‹ La quintessence du socialisme (volume 2)Chapitre 25 sur 135 · EST-ELLE LÉGITIME · texte numérisé non relu

EST-ELLE LÉGITIME

La gestion d'affaires offre ce caractère pari ticulier que celui qui entreprend de gérer les : affaires d’un autre, soit en se substituant à lui comme mandataire, soit en mettant à sa disposition les moyens de réaliser une spéculation ou une entreprise, fournit un travail personnel. A ce titre, il semble que la gestion d’affaires puisse être classée parmi les moyens légitimes d’acquérir, suivant la loi naturelle. Mais si nous examinons de près le genre d’opérâtions auxquelles se livrent les intermédiaires du commerce, de l’industrie, de la finance, du monde judiciaire même ; si, descendant jusque dans les bas-fonds, dans les dessous de la Société capitaliste, nous jetons un coup d’œil sur les innombrablesgenres de spéculations louches, auxquelles le besoin de ramasser n’importe où le pain quotidien, oblige tant de misérables, nous constatons que lagérance d’affaires n’est qu'une spéculation sur les passions les plus basses et les plus honteuses. Dans toutes les sphères du monde capitaliste, qu’il s’étale fastueusement dans les plus riches hôtels et dans les plus magnifiques châteaux, ou qu’il se cache dans les mansardes et dans les tripots suspects, l’in-

termédiaire des trafiquants de toute espèce ne nous apparaît jamais que comme l’araignée qui tend sa toile pour y prendre les mouches, et souvent même, comme un vampire, qui ne lâche sa proie qu’après lui avoir sucé la dernière goutte de sang.

Le courtage devient d’autant plus fructueuxqu’il flatte davantage les vices les plus honteux, qufll enflamme la cupidité pour la rançonner ensuite par le partage des bénéfices; il se fait ainsi le véhicule de tous les virus et de tous les chancres contagieux, qui ont jeté la vieille Société capitaliste dans la plus dégradante corruption.

Incontestablement, c’est à l’action de cette classe de trafiquants que nous avons dû le développement inouï de la spéculation sur le travail des salariés. En effet, loin d’être des producteurs utiles, ils ne s’exercent qu’à mettre en œuvre tous les moyens d’acquérir par la spéculation sur le travail des serf salariés, qui sont le fondement de la propriété capitaliste. Aussi ne sommes-nous point surpris de constater leur ingérence active dans la formation des grands syndicats patronaux, qui conspirent pour l’écrasement de la petite et de la moyenne industrie, autant que pour l’avilissement des salaires.

Les plus intelligents d’entre eux tiennent le premier rang, s’ils savent réunir certaines conditions de ruse et d’audace ; et s’ils y joignent une fidélité relative dans le partage du butin. Les voleurs, si peu respectueux de la bourse de leur prochain, n’égorgent-ils pas

•celui qui veut s’approprier tout le produit de leur genre de spéculation ?

Cependant, la route est couverte d’écueils ; •et la prudence humaine étant toujours courte par quelque endroit, comme l’a démontré Bossuet, il est à peu près inévitable que les •courtiers et manieurs d’argent finissent par sombrer les uns après les autres. Mais il en est fort peu qui n’aient prévu cette fatalité, et qui n’aient pris certaines précautions qui leur permissent d’échapper au naufrage, et de sauver même, quoiqu’il pût advenir, d’assez riches épaves. C'est dans cette prévision que les courtiers en percement d’isthmes, de canaux -ou de mers intérieures, en construction de chemins de fer, de tours titanesques qui vont défier les dieux dans les nues, ne négligent jamais de se ménager ce qu’on appelle de hautes influences. Rien de plus aisé pour celui qui s’est mis dans le courant. II se rencontre toujours dans les Chambres et les ministères un nombre suffisant de dévouements en disponibilité pour s’atteler au char de la Fortune qui passe, même si cette déesse aveugle porte Robert-Macaire. Si la dureté des temps veut qu’un gros scandale éclate, et qu,e le triomphateur d’hier soit jeté bas, il lui suffira, pour arrêter l’action de la justice ou, tout au moins, pour mériter ses égards, d’exhiber, comme un passeport, les lettres et télégrammes de ces messieurs.

Cette fin de siècle n’est-elle pas le règne des Arton, des Cornélius Herz, des Triponé, des Reinach et des Rouvier ? Celui dont la splen-

deur éclipsait tous les autres, de Lesseps, le* grand patriote, a-t-il jamais été autre chose* qu’un habile manieur de l’argent des autres ?* Et quand la Fortune l’a si piteusement délaissé, n’avons-nous pas vu les tribunaux,, vengeurs des veuves et des orphelins, dépouillés, laissés nus et sans pain par sa spéculation, réserver leur pitié pour le spéculateur, et faire bonne justice à leur façon en attribuant à sa veuve et à ses héritiers des rentes qu’on croyait être le gage assuré des veuves et héritiers spoliés ?

A peine remis de ces ébranlements, le monde capitaliste continue le même jeu, au milieu des mêmes périls. Les secrétaires de M. de Rothschild, ses serviteurs à gages et ses affranchis, plus hautains que jamais, occupent le pouvoir et mènent à la cravache les élus du suffrage universel bourgeois. Peut-il en être autrement? Les brasseurs d'affaires, banquistes et banquiers, ne sont-ils pas devenus le grand pivot de la machine capitaliste ? Sans eux, tous les rouages seraient arrêtés.

« Tout le monde n’est pas assez riche pour aller à Corinthe », disait un proverbe de l’antiquité. Ainsi bien des faiseurs, qui avaient rêvé la plus haute fortune, et qui ne se laissaient pas arrêter par le choix des moyens, mais auxquels manquaient le savoir-faire et une audace heureuse, ont échoué dès les premiers pas. Le moyen, pour tous, c’est la fraude ; mais elle est inexorablement frappée par la loi pénale, quand les manœuvres qui l’accompagnent sont visibles à l’œil nu. Les-

misérables dont les moyens de fraude sont trop grossiers, ne tardent jamais à en faire l’épreuve. Ce sont les déclassés ; et ils le sont si bien que, le retour à un travail régulier leur étant devenu impossible, on les voit rouler, de chute en chute, jusqu’aux derniers échelons du rastaquouérisme. Les annonces perfides et le chantage sont leurs moyens les plus ordinaires.

Ni le commerce ni l’industrie ne peuvent s’affranchir complètement de ces pratiques dangereuses ; et c’est à qui séduira le mieux par l'étiquette ou par le bon marché. Nous avons connu, autrefois, des maisons séculaires qui s'obstinaient à ne livrer que des produits de premier choix, et qui refusaient de lutter avec leur concurrents par les moyens de falsification, ou de tromperie sur la qualité, généralement admis autour d’eux. Que sont devenus ces établissements de premier ordre ? C’est à ce respect d’une vieille probité commerciale que l'industrie de la fabrication des draps de Sedan, autrefois célèbre dans le monde entier, a dû voir consommer sa ruine. Les fabricants liquidèrent ou se décidèrent à fabriquer au goût du jour. Aucun commisvoyageur ne voulait plus s’employer poureux. En effet, ces intermédiaires de l’industrie, qui ne subsistent qu'à la condition de s’entredévorer, sontàl’affùt de tous les procédés de falsification, de tous les trucs nouveaux, par lesquels celui qui possède le secret de fabrique peut arriver bon premier sur les marchés; ils les imposent à leurs patrons.

La gérance domestique est à l’unisson de toutes les autres. Le sou par livre est étendu à toutes les fournitures de la maison. Le maître d’hôtel le dispute au chef cuisinier ; le valet de chambre, au régisseur. Aucune fourniture ne peut y échapper, quelle que soit la vigilance du maître. Les mêmes désordres se rencontrent fréquemment dans l’armée; et, comme des enquêtes retentissantes l’ont révélé, il n’est pas rare que les bureaux de la haute administration militaire en donnent l’exemple aux chefs placés sous leurs ordres. La lèpre s’étend jusque dans les compagnies, où le sous-officier rogne, autant qu’il le peut, la portion déjà insuffisante du troupier.

Les travailleurs, et surtout ceux de l’alimentation, sont rançonnés sans pudeur par une classe d’intermédiaires rapaces : les placeurs, agent d’embauchage. Tandis que les travailleurs ne cessent de revendiquer auprès des pouvoirs publics le droit de transporter à leurs syndicats l’office gratuit du placement, les gouvernants s’y opposent, dans la crainte d'ajouter une force nouvelle aux organisations corporatives. Il va sans dire que le patronat soutient les gouvernants dans leur résistance. Le seul argument, qui ait été opposé à une réforme rendue nécessaire par les abus les plus scandaleux, c’est, comme toujours,. « la liberté du commerce ». Il est vrai qu’en plusieurs pays, et notamment en Allemagne, la question est depuis longtemps résolue, et que les administrations municipales sont

chargées du placement gratuit des travailleurs ; mais cet exemple n’a pu. jusqu’à présent, convaincre nos gouvernants. Si le système allemand est encore défectueux, en ce qu'il laisse une place trop large à l’arbitraire administratif, il a introduit, néanmoins, une amélioration réelle dans la condition des travailleurs.

Il faut particulièrement déplorer la condition que les placeurs, les entrepreneurs de tournées en province, et tant d’autres intermédiaires louches ont faite aux artistes dramatiques et lyriques. Le théâtre qui devrait être, avant tout, une école d’art pour nos artistes et une école de mœurs pour le public, est devenue matière à spéculation sous toutes les formes, et souvent même sous les plus honteuses. Le Socialisme ne voit pas uniquement dans le théâtre un champ de récréation oiseuse; du plaisant au tragique, il le rattache à renseignement public. Aussi ce sujet trouvera-t-il place dans l'un des volumes suivants.

Le régime capitaliste ouvre la porte à une foule d’autres entremetteurs, dont les négociations ont un caractère si offensant pour les mœurs avouables, que les tribunaux hésitent souvent à leur accorder aucune action pour le recouvrement de leurs créances. Tels sont les agents matrimoniaux. Encore une de ces institutions qui ne pouvaient fructifier que dans le milieu capitaliste où le mariage est une association commerciale, un marché, bien plus qu'un entraînement du cœur. Quant à l’a-

mour, tel que l’entendent ces messieurs, c’est une chose qu’on obtient toujours pour son argent, qui se marchande et se cote comme les valeurs en Bourse.

Les bookmakers et les courtiers marrons des paris aux courses sont à classer à côté des croupiers et des tenants de cercles ou de maisons de jeu. Les parties qui s’engagent dans ces tripots roulent sur des mises si considérables et amènent de tels revers qu’elles ne laissent pas de troubler quelquefois les marchés financiers. Il s’y traite des ventes de propriétés ou de droits successifs et des prêts hypothécaires, qui obligent les entremetteurs à s’adjoindre une agence judiciaire.

Dans une catégorie voisine, nous trouvons la tourbe des agents d’affaires, dernier refuge des commerçants en déconfiture et des industriels aux abois pour trouver un bailleur de fonds chimériques. Ces gens-là font le désespoir des avocats, autres intermédiaires imposés par la loi capitaliste, et dont nous discuterons les privilèges dans le volume intitulé: Justice et nouveau droit social.

L’agent d’affaires est l’un des rouages les plus dangereux de la machine capitaliste. Il n’est pas une affaire de tripotages financiers, de négociation de pots-de-vin, de création de société à capital fictif, de vente simulée, dans laquelle on ne rencontre l’intervention d’un ou plusieurs agents d’affaires. Le même homme qui s’entremet dans ces opérations frauduleuses, excelle à trouver contre celui qu’il veut perdre tous les moyens que peut

— loi —

suggérer la connaissance de la chicane ; et lorsqu’il est parvenu à faire tomber sous le coup d’une action criminel!^ il se présente comme son sauveur, et sait sè faire paver une forte rançon.

V L’étude qui précède nous donne, on raccourci, le tableau de l’exploitation des travailleurs au profit du capitalisme, par 1 intermédiaire d'agents pour qui les sentiments humains les plus respectables ne C0™P^1 pour rien. Aussi disparaitront-ils dans 1 orga nisation sociale qui succédera au capitalisme. Il n’y aura place, dans la République sociale, que pour les travailleurs utiles ; et c est dans les conditions de la plus parfaite égalité qu ils produiront et qu’ils jouiront des bénéfices de. leur travail.

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