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CHAPITRE V

Abolition du commerce en marchandises, du marché, des annonces et des réclames.

Mais ce n’est pas tout. Il faut dire que le socialisme, partant de son principe, ne saurait donner place à aucun commerce privé, à aucun marché et que même le numéraire métallique devra disparaître, au bout du compte, pour faire place aux bons cle travail .

Dans ces conditions, un capital privé de commerce ne serait plus concevable.

Le commerce actuel (privé, spéculateur) est évidemment la conséquence du mode de production privée et de la concurrence.

L’ensemble de la production sociale, agricole et industrielle étant divisé aujourd’hui en innombrables établissements privés, le lien unitaire manque à la totalité de cette production et ce lien est remplacé par le capital commercial qqi

prend les produits d’un établissement pour les livrer à un autre et finalement au consommateur.

Chacun de ces actes de vente et d’achat doit nécessairement être indemnisé, car les, particuliers qui, par intérêt privé, s’occupent de la circulation des richesses, n’y sont engagés que par la concurrence d*autres capitaux privés de la place ; ces particuliers, disons-nous, doivent, par le fait, trouver une rémunération 'particulière.

Mais qu’on se figure la production privée capitaliste abolie ; cette production morcelée remplacée par la production collective unitairement organisée, et les ventes et les achats, le commerce et le marché, l’évaluation et le payement en argent deviennent superflus. Ils deviennent même impossibles dans le domaine de l’économie socialiste. Ce n’est que dans les rapports avec les Etats capitalistes, ou avec les débris capitalistes de l’ordre bourgeois, que l’excédent des valeurs d’exportation et d’importation et du commerce d’échange intérieur devrait être balancé en argent. Dans l’État socialiste lui-même l’usage de l’argent monnayé ne serait nécessaire qu’autant que le principe de la collectivité des capitaux et de la production

ne serait pas universellement et exclusivement appliqué.

Observons encore la chose de plus près, pour voir plus clairement pourquoi le socialisme veut justement et même doit mettre radicalement fin au commerce, à l’emploi de l’argent monnayé, au marché, à la concurrence commerciale et, avant tout, à la Bourse.

Que le socialisme le veuille, quiconque le sait qui connaît d’un peu plus près, et non par ouïdire, les puissantes attaques du socialisme contre la Bourse, le commerce et l’argent.

Déjà la critique sociale de Fourier s’étendait principalement sur ces points.

Qu’on s’imagine la principale direction de toutes les affaires de la production centralisée sur un point économique quelconque, qui embrasserait des foyers plus nombreux de production et de débit (il importe peu que cette direction supérieure soit conçue dans le sens du socialisme, ou centraliste. Dans ce cas les points centraux de l’organisme économique seraient aussi le théâtre d’un grand mouvement de produits, passant d’un degré de production à l’autre et allant aux consommateurs). Il devrait y avoir un vaste système de transports, d’entrepôts et d’emmagasinage pour la distribution de chaque

genre de production à toutes les catégories de besoins, à temps et en quantité voulus, en raison de la mesure des besoins publiquement manifestés dans toutes les branches de consommation .

Les travaux de transports et d’entrepôts qui accompagnent le commerce actuel devraient également accompagner la circulation de l’Etat socialiste au moyen des comptes rendus et d’une comptabilité spéciale pour régler la balance entre les diverses branches du travail.

Mais cette circulation ne pourrait plus être un acte privé, d’un caractère professionnel, ni un échange, et elle n'entrerait plus-dans la catégorie du commerce et dans la série des ventes et achats formant la chaîne continuelle des échanges privés. Le commerce disparaîtrait, il deviendrait réellement... superflu.

Le lien entre les affaires de production, qu’on ne peut établir dans le mode de production morcelé, capitaliste et spéculateur que d’une manière privée, serait unitairement et socialement établi dans une administration économique, à l’aide d’un système de transports et d’entrepôts publics. La concurrence des capitaux de commerce et de spéculation est alors non seulement superflue, mais... inconcevable.

Î1 y aura bien dans le nouvel ordre un large débit social des produits , mais il n’y aura plus de trafic de marchandises , dans un but de spéculation. Les produits débités seraient bien des richesses de roulage et des approvisionnements, mais ils ne seraient plus des objets de spéculation et d’échange privé, en un mot ils ne seraient plus marchandises.

Telle est la signification de la démonstration socialiste, selon laquelle la forme marchandise des richesses ne présente qu’une catégorie historique , propre au mode actuel de production individualiste, catégorie qui n’a nécessairement aucune place dans un mode quelconque de production vraiment sociale et que, par conséquent, le futur Etat socialiste doit ignorer, comme l’â toujours ignorée l’économie patriarcale, féodale, la commune rurale des Indiens, et comme elle est encore actuellement inconnue dans l’économie familiale.

Par conséquent, avec la marchandise , le commerce et le profit de commerce , on verra tomber aussi le marché et la Bourse .

La Bourse, parce que le système de crédit serait aboli, comme nous venons de l’expliquer.

Le marché des marchandises disparaîtrait pour une autre cause :

Le marché de spéculation a trois buts principaux :

1) Détermination sociale du total des 'besoins pouvant être satisfaits par des produits économiques.

2) Détermination de la quantité et de la qualité demandée des productions qui sont du ressort économique.

3) Production continue d’une valeur d’échange qui maintient l’équilibre économique de la production et de la consommation.

Ces trois destinations principales du marché n’auraient non plus aucune raison d’être dans le nouvel ordre.

Les administrations de débit relèvent la somme des besoins, et divisent d’après elle le travail national, entre les différents genres de travaux et entre les corporations de production, de transport, d’entrepôts et de leurs administrations, et elles fixent la valeur des produits d’après la mesure du temps socialement nécessaire à leur production (K. Marx).

La valeur ainsi réglée, les produits seraient distribués contre les bons de travail de tous les producteurs. Le marché de spéculation serait donc superflu, car nous le répétons encore, ce marché n’est qu’une conséquence du mode de

production individualiste qu’il pousse dans les voies économiques d’une manière mécanique et chancelante, sous la pression de la concurrence universelle de tous les intérêts privés ; mais il n’aurait aucun but dans le domaine d’un mode de production unitaire collectiviste.

Avec le commerce de spéculation tomberait également de lui-même tout le système de corruption économique de la presse .

Comme c’est la communauté qui forme la valeur d échange unitaire ou plutôt le taux des valeurs sociales, la presse n’aura là-dessus aucune influence, elle ne pourra plus agir sur les prix et sur les cours. Bien plus, elle-même ne pourra plus être un objet de spéculation. Sa liberté ne pourra être fondée que sur l’appui des associations, et elle devra élaguer de son texte les insertions et annonces de spéculation; ces annonces mêmes n’auront plus de raison d’être.

Les israélites du socialisme font donc — que l’on compare surtout les examens de Lassalle sur le prolétariat de la plume — au judaïsme de la presse un procès aussi radical qu’au judaïsme du commerce et de la Bourse ; il n’y a pourtant pas ici de haine nationale.

Ces trois judaïsmes ont pris racine sur le ter-

rain de l’économie de concurrence et de spéculation et ont grandi avec elle.

Bien d’autres choses disparaîtront encore d’une manière analogue. Tout le mode coûteux et luxueux d’annonces et d’étalages, avec les taux énormes des loyers de boutiques et de magasins, s’eifronderont, entraînant avec eux le commerce en gros et en détail, la concurrence commerciale et les intermédiaires stériles et parasites.

On le voit, la transformation serait complète.

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