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LA QUESTION MILITAIRE

Maes, au nom du Conseil général lit le rapport suivant :

Compagnons,

S'il est une question très difficile à traiter, c’est celle du militarisme et ce, pour diverses raisons.

D’abord la question a déjà été développée si souvent qu’il ne reste vraiment rien à dire et que, dès que l’on entre dans des considérations quelconques, on est obligé de répéter ce qui a déjà été dit.

Nons n’entrerons donc pas dans tous ces développements généraux pour justifier notre lutte contre le militarisme. Nous estimons que la chose est suffisamment faite.

Ce qui importe, aujourd’hui que l’idée socialiste pénètre dans les masses, c’est d’arriver à combiner notre propagande pour affaiblir sinon anéantir le dernier rempart de la société capitaliste : V armée.

Voilà la question posée. Nous savons combien il est dangereux de s’attaquer à l’armée et nos amis actuellement en prison et d’autres poursuivis sont la preuve que la bourgeoisie est disposée à se défendre avec la dernière énergie contre les assauts du socialisme. Néanmoins nous estimons qu’il est possible de lutter sans laisser trop de victimes aux mains de nos adversaires.

La propagande doit être incessante dans le pays. Les élections de juillet devraient selon nous, avoir comme objectif la réforme militaire et dans tous les arrondissements, nous inyitons les fédérations de l’inscrire à la plate-forme électorale. Les fédérations devraient soutenir et même créer des groupements de jeunes gens qui devenant nos jeunes gardes seraient tout préparés pour le moment où on les appellera à la caserne. Ces jeunes gardes feraient comme celle delà Hestre par exemple, c’està-dire entretiendraient des relations avec les camarades au régiment, par l’envoi d’un léger secours que le soldat peut employer pour sa propagande au sein de l’armée, par

l’envoi des journaux qu’il pourrait recevoir dans certains cafés non suspects et où les soldats se rencontreraient.

Nous savons que tout cela a été fait déjà par différents groupements, mais nous engageons les autres à le faire également. Nous connaissons le danger, pour les soldats, d’avoir ces réunions, mais il ne faut pas qu’elle soient nombreuses. 11 suffît de travailler dans un petit cercle et quand celui-ci est converti de s’attacher à un autre. Ces soldats, par leurs relations avec la jeune garde, mettraient les journaux du parti au courant de toutes les vicissitudes de la caserne. Les effets de la rubrique à V armée dans le Peuple sont énormes et il est évident que nos gouvernants doivent être alarmés de ne pouvoir l’empêcher. Et puis tous ces faits, racontés par les soldats eux- mômes, produisent une réelle impression sur le peuple, parce que la sincérité se dégage de toutes ces correspondances. Il faut donc que l’on arrive, ce qui est presque réalisé, à avoir journellement des correspondances dans le Peuple . La Ligue d’Etterbeeck propose que la rédaction des journaux antimilitaristes soit faite par le Conseil général. Nous ne pouvons admettre cette proposition et croyons inutile d’entrer dans des détails pour expliquer notre attitude. 11 serait plus habile et, c’était là le résultat que l’on voulait atteindre lors de la publication du Conscrit , de ne signer aucun article dans le journal et de voir au besoin des membres de la Cliambre revendiquer la paternité des articles poursuivis. (Il reste entendu que le Conseil générai aura toujours le droit d’éliminer les articles qui tombent directement sous l’application des lois). Nous verrions alors la propagande renforcée par un débat antimilitariste au Parlement, lors de la demande en autorisation de poursuites, et puis si ces poursuites sont autorisées, un député en cour d’assises.

La fédération bruxelloise propose à l’ordre du jour du

Congrès une Manifestation nationale contre l’impôt du sang. Nous craignons qu’il faudrait dépenser trop d’efforts pour obtenir des résultats sérieux par une manifestation nationale et que l’on pourrait se contenter de suivre les résolutions des Congrès internationaux, de rattacher au caractère économique des manifestations du 1er Mai, la protestation du peuple contre le militarisme et le maintien de la paix. Nous aurions ainsi dans tout le pays une protestation efficace et le gouvernement verrait que les idées humanitaires font du progrès. Nous croyons que le groupe socialiste de la Chambre devrait inviter celle-ci à se rallier à la manifestation en faveur de la 'paix en ne siégeant pas le 1er Mai. S’ils s’y refusaient, ils devraient désormais abandonner l’idée de la Ligue de la Paix, et montreraient qu’ils veulent la guerre, sinon contre l’ennemi du dehors, du moins contre celui du dedans.

Comme nous le disions au début, il ferait très difficile parler d’un moyen qui n’ait été employé, mais ce que nous demandons à tous les groupes c’est de redoubler d’efforts. Nous estimons que si le Parti ouvrier en son entier voulait mener une campagne pendant deux ou trois ans contre l’organisation militaire actuelle, de sérieux changements s’obtiendraient. Voyez, les catholiques s’en occupent déjà. Ils proposent de payer mieux les soldats. A la campagne, cela fait de l’effet, car, bien souvent, les jeunes gens ne rapportent pas beaucoup plus qu’un franc par jour et c’est à ce taux qu’ils veulent fixer la rémunération des miliciens. Par notre propagande incessante nous ferons voir que ce n’est pas un remède et que la bourgeoisie cherche par tous les moyens à se décharger des corvées militaires. Il faut qu’en attendant le moment où nous aurons supprimé toutes les armées, nous arrivions à diminuer cette charge pour le peuple. Cela, nous pouvons

l’obtenir de suite, c’est pourquoi il faut que tous se mettent à l’œuvre.

Le citoyen Defnet avait accepté de préparer un projet de loi sur la question militaire, mais, d’accord avec ses amis du groupe parlementaire, il en a retardé le dépôt, voulant laisser le gouvernement seul responsable de la situation faite au pays. La Fédération liégeoise a exprimé le vœu de voir les députés socialistes se prononcer en faveur de l’augmentation de la rémunération. Les jeunes gardes proposent d’organiser une manifestation la veille de la discussion de la loi militaire à la Chambre.

Je ne fais qu’exposer ces vœux qui ont été déposés à la dernière séance du Conseil général. Le Congrès devant d’ailleurs examiner tous les moyens pratiques d’agrandir la brèche faite à la société capitaliste.

V. Erxest lit un rapport au nom de la Fédération des J eunes Gardes :

Citoyennes, citoyens,

La question militaire, qui figure à l’ordre du jour du présent Congrès, et que vous allez discuter est celle qui, après la conquête du suffrage universel, passionne le plus, et à juste titre, la classe ouvrière.

Aussi, aujourd’hui que le prolétariat belge a obtenu un commencement de satisfaction sur la question du droit de suffrage, qu’il est parvenu à envoyer de ses membres porter ses griefs à la tribune parlementaire et nationale, l’on voit se poser nettement la question militaire à laquelle il est exigé une prompte solution.

Le Parti ouvrier s’est depuis longtemps prononcé. Je ne vous rappellerai pas la décision prise par un des principaux congrès de l’Internationale, tenu à Bruxelles en 1867, et condamnant énergiquement le militarisme dans son

entier. Mais, lorsqu’en 1885, à Anvers, fut discuté et approuvé le programme du Parti ouvrier, un point à porter à ce programme reçut l’approbation unanime des délégués, c’était celui qui réclamait la révision de l’organisation militaire et affirmait l’inébranlable foi populaire en une époque où seraient inconnues les casernes et les armées.

Le Parti ouvrier se prononça contre les divers systèmes de réorganisation que l’on présentait, et réclama rétablissement d’un système répartissant avec égalité entre toutes les classes, les charges militaires, tout en réduisant celles-ci, en supprimant aussi les longs et déprimants séjours à la caserne. C’était la condamnation du régime dit du service 'personnel , qui tend au développement du militarisme et dont le fonctionnement en France, en Allemagne et en Italie, par exemple, mènent un pays à la ruine.

C’était aussi la condamnation du développement du volontariat qui semble sourire aux conservateurs, à qui ce système donnerait une armée de mercenaires, qui, étant assez vils pour se vendre, seraient assez lâches pour l’accomplissement des desseins gouvernementaux lorsqu’il s’agirait de « faire régner l’ordre ».

Le Parti ouvrier réclamait donc l’instauration de la « nation armée » qui appellerait tout le monde à participer aux charges militaires, charges nécessaires de par l’organisation sociale actuelle, et que, seule une organisation nouvelle de la Société transformant les modes de production et de répartition des richesses, supprimant la propriété individuelle pour la rendre collective, pourra supprimer en faisant disparaître les causes des conflits nationaux et internationaux où les armées sont appelées à jouer un rôle.

La Nation armée ne sera donc pas la transformation de la Société en une vaste et permanente école des armes, ni même un assujetissement de toute la nation à des règlements et une discipline militaires. Non, elle indiquera la volonté du peuple de faire respecter ses droits, autant par l’ennemi de l’intérieur que de l’extérieur.

Nous sommes aujourd’hui à la veille d’une transformation dans notre régime militaire. La poussée populaire, niveleuse terrible pour ceux qui se sont adjugés tous les privilèges, exige cette transformation démocratique. Le gouvernement est parvenu à faire retarder d’une année, la solution. Peut-être obtiendra-t-il encore une telle victoire. Victoire à la Pyrrhus, car s’il recule, ce sera pour mieux sauter. La classe ouvrière a assez de ces atermoiements. Elle exige une prompte décision, car en attendant celle-ci, l’on continue à lui enlever ses enfants et à envoyer ceux-ci pourrir dans cette école d’honneur et de morale justement appréciée par un catholique, ancien représentant catholique, qui a dit que Sodome et Gomorrhe étaient des villes saintes, à côté d’une caserne.

Au Parti ouvrier revient la tâche de faire précipiter la solution. A lui de conquérir l’égalité du riche et du pauvre devant la loi du sang, comme devant la loi électorale.

Il lui appartient de décider de la question. Faut-il qu’elle soit résolue sous peu? Si oui, au Parti ouvrier de mener une vigoureuse campagne. A lui d’inscrire comme principal enjeu de la prochaine bataille électorale la solution de la question militaire.

Cela semble d’ailleurs être dans le vœu de tous.

Jamais nous n’avons vu campagne anti-militariste aussi vigoureuse que celle qui remua le pays lors du dernier tirage au sort. La condamnation de La Caserne semblait avoir vivement intéressé le pays à notre programme anti-

militariste. Profitant ainsi du courant qui se dessinait, la Fédération nationale des Jeunes Gardes socialistes entama énergiquement l’annuelle campagne en organisant partout où ce fut possible des meetings et manifestations antimilitaristes.

C’est ainsi que pendant le seul mois de janvier, nonantedeux meetings furent organisés par les Jeunes Gardes socialistes, sans compter les meetings organisés sans l’intervention directe de notre Fédération. Ce fut encore la Fédération nationale des Jeunes gardes qui lança le numéro annuel du Conscrit édité par le Conseil général du Parti ouvrier, dont plus de vingt mille exemplaires furent souscrits par les Jeunes Gardes socialistes.

Il est utile aussi de rappeler les nombreuses proies- tâtions des miliciens de cette année.

Les opérations du tirage au sort ont été marquées de manifestations protestataires aussi bien dans la West- Flandre que dans les communes industrielles du pays de Liège, du Borinage et ailleurs.

Tous ces faits viennent démontrer que la Jeunesse ouvrière en Belgique est conquise au Socialisme.

Faisons remarquer à ce propos, que notre Fédération compte quarante trois groupes nouvellement affiliés au Parti ouvrier et que de nombreuses Jeunes Gardes sont en voie de formation.

Ce développement de la Fédération Nationale des Jeunes Gardes socialistes, le travail de propagande par elle accomplis, suffisent comme réponses à la proposition que vous soumet la Ligue ouvrière d’Etterbeek, proposition qui porte une grave atteinte à l’autonomie fédérale puisqu’elle tend en réalité à enlever à une Fédération le droit d’éditer un journal ou une brochure, droit dont usent actuellement presque toutes les fédérations régionales et

nationales du pays. Nous convions donc le Congrès à se refuser d’entrer dans cette voie, à confirmer l’autonomie des fédérations et à nous permettre, à nous Jeunes Gardes socialistes, de continuer à occuper la position que vous nous avez confiée aux avant-postes de l’armée socialiste, où, nous osons le croire, vos cadets sont dignes de leurs aînés.

L’on craint pour nous la prison , qu’offre si généreusement la justice bourgeoise aux propagandistes socialistes.

Nous ne recherchons nullement de tels lauriers, croyant être plus utile cà la propagande socialiste en étant libre, mais si des socialistes doivent être frappés, nous demandons la préférence.

Laissez-nous la gloire de tels lauriers, et voyez, en constatant ici la présence de jeunes gens qui hier étaient en prison, comment ils sont bien portés. Actuellement, six jeunes gardes socialistes sont encore en prison. Soyez persuadé que du fond de leur cellule, ils se joignent à nous pour célébrer la propagande socialiste, et que leur plus vif désir est de revenir prendre place au combat.

Laissez donc les Jeunes Gardes socialistes continuer leur propagande. En gagnant la jeunesse au socialisme ils assurent la déchéance capitaliste et le rayonnement du Parti ouvrier dans l’histoire des Peuples.

Laissez-nous aux postes de combat. Laissez-nous rédiger et répandre La Caserne et augmenter ainsi le nombre de nos adhérents qui se recrutent parmi l’armée même.

L’existence des groupes socialistes au sein de l’armée n’est plus un mystère, mémo pour la direction militaire du pays, à qui la dernière enquête sur le socialisme dans l’armée a apporté des résultats concluants. Les condamnations répétées dont sont frappés les propagandistes antimilitaristes dénotent les craintes qui agitent les sphères gouvernementales.

A tous les camarades, à tout le Parti ouvrier, nous faisons appel pour qu’à côté de la propagande au sein de l’armée dont nous nous sommes chargés, le mouvement antimilitariste parmi la population soit activement propagé. A tous de se mettre à la besogne. Il faut qu’il y ait un tel mouvement que nos gouvernants soient obligés de céder, s’ils ne veulent pas nous forcer de recourir à la grève, grève non seulement industrielle mais encore militaire.

Nous vous demandons donc de décider :

1 . Que la solution de la question militaire sera le premier et principal point de la plate-forme électonaW en ‘juillet prochain ;

2. Que les manifestations du 1er Mai devront avoir un caractère antimilitariste ce qui est d’ailleurs conforme aux décisions des Congrès internationaux socialistes, notamment du Congrès de Genève 1893;

3. Qu’il sera organisé une manifestation nationale antimilitariste, sinon à la veille de la bataille électorale, à la veille de l’entrée à la caserne des miliciens de cette année ;

4. Que les députés socialistes auront à présenter un projet de loi établissant la Nation Armée, en opposition au projèt gouvernemental.

ZÉo, au nom de la Fédération bruxelloise, lit le rapport suivant :

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