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CHAPITRE III

Transformation des principales institutions particulières de la société économique actuelle : Détermination des besoins. — Liberté de ces derniers. — Organisation du travail et du capital en production collective. — Réfutation de quelques autres fausses conceptions. — Insuffisance de la simple théorie du coût comme mesure de la valeur pour l’organisation collective pratique et réalisable du travail et du capital.

En poursuivant la quintessence du collectivisme pratique et réalisable dans le domaine des principales catégories isolées de l'économie politique, nous recherchons, avant tout, en nous appuyant sur le système en vigueur chez les économistes, comment on déterminerait les quantités nécessaires (les besoins) des différentes espèces de biens dans l’état de production unitaire des socialistes. Le besoin est la plus puissante force d’impulsion de l’économie. Dans la

balance de la production et de l’échange il est le poids qui fait pencher le plateau du maintien et du renouvellement matériel du corps social et de tous ses organes comme aussi de tous ses éléments.

Actuellement, le besoin social est déterminé par la somme des demandes des ménages isolés. Chacun les établit, en ce qui le concerne, et fait sa demande aux commerçants chez lesquels les besoins isolés se rencontrent formant une part de la demande générale ; le commerce dans son ensemble, supportant toute la demande, attire à lui la somme sociale générale de tous les besoins individuels. C’est la demande qui fait valoir l'ensemble des besoins en face de l'offre de la production sociale. D’autre part l’offre des richesses et des matériaux d'entretien et de renouvellement est également représentée par le commerce, car les offices divers de la production morcelée en régime de libre concurrence, ont passé au commerce leurs produits pour l’échange ultérieur.

Dans l’économie individualiste libérale d’aujourd’hui, la dét imination des besoins individuels e. t absolument libre et la satisfaction de ses besoins n’est limitée que par la concurrence d’achat, en vertu de laquelle celui qui paie mieux

accapare plus tôt les marchandises et refoule en arrière celui qui désire consommer sans être en état de payer autant.

La libre détermination des besoins est certainement la base fondamentale de la liberté en général.

Si les moyens d’entretien et d’instruction étaient mesurés d’après une règle prise en dehors de l’individu, personne ne pourrait vivre ni s’instruire, d’après les exigences de son individuabilité : il n’y aurait plus de liberté.

C’est pourquoi on se demande si le socialisme abolit ou non la liberté individuells de la détermination des besoins. S’il l’abolit, il est hostile à la liberté, à toute individualisation et par conséquent, il est contraire à la civilisation et il ne pourra jamais satisfaire les impulsions les plus enracinées de l’homme.

Pour répondre à cette question, il faut dire d’abord que le socialisme a fait tout son possible pour se faire repousser. Ses écrivains à l'imagination'riche ont parlé, il est vrai, de la variation des jouissances, mais non pas de la liberté individuelle du ménage, c’est-à-dire de la sphère dans laquelle l’individu se replie sur lui et sur ses proches pour échapper aux tracas des affaires publiques, politiques et économiques, et pour

sentir comme individu, s’ins'ruire et se mouvoir librement.

Quelques socialistes ont promis nu prolétariat un luxe collectif, presque royal, consistant en fêtes publiques, jouissances artistiques, etc., mais ils ont à peine laissé une petite place au ménage privé, à la liberté des besoins individuels, et à l’agréable confort d’un intérieur fl).

Il est possible que cette conception ne soit qu’un accessoire, une de ces exagérations qui accompagnent ordinairement les nouvelles idées à leur début, comme on en a un exemple dans les romans utopiques (Staatsromane) de tous les temps. C’est pourquoi nous nous occuperons spécialement des conclusions qui découlent logiquement du principe fondamental du collectivisme.

(1) La critique de Schaffle est exagérée ici. Fourier, qu’il vise surtout dans ce passage, laissait absolument intacte la libre détermination des besoins par les individus eux-mêmes. Il sacrifiait le ménage dans le sens matériel du mot, c’est vrai, mais parce que, selon lui, les ménages morcelés ne pourraient pas satisfaire les besoins des intéressés. Seuls les communistes de la vieille école autoritaire prêtent le flanc à la critique de Schaffle sur ce point spécial. (Note du traducteur.)

Nous trouvons toujours que d’énormes bouleversements devraient s’accomplir dans la formation du besoin social. Les grands rentiers de toutes sortes cesseraient d’exister; ainsi la consommation du luxe privé deviendrait excessivement restreinte; en échange le luxe des établissements publics s’étendrait toujours plus, et les masses auraient un droit à des divertissements et à une instruction plus élevés.

Mais de l’abolition de la propriété privée des moyens de production il ne résulte ni l’abolition de la liberté du choix en ce qui touche les besoins individuels, ni l’abolition de la vie de famille, ni l’abolition de la libre sociabilité privée.

La production collective organisée d’une manière indépendante en corps de métiers pourrait très bien admettre aussi une statistique journalière, hebdomadaire, mensuelle, semestrielle, annuelle, des besoins individuels et familiaux, du genre de celle qui se fait aujourd’hui ; et d’après cette statistique résultant de la libre manifestation des besoins la production nationale pourrait se régler en ce qui regarde la qualité et la quantité des produits.

On peut même dire que les oscillations des besoins seraient bien moins grandes que dans

l’état actuel, car dans l’état socialiste, le prolétariat et la ploutocratie ayant disparu, l’ensemble du peuple constituerait un état moyen ayant des besoins uniformes. Il est bien vrai qu’il devrait y avoir des entrepôts de réserve pour l’équilibre entre l’offre et la demande des produits, mais ces entrepôts existent actuellement, sous la forme de magasins commerciaux.

Il est vrai anssi que l’Etat pourrait radicalement éliminer les besoins que lui paraîtraient nuisibles, en ne produisant plus pour eux ; c’est pourquoi les végétariens , Baltzer entre autres, tendent vers le socialisme. Mais ce n’est pas une chose mauvaise (Schattenseite) que d’éloigner du corps social les produits falsifiés et nuisibles. Pour éviter l’abus dans cette œuvre d’épurement (et les fous sectaires temperanciers), il n’y aurait qu’à s’en rapporter au sens puissant et généralement si développé de la liberté individuelle.

En somme il n’y a aucune raison de conclure que, la production étant socialement réglée et unitaire, la détermination des besoins doive l’être aussi et que, dans cette matière aussi, l’Ètat doive procéder d’office. Nous insistons énergiquement là-dessus, car si le socialisme voulait abolir la liberté des besoins individuels

il devrait être regardé comme l’ennemi mortel de toute liberté, de toute civilisation, de tout bien-être intellectuel et matériel. Tous les avarn tages qu’apporte avec lui le socialisme ne compenseraient pas la perte de cette liberté fondamentale.

C’est pourquoi en abordant le socialisme, il faut d’abord l’examiner à ce point de vue. S’il donne inutilement à son principe de production un corollaire pratique de nature à mettre en danger la liberté de maintenir un ménage individuel, il est inacceptable, quoi qu’il puisse promettre et nous offrir en effet. L’ordre des choses actuel, malgré ses difformités, est encore dix fois plus libre et dix fois plus favorable à la civilisation (1).

Passons maintenant de la catégorie des besoins aux catégories de la production, et, de la

(1) J. S. Mil], dans ses Principes d' Économie poli tique , après avoir vivement critiqué le communisme autoritaire, ajoutait : « Si cependant il fallait choisir entre ce communisme avec ses chances et le maintien indéfini de la société actuelle, je préférerais encore le communisme. » J. S. Mill avait raison : une organisation égalitaire, quelle qu’elle soit, serait supérieure au brigandage social régnant qu’illustrent tant d’oppressions, tant d’iniquités, et tant de souffrances. (Note du traducteur.)

circulation, au capital productif et circulant.

Nous avons vu jusqu’ici que c’est justement dans ce domaine que le socialisme étend son action la plus transformatrice. Il ne doit plus y avoir de capitaux privés, par conséquent plus de concurrence de capitaux privés, l’un et l’autre doivent disparaître graduellement ou subitement, sauf quelques vestiges insignifiants.

Ils sont remplacés par une organisation publi- ' que, juridique, du travail national socialement ordonné et reposant sur la collectivité des capitaux productifs, par un système analogue d’emmagasinage et de transport des produits qui sont ensuite délivrés aux individus dans la mesure du temps de travail (porté dans le livre) qu’ils auront consacré à la production sociale et d’après un prix exactement calculé sur les frais moyens de production.

Cette organisation du capital et du travail serait évidemment incompatible avec le maintien de la spéculation, des entreprises privées, du marché, de la Bourse, de l’emploi de l’argent monnayé, des rentes privées de toutes sortes; et de cette incompatibilité le socialisme se fera le plus grand mérite.

Pour les esprits habitués aux conditions sociales présentes, ces conséquences du système

socialiste particulier de production seront tellement inconcevables quil est utile de les examiner ici en détail.

Il y a un point que nous devrons préalablement élaguer, car pour en parler avec détail il faudrait connaître la théorie socialiste de la valeur : c’est la manière dont on intéresserait les individus à l’économie dans l’état socialiste.

Occupons-nous, avant tout, de l’organisation de la production et de la circulation des richesses.

Les établissements de communication également nécessaires à ia production et à la circulation seraient publics, comme déjà, pour la plupart, ils le sont aujourd’hui. Pour une part, ils serviraient à faciliter le.s voyages et la correspondance des individus comme actuellement; chacun pourrait acquérir des billets et des timbres, par son travail.

Toute communication d'affaire serait au contraire une communication des établissements publics de production, et consisterait en transports sociaux des forces de travail, des matières premières, des matières préparées et des produits achevés, le tout se mouvant entre les établissements publics de pioduction et les magasins de livraison, sous une direction unitaire.

Une rétribution particulière pour les transports généraux ne serait pas concevable ; car la société entière fournit et complète le capital nécessaire pour les établissements de communication; elle indemnise le personnel des transports en lui déli vrant des bons sur les magasins publics, selon la qualité et la durée du travail.

Le contrôle de cette organisation des transports ne concernerait que le chargement régulier, la recherches des voies les plus directes et les moins coûteuses, la livraison bien exacte sous le rapport de la quantité, le soin et l’exploitation complète des moyens de transport, et enfin la comptabilité des frais.

Tout ceci est encore très concevable au point de vue des idées actuelles, car divers établissements de transports sont déjà publics et centralisés, comme par exemple les postes et les télégraphes, ainsi qu’une partie des chemins de fer. Presque tout le monde en est satisfait.

Mais il est beaucoup plus difficile de s’imaginer l’action socialiste dans la production des matières premières et la production industrielle.

C’est pouvoir nous allons faire précéder les développements ultérieurs de quelques considérations négatives :

Il n’est pas nécessaire que le socialisme trans-

forme immédiatement et tout d’un coup la production privée en production sociale, en fabrique d’Ètat, et toutes les directions de la production en administrations économiques sociales. Il peut, dans cette œuvre de réorganisation, procédé^ graduellement et transformer l’une après l’autre les branches productives en établissements administratifs, territorialement réorganisés, de la production sociale unitaire, devant bientôt embrasser toute l’activité nationale.

Les produits du travail social seraient jetés sur le libre marché ou livrés à un taux proportionnel à la matière employée et au travail incorporé. Le montant serait partagé entre les travailleurs publics lesquels, dans leur travail, auraient intérêt à se contrôler et à se discipliner eux-mêmes. Rien que la partie socialisée de la production, au moment donné, formerait un corps de capital et de travail solidaires, auquel les travailleurs seraient libres, jusqu’à nouvel ordre , de se joindre' ou rîon , dans certaines branches de production, du moins. Dans beaucoup de domaines de production, on pourrait laisser, jusqu’à nouvel ordre, les travailleurs libres d’entrer ou non dans l’administration nationale ; la plus grande force attractive des établissements socialisés devrait con-

sister dans les avantages' réels qu’ils offriraient.

Il ne serait nullement nécessaire que chaque genre de production lit partie de l’adminis* tration sociale productive : par exemple, la production pour son propre entretien pourrait parfaitement exister {Séparément en principe, a la condition qu’on ne pourrait pas vendre à d’autres.

Les travaux et les services incentralisables, à cause de leur caractère personnel, comme la médecine, les arts, pourraient même être laissés à la concurrence libre, et seraient payés par les clients à l’aide des bons de travail, ou bien l’indemnité privée pour ce genre de service pourrait être combiné avec le système déjà existant des émoluments publics. Cette manière d’intéresser les individus à leur profession spéciale touchant les services personnels où le capital ne joue aucun rôle important est bien compréhensible. Seulement les services personnels qui nécessitent un grand capital devraient être transformés en fonctions publiques et salariées, en administrations de capitaux publics. Ces derniers remplissent déjà aujourd’hui des fonctions sociales dans l’Etat, l’école, la commune.

En général, le procédé socialiste de produc-

tion n’est pas quelque chose d’entièrement nouveau, mais une simple généralisation des établissements et des services publics.

C’est pourquoi on prête singulièrement le flanc à la critique socialiste lorsqu’on dit : le socialisme repousse en principe l’Ètat et la Commune.

Il est plutôt la généralisation du principe par excellence des États et des communes ; il représente l’idée d’une fonction publique s’étendant jusqu’à la production sociale entière.

Certes, réalisable ou non, le principe collectiviste est idéalement un principe social. Il transmet le procédé de production, non pas à l’action inconsciente de la concurrence anarchique, mais à une organisation unitaire (tout en restant encore assez autonome).

C’est pourquoi les partisans de cette réforme prennent le nom de socialistes , c’est pourquoi ils condamnent l’économie politique bourgeoise comme anarchiste, comme dénuée d’unité, comme insociale, comme purement individualiste et comme impuissante contre les abus.

Quiconque connaît quelque peu la littérature socialiste, s’abstiendra de' reprocher aux socialistes d’être des ennemis do l’État et des fomentateurs de passions anti-sociales, car ces repro-

elles sont justement ceux que font, avec plus de raison, les socialistes à leurs adversaires libéraux.

Pour le socialisme réalisé, le suffrage universel n’est pas absolument nécessaire; sans doute, pendant l’époque transitoire de sa lutte avec le^ libéralisme, le socialisme ne renoncera pas à ce suffrage. Mais quand l’organisation unitaire du travail sera devenue une réalité, ce sera justement l’Etat socialiste qui possédera, à un plus haut degré, ce solide engrenage organique qui a été le propre du moyen âge.

Dans l’Etat libéral-individualiste, la représentation organique des Etats peut beaucoup mieux être simulée par un semblant de constitution et par un système représentatif trompeur et apparent.

L’engrenage organique est beaucoup plus étranger en principe à l’Etat individualiste libéral, qu’à l’Etat socialiste; cela est palpable. Aussi le socialisme le sait-il exactement, si peu qu’il puisse s’occuper encore de sa constitution définitive.

L’idée d’organiser collectivement la production n’est pas non plus contraire à l’Etat en général, et sur ce point il faudrait cesser de continuer dés phrases évidemmnnt insoutenables.

Toute centralisation de l’Etat libéral vient plutôt en aide au socialisme et lui est, pour ainsi dire, congénère.

L’œuvre capitale de philosophie du droit de Lassalle, le système des droits acquis se résume dans l’idée politique qu’aucune fonction sociale ne doit être l’objet d’une domination privée ; que la domination privée sur la production sociale au moyen du capital est exactement aussi antisociale et féodaliste qu’autrefois la domination héréditaire des féodaux sur l’Etat.

Une autre conception qui est très répandue et qui n’est pas plus juste est celle-ci : on dit que les désavantages connus des systèmes actuels de régie seront généralisés avec le socialisme.

Puisse- 1* on ne pas trop se reposer sur cet argument !

D’abord il existe déjà des travaux de régie qui sont plus économiques, ou du moins tout aussi économiques que l’industrie capitaliste ; tels sont les postes, les chemins de fer d’Etat, les télégraphes, les établissements communaux pour les conduits d’eau et de gaz, etc.

En outre, les socialistes peuvent alléguer que les travaux de régie de l’Etat individualistecapitaliste et les travaux organisés de l’Etat socialiste partent d’idées totalement différentes.

Il est sûr que maintenant les directeurs et les travailleurs des fabriques de l’Etat n’ont aucun intérêt à produire économiquement pour le bien de l’Etat ; qu’ils travaillent bien ou mal, l’Etat leur donne la solde convenue. Il en serait autrement si chacun recevait d’autant plus que tous les autres travaillent davantage dans toutes les branches de la production. Alors le travailleur s’intéresserait au plus haut degré à l’ensemble de toutes les branches industrielles. Le contrôle économique et la discipline du travail qui deviennent toujours de plus en plus impossibles au régime de production capitaliste, et que cette lacune rend de plus en plus instables, seraient dans l’Etat socialiste beaucoup mieux garantis par des primes communes, car chacun, en ce qui regarde la perception de sa rémunération et de sa prime, serait intéressé à ce que le paresseux et le mauvais travailleur ne reçoivent pas une solde complète. Chacun serait intéressé à ce que les frais de travail en moyenne soient le plus bas possible, car d’après ces frais serait déterminé le prix des produits sociaux, et on pourrait pour une quantité donnée de bons de travail en avoir d’autant plus que les frais sociaux de chaque genre de richesses seraient moins élevés.

Cet argument est très valable, surtout en ce

qui touche la critique du mauvais système de régie de l'état actuel, où la forme sociale n’est qu’une exception, et par l’exemple duquel on ne peut rien conclure sur le résultat économique d’une industrie sociale qui sera généralisée, et dont les avantages généraux seront lié* aux intérêts privé* de chacun. En un mot, l’observateur sérieux et impartial ne peut pas se contenter de cette réfutation courante du socialisme, en vertu de laquelle celui-ci ne ferait que généraliser les inconvénients des entreprises actuelles de régie. Il faut au contraire bien recommander aux partisans de l’ordre social existant de ne pas se contenter de cela.

La question principale est toute autre, la voici :

I.e socialisme sera t-il jamais en état, de réaliser aussi sur son terrain , au même ou à un plus haut degré , cette grande vérité psychologique et cette fécondité économique du principe individualiste , diaprés lequel l'intérêt privé poussé et l' accomplissement des fonctions de la p> oduction sociale ?

Nous considérons cette question comme décisive quoique nullement décidée encore ; c’est d’elle que dépendra, à la longue, la victoire ou la défaite du socialisme, la réforme ou la ruine

de la civilisation occasionnée par lui au point de vue économique, et c’est pourquoi nous voulons l’éclairer de quelques rapides critiques, quoique notre tâche la plus immédiate devrait être seulement de constater d’une manière concrète la quintescence, le contenu du socialisme.

Nous faisons d’abord observer que dans sa formule actuelle le socialisme doit encore nous indiquer comment il amènera, dans ses plus petites ramifications, une si vaste organisation de capitaux et de travail à un échange harmonique et fécond de rapports individuels .

D’un seul centre on n’arrivera ni par la pénalité, ni par l’appel au peuple et à ses devoirs, ni de toute autre manière à obtenir que dans le cercle d’une production unitaire, chacun produise le plus de richesses possible avec le moins de frais possible, c’est-à-dire que l’on produise partout économiquement, que personne ne gaspille ni le temps ni la matière première, ou même n’emploie cette dernière sans ménagement aux dépens de la production d’ensemble ; que dans chaque section productive les moyens de production soient toujours renouvelés à temps et d’une manière féconde, tant au point de vue technique qu’au point de vue quantitatif ; que le travail, dans ses qualifications diverses, soit

estimé à sa juste valeur ; que tous les employés de la production sociale, jusqu’aux omniarques de Fourier, n’exploitent pas davantage ; que la plus-value ne soit plus engloutie, et qu’à l’encontre de ce qui se passe dans la société capitaliste actuelle, la spoliation ne soit plus pratiquée.

Il ne suffit pas encore, dans une communauté de production, composée de millions d’hommes, que le producteur A sache se dire : mon revenu de travail social dépend de ce que mes autres 999,999 coopérateurs soient aussi appliqués que moi. Ceci n’éveille pas encore le contrôle nécessaire, n’étouffe pas le penchant à la paresse et à la malhonnêteté, n’empêche pas le détournement du travail au préjudice de la communauté, ne détruit pas l’égoïsme et la ruse qui se manifestent par la taxation exagérée et injuste des travaux isolés.

Le socialisme devrait amener chaque individu isolé à prendre part aux travaux dans son intérêt privé, au moins aussi puissament que cela a lieu dans la société actuelle. Il devrait savoir récompenser chaque section isolée pour les travaux collectifs extraordinaire et faire porter à chacun la peine de ses négligences ; il devrait également, et mieux encore, savoir distinguer les progrès techniques particuliers et récompen-

ser les mérites individuels. Il devrait aussi savoir diriger les nombreuses forces de travail en les utilisant toujours de la manière la plus productive, non pas par l’autorité du commandement, mais par la force de l’intérêt individuel.

S’il ne remplit toutes ces conditions, le socialisme arriverait à peine à une répartition plus juste du produit national, et il ne pourrait probablement pas arriver à une production sociale plus économique que la production qu’a atteinte en moyenne l’économie capitaliste par la surexcitation de l’intérêt privé et par la mesure des prix, non seulement d’après la somme des frais, mais aussi et surtout d’après la valeur spéciale technique du temps et du lieu des travaux et des richesses isolés.

Nous sommes bien loin de penser que le socialisme ne puisse y arriver. La discussion scientifique sur cette grave question ne fait que commencer (1). Mais ce qui doit être soutenu avec calme, c’e.vt que :

Aujourd’hui le programme socialiste n’offre

(l) Voir aux passages les plus saillants Schàffle « Gesselschaftlic/ies Sxstem der menschlichen IVirt/icshapt » dritte Auflage, 1873. (Aussi Bau und Leben des social en Korpers , «3 Bd.) ;

pas encore ces garanties; il n’a pas encore la clarté d’idées voulue sur l’organisation nécessaire de la concurrence du travail, et cependant il est hors de doute que si la puissante impulsion de la concurrence capitaliste vient à manquer, l'émulation du travail devrait devenir* d’autant plus forte, d’autant plus concentrée et d’autant plus digne.

Il est très sur que la théorie socialiste de la valeur — en tant que, dans la détermination de la valeur des richesses (G-uterwerth), elle ne prend en considération que les frais sociaux et néglige totalement la valeur d’utilité qui varie selon te temps, le lieu et la chose — est complètement incapable de résoudre d’une manière réellement économique le problème de la production collective posé par le socialisme.

Aussi longtemps que le socialisme n’offrira rien de plus positif à ce sujet, il n’aura pas d’avenir. Avec son idée d’arriver à un plus juste partage des produits, — idée dont les désavantages possibles ne peuvent pas encore être pratiquement saisis — en donnant un procédé de production qui, avec beaucoup d’inconvénients, contient aussi assez de garanties économiques, le socialisme, disons-nous, ne pourra pas réussir à

l’amiable , et s’il veut employer la force, il échouera encore longtemps.

Si, au contraire, le socialisme parvient à lier son principe incontestablement plus unitaire, consciemment social, et son extirpation radicale de l’usure et des monopoles particuliers, avec les avantages généraux de l’intérêt privé e't du contrôle général libre dans l’accomplissement des fonctions sociales, et par conséquent à conserver tout le bon côté de l'ordre existant, il triomphera sûrement, bien que dans un temps ultérieur.

Alors toutes les acquisitions de la civilisation, la centralisation dans l’Etat, la nature des rapports modernes qui tendent à la plus complète centralisation, la tendance générale à la production en gros et à la concentration des forces mécaniques, l’union des travailleurs dans la grande industrie et leur indiscipline croissante vis-à-vis des entrepreneurs capitalistes, seraient pour lui de puissantes voies préparatoires. Mais c’est alors précisément qu’il devrait se défaire de ce qui le rend si effrayant aujourd’hui. Alors il se présenterait en effet comme une phase du développement qui ne veut rien détruire, mais qui accepte tous les fruits mûrs de la civilisation, pour une fécondation ultérieure plus élevée.

Pour en arriver là, il faut parcourir une voie bien longue, mais il n’y a aucune raison pour déclarer que cet affinage soit impossible. S’en occuper sérieusement est au contraire une des tâches les plus grandes et les plus conservatrices et il n’y en pas de plus décisives pour les destinées futures de l’humanité.

Tout en nous réservant de coopérer à la solution de cette question dans ses détails, nous retournons à notre sujet le plus immédiat, et nous continuons à rechercher les conséquences du principe fondamental du socialisme.

Le mode socialiste de production est, retenonsle bien, forcément unitaire. Si cette unité devrait prendre une forme centraliste ou fédéraliste, absolutiste ou démocratique, s’il serait possible de rendre partout et toujours économique une production aussi unitaire, sur toutes ces questions-là nous pouvons passer pour le moment.

Le socialisme agitateur d’aujourd’hui a bien des lacunes sous ce rapport. Il ne s’est pas dépouillé complètement des erreurs du vieux communisme qui, en poétisant trop exclusivement l’ineffaçable impulsion de 1 homme à la fraternité et à l’amour de la chose publique, a vraiment prêté au ridicule.

Mais, quant à la nécessité de la forme sociale,

et par conséquent unitaire de la production, le socialiste doit y tenir en principe, l’anarchie de la concurrence individualiste étant, d’après son principe, la source de tous les maux, de toutes les tromperies, de toute la désorganisation, de toute l’instabilité, de toutes exploitations et iniquitée de la société actuelle.

L'état socialiste ne sera réalisé que lorsque les moyens de production sociale seront propriété collective. Ceci doit être observé surtout quand on veut comprendre la tiédeur des socialistes, conscients de leur but, vis-à-vis de la coopération petite-bourgeoise d’un Schulze, de la participation des ouvriers aux bénéfices, et des conseils de prud'hommes, comme aussi vis- à vis du système, également anarchiste, des groupes autonomes de production et de capitaux, des groupes qui n’ont entre eux aucun lien unitaire et se rencontrent sur le pied d’un simple contrat (tels que le sont les groupée anarchistes proprement dits).

De pareils efforts sur le terrain de la concur» rence privée supposent toujours un mode de production morcelée, une lutte anarchiste des intérêts privés entre ouvriers et patrons, entre ouvriers laborieux et paresseux, entre associés et non associés, entre associations pro-

ductives florissantes et autres moins florissantes.

Le socialiste conscient ne s’intéresse à tous ces efforts qu’autant qu’ils peuvent être utiles au groupement des travailleurs, à l’accumulation des moyens de production et au développement de la conscience de l’intérêt collectif. Quant au reste, il hausse les épaules.

Il faut bien examiner tout ceci pour comprendre la tiédeur ou plutôt l’indifférence d’un K. Marx envers ces réformes. Les moyens de production doivent être pour le socialisme propriété collective ; ce n’est qu’ alors que le travailleur pourra recevoir des moyens de consoim mation proportionnels à son travail.

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