traite de la surpopulation. Le passage cité se trouve page 188 et suiv.
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que dans quelques siècles nos descendants trouveront d’autant plus facilement la politique de la population réclamée par leurs besoins et leur situation, que nous aurons, nous, moins essayé de résoudre la question. Il leur sera d’autant plus facile de trouver cette solution, qu’ils seront arrivés à une culture intellectuelle plus élevée et cette culture sera d’autant plus avancée qu’on aura pris plus de soin d’écarter tout ce qui pouvait lui porter obstacle. Chaque génération remplit ses devoirs envers l’avenir d’autant plus loyalement, d’autant plus fructueusement qu’elle étend davantage les trésors de culture reçus de ses devanciers. »
Mais la question de la population a un second côté, le côté moral qui se rattache aux problèmes moraux du temps présent et par conséquent nous ne pouvons pas le passer sous silence. Non seulement on pourrait tâcher d’élever le niveau des moyens de subsistance au niveau de l’accroissement de la population, et conjurer ainsi le danger, mais on pourrait aussi songer à enrayer directement la surpopulation. Malthus a proposé comme moyens préventifs contre un accroissement excessif des naissances dans la mesure où ces moyens dépendent de la volonté et de l’action humaine, d’une part la contrainte morale, d’autre part la prostitution, l’avortement, etc. Ces problèmes préoccupent d’ailleurs depuis Platon tous les écrivains socialistes.
Dans l’Etat futur, c’est ainsi que maintenant se pose la question, dans l’État futur où la misère, la guerre et la faim cesseront de décimer les hommes, ne sera-t-on pas obligé de recourir à de tels moyens pour limiter les naissances et régulariser le mouvement de la population? — Bebel conteste cette nécessité. D’après l’expérience, ditil, la population s’accroît le plus rapidement là où elle est le plus misérable; puis invoquant une parole de Virchow, il donne comme raison de ce fait que le plaisir sexuel est avec la boisson le seul plaisir des pauvres gens. C’est presque dans ces termes que pendant la famine de 1817,
un maire rural répondit au défunt roi Guillaume de Wurtemberg qui reprochait au peuple d’avoir trop d’enfants. Mais quand Bebel en conclut que « l’accroissement de la population dépend essentiellement du genre de nourriture » et quand il croit « en conséquence qu’en réglementant ce dernier on réglementerait du même coup le mouvement de la population », nous retombons encore une fois ici dans l’utopie. Nous ne savons rien sur cette prétendue relation, sur cette prétendue « loi de la nature ». Et par conséquent le cri de triomphe que pousse ici Bebel « le socialisme, c'est la science appliquée avec une pleine conscience et une pleine connaissance à tous les domaines de l’activité humaine » ce cri de triomphe, dis-je, n’est nulle part plus déplacé qu’en cet endroit où il ne nous présente qu’une vague hypothèse. Ajoutons que cette pseudodéfinition du socialisme est parfaitement obscure et ne nous renseigne nullement sur ce qu’est réellement le socialisme.
Mais laissons-là Bebel. Hertzka examine plus sérieusement la question. Yoici la difficulté qu’il se propose : La réforme sociale qui veut faire dépendre le revenu non de la propriété, mais du travail, ne supprimera-t-elle pas la solidarité qui de nos jours unit l’intérêt particulier et l’intérêt général dans cette question de l’accroissement de la population ? — Aujourd’hui les pères de famille ne laisseront pas s’accroître leur famille d’une façon excessive, parce qu’autrement leurs enfants, insuffisamment pourvus, courent le risque de tomber dans le prolétariat. Mais supposons que le travail suffise à procurer à l’individu un revenu convenable, la surpopulation n’en restera pas moins un danger ; mais l’individu n’aura plus de raison de s’inquiéter d’un mouvement auquel il ne contribuera que dans une mesure insensible; car il serait téméraire de compter sur le souci de l’intérêt général pour remplir un rôle que l’égoïsme n’a rempli jusqu’ici que d’une manière très incomplète et très imparfaite. Le remède
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qu’Hertzka propose contre ce danger est très simple. — Dans la société de l’avenir, dit-il, l’éducation sera la même pour tous, approfondie et étendue ; les charges et les frais de cette éducation seront aussi considérablement plus grands qu’ils ne le sont aujourd’hui pour les classes ouvrières. Supposons maintenant qu’un accroissement de la population devienne nécessaire. La société supprimera à propos les obstacles que cet accroissement rencontre dans les charges de l’éducation. Au contraire, la société veut-elle arrêter cet accroissement, elle rejettera la plus grande partie des charges de l’éducation sur les parents. Elle aura ainsi un moyen équitable et rationnel de régler l’accroissement de la population d’après ses besoins, de l’accélérer ou de l’arrêter. Hertzka oublie seulement une troisième hypothèse qui est également possible : c’est que le jour où l’on voudra enrayer l’accroissement de la population, les parents ne réduisent au minimum la charge qui leur sera imposée et, tout en ayant un aussi grand nombre d’enfants que par le passé, ne les élèvent très mal. Or, c’est là une éventualité qui serait contraire au plus haut point aux intérêts de l’État et à laquelle il ne doit pas s’exposer.
Ce projet d’Hertzka indique un genre de solution que l’on peut discuter un instant. Cette solution consiste à attribuer à l’État un droit d’intervention dans la question de l’accroissement de la population. Il ne faut pas se hâter de la rejeter sans examen. Ce ne sont pas seulement des utopistes comme Platon qui ont attribué une pareille fonction à l’État; en fait, ce droit a été reconnu et appliqué dans la législation de certains États qui interdisent la recherche de la paternité ou qui subordonnent à certaines conditions la conclusion des mariages. Mais il faut avouer d’autre part que ces obstacles que la loi impose au mariage et en général tous les empiétements de l’État sur un terrain aussi intime et personnel, ne peuvent manquer de produire une vive répulsion et d’apparaître comme un
attentat particulièrement grossier et insupportable à la liberté individuelle. C’est pourquoi il serait à souhaiter que la contrainte, dans les cas où elle est nécessaire, vînt de l’individu lui-même.
Mais ici nous nous heurtons à des difficultés de toutes sortes. On sait qu’en France domine le système qui consiste à se borner à deux enfants et l’on sait aussi comment en Allemagne on apprécie d’habitude cette manière de faire. Déjà Rümelin 1 a insisté sur « notre orgueil pharisaïque injustifiable ». Chez nous les enfants meurent, la première année, dans une proportion de plus de 10 p. 100. « Les causes de cette mortalité, dit Rümelin, ne doivent pas être cherchées ailleurs que dans les fautes des parents, par action ou par omission, dans leurs mauvaises mœurs, dans leur imprévoyance, dans l’inintelligence et la coupable négligence avec laquelle ils traitent la vie de l’enfant. » Il appelle ce fléau social « le culte moderne de Moloch » et il voit en lui « une des flétrissures les plus odieuses de nos mœurs allemandes ». Nous en sommes restés ici encore à l’antique conception de l’Ancien Testament qui attachait une valeur inappréciable à une famille aussi nombreuse que possible. Mais cette conception était le fruit d’une situation sociale beaucoup plus simple que celle de notre société moderne. Elle doit provoquer aujourd’hui la défiance d’abord au nom de la prudence et de l’intérêt de ceux qui possèdent. Cette défiance toutefois n’est pas exclusivement égoïste, parce qu’elle ne procède pas seulement d’une préoccupation d’intérêt personnel, mais encore d’une pensée de prévoyance à l’égard du sort des enfants et par conséquent d’un sentiment de sollicitude pour l’intérêt général de la famille.
A ce point de vue la contrainte morale de Malthus apparaît comme un devoir. On doit se rappeler qu’il existe des devoirs envers les enfants qui ne sont pas nés et se con-
(1) Rümelin, op. cit ., t. I, p. 330 et suiv.
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vaincre qu’on n’a le droit de mettre au monde des enfants qu’autant qu’on a la certitude assurée d’être en état de les élever et de les garder vivants dans les conditions normales, de leur donner une éducation, de les seconder suffisamment dans leur avenir, de les mettre en état de se suffire à eux-mêmes et par conséquent de ne pas être obligé de laisser à la société la charge de leur éducation et de leur entretien. Il reste encore sans doute bien de l’imprévu ; mais dans tous ces actes l’homme n’est tenu de compter qu’avec les conséquences qu’il peut regarder comme les plus vraisemblables. S’il oublie ce devoir, il est coupable de négligence et d’imprévoyance. Mais s’il a fait son possible pour prendre toutes les précautions qui dépendent de lui, il peut avec tranquillité plonger la main dans l’urne du destin, même au risque de tirer un mauvais billet.
Ces calculs de prudence sont bien plus faciles lorsque chacun doit compter avec sa propriété et son revenu personnels. Un certain esprit de famille, disons même un certain égoïsme familial contribuent à faire triompher la prévoyance de l’instinct aveugle et des entraînements de la passion brutale. La pensée de l’intérêt de la collectivité ne peut exercer ici une action suffisamment efficace. Dans l’État socialiste où ces considérations égoïstes doivent disparaître, il est douteux qu’on arrive à imposer aux hommes ce devoir de prévoyance au nom de la société. L’individu, en effet, n’aura que très difficilement conscience du mouvement exact de la population et il pourra toujours se rassurer en disant : « Cela n’a pas une grande conséquence pour moi personnellement. » — Nous pouvons redire ici ce que nous avons dit à propos du cosmopolitisme. La pensée de l’intérêt de la collectivité, est trop vaste et trop vague pour avoir jamais chance de triompher dans un combat contre le plus puissant des instincts humains, l’incoercible Eros, toujours victorieux. — C’est pourquoi Hertzka est forcé, sur ce point, de donner au futur État
socialiste le droit de se transformer au besoin et de revenir, si cela est nécessaire, au régime individualiste ; car le passage de lui que nous avons cité semble tendre à cette conclusion. — C’est pourquoi encore Bebel doit accorder ici à l’État des droits qui rappellent certaines thèses de Platon qui m’ont toujours paru ce qu’il y a de plus choquant dans son traité de la République. — Quant à Rümelin, il songe à rétablir certaines restrictions pour les mariages ; mais il ne peut se dissimuler que le nombre des naissances illégitimes augmenterait par là même et que la prostitution se développerait encore plus.
Il n’y a, à mes yeux, qu’un remède : l’éducation morale. Pour le moment, il me semble qu’on pourra dire pendant longtemps encore qu’il n’y a pas à s’inquiéter. La surpopulation ne menace pas encore la terre en général. Là où elle existe, elle n’est qu’un malaise local auquel il faut remédier par d'autres mesures que la restriction légale des mariages et des naissances. Et ces mesures, il est aisé de les trouver. Qu’on songe à la facilité avec laquelle il est possible de transporter les denrées alimentaires et à une politique de colonisation bien comprise et poursuivie dans ce but. — Mais aussi comme on ne peut se dissimuler les dangers dont nous menace dans un avenir plus éloigné la possibilité d’une surpopulation, on a le droit et le devoir de rappeler aux hommes une vérité qui est d’une application pratique dans les conditions actuelles de la société. Cette vérité, c’est qu’on a des devoirs envers les enfants qui ne sont pas nés et que pour les hommes vivant en société, le fait d’engendrer des enfants n’est pas un droit naturel, sans limites et sans restriction, et échappant à la direction de l’intelligence.
Autrefois on exposait les enfants quand on en avait trop ou on les tuait, comme cela se fait encore aujourd’hui en Chine. Il n’est pas besoin de dire que ce sont là des crimes. En d’autres temps on a recommandé l’avortement et dans un cas récent en France des voix se sont élevées pour de-
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mander l’impunité. Mais il y a là un tort si manifeste de la part de la mère qu’on ne verra jamais dans une pareille pratique qu’une odieuse immoralité et un crime que l’État a le droit et le devoir de punir. Il ne reste donc ici d’autre solution que la contrainte morale (moral restreint) qui ne doit pas être nécessairement identique à l’abstention ascétique. Il est inutile d’insister davantage, d’autant plus que sur cette question nos vues hygiéniques, esthétiques et morales sont encore loin de s’accorder. Ce qui subsiste, ce qui est le plus important, c’est de reconnaître que là aussi, il y a des devoirs.
Le dire bien haut, c’est aussi un devoir. Il est vrai que ce n’est pas un devoir aisé ni qui doive attirer de la reconnaissance ni même qui puisse espérer d’être bien compris.
CONCLUSION
Je doute fort d’avoir épuisé toutes les considérations qui peuvent être faites par un moraliste sur la question sociale. Le problème que je me suis posé est de ceux qu’il est plus facile d’éluder que de traiter à fond. Je doute encore plus, ainsi que je le disais à latin du dernier chapitre, de m’être attiré de la reconnaissance par les idées que j’ai soutenues. Certains estimeront que j’ai fait de trop grandes concessions au parti socialiste démocratique ; mais ce dernier sera encore moins disposé à me mettre au nombre de ses amis, de ses défenseurs et de ses interprètes.
Des deux côtés on me reprochera peut-être de n’avoir pas suffisamment distingué dès le début le socialisme et la démocratie socialiste. A vrai dire, ce n’est pas là un oubli de ma part et j’ai cru qu’il ne pouvait y avoir de malentendu ni d’équivoque sur ce point. Les socialistes démocrates se sont donnés comme les représentants de cet esprit social que j'identifie à l’esprit moral et que d’autres, dans un langage différent, appellent l’esprit chrétien. Aussi ne faut-il pas séparer d’une façon absolue l’esprit social et la démocratie socialiste. Mais les socialistes démocrates ont souvent méconnu cet esprit social et la plupart du temps ils n’ont pas compris que ce qui est réellement important ici, c’est Y esprit. Cet oubli les a fait tomber dans des rêveries sociales, dans des revendications et des programmes sociaux que je regarde non seulement comme
LA QUESTION SOCIALE
utopiques et irréalisables, mais encore comme nuisibles et dangereux au premier chef. En conséquence, ils ont pris vis-à-vis de tout ce qui constitue notre vie nationale une attitude de combat et des sentiments de haine qui s’annoncent tous les jours comme plus menaçants pour notre développement intérieur et extérieur. A l’esprit social appartient l’avenir et c’est à lui aussi que revient ce qu’il y a de meilleur et de plus noble dans notre société présente. Mais que l’avenir appartienne au parti socialiste démocratique, c’est ce que je n’espère pas et c’est ce que je ne crois pas non plus, pourvu que nous ne laissions pas à ce parti la tâche de défendre l’esprit social et de se faire son porte-étendard, pourvu que nous prenions nousmêmes ce rôle en nous inspirant et en nous pénétrant profondément de cet esprit.
En parlant ainsi, je ne tombe pas dans un travers dont je veux absolument me garder et dont je veux éviter même l’apparence : celui de faire des prophéties. — Je ne suis pas prophète; j’ignore ce que l’avenir nous apportera et si c’est là ce qu’on entend quand on demande ce que sera et ce que doit être demain, je déclare que je n’ai pas de réponse à faire à cette question. Comme je l’ai dit au début, je n’apporte aucune recette toute prête pour résoudre la question sociale.
Tous ceux qui envisagent le présent d’un œil clairvoyant voient poindre des tendances qui se réaliseront un jour. Ils voient le passé se désagréger et des temps nouveaux se préparer. C’est ainsi qu’il se produit une transformation de plus en plus frappante dans notre vie politique. Nos partis actuels sont essentiellement, par leur origine, des partis politiques; et si ces partis venaient à disparaître tout d’un coup, si la vie politique et la formation des partis en arrivaient à être dominées exclusivement chez nous par le point de vue de la question sociale, il faudrait regarder cette évolution comme prématurée et même comme susceptible d’être très dangereuse pour la vie de l’État. Par
CONCLUSION
exemple en présence des progrès incessants du courant particulariste, il y a une place tout indiquée chez nous pour un parti nationaliste. Mais on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’aujourd’hui les questions politiques sont mises au second plan par les préoccupations d’ordre social et que, par suite, à l’avenir la position prise dans la question sociale jouera un rôle de plus en plus prépondérant dans l’attitude et la situation respective des partis. — Il n’est pas vraisemblable et en tout cas il n’est pas à souhaiter qu’il se forme un parti nouveau, un parti de l’esprit social, qui se séparerait nettement des partisans de l’individualisme libéral, d’autant plus que ce dernier n’existe plus nulle part aujourd’hui avec son intransigeance d’autrefois et que les idées de liberté et d’indépendance individuelle qu’il s’efforce de faire triompher sont redevenues aujourd’hui plus nécessaires que jamais et que le besoin s’en fait fortement sentir dans notre vie politique. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’à l’avenir, tous les partis, soit les partis anciens, soit les partis nouveaux qui voudront se former seront examinés et jugés d’après un critérium unique, je veux dire la part plus ou moins grande qu’ils feront à l’esprit social et le dévouement plus ou moins grand qu’ils déploieront pour le servir.
Telle est aussi la condition à laquelle les autres partis réussiront à tenir tête au parti socialiste démocratique et à lui arracher la victoire qu’il croit déjà tenir. Car trop longtemps on lui a laissé la direction et l’étendard. Les autres partis ont perdu la confiance des masses profondes du peuple qui sont disposées de plus en plus à perdre patience, en présence des mauvais vouloirs et des résistances qui font échec aux réformes sociales et aux tendances socialistes. Ajoutons à cela l’influence exercée par les agitateurs socialistes qui avec une légèreté et une inconscience qu’on ne saurait trop condamner, font au peuple des promesses irréalisables et spéculent sur la crédulité et sur les plus mauvaises passions des hommes. Le corps
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social, chez nous, ne recouvrera la santé que quand on se sera pénétré universellement de Tesprit social qui n’est pas un esprit de convoitise sans frein et de désordre anarchiste, mais dont le but au contraire est de venir en aide aux individus pour les amener à s’aider eux-mêmes et d’organiser la masse de façon à subordonner l’individu au tout et à le faire travailler pacifiquement au bien de la collectivité.
Il s’agit donc ici, encore une fois, d’une transformation dans le fond et dans l’esprit de la société et non d’une création soudaine de formes extérieures fabriquées de toutes pièces. Ce n’est pas là une œuvre qui puisse s’improviser; elle doit être amenée par le temps et venir à son heure. L’individu ne doit pas pourtant se borner ici à une attente passive. Quand il se demande ce que sera demain, cette question ne doit pas être un point d’interrogation posé au destin et à la fatalité ; mais elle doit l’amener à un examen de conscience dans lequel il se demande à luimême : « Que puis-je faire, dans la place que j’occupe, dans le rôle que je suis appelé à remplir, pour aider au triomphe de l’esprit social?
Je pourrais, sur ce point, renvoyer le lecteur à ce que j’ai dit plus haut, notamment au chapitre où j’ai parlé de l’éducation morale et sociale de l’ouvrier et du patron, Nous sommes tous, en effet, soit ouvriers, soit patrons, soit les deux à la fois. J’ajouterai néanmoins ici quelques réflexions qui se rattachent à ce que j’ai déjà dit.
Quand il s’agit de travail, nous savons que les socialistes démocrates entendent exclusivement par là le travail manuel et qu’ils ne regardent pas comme un véritable travail le travail intellectuel. C’est là une réaction compréhensible et jusqu’à un certain point justifiée contre un préjugé qui est une des hontes de notre civilisation européenne. Je veux parler du mépris qu’on a généralement pour le travail manuel. Les socialistes se plaignent notamment et justement de ce que plus un métier est désagréable, plus on dédaigne celui qui l’exerce.
CONCLUSION
Jugeant absurde et insupportable le mépris dans lequel on tient les services les plus utiles et les plus nécessaires, les chefs du parti ouvrier veulent que tous sans exception fournissent la même quantité de travail manuel et que ce dernier genre de travail soit seul rémunéré. Mais une telle mesure ne causerait-elle pas le plus grand dommage aux intérêts intellectuels de notre civilisation et ne provoquerait-elle pas une dépréciation du travail intellectuel qui ferait abandonner ce dernier? C’est ce qu’on peut craindre en dépit des assurances contraires des socialistes qui nous promettent dans la société de l’avenir une floraison abondante de savants et d’artistes. Mais pour enlever à cette réaction contre le travail intellectuel toute apparence de raison et pour mettre à néant ces protestations, nous devons commencer par modifier nos idées sur le travail manuel. Nous ne manquons pas d’exemples susceptibles de nous servir de leçons. En Amérique, aucun travail, pas même le plus infime, ne déshonore celui qui s’y livre. Le bon sens du peuple américain se refuse avec raison à comprendre qu’un officier pensionné ne puisse exercer aucune profession, si honorable qu’elle soit, ou que nous devions rougir d’être surpris à brosser nos habits ou à cirer nos chaussures; car il n’y a là qu’un préjugé absurde, un point d’honneur faux et misérable. Une autre leçon de bon sens nous est donnée sur ce point par les femmes de notre bourgeoisie toujours de moins en moins fortunée, qui ne craignent pas de se livrer chez elles à des travaux domestiques et qui ne regardent l’obligation de se servir de leurs mains ni comme un malheur ni comme une honte.
C’est là un point sur lequel chacun peut contribuer par le précepte et par l’exemple à réformer des usages mauvais et à combler l’abîme artificiel que l’on a créé entre les classes. Il est aisé de comprendre que l’on doit commencer cette réforme par l’éducation de la jeunesse. Mais c’est là précisément que nous péchons le plus. Je sais
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telle mère de famille qui s’imagine qu’il est indigne de sa petite fille, une enfant de douze ans, de porter ses livres à l’école et qui la fait accompagner chaque jour par une bonne qui porte le carton de la petite poupée. Faut-il s’étonner si la servante trouve que « c’est à en devenir socialiste » et si la jeune fille, quand elle aura vingt ans, passera orgueilleusement devant la misère des humbles et n’aura que du mépris pour les gens de condition inférieure. Et combien de temps ne faudra-t-il pas avant que nos jeunes gens, pétris de préjugés dès l’école, se décident à saluer un ouvrier qui entre dans la maison? C’est ce dont peuvent se rendre compte les pères qui ne partagent pas absolument les sottes idées de leurs fils.
Ne négligeons pas le salut, ne négligeons pas les formes de politesse. D’après Jhering1, la mode, avec ses changements incessants, n’est qu 'une chasse à courre de la vanité de classe. (Hetzjad der Standeseitelheit.) Nos formes de politesse avec leurs nuances calculées et leurs degrés infinis, procèdent toutes d’un esprit de vanité de classe qui peut paraître simplement ridicule à l’homme vraiment instruit, mais qui choque l’ouvrier qui s’en rend compte.
Dans tous ces riens de la vanité mondaine, se révèle un autre mal plus grave, qui a pénétré malheureusement au plus profond de notre vie nationale et qui se manifeste avec une évidence inquiétante dans les relations diverses auxquelles donne lieu la politique. Je veux parler de cette absence de caractère qui se fait remarquer chez les hommes appartenant aux classes élevées de la société. Nous n’avons plus le courage de notre opinion. Nous regardons sans cesse au-dessus de nous et nous nous demandons si nos paroles et nos actes seront bien accueillis en haut lieu. Il nous manque ce sentiment d’indépendance et de dignité personnelle qui devrait nous empêcher de trembler devant le froncement de sourcils d’un supérieur
(1) Jhering. Der Zweck in liechl , 2 vol., 2e éd., p. 238.
CONCLUSION
ou devant la menace de la disgrâce d’un président, d’un ministre ou d’un prince. Nous parlons beaucoup de notre caractère tranchant, mais nous ne le faisons voir que quand il n’y a pas de risque à courir. Nous sommes grossiers et brutaux vis-à-vis de nos inférieurs ; mais à plat ventre devant nos supérieurs. Un esprit de platitude et de servilisme bizantin nous a envahis et atteints jusqu’au cœur.
Sur ce point, les socialistes démocrates nous sont bien supérieurs. Dans la lutte de douze années qu’ils ont soutenue contre la loi d’exception dirigée contre eux, ils ont fait l’apprentissage de la résistance et du courage. Et les rigueurs d’une persécution qui n’allait pas, il est vrai, jusqu’au martyre, leur ont donné un certain sentiment de l’idéal qui, pour se cacher parfois sous des formes trop brutales, n’en a pas moins sa valeur et sa force. Mais il faut qu’ils prennent garde. S’ils commencent à soupçonner et à malmener leurs chefs parce que ceux-ci se sont montrés dans un établissement public boycotté par le parti, ils en arriveront bientôt à introduire dans leurs rangs un esprit de servilité qui, pour s’adresser au peuple souverain, ne serait pas moins condamnable que notre platitude bourgeoise vis-à-vis de nos supérieurs.
Mais si les socialistes démocrates nous sont supérieurs par certains côtés, il leur manque une qualité essentielle et qui forme un élément intégrant et indispensable de l’esprit social. C’est l’esprit de subordination et de discipline.
L’oppression inflexible de la loi contre les socialistes a suscité au sein du parti une discipline admirable. Mais à peine ce frein a-t-il disparu que cet esprit de discipline s’est évanoui et qu’au contraire l’esprit d’indépendance qui ne bravait d’abord que l’Etat et la loi, ainsi que l’esprit de scepticisme et de négation qui ne s’attaquait primitivement qu’à la religion et aux croyances établies, se sont manifestés au sein même du parti sous forme d’anarchie
ZIEGLER
LA QUESTION SOCIALE
et d’indiscipline. La presse socialiste a brutalement foulé aux pieds et traîné dans la poussière toute autorité et toute supériorité morale. L’anarchisme a été en ce sens un produit logique du socialisme. Mais cette anarchie et cette indiscipline, cette rébellion contre tout ordre et toute organisation qui aboutissent à un atomisme subjectif et individualiste sont précisément la négation du socialisme qui est au contraire une doctrine d’ordre moral et de respect réciproque des personnes. Aussi peut-on dire qu’à ce point de vue, le parti socialiste démocratique ignore l’À B G de l’esprit social dont il prononce sans cesse le nom.
C’est pourquoi disons d’une part aux socialistes : Revenez aux idées de respect et de discipline; entretenez de nouveau en vous le sentiment du respect à l’égard de la loi, le sentiment de la déférence à l’égard des grands hommes ou simplement des honnêtes gens.
Disons d’autre part aux classes bourgeoises : Ayez le respect du travail et élevez les vôtres dans ce respect.
Ayez du caractère et faites aussi en sorte que vos enfants deviennent des hommes de caractère.
Et avant tout, ayez un idéal !
J’ajoute une réflexion qui nous concerne également les uns et les autres. Le mépris immérité qui s’est attaché à maint genre de travail pourtant parfaitement honorable a eu pour effet, parmi d’autres conséquences funestes, de faire regarder toujours davantage le travail comme un malheur et même comme le principal malheur. Nous sommes, dès notre enfance, préparés à cette façon de voir par la légende du premier homme chassé du paradis terrestre et condamné à expier sa faute par le travail.
Moins de travail! demande-t-on. — Soit, nous sommes les premiers à vouloir soulager les ouvriers de nos fabriques accablés sous un fardeau excessif. Mais cette diminution du travail obligatoire doit avoir certaines limites. S’il est permis de plaider la cause de la journée de huit heures, en revanche la journée de deux ou trois heures, comme le
CONCLUSION
veut Bebel, serait une absurdité et un crime. Dans nos classes élevées, se manifeste un mouvement parallèle 1 qui proteste contre le surmenage de nos élèves. On veut réduire à quatre heures le travail scolaire et encore ne l’admet-on que pendant la première moitié de la journée, dont le reste serait consacré au jeu. Pour notre part, nous ne voulons pas partager cette illusion qui consiste à croire que le travail est en lui-même un malheur et une malédiction et que le minimum de travail est identique au maximum de bonheur. Le travail est au contraire au premier chef un élément indispensable du bonheur humain, et l’on ne peut douter qu’une vie de jouissances et d’oisiveté ne soit une vie malheureuse. La partie la plus précieuse de l’existence humaine est le travail; c’est dans le travail que se manifestent les meilleures facultés de l’homme ; c’est par lui qu’elles se conservent et se développent. Telle est la doctrine idéaliste du bonheur à laquelle nous croyons et devons croire sous peine de déchéance.
Le travail est encore l’école d’une vertu chère à l’idéalisme et qui nous fait grandement défaut. Le travail nous force à surmonter les obstacles et à nous sacrifier. Parla, il nous initie à la moralité, car la moralité consiste précisément à travailler courageusement au bien de l’ensemble et, si cela est nécessaire, à renoncer à son propre bien-être et à sa part de bonheur personnel. Voilà en quoi consiste l’esprit social qui n’interdit pas à l’homme de tendre à son bonheur mais qui le rend capable de renoncer à ce bonheur, volontairement et joyeusement, en vue du bien de tous et du bonheur de l’ensemble. Aussi, la question sociale se réduit-elle à ceci : Est-il possible de faire pénétrer l’esprit social dans l’humanité, de la former à la pratique de cet esprit, en un mot de la rendre morale?
(1) Sur cette question, on trouve beaucoup d’idées justes à côté de plusieurs vues erronées dans les Verhandlungen über Fragen des hoheren Unterrichts , Berlin, du 4 au 17 décembre 1890. Cf. aussi Th. Ziegler. (Die Fragen der Schulreform.)
LA QUESTION SOCIALE
Nous convions tous les hommes à cette œuvre. Chacun peut y collaborer et contribuer à la mener à bonne fin. Il n’a qu’à commencer par agir sur lui-même et sur les siens. Chacun doit donner de sa personne, car le succès dépend de tout le monde et de vous en particulier.
Voilà ce qu’est l’esprit social. A lui appartient la terre, à lui appartient la victoire. Et celui-là triomphera avec lui, qui marchera sous sa bannière.
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos du traducte ju ... v
Introduction 1