‹ La rabouilleuseChapitre 4 sur 11 · AGATHE ROUGET · texte numérisé non relu

AGATHE ROUGET

— Voilà l'affaire engagée. Quand vous irez , dit M. Hochon à la Parisienne, vous pourrez lui parler nettement de ses neveux...

La lettre fut portée par Gritte, qui revint dix minutes après rendre compte à ses maîtres de tout ce qu'elle avait appris ou pu voir, selon l'usage de la province.

~ Madame, dit-elle, on a, depuis hier au soir, approprié toute la maison, que madame laissait..,

— Qui, madame? demanda le vieil Hochon.

— Mais on appelle ainsi dans la maison la Rabouilleuse, répondit Gritte. Elle laissait la salle et tout ce qui regardait M. Rouget dans un état à faire pitié; mais, depuis hier, la maison est redevenue ce qu'elle était avant l'arrivée de M. ]Maxence. On s'y mirerait. LaVédie m'a raconté que Kouski est monté à cheval ce matin à cinq heures ; il est revenu sur les neuf heures, apportant des provisions. Enfin il y aura le meilleur dîner, un dîner comme pour l'archevêque de Bourges. On met les petits pots dans les grands, et tout est par les places dans les cuisines. « Je veux fêter mon neveu, » qu'il dit le bonhomme en se faisant rendre compte de tout. Il paraît que les Rouget ont été très flattés de la lettre. Madame est venue me le dire... Oh! elle a fait une toilette!... une toilette! Je n'ai rien vu de plus beau, quoi! Madame a deux diamants aux oreilles, deux diamants de chacun mille écus, m'a dit la Védie, et des dentelles ! et des anneaux dans les doigts, et des bracelets que vous diriez une vraie châsse, et une robe de soie belle comme un devant d'autel! ... Pour lors qu'elle m'a dit : « Monsieur est charmé de savoir sa sœur si bonne enfant, et j'espère qu'elle nous permettra de la fêter comme elle le mérite. Nous comptons sur la bonne opinion qu'elle aura de nous d'après

l'accueil que nous ferons à son fils... Monsieur est très impatient de voir son neveu. » Madame avait de petits souliers de satin noir et des bas. . . non, c'est des merveilles ! Il y a comme des fleurs dans la soie et des trous que vous diriez une dentelle, on voit sa chair rose à travers. Enfin elle est sur son cinquante et un ! avec un petit tablier si gentil devant elle que la Védie m'a dit que ce tablier- là valait deux années de nos gages...

— Allons, il faut se ficeler, dit en souriant l'artiste.

— Eh bien, à quoi penses-tu, monsieur Hochon ?... dit la vieille dame, quand Gritte fut partie.

jtlme Hochon montrait à sa filleule son mari la tête dans ses mains, le coude sur le bras de son fauteuil et plongé dans ses réflexions.

— Vous avez afîaire à un maître Goninl dit le vieillard. Avec vos idées, jeune homme, ajouta-t-il, en regardant Joseph, vous n'êtes pas de force à lutter contre un gaillard trempé comme l'est Maxence. Quoi que je vous dise, vous ferez des sottises; mais au moins racontez-moi bien ce soir tout ce que vous aurez vu, entendu et fait. Allez !.., A la grâce de Dieu 1 Tâchez de vous trouver seul avec votre oncle. Si, malgré tout votre esprit, vous n'y parvenez point, ce sera déjà quelque lumière sur leur plan; mais, si vous êtes un instant avec lui, seul, sans être écouté, dame!... il faut lui tirer les vers du nez sur sa situation, qui n'est pas heureuse, et plaider la cause de votre mère...

A quatre heures, Joseph passa le détroit qui séparait la maison Hochon de la maison Rouget, cette espèce d'allée de tilleuls souffrants, longue de deux cents pieds et large comme la Grande Narette. Quand le neveu se présenta, Kouski, en bottes cirées, en pantalon de drap noir, en gilet blanc et en habit noir, le précéda pour l'annoncer. La table était déjà mise dans la salle, et Joseph, qui distingua facilement son oncle, alla droit à lui, l'embrassa, salua Flore et Maxence.

— Nous ne nous sommes point vus depuis que j'existe, mon cher oncle, dit gaiement le peintre ; mais mieux vaut tard que jamais.

— Vous êtes le bienvenu, mou ami, dit le vieillard en regardant son neveu d'un air hébété.

— Madame, dit Joseph à Flore avec l'entrain d'un artiste, j'enviais, ce matin, à mon oncle, le plaisir qu'il a de pouvoir vous admirer tous les jours !

— N'est-ce pas qu'elle est belle ? dit le vieillard, dont les yeux ternis devinrent presque brillants.

— Belle à pouvoir servir de modèle à un peintre.

— Mon neveu, dit le père Rouget que Flore poussa par le coude, voici ^I. Maxence Gilet, un homme qui a servi l'empereur, comme ton frère, dans la garde impériale.

Joseph se leva, s'inclina.

— jMonsieur votre frère était dans les dragons, je crois, et, moi, j'étais dans les pousse-cailloux, dit Maxence.

— A cheval ou à pied, dit Flore, on n'en risquait pas moins

sa peau

Joseph observait Max autant que Max observait Joseph. Max était mis comme les jeunes gens élégants se mettaient alors, car il se faisait habiller à Paris. Un pantalon de drap bleu de ciel, à gros plis très amples, faisait valoir ses pieds en ne laissant voir que le bout de ses bottes ornées d'éperons. Sa taille était pincée par un gilet blanc à boutons d'or façonnés, et lacé par derrière pour lui servir de ceinture. Ce gilet, boutonné jusqu'au col, dessinait bien sa large poitrine, et son col en satin noir l'obligeait à tenir la tête haute, à la façon des militaires. Il portait un petit habit noir très bien coupé. Une johe chaîne d'or pendait de la poche de son gilet, où paraissait à peine uno montre plate. Il jouait avec cette clef dite à criquet que Bréguet venait d'inventer.

— Ce garçon est très bien, se dit Joseph en admirant comme peintre la figure vive, l'air de force et les yeux gris spirituels que Max tenait de son père le gentilhomme. Mon oncle doit être bien embêtant, cette belle fille a cherché des compensations, et ils font ménage à trois. Ça se voit !

En ce moment Baruch et François arrivèrent.

— Vous n'êtes pas encore allé voir la tour d'Issoudun ? demanda Flore à Joseph. Si vous vouliez faire une petite promenade en attendant le dîner, qui ne sera servi que dans une heure, nous vous montrerions la grande curiosité de la ville ?...

— Volontiers, dit l'artiste, incapable d'apercevoir en ceci le moindre inconvénient.

Pendant que Flore allait mettre son chapeau, ses gants et son châle de cachemire, Joseph se leva soudain à la vue des tableaux, conime si quelque enchanteur l'eût touché de sa baguette.

— Ah ! vous avez des tableaux, mon oncle ! dit-il en examinajit celui qui l'avait frappé.

— Oui, répondit le bonhomme ; ça nous vient des Descoings, qui, pendant la Révolution, ont acheté la défroque des maisons religieuses et des églises du Berri.

Joseph n'écoutait plus, il admirait chaque tableau.

— Magnifique! secriait-il. Oh ! mais voilà une toile... Celui-là ne les gâtait pas ! Allons, de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet...

— Il y en a sept ou huit très grands qui sont dans le grenier et qu'on a gardés à cause des cadres, dit Gilet.

— Allons les voir ! fit l'artiste, que Maxence conduisit dans le grcniey,

Joseph redescendit enthousiasmé. Max dit un mot à l'oreille de la Rabouilleusse, qui prit le bonhomme Rouget dans l'embrasure de la croisée; et Joseph entendit cette phrase dite à voix basse, mais de manière qu'elle ne fût pas perdue pour lui ;

— Votre neveu est peintre, vous ne ferez rien de ces tableaux, soyez donc gentil pour lui, donnez-les-lui.

— Il paraît, dit le bonhomme, qui s'appuya sur le bras de Flore pour venir à l'endroit où son neveu se trouvait en extase devant un Albane, il paraît que tu es peintre...

— Je ne suis encore qu'un rapin, dit Joseph.

— Que que c'est que ça ? dit Flore.

— Un commençant, répondit Joseph.

— Elibien,dit Jean- Jacques, si ces tableaux peuvent te servir à quelque chose dans ton état, j e te les donne. . . mais sans les cadres. Oh ! les cadres sont dorés, et puis ils sont drôles; j'y mettrai...

— Parbleu ! mon oncle, s'écria Joseph enchanté, vous y mettrez les copies que je vous enverrai et qui seront de la même dimension.

— Mais cela vous prendra du temps et il vous faudra des toiles, des couleurs, dit Flore. Vous dépenserez de l'argent... Voj'ons, père Rouget, offrez à votre neveu cent francs par tableau, vous en avez là vingt-sept... il y en a, je crois, onze dans le grenier qui sont énormes et qui doivent être payés double... mettez pour le tout quatre mille francs... Oui, votre oncle peut bien vous payer les copies quatre mille francs, puisqu'il garde les cadres ! Enfin il vous faudra des cadres, et on dit que les cadres valent plus que les tableaux; il y a de l'or!... — Dites donc, monsieur, reprit Flore en remuant le bras du bonhomme. Hein ?... ce n'est pas cher, votre neveu vous fera payer quatre mille francs des tableaux tout neufs à la place de vos vieux... C'est, lui dit-elle à l'oreille, une manière honnête de lui donner quatre mille francs, il ne me paraît pas très calé...

— Eh bien, mon neveu, je te payerai quatre mille francs pour les copies...

10 i — BALZAC

— Non, non, dit l'honnête Joseph, quatre mille francs et les tableaux, c'est trop; car, voyez-vous, les tableaux ont de la valeur...

— Mais acceptez donc, godiche ! lui dit Flore, puisque c'est votre oncle...

— Eh bien, j'accepte, dit Joseph, étourdi de l'affaire qu'il venait de faire, car il reconnaissait un Pérugin.

Aussi l'artiste eut-il un air joyeux en sortant et en donnant le bras à la Rabouilleuse, ce qui servit admirablement les desseins de Maxence. Ni Flore, ni Rouget, ni Max, ni personne à IssoHdun ne pouvait connaître la valeur des tableaux, et le rusé Max crut avoir acheté pour une bagatelle le triomphe de Flore, qui se promena très orgueilleusement au bras du neveu de son maître, en bonne intelligence avec lui, devant toute la ville ébahie. On se mit aux portes pour voir le triomphe de la Rabouilleuse sur la famille. Ce fait exorbitant fit une sensation profonde sur laquelle INIax comptait. Aussi, quand l'oncle et le neveu rentrèrent vers les cinq heures, on ne parlait dans tous les ménages que de l'accord parfait de Max et de Flore avec le neveu du père Rouget. Enfin l'anecdote du cadeau des tableaux et des quatre mille francs circulait déjà. Le dîner, auquel assistèrent Lousteau, l'un des juges du tribunal, etlemaired'Issoudun, fut splendide. Ce fut un de ces dîners de province qui durent cinq heures. Les vins les plus exquis animèrent la conversation. Au dessert, à neuf heures, le peintre, assis entre Flore et Max \ds-à-vis de son oncle, était devenu quasi camarade avec l'officier, qu'il trouvait le meilleur enfant de la terre. Joseph revint à onze heures, à peu près gris. Quant au bonhomme Rouget, Kouski le porta dans son lit ivre mort, il avait mangé comme un acteur forain et bu comme lessables du désert.

— Eh bien, dit Max, qui resta seul à minmt avec Flore, ceci ne vaut-il pas mieux que de leur faire la moue ? Les Bridau seront bien reçus, ils auront de petits cadeaux, et, comblés de faveurs, ils ne pourront que chanter nos louanges; ils s'en iront bien tranquilles en nous laissant tranquilles aussi. Demain matin, à nous deux Kouski, nous déferons toutes ces toiles, nous les enverrons au peintre pour qu'il les ait à son réveil, nous mettrons les cadres au grenier, et nous renouvellerons la tenture de la salle en y tendant de ces papiers vernis où il y a des scènes de Télémaque, comme j'en ai vu chez M. Mouilleron.

— Tiens, ce sera bien plus joli, s'écria Flore.

Le lendemain, Joseph ne s'éveilla pas avant midi. De son lit.

il aperçut les toiles mises les unes sur les autres, et apportées sans qu'il eût rien entendu. Pendant qu'il examinait de nouveau les tableaux et qu'il y reconnaissait des chefs-d'œuvre en étudiant la manière des peintres et recherchant leurs signatures, sa mère était allée remercier son frère et le voir, poussée par le vieil Hochon, qui, sachant toutes les sottises commises la veille par le peintre, désespérait de la cause des Bridau.

— Vous avez pour adversaires de fines mouches. Dans toute ma vie je n'ai pas vu pareille tenue à celle de ce soldat : il paraît que la guerre forme les jeunes gens. Joseph s'est laissé pincer! Il s'est promené donnant le bras à la Rabouilleuse ! On lui a sans doute fermé la bouche avec du vin, de méchantes toiles, et quatre mille francs. Votre artiste n'a pas coûté cher à Maxence.

Le perspicace vieillard avait tracé la conduite à tenir à la filleule de sa femme, en lui disant d'entrer dans les idées do IMaxence et de cajoler Flore, afin d'arriver à une espèce d'intimité avec elle, pour obtenir de petits moments d'entretien avec Jean- Jacques. M"»e Bridau fut reçue à merveille par son frère, à qui Flore avait fait sa leçon. Le vieillard était au lit, malade des excès de la veille. Comme, dans les premiers moments, Agathe ne pouvait pas aborder de questions sérieuses, Max avait jugé convenable et magnanime de laisser seuls le frère et la sœur. Ce fut un calcul juste. La pauvre Agathe trouva son frère si mal qu'elle ne voulut pas le priver des soins de M""^ Brazier.

— Je veux, d'ailleurs, dit-elle au vieux garçon, connaître une personne à qui je suis redevable du bonheur de mon frère.

Ces paroles firent un plaisir évident au bonhomme, qui sonna pour demander M"** Brazier. Flore n'était pas loin, comme on peut le penser. Les deux antagonistes femelles se saluèrent. La Rabouilleuse déploya les soins de la plus servile, de la plus attentive tendresse; elle trouva que monsieur avait la tête trop bas, elle replaça les oreillers, elle fut comme une épouse d'hier. Aussi le vieux garçon eut-il une expansion de sensibilité.

— Nous vous devons, mademoiselle, dit Agathe, beaucoup de reconnaissance pour les marques d'attachement que vous avez données à mon frère depuis si longtemps, et pour la manière dont vous veillez à son bonheur.

— C'est vrai, ma chère Agathe, dit le bonhomme, elle m'a fait connaître le bonheur, et c'est, d'ailleurs, une femme pleine d'excellentes qualités.

— Aussi, mon frère, ne sauriez-vous trop en récompenser mademoiselle, vous auriez dû en faire votre femme. Oui, je suis

trop pieuse pour ne pas souhaiter de vous voir obéir aux préceptes de la religion. Vous seriez l'un et l'autre plus tranquilles en ne vous mettant pas en guerre avec les lois et la morale. Je suis venue, mon frère, vous demander secours au milieu d'une grande affliction; mais ne croyez point que nous pensions à vous faire la moindre observation sur la manière dont vous disposerez de votre fortune.

— Madame, dit Flore, nous savons que monsieur votre père fut injuste envers vous. Monsieur votre frère peut vous le dire, fit-elle en regardant fixement sa victime, les seules querelles que nous avons eues, c'est à votre sujet. Je soutiens à monsieur qu'il vous doit la part de fortune dont vous a fait tort mon pauvre bienfaiteur, car il a été mon bienfaiteur, votre père {Elle prit un ton larmoyant.), je m'en souviendrai toujours... Mais votre frère, madame, a entendu raison...

— Oui, dit le bonhomme Rouget, quand je ferai mon testament, vous ne serez pas oubHés..,

— Ne parlons point de tout ceci, mon frère; vous ne connaissez pas encore quel est mon caractère.

D'après ce début, on imaginera facilement comment se passa cette première visite. Rouget invita sa sœur à dîner pour le surlendemain.

Pendant ces trois jours les chevaUers de la Désœuvrance prirent une immense quantité de rats, de souris et de mulots qui, par une belle nuit, furent mis en plein grain et affamés, au nombre de quatre cent trente-six, dont plusieurs mères pleines. Non contents d'avoir procuré ces pensionnaires à Fario, les chevaliers trouèrent la couverture de l'église des Capucins, et y mirent une dizaine de pigeons pris en dix fermes différentes. Ces animaux firent d'autant plus tranquillement nopces et festins que le garçon de magasin de Fario fut débauché par un mauvais drôle, avec lequel il se grisa du matin jusqu'au soir, sans prendre aucun soin des grains de son maître.

M™° Bridau, contrairement à l.opinion du vieil Hochon, crut que son frère n'avait pas encore fait son testament ; elle comptait lui demander quelles étaient ses intentions à l'égard de M"«Brazier, au premier moment où elle pourrait se promener seule avec lui, car Flore et Maxence la leurraient de cet espoir, qui devait être toujours déçu.

Quoique les chevaliers cherchassent tous un moyen de mettre les deux Parisiens en fuite, ils ne trouvaient que des folies impossibles.

Après une semaine, — la moitié du temps que les Parisiens devaient rester à Issoudun, ils ne se trouvaient donc pas plus avancés que le premier jour.

Votre avoué ne connaît pas la province, dit le vieil Hochon à M'"^ Bridau. Ce que vous venez y faire ne se fait ni en quinze jours ni en quinze mois; il faudrait ne pas quitter votre frère, et pouvoir lui inspirer des idées religieuses. Vous ne contreminerez les fortifications de Flore et de Maxence que par la sape du prêtre. Voilà mon avis, et il est temps de s'y prendre.

— Vous avez, dit M""» Hochon à son mari, de singulières idées sur le clergé.

— Oh ! s'écria le vieillard, vous voilà, vous autres dévotes !

— Dieu ne bénirait pas une entreprise qui reposerait sur un sacrilège, dit M°^^ Bridau. Faire servir la religion à de pareils... Oh ! mais nous serions plus criminelles que Flore.

Cette conversation avait eu lieu pendant le déjeuner, et François, aussi bien que Baruch, écoutaient de toutes leurs oreilles.

— Sacrilège 1 s'écria le vieil Hochon. Mais si quelque bon abbé, spirituel comme j'en ai connu quelques-uns, savait dans quel embarras vous êtes, il ne verrait point de sacrilège à faire revenir à Dieu l'âme égarée de votre frère, à lui inspirer un vrai repentir de ses fautes, à lui faire renvoyer la femme qui cause le scandale, tout en lui assurant un sort; à lui démontrer qu'il aurait la conscience en repos en donnant quelques mille livres de rente pour le petit séminaire de l'archevêque, et laissant sa fortune à ses héritiers naturels...

L'obéissance passive que le vieil avare avait obtenue dans sa maison de la part de ses enfants et transmise à ses petits-enfants, soumis d'ailleurs à sa tutelle et auxquels il amassait une belle fortune, en faisant, disait-il, pour eux comme il faisait pour lui, ne permit pas à Baruch et à François la moindre marque d'étonnement ni de désapprobation ; mais ils échangèrent un regard significatif en se disant ainsi combien ils trouvaient cette idée nuisible et fatale aux intérêts de Max.

— Le fait est, madame, dit Baruch, que, si vous voulez avoir la succession de votre frère, voilà le seul et vrai moyen; il faut rester à Issoudun tout le temps nécessaire pour l'employer...

— Ma mère, dit Joseph, vous feriez bien d'écrire à Desroches sur tout ceci. Quant à moi, je ne prétends à rien de plus de mon oncle que ce qu'il a bien voulu me donner...

Après avoir reconnu la grande valeur des trente-neuf tableaux,

Joseph les avait soigneusement décloués, il avait appliqué du papier dessus en l'y collant avec de la colle ordinaire ; il les avait superposés les uns aux autres, avait assujetti leur masse dans une immense boîte, et l'avait adressée par le roulage à Desroches, à qui il se proposait d'écrire une lettre d'avis. Cette précieuse cargaison était partie la veille.

— Vous êtes content à bon marché, dit M. Hochon.

— Mais je ne serais pas embarrassé de trouver cent cinquante mille francs des tableaux.

— Idée de peintre ! fit M. Hochon en regardant Joseph d'une certaine manière.

— Écoute, dit Joseph en s'adressant à sa mère, je vais écrire à Desroches en lui expliquant l'état des choses ici. Si Desroches te conseille de rester, tu resteras. Quant à ta place, nous en trouverons toujours l'équivalent...

— Mon cher, dit M^^ Hochon en sortant de table, je ne sais pas ce que sont les tableaux de votre oncle, mais ils doivent être bons, à en juger par les endroits d'où ils viennent. S'ils valent seulement quarante mille francs, mille francs par tableau, n'en dites rien à personne. Quoique mes petits enfants soient discrets et bien élevés, ils pourraient, sans y entendre maUce, parler de cette prétendue trouvaille, tout Issoudun le saurait et il ne faut pas que nos adversaires s'en doutent. Vous vous conduisez comme un enfant!...

En effet, à midi, bien des personnes dans Issoudun, et surtout Maxence Gilet, furent instruites de cette opinion, qui eut pour effet de faire rechercher tous les vieux tableaux auxquels on ne songeait pas, et de faire mettre en évidence des croûtes exécrables. Max se repentit d'avoir poussé le vieillard à donner les tableaux, et sa rage contre les héritiers, en apprenant le plan du vieil Hochon, s'accrut de ce qu'il appela sa bêtise. L'influence religieuse sur un être faible était la seule chose à craindre. Aussi l'avis donné par ses deux amis confirma-t-il Maxence Gilet dans sa résolution de capitaliser tous les contrats de Rouget, et d'emprunter sur ses propriétés afin d'opérer le plus promptement possible un placement sur la rente; mais il regarda comme plus urgent encore de renvoyer les Parisiens. Or le génie des Mascarilles et des Scapin n'eût pas facilement résolu ce problème. Flore, conseillée par Max, prétendit que monsieur se fatiguait beaucoup trop dans ses promenades à pied, il devait à son âge aller en voiture. Ce prétexte fut nécessité par l'obligation de se rendre, à l'insu du pays, à Bourges, à Vierzon, à

Châteauroux, à Vatan, dans tous les endroits où le projet de réaliser les placements du bonhomme forcerait Rouget, Flore et ]\Iax à se transporter. A la fin de cette semaine donc, tout Issoudun fut surpris en apprenant que le bonhomme Rouget était allé chercher une voiture à Bourges, mesure qui fut justifiée par les chevaliers de la Désœuvrance dans un sens favorable à la Rabouilleuse. Flore et Rouget achetèrent un effroyable berlingot à vitrage fallacieux, à rideaux de cuir crevassés, âgé de vingt-deux ans et de neuf campagnes, provenant d'une vente après le décès d'un colonel ami du grand maréchal Bertrand, et qui, pendant l'absence de ce fidèle compagnon de l'empereur, s'était chargé d'en surveiller les propriétés en Berri. Ce berlingot, peint en gros vert, ressemblait assez à une calèche, mais le brancard avait été modifié de manière qu'on pût y atteler un seul cheval, il appartenait donc à ce genre de voitures que la diminution des fortunes a si fort mis à la mode, et qui s'appelait alors honnêtement une demi- fortune, car à leur origine on nomma ces voitures des seringues. Le drap de cette demi-fortune, vendue pour calèche, était rongé par les vers; ses passementeries ressemblaient à des chevrons d'invalide, elle sonnait la ferraille ; mais elle ne coûta que quatre cent cinquante francs ; et Max acheta du régiment alors en garnison à Bourges une bonne grosse jument réformée pour la traîner. Il fit repeindre la voiture en brun foncé, eut un assez bon harnais d'occasion, et toute la ville d'Issoudun fut remuée de fond en comble en attendant l'équipage au père Rouget! La première fois que le bonhomme se servit de sa calèche, le bruit fit sortir tous les ménages sur leurs portes, et il n'y eut pas de croisée qui ne fût garnie de curieux. La seconde fois, le célibataire alla jusqu'à Bourges, où, pour s'épargner les soins de l'opération conseillée, ou, si vous voulez, ordonnée par Flore Brazier, il signa chez un notaire une procuration à Maxence Gilet, à l'effet de transporter tous les contrats qui furent désignés dans la procuration. Flore se réserva de liquider avec monsieur les placements faits à Issoudun et dans les cantons environnants. Le principal notaire de Bourges reçut la visite de Rouget, qui le pria de lui trouver cent quarante mille francs à emprunter sur ses propriétés. On ne sut rien à Issoudun de ces démarches, si discrètement et si habilement faites. Maxence, en bon cavalier, pouvait aller à Bourges et en revenir de cinq heures du matin à cinq heures du soir, avec son cheval, et Flore ne quitta plus le vieux garçon. Le père Rouget avait consenti sans difficulté à l'opération que

Flore lui soumit; mais il voulut que l'inscription de cinquante mille francs de rente fût au nom de M^i^ Brazier comme usufruit, et son nom, à lui Rouget, comme nue propriété. La ténacité que le vieillard déploya dans la lutte intérieure que cette affaire souleva causa des inquiétudes à Max, qui crut y entrevoir déjà des réflexions inspirées par la vue des héritiers naturels.

Au milieu de ces grands mouvements, que Maxence voulait dérober aux yeux de la ville, il oublia le marchand de grains. Fario se mit en devoir d'opérer ses livraisons, après des manœuvres et des voyages qui avaient eu pour but de faire hausser le prix des céréales. Or, le lendemain de son arrivée, il aperçut le toit de l'église des Capucins noir de pigeons, car il demeurait en face. Il se maudit lui-même pour avoir négligé de faire visiter la couverture, et alla promptement àson magasin, où il trouva la moitié de son grain dévoré. Des milliers de crottes de souris, de rats et de mulots éparpillés lui révélèrent une seconde cause de ruine. L'église était une arche de Noé. Mais la fureur rendit l'Espagnol blanc comme de la batiste quand , en essayant de reconnaître l'étendue de ses pertes et du dégât, il remarqua tout le grain de dessous quasi germé par une certaine quantité de pots d'eau que Max avait eu l'idée d'introduire, au raoj'en d'un tube en fer-blanc, au cœur des tas de blé. Les pigeons, les rats s'expliquaient par l'instinct animal; mais la main de l'homme se révélait dans ce dernier trait de per\'ersité. Fario s'assit sur la marche d'un autel, dans une chapelle, et resta la tête dans ses mains. Après une demi-heure de réflexions espagnoles, il vit l'écureuil que le fils Goddet avait tenu à lui donner pour pensionnaire jouant avec sa queue le long de la poutre transversale sur le milieu de laquelle reposait l'arbre du toit. L'Espagnol se leva froidement en inontrant à son garçon de magasin une figure calme comme celle d'un Arabe. Fario ne se plaignit pas, il rentra dans sa maison, il alla louer quelques ouvriers pour ensacher le bon grain, étendre au soleil les blés mouillés afin d'en sauver le plus possible; puis il s'occupa de ses livraisons, après avoir estimé sa perte aux trois cinquièmes. Mais ces manœuvres ayant opéré une hausse, il perdit encore en rachetant les trois cinquièmes manquants ; ainsi sa perte fut de plus de la moitié. L'Espagnol, qui n'avait pas d'ennemis, attribua, sans se tromper, cette vengeance à Gilet. Il lui fut prouvé que Max et quelques autres, les seuls auteurs des farces nocturnes, avaient bien certainement monté

sa charrette sur la tour, et s'étaient amusés à le ruiner : il s'agissait en effet de mille écus, presque tout le capital péniblement gagné par Fario depuis la paix. Inspiré par la vengeance, cet homme déploya la persistance et la finesse d'un espion à qui l'on a promis une forte récompense. Embusqué la nuit, dans Issoudun, il finit par acquérir la preuve des déportements des chevaliers de la Désœuvrance : il les vit, il les compta, il épia leurs rendez-vous et leurs banquets chez la Cognette; puis il se cacha pour être le témoin d'un de leurs tours, et se mit au fait de leurs moeurs nocturnes.

Malgré ses courses et ses préoccupations, Maxence ne voulait pas négliger les affaires de nuit, d'abord pour ne pas laisser pénétrer le secret de la grande opération qui se pratiquait sur la fortune du père Rouget, puis pour toujours tenir ses amis en haleine. Or les chevaliers étaient convenus de faire im de ces tours dont on parlait pendant des années entières. Ils devaient donner, dans une seule nuit, des boulettes à tous les chiens de garde de la ville et des faubourgs ; Fario les entendit, au sortir du bouchon à la Cognette, s'applaudissant par avance du succès qu'obtiendrait cette farce, et du deuil général que causerait ce nouveau massacre des Innocents. Puis quelles appréhensions ne causerait pas cette exécution, en annonçant des desseins sinistres sur les maisons privées de leurs gardiens ?

— Cela fera peut-être oublier la charrette à Fario ! dit le fils Goddet.

Fario n'avait déjà plus besoin de ce mot, qui confirmait ses soupçons; et d'ailleurs son parti était pris.

Agathe, après trois semaines de séjour, reconnaissait, ainsi que M"e Hochon, la vérité des réflexions du vieil avare : il fallait plusieurs années pour détruire l'influence acquise sur son frère par la Rabouilleuse et par Max. Agathe n'avait fait aucun progrès dans la confiance de Jean- Jacques, avec qui jamais elle n'avait pu se trouver seule. Au contraire, M^^ Brazier triomphait des héritiers en menant promener Agathe dans la calèche, assise au fond près d'elle, ayant M. Rouget et son neveu sur le devant. La mère et le fils attendaient avec impatience une réponse à la lettre confidentielle écrite à Desroches, Or, la veille du jour où les chiens devaient être empoisonnés, Joseph, qui s'ennuyait à périr à Issoudun, reçut deux lettres, la première du grand peintre Schinner, dont l'âge lui permettait une liaison plus étroite, plus intime qu'avec Gros, leur maître, et la seconde de Desroches.

Voici la première, timbrée de Beau mont-sur-Oise :

« Mon cher Joseph, j'ai achevé, pour le comte de Sérizy, les principales peintures du château de Presles. J'ai laissé les encadrements, les peintures d'ornement; et je t'ai si bien recommandé, soit au comte, soit à Grindot l'architecte, que tu n'as qu'à prendre tes brosses et à venir. Les prix sont faits de manière à te contenter. Je pars pour l'Italie avec ma femme, tu peux donc prendre Mistigris, qui t'aidera. Ce jeune drôle a du talent, je l'ai misa ta disposition. Il frétille déjà comme un pierrot en pensant à s'amuser au château de Presles. Adieu, mon cher Joseph; si je suis absent, si je ne mets rien à l'Exposition prochaine, tu me remplaceras! Oui, cher Jojo, ton tableau, j'en ai la certitude, est un chef-d'œuvre, mais un chef-d'œuvre qui fera crier au romantisme, et tu t'apprêtes une existence de diable dans un bénitier. Après tout, comme dit ce farceur de Mistigris, qui retourne ou calembourdise tous les proverbes, la vie est îf« qu'on bat. Que fais-tu donc à Issoudun ? Adieu.

« Ton ami,

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