CHAPITRE XIII
CONCLUSION
Nous avons achevé la démonstration du droit de propriété, suivant la doctrine socialiste. Le principe fondamental qui s’en dégage, c’est que, de tous les moyens d’acquérir que l’homme a pu concevoir et appliquer, le seul légitime, en droit naturel, c’est le travail personnel de chacun. Un autre moyen d’acquérir, admis par le régime capitaliste, mais que nous traiterons dans un volume séparé, à cause de l’importance du sujet, c’est le droit d’acquérir par l’hérédité et par legs ou par don.
Bien rares sont les gouvernements qui aient entrepris, depuis quelques mois, de donner les plus modestes gages de leur bon vouloir vis-à-vis de la classe des travailleurs. Le gouvernement britannique est entré dans cette voie, en entreprenant quelques réformes qui n’entamaient en rien le régime capitaliste, mais qui devaient apporter un certain soulagement au servage des prolétaires. Du reste, l’intérêt bien entendu des patrons se conciliait^ pour ces réformes, avec l’intérêt des travailleurs. Nous avons signalé, dans le second volume, les heureuses expériences, faites en Angleterre pour l’application de la loi des huit heures. Ainsi il était démontré que, si le travailleur y gagnait de respirer quel-
ques heures de plus l’air de la liberté, le patron, de son côté, en était récompensé par un rendement supérieur de' la production et par une main-d'œuvre également supérieure. Les Anglais, impitoyables pour la défense de leurs intérêts capitalistes, possèdent, du moins, une qualité qui les inspire quelque fois assez bien; ils sont calculateurs et logiciens ; et dès qu’un profit certain s’offre à eux, iis n’ont pas les hésitations des autres races, qui s'effrayent de la nouveauté comme d'une machine révolutionnaire. La revendication de la loi des huit heures devait donc être une cause définitivement gagnée en Angleterre. La loi des huit heures n’est pas encore devenue loi générale dans l’Empire britannique; mais la Chambre des communes l’a admise pour les mineurs. Déjà, cette réduction avait été opérée dans les arsenaux et manufactures de l’Etat, sur l’initiative du ministre de l’Intérieur.
Les travailleurs anglais doivent encore à ce ministre une autre innovation. Le gouvernement britannique avait nommé, à titre d’essai seulement, quelques ouvriers inspecteurs de fabrique. De nombreux abus, jusqu’alors passés inaperçus, furent révélés par eux et aussitôt réprimés. Les nouveaux inspecteurs avaient déployé un zèle si intelligent, et les résultats avaient été si heureux, que le ministre de l’Intérieur, après leur avoir rendu un hommage public, en mars dernier, n’hésita plus à augmenter le nombre de ces fonctionnaires utiles.
Combien de tels remèdes sont-ils insuffisants contre le flot de la misère des travailleurs, qui monte, monte parallèlement au développement inouï des fortunes milliardaires et des grands syndicats. La statistique du travail en Angleterre, l’une des plus complètes, nous édifie sur l’état de la classe des travailleurs, en mars 1894. Nul doute que le même tableau ne s’oifre en tous autres pays, à part quelques différences dues, pour certaines industries, à des conditions locales exceptionnelles. En établissant la comparaison entre le mois de mars de l’année courante et le même mois des années précédentes, on constate que le chômage augmente d'année en année. Si la proportion des ouvriers sans travail varie dans les différentes industries, du moins l’augmentation e^t à peu près générale dans toutes. La moyenne, en mars, a été de cinq, six dixièmes pour cent, supérieure de deux dixièmes à la moyenne indiquée pour le mois de février précédent.
Par suite de grèves bien soutenues, le salaire a pu augmenter dans quelques industries ; mais il a diminué plus généralement. Nous voyons même que, là où la grève semble avoir réussi, dans l’industrie minière, par exemple, le bénéfice de l’augmentation de salaire est perdu pour le mineur, par le fait que le patronat lui impose un chômage intermittent, après avoir poussé à une surproduction, et avoir ainsi accumulé des réserves de charbon, qui lui permettent d’interrompre le travail pour longtemps. Le patronat a même
intérêt alors à fournir le prétexte d’une grève, afin d'amener un renchérissement des produits miniers, et d'écouler ses réserves aux plus hauts prix. Dès que la réserve commence à s'épuiser, le patron transige avec les grévistes, et les console de longs jours de famine par la plus légère augmentation de salaire, sauf à recommencer bientôt après le même jeu de bascule.
Comme on le voit, les concessions patronales sont une duperie ; elles ne profitent à l’ouvrier qu’en apparence. Le patronat ne les accepte qu'après avoir tout disposé pour que les aalariés n’en tirent aucun avantage contre lui. Ne nous annonce-t-on pas déjà qu’une nouvelle grève des mineurs anglais est immi. nente ?
Le cas que nous citons est une démonstration par les faits de la thèse développée dans notre deuxième livre, à savoir qu’aucune amélioration utile ne peut être apportée au sort des travailleurs dans le milieu capitaliste, et qu’il est impossible d’amender ce régime condamné et perdu. Si vous transportez le plus beau plant fruitier dans un terrain dont la nature ne convienne pas à son espèce, l’arbuste dépérira ; il en est de même des réformes sociales, transportées sur un sol capitaliste.
Le gouvernement français et, à son exemple, la plupart des autres gouvernements des Deux Mondes, après avoir hypocritement affiché leur dévouement à la cause ouvrière, se
sont franchement démasqués. Le président du conseil des ministres, Casimir Perier, l’un des hauts barons de la mine, ne cherchant même pas de conciliation possible entre, le travail et le capital, exige la soumission absolue des serfs salariés. Dans les grèves, justifiées ou non, les serfs n’ont pas la parole! Les grévistes seront poussés à l’atelier ou à la mine, la baïonnette dans les reins. La gendarmerie aura été insultée ou non par le propos, en lui-même le plus indifférent, suivant la bonne ou la mauvaise humeur du gendarme qui passe, ou du procureur de la république qui le recueille. Tout dépend de l’intention ; et, si elle est jugée mauvaise, le cas peut devenir pendable. Quant à la réponse de l’accusé sur son intention, il est de jurisprudence qu’on ne doit en tenir aucun compte, parce qu’il est accusé. Et il en sera ainsi jusqu’au jugement dernier, c’est-à-dire jusqu’à la fin du capitalisme. En attendant, que l’on se résigne !
On veut forcer les ouvriers à renoncer à toute grève partielle, et à ne voir leur salut que dans la législation du travail, telle qu’elle sera édictée par le parlement national du travail, dont tous les Barberet, les Mesureur et les Tolain possibles, nommés par le gouvernement, composent le dessus du panier.
On en est là, à l’époque de la dixième et dernière persécution contre le Socialisme-Révolutionnaire. Est-ce une raison pour désespérer, camarades ? Nous croyons bien plutôt que le triomphe de notre causeest très proche,
et qu’il n’aura été que peu retardé par la folie ■de la propagande par le fait. Nous n'en voulons pour preuve que le langage même de nos plus violents ennemis.
On dirait vraiment que le pouyoir dirigeant flétrit tout ce qu’il touche. Ses meilleures intentions, dès qu'elles se traduisent en fait, se dénaturent et vont contre le but qu’il s’était proposé, On met à l’étude une loi qui devait soulager le sort des travailleurs ou favoriser leur émancipation. Or, il arrive qu’on a forgé un nouveau collier de fer. Ou bien encore, le gouvernement, décidé d’en finir avec la question des caisses de retraites, qui a été retournée sous mille formes sans aboutir, proposera l’inscription au budget d’un crédit de un million et demi , au profit des vieillards faisant partie des sociétés de secours mutuels reconnues par l’Etat. Eh bien, les autres ? c’est-à-dire la masse des vieux salariés, socialistes-révolutionnaires qui, loin d’être reconnus par l’Etat , refusent même de le reconnaître; qu’en ferez-vous ? — Les autres 1 Ils n’ont rien à attendre sans la reconnaissance préalable de l’Etat. C’est quelque chose comme la grâce divine. Le plus méritant, s’il n’est pas touché de cette grâce, n’a pas à espérer sa part de Paradis. Donc, hors des sociétés reconnues par l’Etat, point de retraite à espérer.
Que pensez-vous aussi, camarades, de ce mince filet d’un million et demi pour fournir
des retraites aux vieillards, dans une popula*tion de vingt millions de salariés. A peine de quoi acheter cinq ou six députés! On avouequ’il faudrait cent millions pour commencer très modestement. On ne les a pas. Que de bruit autour de la question pour un si misérable avortement ! Si le capitalisme n’a rien de mieux à offrir, qu’il cède la place à la Révolution sociale ; elle trouvera demain un milliard et demi disponible, en supprimant les salariés inutiles : armée, clergé et haute administration.
Dans notre second livre sur les Lois soçialistes transitoires et palliatifs, nous cherchions tous les arguments servant à démontres l’impuissance du régime capitaliste à créer des caisses de retraites; mais nous ne nous attendions pas à voir les gouvernants eux-mêmes nous fournir, par la bouche du ministre du Commerce, M. Jonnart, les arguments les plus foudroyants contre lui.
La quatrième partie aura pour titre: