CHAPITRE VI
Abolition du numéraire métallique comme moyen d’échange et le remplacement de cette mesure comparative des valeurs par les unités de temps du travail social (monnaie-travail). — La taxe des valeurs dans l’État social, en regard du prix de marché actuel.
On connaît les attaques énergiques du socialisme contre l’argent monnayé; dans l’ordre socialiste ce dernier aurait la même destinée que le commerce.
Qui, dans notre époque économique basée sur l’argent, pourrait facilement se transporter en pensée dans un état économique où la circulation des travaux divers et des produits se ferait sans le secours de la monnaie? Et cependant nous trouvons dans l’histoire que l’argent n’a été intérieurement employé dans aucun cercle économique particulier. Dans l’État socialiste également, l’argent ne doit pas plus être employé
qu’il ne l’est aujourd’hui pour les rapports intérieurs, dans l’économie de la famille.
Les socialistes, comme il a déjà été dit, font ressortir comme désavantage de l’emploi de l’argent, qu’il masque et favorise l’exploitation du travail. Le salaire-argent comme compensation du travail accompli cache ce fait que le travailleur ne reçoit pas en argent l’équivalent complet de son travail et que, son entretien prélevé, il doit laisser la plus-value à l’entrepreneur.
La possession de l’argent accorde à chacun le droit le plus arbitraire et le plus funeste d’intervenir abusivement dans le marché de la production sociale et de la circulation des richesses ; il est devenu ainsi une cause de crises et de troubles anarchiques. L’argent a rendu possible l’accumulation démesurée des richesses privées et a laissé ainsi la concurrence dégénérer finalement en monopole privé, scandaleux et sans remède.
La littérature socialiste abonde en preuves rastiques sur ce sujet et sur d’autres analogues Mais ici non plus, nous n’avons pas à nous occuper de contre critique, mais à constater seulement la logique ou l’inconséquence du programme socialiste.
Sous ce rapport, il ne saurait faire de doute
que dans l’économie unitaire des socialistes, l’usage de la monnaie métallique actuelle n’aurait en général aucune place ni aucune raison d’être.
L’argent remplit aujourd’hui deux tâches principales. D’après les économistes il est, d’une part, la mesure de valeur générale (moyen d’estimation) ; d’autre part, et grâce à cette première qualité, il est aussi le moyen le plus général de rémunération entre les intérêts privés et ce qu’on appelle le moyen de transmission , de la valeur (moyen général d’échange, de paiement, de livraison, de transport, de conservation et de prêt).
Dans cette seconde qualité de moyen de rémunération (dans les rapports privés d’échange, de paiement et de prêt), l’argent deviendrait complètement superflu, sous le régime socialiste.
Il n'y aurait plus alors, comme nous l’avons démontré, de rapports privés de prêt, ni d’échange; les produits seraient livrés par la société contre des certificats que la comptabilité de l’administration du travail social tirerait sur la comptabilité de l’administration des magasins comme un avoir sur le travail accompli, ou comme une avance sur les gains futurs de tra-
vail. On n’aurait ainsi absolument plus besoin de ce moyen général d'achat qui doit maintenant être mis entre les mains de chaque vendeur, en retour de son produit, et qui lui permet de Téchanger contre toutes espèces de richesses et lui sert de ration et pour ainsi dire de gage réel.
Les administrations de production collective et les consommateurs (possesseurs de bons de travail) devraient régler leurs comptes entre eux sans le concours de l’argent d’après le temps et la valeur du temps de travail par un système de compensation entre les administrations économiques et les maisons de liquidation (Clearinghauser). Il en est de même de ces administrations en tant quelles acceptent réciproquement leurs produits, et entre ces administrations d'une part et les entrepôts publics d’autre part.
Dans son autre qualité de mesure de la valeur, l’argent serait remplacé dans l’Etat socialiste par la moyenne des journées de travail, d’après laquelle la valeur des produits serait estimée et mise en ligne de compte pour la distribution.
La journée sociale de travail, comme unité de valeur, serait un moyen d' estimation juridique. On pourrait encore faire servir cette estimation
juridique des bons de travail comme la plus sûre mesure d’amendes ou de restitutions, qu’on puisse imaginer contre les condamnés et les débiteurs de la communauté.
La mesure de la valeur, dont ne pourrait pas non plus se passer l’État socialiste unitaire, y resterait en vigueur, mais elle deviendrait substantiellement tout autre, c’est-à-dire quelle serait une fraction définie du temps de travail socialement déterminé.
Étant admis la possibilité de cette autre mesure de la valeur, il n’est que logique que les socialistes proclament énergiquement l’abolition de l’argent actuel. Comme moyen privé de rémunération, comme moyen général d'achat, comme gage intermédiaire d’échange, il deviendrait superflu; or, pour ces fonctions seules, la monnaie métallique est nécessaire. Comme mesure de la valeur, nous le répétons, l’argent serait remplacé par l’unité de la valeur réelle d’une fraction de temps du travail social.
Temps de travail social , comme mesure de la valeur , — cette idée paraîtra inconcevable à la plupart des lecteurs; beaucoup même n’en ont jamais entendu parler. Et cependant cette idée est le véritable fondement théorique du socialisme. Dans la pensé? socialiste elle a déjà
pris une forte consistance et K. Marx, dans ses développements sur le travail comme substance et mesure de la valeur, la déclare expressément la pierre angulaire de tout son système.
Faisons donc plus ample connaissance avec l’idée socialiste de la valeur, en détachant du livre de Marx un extrait substantiel de cette donnée dialectique quelque peu compliquée et d’une compréhension difficile pour les profanes.
D’après cette théorie, la substance de la valeur des produits est dans le travail socialement nécessaire , par lequel le produit se réalise.
Les produits sont désignés comme travail cristallisé. Mais ce n’est pas le premier travail venu qui peut déterminer, c’est seulement le travail socialement nécessaire , c’est-à-dire le travail qui, d’après l’état donné de la technique sociale, en rapport avec une unité des besoins publics, doit être employé en moyenne à la confection du produit dans toute son étendue sociale.
Quand, par exemple, — c’est ainsi qu’on peut rendre l’idée de Marx — un pays a besoin de 20,000 hectolitres de froment et que, pour leur production, il doit employer 100,000 journées de travail (socialement organisé), chaque hectolitre
vaudrait »= 5 journées particulières de
travail socialement constitué.
Cette valeur aurait cours quand même des in- • dividus isolés auraient été assez négligents pour mettre 10 ou 20 journées de travail individuel à la production d’un hectolitre de froment.
Qu’on se figure tous les genres constamment fabriqués de produits estimés d’après la dépense expérimentalement nécessaire de travail social, et l’on trouvera par l’addition tout le temps socialemeut nécessaire de travail pour la production sociale de l’ensemble des besoins publies.
Nous admettons que cette somme comporte 300 millions de journées socialement organisées, qui, si la journée est de huit heures, représenteront deux milliards quatre cents millions d’heures sociales de travail. La somme totale de toutes les richesses sociales nécessaires produites sous une direction publique unitaire (actuellement exécutée sous la direction de capitalistes concurrents), aurait également pour valeur totale 2 milliards 400 millions d’heures de travail, exactement autant d’heures de travail qu’il en serait réellement fait pendant une année par un million de travailleurs.
L’heure de travail = 1 du travail col-
leciif annuel de tous, serait la mesure de valeur générale et 2,400,000,000 unités nominales de valeur pourraient ou devraient être déliviées aux travailleurs en certificats, bons ou chèques de travail, afin que ces mêmes travailleurs puissent racheter aux magasins publics le produit total du travail collectif, valant également 2,400,000,000 heures de travail.
La somme totale de travail d’une période serait toujours égale, au moins en général, à la valeur totale de la masse des produits de la même période.
Les administrations économiques créditeraient le travail fait, fixeraient la valeur du produit d’après la mesure connue des frais de production en temps de travail, délivreraient des chèques sur le travail enregistré et consigneraient contre ces chèques les produits au taux des frais du travail social.
Rien ne paraît plus évident que l'harmonie entre cette théorie de la valeur et les principaux efforts des socialistes pour que la jouissance soit proportionnelle au travail, pour que chacun puisse avoir, comme revenu privé, comme légitime propriété privée, l’équivalent du produit
intégral de son travail, pour baser ainsi la propriété et le revenu sur le travail individuel, et enfin pour interdire à un tiers de s’approprier (comme cela a lieu aujourd’hui) la plus-value, c’est-à-dire une part du travail d’autrui.
Il est bien vrai que chacun ne reçoit pas son produit, la production sociale ayant pour but de faire produire les uns pour les autres sur les bases de la division du travail. Mais si le travail de l’individu est équitablement estimé d’après l’unité de valeur de l’heure sociale de travail, — en tenant compte dans l’estimation du degré de perfection du travail — chacun, en raison du service rendu à la société, recevrait d’elle en retour, pour sa jouissance, sous forme de produit social, l’équivalent de son travail individuel.
Sous un autre rapport, il paraît aussi que le travail trouverait, au moins •proportionnellement, sa juste et complète rémunération.
Si, par exemple, on objectait que le peuple a aussi des besoins d'utilité publique du ressort de l'Etat, des Communes, des Ecoles, de l’Eglise, etc., et que, par conséquent, l’individu isolé ne peut pas recevoir en produits sociaux tout l’équivalent de son travail, l’objection ne serait fondée qu’en apparence.
Admettons, en effet, que sur le produit de 300 millions de journées sociales de travail, un tiers même, soit 100 millions de journées, doive être p is par anticipation pour les dépenses publiques, il ne resterait sans doute à la répartition privée entre les producteurs qui auraient fait les 300 millions de journées, qu’une valeur de 200 millions de journées. Mais les choses s’arrangeraient ainsi : pour une heure de travail, on donnerait un chèque ou valeur nominale de travail de 2/3 d'heure de travail, et le tiers restant serait employé pour le bien et la jouissance commune, aux services publics, et formerait l’ensemble des contributions ou charges sociales.
Ainsi s’établirait indirectement un revenu social proportionnellement égal et réglé uniquement d’après la mesure du travail individuel, ainsi qu’une propriété basée sur ce même travail individuel. Il en résulterait, en outre, une complète proportionnalité de l’impôt.
Tout cela est très logiquement pensé.
Seulement, on se demande :
1° Au point de vue théorique , si la prémisse, d’après laquelle les frais sociaux de travail sont la mesure de la valeur des richesse, est juste.
2° Au point de vue pratique, si l’Etat socia-
liste unitaire pourrait bien venir à bout de l’énorme comptabilité sociale qu’il nécessiterait et s’il pourrait estimer des travaux inégaux exactement d’après des unités du temps de travail social.
A la première demande, il faut, en tous cas, répondre préalablement d’une manière négative, car la valeur des richesses est réglée non-seulement d’après les frais, mais aussi d’après la valeur d’usage, c’est-à-dire de l’urgence et de l’importance du besoin. Si on laisse de côté les variations de la valeur d’usage des travaux et des produits divers, une taxe sociale de valeur qui serait établie, économiquement parlant, au lieu et place de la fixation du prix par le marché, est absolument inconcevable.
Comme nous l’avons déjà dit, le socialisme doit savoir et pouvoir modifier de fond en comble sa thèse fondamentale que la valeur résulte exclusivement de la somme de travail socialement nécessaire à la production.
Nous pensons que cela n’est pas impossible et nous ne nous arrêtons pas davantage sur ce sujet.
Mais cette donnée, telle qu’elle a été formulée jusqu’ici, fait une utopie de l’économie courante du socialisme, pour le moment du moins.
Quand, par exemple, le citoyen socialiste, après une mauvaise récolte, réclame du pain, l’administrateur ne peut pas lui offrir des pierres, ni des habits, ni des plaisirs. Mais pour celui qui réclame le pain revendiqué avant tout, une taxe doit être établie en plus de la valeur des frais, d’après laquelle il doit régler sa dépense, afin quo du produit rare et pour cela plus désiré, chacun puisse avoir au moins pour son strict nécessaire.
Ainsi la valeur sociale (valeur d’échange) doit être déterminée non seulement d’après la valeur de frais, mais, en même temps aussi d’après la valeur d’usage variable. Sans cela le besoin social et la production sociale tombent dans une désharmonie funeste dont personne ne pourrait conjurer les désastres.
Le socialisme doit d’abord éclaircir ce point, trop dédaigné jusqu’ici par ses théoriciens (1).
(I) C’est ce qui eut lieu à plusieurs reprises pendant l’année 1877 dans une polémique du J'orzvàrts à propos de la Quintessence du socialisme .
* Ce journal donne à l’idée de Marx sur le temps de travail socialement nécessaire une interprétation en vertu de laquelle, dans l'expression travail socialement nécessaire , se trouve compris ce que j’appelle, moi, valeur d'usage.
Je n’ai rien à objecter contre cette interprétation en
soi, puisqu’elle admet au moins en principe la participation de la variation des besoins dans la détermination nécessaire de la valeur d’échange, sur quoi j’insiste. Mais je me permets deux observations.
Je ne puis reconnaître comme erronée ma manière d’entendre l’idée de Marx du temps de travail socialement nécessaire, car cet écrivain déclare valeurs d’échange égaler, les objets qui contiennent des quantum de travail égaux ou qui peuvent être produits dans le même temps de travail.
De plus, j’ai à faire observer que, si M. Maix approuvait l’interprétation du Vorwàrts, la mesure de la valeur par le temps de travail socialement nécessaire deviendrait inutile comme base pratique de cette fixation, et cela en vertu de l’introduction forcée (Hineinzwangupg) du second facteur tout à fait autonome de la détermination de la valeur d’échange notamment de la valeur d’usage scciale, dans le quantum des frais de travail social .
Je n’ai pas à rechercher si M. Marx admettra l’explication qu’on donne à sa théorie de la valeur, et je m’en tiens à ceci : que les frais sociaiix de travail et le besoin social entrent dans la détermination de la valeur, en toutes circonstances, et cela d’une manière indépendante et sans qu’il soit possible de les confondre dans un mélange forcé.
Post-scriptum . Il est bon de comparer avec ceci la remarquable et plus récente explication de M. Schramm
sur le sens probable de la théorie marxiste de la valeur ( Vorwàrts , 1877, n° 128).
M. Schramm croit pouvoir dire, d’accord avec tous les partisans de ladite théorie, que non seulement Marx, mais aussi le socialisme, ne cherche et ne voit dans la théorie marxiste de la valeur aucune mesure de répartition.
S’il en est ainsi, la polémique n’a plus aucune raison d’être. M. Schramm, en concluant, regarde ma théorie de la valeur naturelle d'échange (V. Ges. System , 5° ed., § 110 et suiv.) comme pouvant servir à l’obtention d’un mode convenable de répartition ; il faut remarquer que, dans cette théorie, je donne à la valeur d’usage une signification indépendante.
Voir pour les détails sur l’importante question des formes de la détermination de la valeur d’échange le 5e volume de ma Structure et vie dit corps social qui vient de paraître.