‹ La rabouilleuseChapitre 5 sur 11 · SCHINNER · texte numérisé non relu

SCHINNER

Voici celle de Desroches :

« Mon cher Joseph, ce M. Hochon me semble un vieillard plein de sens, et tu m'as donné la plus haute idée de ses moyens : il a complètement raison. Aussi, mon avis, puisque tu me le demandes, est-il que ta mère reste à Issoudun chez T^jme Hochon, en }'• payant une modique pension, comme quatre cents francs par an, pour indemniser ses hôtes de sa nourriture. "M^^ Bridau doit, selon moi, s'abandonner aux conseils de I\I. Hochon. Mais ton excellente mère aura bien des scrupules en présence de gens qui n'en ont pas du tout, et dont la conduite est un chef-d'œuvre de politique. Ce Maxence est dangereux, et tu as bien raison : je vois en lui un homme autrement fort que Philippe. Ce drôle fait servir ses vices à sa fortune, et ne s'amuse pas gratis, comme ton frère, dont les fohes n'avaient rien d'utile. Tout ce que tu me dis m'épouvante, car je ne ferais pas grand 'chose en allant à Issoudun. M. Hochon, caché derrière ta mère, vous sera plus utile que moi. Quant à toi, tu peux revenir, tu n'es bon à rien dans une affaire qui réclame une attention continuelle, une observation minutieuse, des attentions ser\41es, une discrétion dans la parole et une dissimulation dans les gestes tout à fait antipathiques

aux artistes. Si l'on vous a dit qu'il n'y a pas de testament de fait, ils en ont un depuis longtemps, croyez-le bien. Mais les testaments sont révocables, et tant que ton imbécile d'oncle vivra, certes il est susceptible d'être travaillé par les remords et par la religion. Votre fortune sera le résultat d'un combat entre l'Église et la Rabouilleuse. Il viendra certainement un moment où cette femme sera sans force sur le bonhomme, et où la religion sera toute-puissante. Tant que ton oncle n'aura pas fait de donation entre vifs, ni changé la nature de ses biens, tout sera possible à l'heure où la religion aura le dessus. Aussi dois-tu prier M. Hochon de surveiller, autant qu'il le pourra, la fortune de ton oncle. Il s'agit de savoir si les propriétés sont hjrpothéquées, comment et au nom de qui sont faits les placements. Il est si facile d'inspirer à un vieillard des craintes sur sa vie, au cas où il se dépouille de ses biens en faveur d'étrangers, qu'un héritier tant soit peu rusé pourrait aj-rêter une spoUation dès son commencement. Mais est-ce ta mère, avec son ignorance du monde, son désintéressement, ses idées religieuses, qui saura mener une semblable machine?... Enfin je ne puis que vous éclairer. Tout ce que vous avez fait jusqu'à présent a dû donner l'alarme, et peut-être vos antagonistes se mettentils en règle!... »

— Voilà ce que j'appelle une consultation en bonne forme, s'écria M. Hochon, fier d'être apprécié par un avoué de Paris.

— Oh ! Desroches est un fameux gars, répondit Joseph.

— Il ne serait pas inutile de faire lire cette lettre à ces deux femmes, reprit le vieil avare.

— La voici, dit l'artiste en remettant la lettre au vieillard. Quant à moi, je veux partir dès demain, et vais aller faire mes adieux à mon oncle.

— Ah ! dit M. Hochon, M. Desroches vous prie, par post-scriptum, de brûler la lettre.

— Vous la brûlerez après l'avoir montrée à ma mère, dit le peintre.

Joseph Bridau s'habiUa, traversa la petite place et se présenta chez son oncle, qui précisément achevait son déjeuner. Max et Flore étaient à table.

— Ne vous dérangez pas, mon cher oncle, je viens vous faire mes adieux.

— Vous partez ? fit Max en échangeant un regard avec Flore.

— Oui, j'ai des travaux au château de M. de Sérizy; je suis d'autant plus pressé d'y aller que le comte a les bras assez

longs pour rendre service à mon pauvre frère, à la Chambre des pairs.

— Eh bien, travaille, dit d'un air niais le bonhomme Rouget, qui parut à Joseph extraordinairement changé. Faut travailler... Je suis fâché que vous vous en alliez...

— Oh! ma mère reste encore quelque temps, reprit Joseph.

JMax fit un mouvement de lèvres que remarqua la gouvernante et qui signifiait : « Ils vont suivre le plan dont m'a parlé Baruch. »

— Je suis bien heureux d'être venu, dit Joseph, car j'ai eu le plaisir de faire connaissance avec vous, et vous avez enrichi mon atelier...

— Oui, dit la Rabouilleuse, au lieu d'éclairer votre oncle sur la valeur de ses tableaux, qu'on estime à plus de cent mille francs, vous les avez bien lestement envoyés à Paris. Pauvre cher homme, c'est comme un enfant!... On vient de nous dire à Bourges qu'il y a un petit Poulet, comment donc ? un Poussin qui était avant la Révolution dans le chœur de la cathédrale, et qui vaut à lui seul trente mille francs...

— Ça n'est pas bien, mon neveu, dit le vieillard à un signe de Max que Joseph ne put apercevoir.

— Là, franchement, reprit le soldat en riant, sur votre honneur, que croyez-vous que valent vos tableaux ? Parbleu ! vous avez tiré une carotte à votre oncle, vous étiez dans votre droit, un oncle est fait pour être pillé! La nature m'a refusé des oncles; mais, sacrebleu! si j'en avais eu, je ne les aurais pas épargnés.

— Saviez-vous, monsieur, dit Flore à Rouget, ce que vos tableaux valaient?... — Combien avez-vous dit, monsieur Joseph ?

— Mais, répondit le peintre qui devint rouge comme une betterave, les tableaux valent quelque chose.

— On dit que vous les avez estimés à cent cinquante mille francs à M. Hochon, dit Flore. Est-ce vrai ?

— Oui, dit le peintre, qui avait une loyauté d'enfant.

— Et aviez-vous l'intention, dit Flore au bonhomme, de donner cent cinquante mille francs à votre neveu ?...

— Jamais, jamais ! répondit le vieillard, que Flore avait regardé fixement.

— Il y a une manière d'arranger tout cela, dit le peintre, c'est de vous les rendre, mon oncle!

— Non, non, garde-les, dit le vieillard.

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— Je vous les renverrai, mon oncle, répondit Joseph, blessé du silence offensant de INIaxence Gilet et de Flore Brazier. J'ai dans mon pinceau de quoi faire ma fortune, sans avoir rien à personne, pas même à mon oncle... — Je vous salue, mademoiselle. — Bien le bonjour, monsieur...

Et Joseph traversa la place dans un état d'irritation que les artistes peuvent se peindre. Toute la famille Hochon était alors dans le salon. En voyant Joseph qui gesticulait et se parlait à lui-même, on lui demanda ce qu'il avait. Devant Baruch et François, le peintre, franc comme l'osier, raconta la scène qu'il venait d'avoir, et qui, dans deux heures, devint la conversation de toute la ville, où chacun la broda de circonstances plus ou moins drôles. Quelques-uns soutenaient que le peintre avait été malmené par Max; d'autres, qu'il s'était mal conduit avec Mi'e Brazier et que Max l'avait mis à la porte.

— Quel enfant que votre enfant !... disait Hochon à M^e gridau. Le nigaud a été la dupe d'une scène qu'on lui réservait pour le jour de ses adieux. Il y a quinze jours que Max et la Rabouilleuse savaient la valeur des tableaux quand il a eu la sottise de la dire ici devant mes petits-enfants, qui n'ont eu rien de plus chaud que d'en parler à tout le monde. Votre artiste aurait dû partir à l'improviste.

— Mon fils fait bien de rendre les tableaux s'ils ont tant de valeur, dit Agathe.

— S'ils valent, selon lui, deux cent mille francs, dit le vieil Hochon, c'est une bêtise que de s'être mis dans le cas de les rendre ; car vous auriez du moins eu cela de cette succession, tandis qu'à la manière dont vont les choses vous n'en aurez rien !... Et voilà presque une raison pour votre frère de ne plus vous voir...

Entre minuit et une heure, les chevaliers de la Désceuvrance commencèrent leur distribution gratuite de comestibles aux chiens de la ville. Cette mémorable expédition ne fut terminée qu'à trois heures du matin, heure à laquelle ces mauvais drôles allèrent souper chez la Cognette. A quatre heures et demi, au crépuscule, ils rentrèrent chez eux. Au moment où Max tournait la rue de l'Avenier pour entrer dans la Grand'Rue, Fario, qui se tenait en embuscade dans un renfoncement, lui porta un coup de couteau, droit au cœur, retira la lame, et se sauva par les fossés de Vilattc, où il essuya son couteau dans son mouchoir. L'Espagnol alla laver son mouchoir à la Rivière-Forcée, et revint tran-

quillement à Saint-Paterne, où il se recoucha en escaladant une fenêtre qu'il avait laissée entr'ouverte, et il fut réveillé par son nouveau garçon, qui le trouva dormant du plus profond sommeil.

En tombant, Max jeta un cri terrible, auquel personne ne pouvait se méprendre. Lousteau-Prangin, le fils d'un juge, parent éloigné de la famille de l'ancien subdélégué, et le fils Goddet, qui demeurait dans le bas de la Grand'Rue, remontèrent au pas de course en se disant :

— On tue Max!... au secours!

Mais aucun chien n'aboya, et personne, au fait des ruses des coureurs de nuit, ne se leva. Quand les deux chevaliers arrivèrent, Max était évanoui. Il fallut aller éveiller M. Goddet le père. Max avait bien reconnu Fario ; mais, quand, à cinq heures du matin, il eut repris ses sens, qu'il se vit entouré de plusieurs personnes, qu'il sentit que sa blessure n'était pas mortelle, il pensa tout à coup à tirer parti de cet assassinat et, d'une voix lamentable, il s'écria :

— J'ai cru voir les yeux et la figure de ce maudit peintre!... Là-dessus Lousteau-Prangin courut chez son père, le juge

d'instruction. Max fut transporté chez lui par le père Cognet, par le fils Goddet et par deux personnes qu'on fit lever. La Cognette et Goddet père étaient aux côtés de ^Nlax, couché sur un matelas qui reposait sur deux bâtons. M. Goddet ne voulait rien faire que Max ne fût au ht. Ceux qui portaient le blessé regardèrent naturellement la porte de M. Hochon pendant que Kouski se levait, et virent la servante de M. Hochon qui balayait. Chez le bonhomme, comme dans la plupart des maisons de province, on ouvrait la porte de très bonne heure. Le seul mot prononcé par Max avait éveillé les soupçons, et M. Goddet père cria :

— Gritte, M. Joseph Bridau est-il couché ?

— Ah bien ! dit-elle, il est sorti dès quatre heures et demie, il s'est promené toute la nuit dans sa chambre, je ne sais pas ce qui le tenait.

Cette naïve réponse excita des murmures d'horreur et des exclamations qui firent venir cette fille, assez curieuse de savoir ce qu'on amenait chez le père Rouget.

— Eh bien, il est propre, votre peintre ! lui dit-on.

Et le cortège entra, laissant la servante ébahie : elle avait vu Max étendu sur le matelas, sa chemise ensanglantée, et mourant.

Ce qui tenait Joseph et l'avait agité pendant toute la nuit, les artistes le devinent : il se voyait la fable des bourgeois d'Issoudun, on le prenait pour un tire-laine, pour tout autre chose que ce qu'il voulait être, un loyal garçon, un brave artiste 1 Ah ! il aurait donné son tableau pour pouvoir voler comme une hirondelle à Paris, et jeter au nez de Max les tableaux de son oncle. Être le spolié, passer pour le spoliateur !... quelle dérision ! Aussi, dès le matin, s'était-il lancé dans l'allée de peupliers qui mène à TivoU, pour donner carrière à son agitation. Pendant que cet innocent jeune homme se promettait, comme consolation, de ne jamais revenir dans ce pays, Max lui préparait une avanie horrible pour les âmes délicates. Quand M. Goddet père eut sondé la plaie et reconnu que le couteau, détourné par un petit portefeuille, avait heureusement dévié, tout en faisant une affreuse blessure, il fit ce que font tous les médecins et particuhèrement les chirurgiens de province, il se donna de l'importance en ne répondant pas encore de Max; puis il sortit après avoir pansé le malicieux soudard. L'arrêt de la science avait été communiqué par Goddet père à la Rabouilleuse, à Jean-Jacques Rouget, à Kouski et à la Védie. La Rabouilleuse revint chez son cher Max, tout en larmes, pendant que Kouski et la Védie apprenaient aux gens rassemblés sous la porte que le commandant était à peu près condamné. Cette nouvelle eut pour résultat de faire venir environ deux cents personnes, groupées sur la place Saint-Jean et dans les deux Narettes.

— Je n'en ai pas pour un mois à rester au Ut, et je sais qui a fait le coup, dit Max à la Rabouilleuse. Mais nous allons profiter de cela pour nous débarrasser des Parisiens. J'ai déjà dit que je croyais avoir reconnu le peintre; ainsi supposez que je vais mourir, et tâchez que Joseph Bridau soit arrêté, nous lui ferons manger de la prison pendant deux jours. Je crois connaître assez la mère pour être sûr qu'elle s'en ira dare dare à Paris avec son peintre. Ainsi nous n'aurons plus à craindre les prêtres qu'on avait l'intention de lancer sur notre imbécile.

Quand Flore Brazier descendit, elle trouva la foule très disposée à suivre les impressions qu'elle voulait lui donner; elle se montra les larmes aux yeux, et fit observer en sanglotant que le peintre, qui avait une figure à ça d'ailleurs, s'était la veille querellé chaudement avec Max à propos des tableaux qu'il avait chippés au père Rouget.

— Ce brigand, car il n'y a qu'à le regarder pour en être sûr, croit que, si Max n'existait plus, son oncle lui laisserait sa for-

LA RABOUILLEUSK. 12

tune, comme si, dit-elle, un frère ne nous était pas plus proche parent qu'un neveu ! Max est le fils du docteur Rouget. Le vieux me l'a dit n' avant de mourir...

— Ah ! il aura voulu faire ce coup-là en s'en allant, il a bien combiné son affaire, il part aujourd'hui, dit un des chevaliers de la Désœuvrance.

— Max n'a pas un seul ennemi à Issoudun, dit un autre,

— D'ailleurs Max a reconnu le peintre, dit la Rabouilleuse.

— Où est-il, ce sacré Parisien ?... Trouvons-le!... cria-t-on.

— Le trouver ?... répondit-on. Il est sorti de chez M. Hochon au petit jour.

Un chevalier de la Désœuvrance courut aussitôt chez M. Mouilleron. La foule augmentait toujours, et le bruit des voix devenait menaçant. Des groupes animés occupaient toute la Grande- Narette. D'autres stationnaient devant l'église Saint- Jean. Un rassemblement occupait la porte Vilatte, endroit où finit la Petite-Narette. On ne pouvait plus passer au-dessus et au-dessous de la place Saint-Jean. Vous eussiez dit la queue d'une procession. Aussi MM. Lousteau-Prangin et Mouilleron, le commissaire de police, le heutenant de gendarmerie et son brigadier accompagné de deux gendarmes eurent-ils quelque peine à se rendre à la place Saint-Jean, où ils arrivèrent entre deux haies de gens dont les exclamations et les cris pouvaient et devaient les prévenir contre le Parisien si injustement accusé, mais contre qui les circonstances plaidaient.

Après une conférence entre Max et les magistrats, M. Mouilleron détacha le commissaire de poUce et le brigadier avec un gendarme pour examiner ce que, dans la langue du ministère public, on nomme le théâtre du crime. Puis INIM. Mouilleron et Lousteau-Prangin, accompagnés du lieutenant de gendarmerie, passèrent de chez le père Rouget à la maison Hochon, qui fut gardée au bout du jardin par deux gendarmes et par deux autres à la porte. La foule croissait toujours. Toute la ville était en émoi dans la Grand'Rue.

Gritte s'était déjà précipitée chez son maître, tout effarée, et lui avait dit :

— Monsieur, on va vous piller!... Toute la ville est en révolution ! M. Maxence Gilet est assassiné, il va trépasser... et l'on dit que c'est M. Joseph qui a fait le coup !

M. Hochon s'habilla promptement et descendit; mais, devant une populace furieuse, il était rentré subitement en verrouillant sa porte. Après avoir questionné Gritte, il sut que son hôte

était sorti dès le petit jour, s'était promené toute la nuit dans une grande agitation, et ne rentrait pas. Effrayé, il alla chez Mme Hochon, que le bruit venait d'éveiller, et à laquelle il apprit l'effroyable nouvelle qui, vraie ou fausse, ameutait tout Issoudun sur la place Saint- Jean.

— Il est certainement innocent ! dit M'»'^ Hochon.

— Mais, en attendant que son innocence soit reconnue, on peut entrer ici, nous piller, dit M. Hochon devenu blême (il avait de l'or dans sa cave) .

— Et Agathe ?

— Elle dort comme une marmotte !

— Ah! tant mieux, dit M^e Hochon, je voudrais qu'elle dormît pendant le temps que cette affaire s'éclaircira. Un pareil assaut tuerait cette pauvre petite !

Mais Agathe s'éveilla, descendit à peine habillée, car les réticences de Gritte qu'elle questionna lui avaient bouleversé la tête et le cœur. Elle trouva M^^e Hochon pâle et les yeux pleins de larmes à l'une des fenêtres de la salle, avec son mari.

— Du courage, ma petite ! Dieu nous envoie nos afflictions, dit la vieille femme. On accuse Joseph...

— De quoi ?

— D'une mauvaise action qu'il ne peut pas avoir commise, répondit Mme Hochon.

En entendant ce mot et en voyant entrer le lieutenant de gendarmerie, MM. Mouilleron et Lousteau-Prangin, Agathe s'évanouit.

— Tenez, dit M. Hochon à sa femme et à Gritte, emmenez Mme Bridau, les femmes ne peuvent être que gênantes dans de pareilles circonstances... Retirez-vous toutes les deux avec elle dans votre chambre. — Asseyez-vous, messieurs, fit le vieillard. La méprise qui nous vaut votre visite ne tardera pas, je l'espère, à s'éclaircir.

— Quand il y aurait méprise, dit M. Mouilleron, l'exaspération est si forte dans cette foule, et les têtes sont tellement montées que je crains pour l'inculpé... Je voudrais le tenir au palais de justice et donner satisfaction aux esprits.

— Qui se serait douté de l'affection que M. Maxence Gilet a inspirée ?... dit Lousteau-Prangin.

— Il débouche en ce moment douze cents personnes du faubourg de Rome, vient de me dire un de mes hommes, fit observer le lieutenant de gendarmerie, et ils poussent des cris de mort.

— Où donc est votre hôte ? dit M. Mouilleron à M. Hochon,

— II est allé se promener dans la campagne, je crois...

— Rappelez Gritte, dit gravement le juge d'instruction; j'espérais que M. Bridau n'avait pas quitté la maison. Vous n'ignorez pas sans doute que le crime a été commis à quelques pas d'ici, au petit jour ?

Pendant que M. Hochon alla chercher Gritte, les trois fonctionnaires échangèrent des regards significatifs.

— La figure de ce peintre ne m'est jamais revenue, dit le lieutenant à M. Mouilleron.

— Ma fille, demanda le juge à Gritte en la voyant entrer, vous avez vu, dit-on, sortir ce matin M. Joseph Bridau ?

— Oui, monsieur, répondit-elle en tremblant comme une feuille.

— A quelle heure ?

— Dès que je me suis levée; car il s'est promené pendant la nuit dans sa chambre, et il était habillé quand je suis descendue.

— Faisait-il jour ?

— Petit jour.

— Il avait l'air agité ?...

— Oui, dame! il m'a paru tout chose.

— Envoyez chercher mon greffier par un de vos hommes, dit Lousteau-Prangin au lieutenant, et qu'il vienne avec des mandats de...

— Mon Dieu! ne vous pressez pas, dit M. Hochon. L'agitation de ce jeune homme est explicable autrement que par la préméditation d'un crime : il part aujourd'hui pour Paris, à cause d'une affaire où Gilet et M^e Flore Brazier avaient suspecté sa probité.

— Oui, l'affaire des tableaux, dit M. Mouilleron. Ce fut hier le sujet d'une querelle fort vive, et les artistes ont, comme on dit, la tête bien près du bonnet.

— Qui, dans tout Issoudun, avait intérêt à tuer Maxence ? demanda Lousteau. Personne; ni mari jaloux, ni qui que ce soit, car ce garçon n'a jamais fait de tort à quelqu'un.

— Mais que faisait donc M. Gilet à quatre heures et demie dans les rues d'Issoudun ? dit M. Hochon.

— Tenez, monsieur Hochon, laissez-nous faire notre métier, répondit Mouilleron; vous ne savez pas tout : Max a reconnu votre peintre...

En ce moment une clameur partit du bout de la ville et grandit en suivant le cours de la Grande-Narette, comme le bruit d'un coup de tonnerre.

— Le voilà! le voilà! il est arrêté!...

Ces mots se détachaient nettement sur la basse-taille d'une effroyable rumeur populaire. En effet, le pauvre Joseph Bridaai, qui revenait tranquillement par le moulin de Landrôle pour se trouver à l'heure du déjeuner, fut aperçu, quand il atteignit la place Misère, par tous les groupes à la fois. Heureusement pour lui, deux gendarmes arrivèrent au pas de course pour l'arracher aux gens du faubourg de Rome, qui l'avaient déjà pris sans ménagement par les bras en poussant des cris de mort.

— Place! place! dirent les gendarmes, qui appelèrent deux autres de leurs compagnons pour en mettre un en avant et un en arrière de Bridau.

— Voyez-vous, monsieur, dit au peintre un de ceux qui le tenaient, il s'agit en ce moment de notre peau comme de la vôtre. Innocent ou coupable, il faut que nous vous protégions contre l'émeute que cause l'assassinat du commandant Gilet; et ce peuple ne s'en tient pas à vous en accuser, il vous croit le meurtrier, dur comme fer. M. Gilet est adoré de ces gens-là, qui, regardez-les, ont bien la mine de vouloir se faire justice eux-mêmes. Ahl nous les avons vus travaillant en 1830 le casaquin aux employés des contributions, qui n'étaient pas à la noce, allez !

Joseph Bridau devint pâle comme un mourant, et rassembla ses forces pour pouvoir marcher.

— Après tout, dit-il, je suis innocent, marchons!,..

Et il eut son portement de croix, l'artiste! Il recueillit des huées, des injures, des menaces de mort, en faisant l'horrible trajet de la place Misère à la place Saint-Jean. Les gendarmes furent obligés de tirer le sabre contrôla foule furieuse, qui leur jeta des pierres. On faillit blesser les gendarmes, et quelques projectiles atteignirent les jambes, les épaules et le chapeaw de Joseph,

— Nous voilà! dit l'un des gendarmes en entrant dans la salle de M, Hochon, et ce n'est pas sans peine, mon lieutenant.

— Maintenant il s'agit de dissiper ce rassemblement, et je ne vois qu'une manière, messieurs, dit l'officier aux magistrats. Ce serait de conduire au palais de justice M. Bridau en le mettant au miUeu de vous ; moi et tous mes gendarmes, nous vous entourerons. On ne peut répondre de rien quand on se trouve en présence de six mille furieux...

— Vous avez raison, dit M. Hochon, qui tremblait toujours pour son or.

— Si c'est la meilleure manière de protéger l'innocence à Issoudun, répondit Joseph, je vous en fais mon compliment. J'ai déjà failli être lapidé...

— Voulez-vous voir prendre d'assaut et piller la maison de votre hôte ? dit le lieutenant. Est-ce avec nos sabres que nous résisterons à un flot de monde poussé par une queue de gens irrités et qui ne connaissent pas les formes de la justice ?...

— Oh ! allons, messieurs, nous nous expliquerons après, dit Joseph, qui recouvra tout son sang-froid.

— Place, mes amis '.dit le lieutenant; z7 est arrêté, nous le conduisons au palais!

— Respect à la justice, mes amis! dit M. Mouillcron.

— N'aimerez-vous pas mieux le voir guillotiner ? disait un des gendarmes à un groupe menaçant.

— Oui, oui! fit un furieux, on le guillotinera.

— On va le guillotiner, répétèrent des femmes. Au bout de la Grande-Narette, on se disait :

— On l'emmène pour le guillotiner, on lui a trouvé le couteau 1 — Oh ! le gredin I — Voilà les Parisiens ! — Celui-là portait bien le crime sur sa figure !

Quoique Joseph eût tout le sang à la tête, il fit le trajet de la place Saint- Jean au palais de justice en gardant un calme et un aplomb remarquables. Néanmoins il fut assez heureux de se trouver dans le cabinet de M. Lousteau-Prangin.

— Je n'ai pas besoin, je crois, messieurs, de vous dire que je suis innocent, dit-il en s'adressant à M. Mouilleron, à M. Lousteau-Prangin et au greffier, je ne puis que vous prier de m'aider à prouver mon innocence. Je ne sais rien de l'affaire.

Quand le juge eut déduit à Joseph toutes les présomptions qui pesaient sur lui, en terminant par la déclaration de Max, Joseph fut atterré.

— Mais, dit-il, je suis sorti delà maison après cinq heures; j'ai pris par la Grand'Rue, et, à cinq heures et demie, je regardais la façade de votre paroisse de Saint-Cyr. J'y ai causé avec le sonneur, qui venait sonner Y Angélus, en lui demandant des renseignements sur l'édifice, qui me semble bizarre et inachevé. Puis j'ai traversé le marché aux Légumes où il y avait déjà des femmes. De là, par la place Misère, j'ai gagné, par le pont aux Anes, le moulin de Landrôle, où j'ai regardé tranquillement des canards pendant cinq à six minutes, et les garçons meuniers ont dû me remarquer. J'ai vu des femmes allant au lavoir, elles doivent y être encore; elles se sont mises à rire de moi, en

disant que je n'étais pas beau; je leur ai répondu que, dans les grimaces, il y avait des bijoux. De là je me suis promené par la grande allée jusqu'à Tivoli, où j'ai causé avec le jardinier... Faites vérifier ces faits, et ne me mettez même pas en état d'arrestation; car je vous donne ma parole de rester dans votre cabinet jusqu'à ce que vous soyez convaincus de mon innocence.

Ce discours sensé, dit sans aucune hésitation et avec l'aisance d'un homme sûr de son affaire, fit quelque impression sur les magistrats.

— Allons, il faut citer tous ces gens-là, les trouver, dit M. Mouilleron, mais ce n'est pas l'affaire d'un jour. Résolvezvous donc, dans votre intérêt, à rester au secret du palais.

— Pourvu que je puisse écrire à ma mère afin de la rassurer, la pauvre femme... Oh! vous lirez la lettre.

Cette demande était trop juste pour ne pas être accordée, et Joseph écrivit ce petit mot :

« N'aie aucune inquiétude, ma chère mère : l'erreur dont je suis victime sera facilement reconnue, et j'en ai donné les moyens. Demain, ou peut-être ce soir, je serai libre. Je t'embrasse, et dis à M. et M^ne Hochon combien je suis peiné de ce trouble dans lequel je ne suis pour rien, car il est l'ouvrage d'un hasard que je ne comprends pas encore. »

Quand la lettre arriva, M^eBridau se mourait dans une attaque nerveuse; et les potions que M. Goddet essayait de lui faire prendre par gorgées étaient impuissantes. Aussi la lecture de cette lettre fut-elle comme un baume. Après quelques secousses, Agathe tomba dans l'abattement qui suit de pareilles crises. Quand M. Goddet revint voir sa malade, il la trouva regrettant d'avoir quitté Paris.

— Dieu m'a punie, disait-elle les larmes aux yeux. Ne devaisje pas me confier à lui, ma chère marraine, et attendre de sa bonté la succession de mon frère ?...

— Madame, si votre fils est innocent, Maxence est un profond scélérat, lui dit à l'oreille M. Hochon, et nous ne serons pas les plus forts dans cette affaire; ainsi retournez à Paris.

— Eh bien, dit M"^ Hochon à M. Goddet, comment va M. Gilet ?

— Mais, quoique grave, la blessure n'est pas mortelle. Après un mois de soins, ce sera fini. Je l'ai laissé écrivant à M. Mouil-

leron pour demander la mise en liberté de votre fils, madame, dit-il à sa malade. Oh ! Max est un brave garçon. Je lui ai dit dans quel état vous étiez, il s'est alors rappelé une circonstance du vêtement de son assassin qui lui a prouvé que ce ne pouvait pas être votre fils : le meurtrier portait des chaussons de lisière, et il est bien certain que monsieur votre fils est sorti en bottes.

— Ah! que Dieu lui pardonne le mal qu'il m'a fait !

A la nuit, un homme avait apporté pour Gilet une lettre écrites en caractères moulés et ainsi conçue :

« Le capitaine Gilet ne devrait pas laisser un innocent entre les mains de la justice. Celui qui a fait le coup promet de ne plus recommencer, si M. Gilet délivre M. Joseph Bridau sans désigner le coupable. »

Après avoir lu cette lettre et l'avoir brûlée, Max écrivit à M. Mouilleron une lettre qui contenait l'observation rapportée par M. Goddet, en le priant de mettre Joseph en liberté, et de venir le voir afin qu'il lui expliquât l'affaire. Au moment où cette lettre parvint à M. Mouilleron, Lousteau-Prangin avait déjà pu reconnaître, par les dépositions du sonneur, d'une vendeuse de légumes, des blanchisseuses, des garçons meuniers du moulin de Landrôle et du jardinier de Frapesle la véracité des explications données par Joseph. La lettre de Max achevait de prouver l'innocence de l'inculpé, que M. Mouilleron reconduisit alors lui-même chez M. Hochon. Joseph fut accueilli par sa mère avec une effusion de si vive tendresse que ce pauvre enfant méconnu rendit grâce au hasard, comme le mari de la fable de La Fontaine au voleur, d'une contrariété qui lui valait ces preuves d'affection.

— Oh! dit M. Mouilleron d'un air capable, j'ai bien vu tout de suite, à la manière dont vous regardiez la populace irritée, que vous étiez innocent; mais, malgré ma persuasion, voyezvous, quand on connaît Issoudun, le meilleur moyen de vous protéger était de vous emmener, comme nous l'avons fait. Ah ! vous aviez une fière contenance !

— Je pensais à autre chose, répondit simplement l'artiste. Je connais un officier qui m'a raconté qu'en Dalmatie il fut arrêté dans des circonstances presque semblables, en revenant de la promenade un matin, par une populace en émoi... Ce rapprochement m'occupait, et je regardais toutes ces têtes

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avec l'idée de peindre une émeute de 1793... Enfin je me disais : « Gredin ! tu n'as que ce que tu mérites, en arrivant chercher une succession au lieu d'être à peindre dans ton atelier... «

— Si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, dit le procureur du roi, vous prendrez ce soir à onze heures une voiture que vous prêtera le maître de poste et vous retournerez à Paris par la diligence de Bourges.

— C'est aussi mon avis, dit M. Hochon, qui brûlait du désir de voir partir son hôte.

— Et mon plus vif désir est de quitter Issoudun, où cependant je laisse ma seule amie, répondit Agathe en prenant et baisant la main de M^^ Hochon. Et quand vous reverrai-je ?...

— Ah! ma petite, nous ne nous reverrons plus que là-haut !... Nous avons, lui dit-elle à l'oreille, assez souffert ici-bas pour que Dieu nous prenne en pitié.

Un instant après, quand M. Mouilleron eut causé avec Max, Gritte étonna beaucoup M^ne et M. Hochon, Agathe, Joseph et Adolphine, en annonçant la visite de M. Rouget. Jean-Jacques venait dire adieu à sa sœur et lui offrir sa calèche pour aller à Bourges.

— Ah 1 vos tableaux nous ont fait bien du mal ! lui dit Agathe.

— Gardez-les, ma sœur, répondit le bonhomme, qui ne croyait pas encore à la valeur des tableaux.

— Mon voisin, dit M. Hochon, nos meilleurs amis, nos plus sûrs défenseurs sont nos parents, surtout quand ils ressemblent à votre sœur Agathe et à votre neveu Joseph.

— C'est possible ! répondit le vieillard hébété.

— Il faut penser à finir chrétiennement sa vie, dit Mi"^ Hochon.

— Ahl Jean- Jacques, fit Agathe, quelle journée!

— Acceptez-vous ma voiture ? demanda Rouget.

— Non, mon frère, répondit M"»e Bridau, je vous remercie et vous souhaite une bonne santé !

Rouget se laissa embrasser par sa sœur et par son neveu, puis il sortit après leur avoir dit un adieu sans tendresse. Sur un mot de son grand-père, Baruch était allé promptement à la Poste. A onze heures du soir, les deux Parisiens, nichés dans un cabriolet d'osier attelé d'un cheval et mené par un postillon, quittèrent Issoudun. Adolphine et M™e Hochon avaient des larmes aux yeux. Elles seules regrettaient Agathe et Joseph.

— Ils sont partis, dit François Hochon en entrant avec la Rabouilleuse dans la chambre de Max.

— Eh bien, le tour est fait, répondit Max abattu par la fièvre.

— Mais qu'as-tu dit au père Mouilleron ? lui demanda François.

— Je lui ai dit que j'avais presque donné le droit à mon assassin de m'attendre au coin d'une rue, que cet homme était de caractère, si l'on poursuivait l'affaire, à me tuer comme un chien avant d'être arrêté. En conséquence, j'ai prié Mouilleron et Prangin de se livrer ostensiblement aux plus actives recherches, mais de laisser mon assassin tranquille, à moins qu'ils ne voulussent me voir tuer,

— J'espère, Max, dit Fiore, que, pendant quelque temps, vous allez vous tenir tranquilles la nuit.

— Enfin, nous sommes délivrés des Parisiens 1 s'écria Max. Celui qui m'a frappé ne savait guère nous rendre un si grand ser\'ice.

Le lendemain, à l'exception des personnes excessivement tranquilles et réservées qui partageaient les opinions de M. et ]V[me Hochon, le départ des Parisiens, quoique dû à une déplorable méprise, fut célébré par toute la ville comme une victoire de la province contre Paris. Quelques amis de Max s'exprimèrent assez durement sur le compte des Bridau.

— Eh bien, ces Parisiens s'imaginaient que nous sommes des imbéciles, et qu'il n'j^ a qu'à tendre son chapeau pour qu'il y pleuve des successions I...

— Ils étaient venus chercher de la laine, mais ils s'en retournent tondus, car le neveu n'est pas au goût de l'oncle.

— Et, s'il vous plaît, ils avaient pour conseil un avoué de Paris...

— Ah ! ils avaient formé un plan ?

— Mais oui, le plan de se rendre maîtres du père Rouget; mais les Parisiens ne se sont pas trouvés de force, et l'avoué ne se moquera pas des Berrichons...

— Savez-vous que c'est abominable ?

— Voilà les gens de Paris!...

— La Rabouilleuse s'est vue attaquée, elle s'est défendue.

— Et elle a joliment bien fait.

Pour toute la ville, les Bridau étaient des Parisiens, des étrangers; on leur préférait Max et Flore.

On peut imaginer la satisfaction avec laquelle Agathe et Joseph rentrèrent dans leur petit logement de la rue Mazarine,

après cette campagne. L'artiste avait repris en voyage sa gaieté, troublée par la scène de son arrestation et par vingt heures de mise au secret; mais il ne put distraire sa mère. Agathe se remit d'autant moins facilement de ses émotions que la cour des pairs allait commencer le procès de la conspiration mihtairc. La conduite de Philippe, malgré l'habileté de son défenseur, conseillé par Desroches, excitait des soupçons peu favorables à son caractère. Aussi, dès qu'il eut mis Desroches au fait de tout ce qui se passait à Issoudun, Joseph emmena-t-il promptement Mistigris au château du comte de Sérizy pour ne point entendre parler de ce procès, qui dura vingt jours.

Il est inutile de revenir ici sur des faits acquis à l'histoire contemporaine. Soit qu'il eût joué quelque rôle convenu, soit qu'il fût un des révélateurs, Philippe resta sous le poids d'une condamnation à cinq années de surveillance sous la haute police, et obligé de partir le jour même de sa mise en liberté pour Autun, ville que le directeur général de la police du royaume lui désigna pour lieu de séjour pendant les cinq années. Cette peine équivalait à une détention semblable à celle des prisonniers sur parole à qui l'on donne une ville pour prison. En apprenant que le comte de Sérizy, l'un des pairs désignés par la Chambre pour faire l'instruction du procès, employait Joseph à l'ornement de son château de Presles, Desroches sollicita de ce ministre d'État une audience, et trouva le comte de Sérizy dans les meilleures dispositions pour Joseph, avec qui par hasard il avait fait connaissance. Desroches expliqua la position financière des deux frères, en rappelant les services rendus par leur père, et l'oubli qu'en avait fait la Restauration.

— De telles injustices, monseigneur, dit l'avoué, sont des causes permanentes d'irritation et de mécontentement ! Vous avez connu le père, mettez au moins les enfants dans le cas de faire fortune 1

Et il peignit succinctement la situation des affaires de la famille à Issoudun, en demandant au tout-puissant vice-président du conseil d'État de faire une démarche auprès du directeur général de la police, afin de changer d'Autun à Issoudun la résidence de Philippe en sollicitant un secours de soixante francs par mois que le ministère de la guerre devait donner, par pudeur, à un ancien lieutenant-colonel.

— J'obtiendrai tout ce que vous me demandez, car tout me semble juste, dit le ministre d'État.

Trois jours après, Desroches, muni des autorisations nécessaires, alla prendre Philippe à la prison de la cour des pairs, et l'emmena chez lui, rue de Béthisy. Là, le jeune avoué fit à l'affreux soudard un de ces sermons sans réplique dans lesquels les avoués jugent les choses à leur véritable valeur, en se servant de termes crus pour estimer la conduite, pour analyser et réduire à leur plus simple expression les sentiments des clients auxquels ils s'intéressent assez pour les sermonner. Après avoir aplati l'officier d'ordonnance de l'empereur en lui reprochant ses dissipations iiKensées, les malheurs de sa mère et la mort de la vieille Descoings, il lui raconta l'état des choses à Issoudun, en les lui éclairant à sa manière et pénétrant à fond dans le plan et dans le caractère de Maxence Gilet et de la Rabouilleuse. Doué d'une compréhension très alerte en ce genre, le condamné pohtique écouta beaucoup mieux cette partie de la mercuriale de Desroches que la première.

— Cela étant, dit l'avoué, vous pouvez réparer ce qui est réparable dans les torts que vous avez faits à votre excellente famille, car vous ne pouvez rendre la vie à la pauvre femme à qui vous avez donné le coup de la mort; raais vous seul pouvez...

— Et comment faire ? demanda Philippe.

— J'ai obtenu de vous faire donner Issoudun pour résidence, au lieu d'Autun.

Le visage de Phihppe, si amaigri, devenu presque sinistre, labouré par les maladies, par les souffrances et par les privations, fut rapidement illuminé par un éclair de joie.

— Vous seul pouvez, dis-je, rattraper la succession de votre oncle Rouget, déjà peut-être à moitié dans la gueule de ce loup nommé Gilet, reprit Desroches. Vous connaissez tous les détails, à vous maintenant d'agir en conséquence. Je ne vous trace point de plan, je n'ai pas d'idée à ce sujet; d'ailleurs tout se modifie sur le terrain. Vous avez affaire à forte partie, le gaiUard est plein d'astuce, et la manière dont il voulait rattraper les tableaux donnés par votre oncle à Joseph, l'audace avec laquelle il a mis un crime sur le dos de votre pauvre frère, annoncent un adversaire capable de tout. Ainsi soyez prudent, et tâchez d'être sage par calcul, si vous ne pouvez pas l'être par tempérament. Sans en rien dire à Joseph, dont la fierté d'artiste se serait révoltée, j'ai renvoyé les tableaux à 'M. Hochon en lui écrivant de ne les remettre qu'à vous. Ce Maxence Gilet est brave...

— Tant mieux, dit Philippe, je compte bien sur le courage de ce drôle pour réussir, car un lâche s'en irait d'Issoudun.

— Eh bien, pensez à votre mère, qui pour vous est d'une adorable tendresse ; à votre frère, de qui vous avez fait votre vache à lait.

— Ah 1 il vous a parlé de ces bêtises ?... s'écria Philippe.

— Allons, ne suis-je pas l'ami de la famille, et n'en sais-je pas plus qu'eux sur vous ?

— Que savez-vous ? dit Philippe.

— Vous avez trahi vos camarades...

— Moi! s'écria Philippe, moi! l'officier d'ordonnance de l'empereur ? La chatte!... Nous avons mis dedans la Chambre des pairs, la justice, le gouvernement et toute la sacrée boutique. Les gens du roi n'y ont vu que du feu!...

— C'est très bien, si c'est ainsi, répondit l'avoué ; mais vo5^ezvous, les Bourbons ne peuvent pas être renversés, ils ont l'Europe pour eux, et vous devriez songer à faire votre paix avec le ministre de la guerre... Oh! vous la ferez quand vous vous trouverez riche. Pour vous enrichir, vous et votre frère, emparezvous de votre oncle. Si vous voulez mener à bien une affaire qui exige tant d'habileté, de discrétion, de patience, vous avez de quoi travailler pendant vos cinq ans...

— Non, non, dit Philippe, il faut aller vite en besogne; ce Gilet pourrait dénaturer la fortune de mon oncle, la mettre au nom de cette fille, et tout serait perdu.

— Enfin M. Hochon est un homme de bon conseil et qui voit juste, consultez-le. Vous avez votre feuille de route, votre place est retenue à la diligence d'Orléans pour sept heures et demie, votre malla est faite, venez dîner !

— Je ne possède que ce que je porte, dit PhiUppe en ouvrant son affreuse redingote bleue ; mais il me manque trois choses que vous prierez Giroudeau, l'oncle de Finot; mon ami, de m'envoyer : c'est mon sabre, mon épée et mes pistolets!...

— Il vous manque bien autre chose, dit l'avoué, qui frémit en contemplant son client. Vous recevrez une indemnité de trois mois pour vous vêtir décemment.

— Tiens, te voilà, Godeschal ! s'écria Philippe en reconnaissant dans le premier clerc de Desroches le frère de Mariette.

— Oui, je suis avec M. Desroches depuis deux mois,

— Il y restera, j'espère, fit Desroches, jusqu'à ce qu'il traite d'une charge.

— Et Mariette ? dit Philippe ému par ses souvenirs.

— Elle attend l'ouverture de la nouvelle salle.

— Ça lui coûterait bien peu, dit Philippe, de faire lever ma consigne... Enfin, comme elle voudrai

— Après le maigre dîner ofiert à Philippe par Desroches, qui nourrissait son premier clerc, les deux praticiens mirent le condamné politique en voiture et lui souhaitèrent bonne chance.

Le 2 novembre, le jour des Morts, Philippe Bridau se présenta chez le commissaire de police d'Issoudun pour faire viser sur sa feuille le jour de son arrivée; puis il alla se loger, d'après les avis de ce fonctionnaire, rue de l'Avenier. Aussitôt la nouvelle de la déportation d'un des of&ciers compromis dans la dernière conspiration se répandit à Issoudun, et y fit d'autant plus de sensation qu'on apprit que cet officier était le frère du peintre si injustement accusé. Maxence Gilet, alors entièrement guéri de sa blessure, avait terminé l'opération si dif&cile de la réalisation des fonds hypothécaires du père Rouget et leur placement en une inscription sur le grand-Uvre, L'emprunt de cent quarante mille francs fait par ce vieillard sur ses propriétés produisait une grande sensation, car tout se sait en province. Dans l'intérêt des Bridau, M. Hochon, ému de ce désastre, questionna le vieux ]M. Héron, le notaire de Rouget, sur l'objet de ce mouvement de fonds.

— Les héritiers du père Rouget, si le père Rouget change d'a\ds, me devront une belle chandelle ! s'écria M. Héron. Sans moi, le bonhomme aurait laissé mettre les cinquante mille francs de rente au nom de Maxence Gilet... J'ai dit à M^e Brazier qu'elle devait s'en tenir au testament, sous peine d'avoir un procès en spoliation, vu les preuves nombreuses que les différents transports faits de tous côtés donneraient de leurs manœuvres. J'ai conseillé, pour gagner du temps, à Maxence et à sa maîtresse de faire oubher ce changement si subit dans les habitudes du bonhomme.

— So^'cz l'avocat et le protecteur des Bridau, car ils n'ont rien, dit à M. Héron M. Hochon, qui ne pardonnait pas à Gilet les angoisses qu'il avait eues en craignant le pillage de sa maison .

Maxence Gilet et Flore Brazier, hors de toute atteinte, plaisantèrent donc en apprenant l'arrivée du second neveu du père Rouget. A la première inquiétude que leur donnerait Philippe, ils savaient pouvoir, en faisant signer une procuration au père Rouget, transférer l'inscription soit à Maxence, soit à Flore. Si le testament se révoquait, cinquante mille hvres de rente étaient une assez belle fiche de consolation, surtout après avoir grevé les biens-fonds d'une hypothèque de cent quarante mille francs.

Le lendemain de son arrivée, Philippe se présenta sur les dix heures pour faire une visite à son oncle ; il tenait à se montrer

dans son horrible costume. Aussi, quand l'échappé de l'hôpital du Midi, quand le prisonnier du Luxembourg entra dans la salle, Flore Brazier éprouva-t-elle comme un frisson au cœur à ce repoussant aspect. Gilet sentit également en lui-même cet ébranlement dans l'intelligence et dans la sensibilité par lequel la nature nous avertit d'une inimitié latente ou d'un danger à venir. Si Philippe devait je ne sais quoi de sinistre dans la physionomie à ses derniers malheurs, son costume ajoutait encore à cette expression. Sa lamentable redingote bleue restait boutonnée militairement jusqu'au col par de tristes raisons, mais elle montrait ainsi beaucoup trop ce qu'elle avait la prétention de cacher. Le bas du pantalon, usé comme un habit d'invalide, exprimait une misère profonde. Les bottes laissaient des traces humides en jetant de l'eau boueuse par les semelles entre-bâillées. Le chapeau gris que le colonel tenait à la main offrait aux regards une coiffe horriblement grasse. La canne en jonc, dont le vernis avait disparu, devait avoir stationné dans tous les coins des cafés de Paris et reposé son bout tordu dans bien des fanges. Sur un col de velours qui laissait voir son carton se dressait une tête presque semblable à celle que se fait Frederick Lemaître au dernier acte de la Vie d'un joueur, et où l'épuisement d'un homme encore vigoureux se trahit par un teint cuivré, verdi de place en place. On voit ces teintes dans la figure des débauchés qui ont passé beaucoup de nuits au jeu : les yeux sont cernés par un cercle charbonné, les paupières sont plutôt rougies que rouges ; enfin le front est menaçant par toutes les ruines qu'il accuse. Chez Phihppe, à peine remis de son traitement, les joues étaient presque rentrées et rugueuses. Il montrait un crâne sans cheveux, où quelques mèches restées derrière la tête se mouraient aux oreilles. Le bleu si pur de ses j'eux si brillants avait pris les teintes froides de l'acier.

— Bonjour, mon oncle, dit-il d'une voix enrouée; je suis votre neveu Philippe Bridau. Voilà comment les Bourbons traitent un lieutenant-colonel, un vieux de la vieille, celui qui portait les ordres de l'empereur à la bataille de Montereau. Je serais honteux si ma redingote s'entr'ouvrait, à cause de maderaoiselle. Après tout, c'est la loi du jeu. Nous avons voulu recommencer la partie, et nous avons perdu! J'habite votre ville par ordre de la pohce, avec une haute paye de soixante francs par mois. Ainsi les bourgeois n'ont pas à craindre que je fasse augmenter le prix des consommations. Je vois que vous êtes en bonne et belle compagnie.

— Ah ! tu es mon neveu ? dit Jean- Jacques.

— Mais invitez donc M. le colonel à déjeuner, dit Flore.

— Non, madame, merci, répondit Philippe, j'ai déjeuné. D'ailleurs je me couperais plutôt la main que de demander un morceau de pain ou un centime à mon oncle, après ce qui s'est passé dans cette ville à propos de mon frère et de ma mère,.. Seulement il ne me paraît pas convenable que je reste à Issoudun sans lui tirer ma révérence de temps en temps. Vous pouvez bien, d'ailleurs, dit-il en offrant à son oncle sa main dans laquelle Rouget mit la sienne qu'il secoua, vous pouvez faire tout ce qui vous plaira : je n'y trouverai jamais rien à redire, pourvu que l'honneur des Bridau soit sauf...

Gilet pouvait regarder le lieutenant-colonel à son aise, car Philippe évitait de jeter les yeux sur lui avec une affectation visible. Quoique le sang lui bouillonnât dans les veines, Max avait un trop grand intérêt à se conduire avec cette prudence des grands politiques, qui ressemble parfois à la lâcheté, pour prendre feu comme un jeune homme; il resta donc calme et froid.

— Ce ne sera pas bien, monsieur, dit Flore, de vivre avec soixante francs par mois à la barbe de votre oncle, qui a quarante mille livres de rente, et qui s'est déjà si bien conduit avec M. le commandant Gilet, son parent par nature, que voilà...

— Oui, Philippe, reprit le bonhomme, nous verrons cela... Sur la présentation faite par Flore, Phihppe échangea un salut

presque craintif avec Gilet.

— Mon oncle, j'ai des tableaux à vous rendre; ils sont chez M. Hochon ; vous me ferez le plaisir de venir les reconnaître un jour ou l'autre.

Après avoir dit ces derniers mots d'un ton sec, le lieutenantcolonel Philippe Bridau sortit. Cette visite laissa dans l'âme de Flore et aussi chez Gilet une émotion plus grave encore que leur saisissement à la première vue de cet effroyable soudard. Dès que Philippe eut tiré la porte avec une violence d'héritier dépouillé. Flore et Gilet se cachèrent dans les rideaux pour le regarder allant de chez son oncle chez les Hochon.

— Quel chenapan! dit Flore en interrogeant Gilet par un coup d'œil.

— Oui, par malheur, il s'en est trouvé quelques-uns comme ça dans les armées de l'empereur; j'en ai descendu sept sur les pontons, répondit Gilet.

— J'espère bien, Max, que vous ne chercherez pas dispute à celui-ci, dit Mi'^ Brazier.

— Oh ! celui-là, répondit Max, est un chien galeux qui veut un os, reprit-il en s'adressant au père Rouget. Si son oncle a confiance en moi, il s'en débarrassera par quelque donation; car

il ne vous laissera pas tranquille, papa Rouget.

— Il sentait bien le tabac, fit le vieillard.

— Il sentait vos écus aussi, dit Flore d'un ton pèremptoire. Mon avis est qu'il faut vous dispenser de le recevoir.

— Je ne demande pas mieux, répondit Rouget.

— Monsieur, dit Gritte en entrant dans la chambre où toute la famille Hochon se trouvait après déjeuner, voici le M. Bridau dont vous parliez.

Philippe fit son entrée avec poUtesse, au milieu d'un profond silence causé parla curiosité générale. M"^^ Hochon frémit de la tête aux pieds en apercevant l'auteur de tous les chagrins d'Agathe et l'assassin de la bonne femme Descoings. Adolphine eut aussi quelque effroi, Baruch et François échangèrent un regard de surprise. Le \'ieil Hochon conserva son sang-froid et offrit un siège au fils de M™e Bridau.

— Je viens, monsieur, dit Philippe, me recommander à vous : car j'ai besoin de prendre mes mesures de façon à vivre dans ce pays-ci, pendant cinq ans, avec soixante francs par mois que me donne la France.

— Cela se peut, répondit l'octogénaire.

Philippe parla de choses indifférentes en se tenant parfaitement bien. Il présenta comme un aigle le journaUste Lousteau, neveu de la vieille dame, dont les bonnes grâces lui furent acquises quand elle l'entendit annoncer que le nom des Lousteau deviendrait célèbre. Puis il n'hésita point à reconnaître les fautes de sa vie. A un reproche amical que lui adressa M^^ Hochon à voix basse, il dit avoir fait bien des réflexions dans la prison, et lui promit d'être à l'avenir un tout autre homme.

Sur un mot que lui dit Philippe, M. Hochon sortit avec lui. Quand l'avare et le soldat furent sur le boulevard Baron, à une place où personne ne pouvait les entendre, le colonel dit au vieillard :

— Monsieur, si vous voulez me croire, nous ne parlerons jamais d'affaires ni des personnes autrement qu'en nous promenant dans la campagne, ou dans des endroits où nous pourrons causer sans être entendus. Maître Desroches m'a très bien

expliqué l'influence des commérages dans une petite ville. Je ne veux donc pas que vous soyez soupçonné de m'aider de vos conseils, quoique Desroches m'ait dit devons les demander, et que je vous prie de ne pas me les épargner. Nous avons un ennemi puissant en tête, il ne faut négliger aucune précaution pour parvenir à s'en défaire. Et, d'abord, excusez-moi si je ne vais plus vous voir. Un peu de froideur entre nous vous laissera net de toute influence dans ma conduite. Quand j'aurai besoin de vous consulter, je passerai sur la place à neuf heures et demie, au moment où vous sortez de déjeuner. Si vous me voyez tenant ma canne au port d'armes, cela voudra dire qu'il faut nous rencontrer, par hasard, en un lieu de promenade que vous m'indiquerez.

— Tout cela me semble d'un homme prudent et qui veut réussir, dit le vieillard.

— Et je réussirai, monsieur. Avant tout, indiquez-moi les militaires de l'ancienne armée revenus ici, qui ne sont point du parti de ce Maxence Gilet et avec lesquels je puisse me lier.

— Il y ad'abord un capitaine d'artillerie de la garde, M. Mignonnet, un homme sorti de l'École polytechnique, âgé de quarante ans, et qui vit modestement; il est plein d'honneur et s'est prononcé contre Max, dont la conduite lui semble indigne d'un vrai militaire.

— Bon ! fit le lieutenant-colonel.

— Il n'y a pas beaucoup de militaires de cette trempe, reprit M. Hochon, car je ne vois plus ici qu'un ancien capitaine de cavalerie.

— C'est mon arme, dit PhiUppe. Était-il dans la garde ?

— Oui, reprit M. Hochon. Carpentier était en 1810 maréchal des logis chef dans les dragons; il en est sorti pour entrer souslieutenant dans la ligne, et il y est devenu capitaine.

— Giroudeau le connaîtra peut-être, se dit Phihppe.

— Ce M. Carpentier a pris la place dont n'a pas voulu Maxence, à la mairie, et il est l'ami du commandant Mignonnet.

— Que puis- je faire ici pour gagner ma vie ?

— On va, je crois, étabUr une sous-direction pour l'assurance mutuelle du département du Cher, et vous pourriez y trouver une place; mais ce sera tout au plus cinquante francs par mois...

— Cela me suffira.

Au bout d'une semaine, Philippe eut une redingote, un pantalon et un gilet neufs, en bon drap d'Elbeuf, achetés à crédit et

payables à tant par mois, ainsi que des bottes, des gants de daim et un chapeau. Il reçut de Paris, par Giroudeau, du linge, ses armes et une lettre pour Carpentier, qui avait servi sous les ordres de l'ancien capitaine de dragons. — Cette lettre valut à Philippe le dévouement de Carpentier, qui présenta le colonel au commandant Mignonnet comme un homme du plus haut mérite et du plus beau caractère. PhiUppe capta l'admiration de ces deux dignes officiers par quelques confidences sur la conspiration jugée, qui fut, comme on sait, la dernière tentative de l'ancienne armée contre les Bourbons, car le procès des sergents de la Rochelle appartint à un autre ordre d'idées.

A partir de 1822, éclairés par le sort de la conspiration du 19 août 1820, par les affaires Berton et Caron, les militaires se contentèrent d'attendre les événements. Cette dernière conspiration, la cadette de celle du 19 août, fut la même, reprise avec de meilleurs éléments. Comme l'autre, elle resta complètement inconnue au gouvernement roj^al. Encore une fois découverts, les conspirateurs eurent l'esprit de réduire leur vaste entreprise aux proportions mesquines d'un complot de caserne. Cette conspiration, à laquelle adhéraient plusieurs régiments de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie, avait le nord de la France pour foyer. On devait prendre d'un seul coup les places fortes de la frontière. En cas de succès, les traités de 1815 eussent été brisés par une fédération subite de la Belgique, enlevée à la Sainte-Alliance, grâce à un pacte militaire fait entre soldats. Deux trônes s'abîmaient en un moment dans ce rapide ouragan. Au lieu de ce formidable plan conçu par de fortes têtes, et dans lequel trempaient de hauts personnages, on ne livra qu'un détail à la cour des pairs. Philippe Bridau consentit à couvrir ses chefs, qui disparaissaient au moment où les complots se découvraient, soit par quelque trahison, soit par un effet du hasard, et qui, siégeant dans les Chambres, ne promettaient leur coopération que pour compléter la réussite au cœur du gouvernement. Dire le plan que, depuis 1830, les aveux des libéraux ont déployé dans toute sa profondeur, et dans ses ramifications immenses dérobées aux initiés inférieurs, ce serait empiéter sur le domaine de l'histoire et se jeter dans une trop longue digression. Cet aperçu suffit à faire comprendre le double rôle accepté par Philippe. L'ancien officier d'ordonnance de l'empereur devait diriger un mouvement projeté dans Paris, uniquement pour masquer la véritable conspiration et occuper le gouvernement à son centre quand elle éclaterait dans le

Nord. Philippe fut alors chargé de rompre la trame entre les deux complots en ne livrant que les secrets d'un ordre secondaire; aussi l'effroyable dénuement dont témoignaient son costume et son état de santé servit-il puissamment à déconsidérer, à rétrécir l'entreprise aux yeux du pouvoir. Ce rôle convenait à la situation précaire de ce joueur sans principes. En se sentant à cheval sur deux partis, le rusé Philippe fit le bon apôtre avec le gouvernement royal et conserva l'estime des gens haut placés de son parti, mais en se promettant bien de se jeter plus tard dans celle des deux voies où il trouverait le plus d'avantages. Ces révélations sur la portée immense du véritable complot, sur la participation de quelques-uns des juges, firent de Philippe, aux yeux de Carpentier et de Mignonnet, un homme de la plus haute distinction, car son dévouement révélait un politique digne des beaux jours de la Convention. Aussi le rusé bonapartiste devint-il en quelques jours l'ami des deux oôîciers, dont la considération dut rejaillir sur lui. Il eut aussitôt, par la recommandation de MM. Mignonnet et Carpentier, la place indiquée par le vieil Hochon à l'assurance mutuelle du département du Cher. Chargé de tenir des registres comme chez un percepteur, de remplir de noms et de chiffres des lettres tout imprimées et de les expédier, de faire des polices d'assurance, il ne fut pas occupé plus de trois heures par jour. Mignonnet et Carpentier firent admettre l'hôte d'Issoudun à leur cercle, où son attitude et ses manières, en harmonie d'ailleurs avec la haute opinion que Mignonnet et Carpentier donnaient de ce chef de complot, lui méritèrent le respect qu'on accorde à des dehors souvent trompeurs. Philippe, dont la conduite fut profondément méditée, avait réfléchi pendant sa prison sur les inconvénients d'une vie débraillée. Il n'avait donc pas eu besoin de la semonce de Desroches pour comprendre la nécessité de se conciUer l'estime de la bourgeoise par une vie honnête, décente et rangée. Charmé de faire la satire de Max en se conduisant à la Mignonnet, il voulait endormir Maxence en le trompant sur son caractère. Il tenait à se faire prendre pour un niais en se montrant généreux et désintéressé, tout en enveloppant son adversaire et convoitant la succession de son oncle; tandis que sa mère et son frère, si réellement désintéressés, généreux et grands, avaient été taxés de calcul en agissant avec une naïve simpUcité. La cupidité de Philippe s'était allumée en raison de la fortune de son oncle, que M. Hochon lui avait détaillée. Dans la première conversation qu'il eut

secrètement avec l'octogénaire, ils étaient tous deux tombés d'accord sur l'obligation où se trouvait Philippe de ne pas éveiller la défiance de Max; car tout serait perdu si Flore et Max emmenaient leur victime, seulement à Bourges. Une fois par semaine, le colonel dîna chez le capitaine Mignonnet, une autre fois chez Carpentier, et le jeudi chez M. Hochon. Bientôt invité dans deux ou trois maisons, après trois semaines de séjour, il n'avait guère que son déjeuner à payer. Nulle part il ne parla ni de son oncle, ni de la Rabouilleuse, ni de Gilet, à moins qu'il ne fût question d'apprendre quelque chose relativement au séjour de son frère et de sa mère. Enfin les trois officiers, les seuls qui fussent décorés, et parmi lesquels Philippe avait l'avantage de la rosette, ce qui lui donnait aux yeux de tous une supériorité très marquée en province, se promenaient ensemble à la même heure, avant le dîner, en faisant, selon une expression vulgaire, bande à part. Cette attitude, cette réserve, cette tranquillité, produisirent un excellent effet dans Issoudun. Tous les adhérents de Max virent en Philippe un sahreur, expression par laquelle les militaires accordent le plus vulgaire des courages aux officiers supérieurs, et leur refusent les capacités exigées pour le commandement.

— C'est un homme bien honorable, disait Goddet père à Max.

— Bah ! répondit le commandant Gilet, sa conduite à la cour des pairs annonce une dupe ou un mouchard : et il est, comme vous le dites, assez niais pour avoir été la dupe des gros joueurs.

Après avoir obtenu sa place, Philippe, au fait des disettes du pays, voulut dérober le plus possible la connaissance de certaines choses à la ville; il se logea donc dans une maison située à l'extrémité du faubourg Saint-Paterne, et à laquelle attenait un très grand jardin. Il put y faire dans le plus grand secret des armes avec Carpentier, qui avait été maître d'armes dans la ligne avant de passer dans la garde. Après avoir ainsi secrètement repris son ancienne supériorité, PhiUppe apprit de Carpentier des secrets qui lui permirent de ne pas craindre un adversaire de la première force. Il se mit alors à tirer le pistolet avec Mignonnet et Carpentier, soi-disant par distraction, mais pour faire croire à Maxence qu'il comptait, en cas de duel, sur cette arme. Quand Philippe rencontrait Gilet, il en attendait un salut, et répondait en soulevant le bord de son chapeau d'une façon cavalière, comme fait un colonel qui répond au

salut du soldat. Maxence Gilet ne donnait aucune marque d'impatience ni de mécontentement; il ne lui était jamais échappé la moindre parole à ce sujet chez la Cognette, où il se faisait encore des soupers; car depuis le coup de couteau de Fario, les mauvais tours avaient été provisoirement suspendus. Au bout d'un certain temps, le mépris du lieutenant-colonel Bridau pour le chef de bataillon Gilet fut un fait avéré dont s'entretinrent entre eux quelques-uns des chevaliers de la Désœuvrance qui n'étaient pas aussi étroitement liés avec Maxence que Baruch, que François et trois ou quatre autres. On s'étonna généralement de voir le violent, le fougueux Max se conduisant avec une pareille réserve. Aucune personne à Issoudun, pas même Potel ou Renard, n'osa traiter ce point délicat avec Gilet. Potel, assez affecté de cette mésintelligence publique entre deux braves de la garde impériale, présentait Max comme très capable d'ourdir une trame où se prendrait le colonel. Selon Potel, on pouvait s'attendre à quelque chose de neuf, après ce que Max avait fait pour chasser le frère et la mère, car l'affaire de Fario n'était plus un mystère. M. Hochon n'avait pas manqué d'expliquer aux vieilles têtes de la ville la ruse atroce de Gilet. D'ailleurs, M. Mouilleron, le héros d'une disette bourgeoise, avait dit en confidence le nom de l'assassin de Gilet, ne fût-ce que pour rechercher les causes de l'inimitié de Fario contre Max, afin de tenir la justice éveillée sur des événements futurs. En causant sur la situation du lieutenantcolonel vis-à-vis de Max, et en cherchant à deviner ce qui jaillirait de cet antagonisme, la ville les posa donc, par avance, en adversaires. Philippe, qui recherchait avec sollicitude les détails de l'arrestation de son frère, les antécédents de Gilet et ceux de la Rabouilleuse, finit par entrer en relations assez intimes avec Fario, son voisin. Après avoir bien étudié l'Espagnol, Philippe crut pouvoir se fier à un homme de cette trempe. Tous deux ils trouvèrent leur haine si bien à l'unisson que Fario se mit à la disposition de Philippe en lui racontant tout ce qu'il savait sur les chevaliers de la Désœuvrance. Philippe, dans le cas où il réussirait à prendre sur son oncle l'empire qu'exerçait Gilet, promit à Fario de l'indemniser de ses pertes et s'en fit ainsi un séide, Maxence avait donc en face un ennemi redoutable; il trouvait, selon le mot du pays, à qui parler. Animée par ses disettes, la ville d'Issoudun pressentait un combat entre ces personnages, qui, remarquez-le, se méprisaient mutuellement.

Vers la fin de novembre, un matin, dans la grande allée de Frapesle, vers midi, Philippe, en rencontrant M. Hochon, lui dit:

— J'ai découvert que vos deux petits- fils Baruch et François sont les amis intimes de Maxence Gilet. Les drôles participent la nuit à toutes les farces qui se font en ville. Aussi Maxence a-t-il su par eux tout ce qui se disait chez vous quand mon frère et ma mère y séjournaient.

— Et comment avez-vous eu la preuve de ces horreurs ?

— Je les ai entendus causant pendant la nuit au sortir d'un cabaret. Vos deux petits-fils doivent chacun mille écus à Maxence. Le misérable a dit à ces pauvres enfants de tâcher de découvrir quelles sont nos intentions; en leur rappelant que vous aviez trouvé le moyen de cerner mon oncle par la prêtraille, il leur a dit que vous seul étiez capable de me diriger, car il me prend heureusement pour un sabreur,

— Comment, mes petits-enfants ?...

— Guettez-les, reprit Philippe, vous les verrez revenant sur la place Saint-Jean, à deux ou trois heures du matin, gris comme des bouchons de vin de Champagne, et en compagnie de Maxence...

— Voilà donc pourquoi mes drôles sont si sobres ! dit M. Hochon.

— Fario m'a donné des renseignements sur leur existence nocturne, reprit PhiUppe; car, sans lui, je ne l'aurais jamais devinée. Mon oncle est sous le poids d'une oppression horrible, à en juger par le peu de paroles que mon Espagnol a entendu dire par IMax à vos enfants. Je soupçonne Max et la Rabouilleuse d'avoir formé le plan de chipper les cinquante mille francs de rente sur le grand-livre, et de s'en aller se marier je ne sais où, après avoir tiré cette aile à leur pigeon. Il est grand temps de savoir ce qui se passe dans le ménage de mon oncle ; mais je ne sais comment faire.

— J'y penserai, dit le vieillard.

Philippe et M. Hochon se séparèrent en voyant venir quelques personnes.

Jamais, en aucun moment de sa vie, Jean-Jacques Rouget ne souffrit autant que depuis la première visite de son neveu Philippe. Flore, épouvantée, avait le pressentiment d'un danger qui menaçait Maxence. Lasse de son maître, et craignant qu'il ne vécût très vieux, en le voyant résister si longtemps à ses criminelles pratiques, elle inventa le plan très simple de quitter

le paj's et d'aller épouser Maxence à Paris, après s'être fait donner l'inscription de cinquante mille livres de rente sur le grand-livre. Le vieux garçon, guidé, non point par intérêt pour ses héritiers ni par avarice personnelle, mais par sa passion, se refusait à donner l'inscription à Flore, en lui objectant qu'elle était son unique héritière. Le malheureux savait à quel point Flore aimait ]Maxence, et il se voyait abandonné dès qu'elle serait assez riche pour se marier. Quand Flore, après avoir employé les cajoleries les plus tendres, se vit refusée, elle déploya ses rigueurs : elle ne parlait plus à son maître, elle le faisait servir par la Védie, qui vit ce vieillard un matin les yeux tout rouges d'avoir pleuré pendant la nuit. Depuis une semaine, le père Rouget déjeunait seul, et Dieu sait comme! Aussi, le lendemain de sa conversation avec M. Hochon, Philippe, qui voulut faire une seconde visite à son oncle, le trouva-t-il très changé. Flore resta près du vieillard, lui jeta des regards affectueux, lui parla tendrement, et joua si bien la comédie que Philippe devina le péril de la situation par tant de solhcitude déployée en sa présence. Gilet, dont la politique consistait à fuir toute espèce de collision avec Philippe, ne se montra point. Après avoir observé le père Rouget et Flore d'un œil perspicace, le colonel jugea nécessaire de frapper un grand coup.

— Adieu, mon cher oncle, dit-il en se levant par un geste qui trahissait l'intention de sortir.

— Oh! ne t'en va pas encore, s'écria le vieillard, à qui la fausse tendresse de Flore faisait du bien. Dîne avec nous, Philippe.

— Oui, si vous voulez venir vous promener une heure avec moi.

— Monsieur est bien malingre, dit M"^ Brazier. Il n'a pas voulu tout à l'heure sortir en voiture, ajouta-t-elle en se tournant vers le bonhomme, qu'elle regarda de cet œil fixe par lequel on dompte les fous.

Philippe prit Flore par le bras, la contraignit à le regarder, et la regarda tout aussi fixement qu'elle venait de regarder sa victime.

— ■ Dites donc, mademoiselle, lui demanda-t-il, est-ce que, par hasard, mon oncle ne serait pas libre de se promener seul avec moi.

— Mais si, monsieur, répondit Flore, qui ne pouvait guère répondre autre chose.

— Eh bien, venez, mon oncle. — Allons, mademoiselle, donnez-lui sa canne et son chapeau...

— Mais, habituellement, il ne sort pas sans moi. — N'est-ce pas, monsieur ?

— Oui, Philippe, oui, j'ai toujours bien besoin d'elle.

— Il vaudrait mieux aller en voiture, dit Flore.

— Oui, allons en voiture, s'écria le vieillard dans son désir de mettre ses deux tyrans d'accord.

— Mon oncle, vous viendrez à pied et avec moi, ou je ne reviens plus; car alors la ville d'Issoudun aurait raison : vous seriez sous la domination de M"*' Flore Brazier. — Que mon oncle vous aime, très bien! reprit-il en arrêtant sur Flore un regard de plomb. Que vous n'aimiez pas mon oncle, c'est encore dans l'ordre. Mais que vous rendiez le bonhomme malheureux... halte-là! Quand on veut une succession, il faut la gagner. — Venez-vous, mon oncle?...

Philippe vit alors une hésitation cruelle sepeignantsur la figure de ce pauvre imbécile, dont les yeux allaient de Flore à son neveu.

— Ah! c'est comme cela! reprit le lieutenant-colonel. Eh bien, adieu, mon oncle. — Quant à vous, mademoiselle, je vous baise les mains.

Il se retourna vivement quand il fut à la porte, et surprit encore une fois un geste de menace de Flore à son oncle.

— Mon oncle, dit-il, si vous voulez venir vous promener avec moi, je vous trouverai à votre porte; je vais faire à M. Hochon une visite de dix minutes... Si nous ne nous promenons pas, je me charge d'envoyer promener bien du monde.

Et Philippe traversa la place Saint- Jean pour aller chez les Hochon.

Chacun doit pressentir la scène que la révélation faite par Philippe à M. Hochon avait préparée dans cette famille. A neuf heures, le vieux M. Héron se présenta, muni de papiers, et trouva dans la salle du feu que le vieillard avait fait allumer, contre son habitude. Habillée à cette heure indue, M"^*^ Hochon occupait son fauteuil au coin de la cheminée. Les deux petitsfils, prévenus par Adolphine d'un orage amassé depuis la veille sur leurs têtes, avaient été consignés au logis. Mandés par Gritte, ils furent saisis de l'espèce d'appareil déployé par leurs grands-parents, dont la froideur et la colère grondaient sur eux depuis vingt-quatre heures.

— Ne vous levez pas pour eux, dit l'octogénaire à M. Héron, car vous voyez deux misérables indignes de pardon.

— Oh! grand-papa! dit François.

— Taisez-vous, reprit le solennel vieillard; je connais votre vie nocturne et vos liaisons avec M. Maxence Gilet; mais vous n'irez plus le retrouver chez la Cognette à une heure du matin, car vous ne sortirez d'ici, tous deux, que pour vous rendre à vos destinations respectives. Ah! vous avez ruiné Fario ? Ah! vous avez plusieurs fois failli aller en cour d'assises ?... Taisezvous, dit-il eu voyant Baruch ouvrant la bouche. Vous devez tous deux de l'argent à M. INIaxence, qui, depuis six ans, vous en donne pour vos débauches. Écoutez chacun les comptes de ma tutelle, et nous causerons après. Vous verrez d'après ces actes si vous pouvez vous jouer de moi, vous jouer de la famille et de ses lois en trahissant les secrets de ma maison, en rapportant à un M. Maxence Gilet ce qui se dit et se fait ici... Pour mille écus, vous devenez espions; à dix mille écus, vous assassinerez sans doute ? Mais n'avez- vous pas déjà presque tué Mme Bridau ? car INI. Gilet savait très bien que Fario lui avait donné le coup de couteau, quand il a rejeté cet assassinat sur mon hôte, Joseph Bridau. Si ce gibier de potence a commis ce crime, c'est pour avoir appris par vous l'intention où était ]\jme Agathe de rester ici. Vous, mes petits-fils, les espions d'un tel homme! Vous, des maraudeurs!... Ne saviez-vous pas que votre digne chef, au début de son métier, a déjà tué, en 1806, une pauvre jeune créature ? Je ne veux pas avoir des assassins ou des voleurs dans ma famille, vous ferez vos paquets, et vous irez vous faire pendre ailleurs !

Les jeunes gens devinrent blancs et immobiles comme des statues de plâtre.

— Allez, monsieur Héron, dit l'avare au notaire.

Le vieillard lut un compte de tutelle d'où il résultait que la fortune claire et liquide des deux enfants Borniche était de soixante et dix mille francs, somme qui représentait la dot de leur mère; mais M. Hochon avait fait prêter à sa fille des sommes assez fortes, et se trouvait, sous le nom des prêteurs, maître d'une portion de la fortune de ses petits-enfantsBorniche. La moitié revenant à Baruch se soldait par vingt mille francs.

— Te voilà riche, dit le vieillard, prends ta fortune et marche tout seul! Moi, je reste maître de donner mon bien et celui de Mme Hochon, qui partage en ce moment toutes mes idées, à qui je veux, à notre chère Adolphine : oui, nous lui ferons épouser le fils d'un pair de France, si nous le voulons, car elle aura tous nos capitaux.

— Une très belle fortune ! dit M. Héron.

— M. Maxence Gilet vous indemnisera, dit M^^ Hochon.

— Amassez donc des pièces de vingt sous pour de pareils garnements!... s'écria I\I. Hochon.

— Pardon ! dit Baruch en balbutiant.

— Pardon et ferai plus ! répéta railleusement le vieillard en imitant la voix des enfants. Si je vous pardonne, vous irez prévenir M. ^laxence de ce qui vous arrive, pour qu'il se tienne sur ses gardes... Non, non, mes petits messieurs. J'ai les moyens de savoir comment vous vous conduirez. Comme vous ferez, je ferai. Ce ne sera point par une bonne conduite d'un jour ni celle d'un mois que je vous jugerai, mais par celle de plusieurs années!... J'ai bon pied, bon œil, bonne santé. J'espère vivre encore assez pour savoir dans quel chemin vous mettrez les pieds. — Et d'abord, vous irez, vous, monsieur le capitaliste, à Paris étudier la banque chez M. ÎMongenod. Malheur à vous, si vous n'allez pas droit : on y aura l'œil sur vous. Vos fonds sont chez IMM. Mongenod et fils; voici sur eux un bon de pareille somme. Ainsi, hbérez-moi, en signant votre compte de tutelle qui se termine par une quittance, dit-il en prenant le compte des mains de Héron et le tendant à Baruch. — Quant à vous, François Hochon, vous me redevez de l'argent au lieu d'en avoir à toucher, dit le vieillard en regardant son autre petit-fils. — Monsieur Héron, lisez-lui son compte, il est clair,... très clair.

La lecture se fit par un profond silence.

— Vous irez, avec six cents francs par an, à Poitiers faire votre droit, dit le grand-père quand le notaire eut fini. Je vous préparais une belle existence; maintenant il faut vous faire avocat pour gagner votre vie. — Ah ! mes drôles, vous m'avez attrapé pendant six ans ! apprenez qu'il ne me fallait qu'une heure, à moi, pour vous rattraper: j'ai des bottes de sept lieues.

Au moment où le vieux M. Héron sortait en emportant les actes signés, Gritte annonça M. le colonel Philippe Bridau. Mme Hochon sortit en emmenant ses deux petits-fils dans sa chambre afin de les confesser, selon l'expression du vieil Hochon, et de savoir quel effet cette scène avait produit sur eux.

Philippe et le vieillard se mirent dans l'embrasure d'une fenêtre et parlèrent à voix basse.

— J'ai bien réfléchi à la situation de vos affaires, dit M. Hochon en montrant la maison Rouget. Je viens d'en causer avec M. Héron. L'inscription de cinquante mille francs de rente ne

peut être vendue que par le titulaire lui-même ou par un mandataire; or, depuis votre séjour ici, votre oncle n'a signé de procuration dans aucune étude; et, comme il n'est pas sorti d'Issoudun, il n'en a pas pu signer ailleurs. S'il donne une procuration ici, nous le saurons à l'instant; s'il en donne une dehors, nous le saurons également, car il faut l'enregistrer, et le digne M. Héron a les moyens d'en être averti. Si donc le bonhomme quitte Issoudun, faites-le suivre, sachez où il est allé, nous trouverons les moyens d'apprendre ce qu'il aura fait.

— La procuration n'est pas donnée, dit Philippe; on la veut, mais j'espère pouvoir empêcher qu'elle ne se donne; et— elle— ne — se — don — ne— ra — pas ! s'écria le soudard en voyant son oncle sur le pas de la porte et le montrant à M. Hochon, à qui il expliqua succinctement les événements, si petits et à la fois si grands, de sa visite. — Maxence a peur de moi, mais il ne peut m'éviter. Mignonnet m'a dit que tous les ofiEciers de la vieille armée fêtaient chaque année à Issoudun l'anniversaire du couronnement de l'empereur; eh bien, dans deux jours, Maxence et moi, nous nous verrons.

— S'il a la procuration le i^'' décembre au matin, il prendra la poste pour aller à Paris, et laissera là très bien l'anniversaire...

— Bon ! il s'agit de chambrer mon oncle; mais j'ai le regard qui plombe les imbéciles, dit Philippe en faisant trembler M. Hochon par un coup d'oeil atroce.

— S'ils l'ont laissé se promener avec vous, Maxence aura sans doute découvert un moyen de gagner la partie, fit observer le vieil avare.

— Oh ! Fario veille, répliqua Philippe, et il n'est pas seul à veiller. Cet Espagnol m'a découvert aux environs de Vatan un de mes anciens soldats à qui j'ai rendu service. Sans qu'on s'en doute. Benjamin Bourdet est aux ordres de mon Espagnol, qui lui-même a mis un de ses chevaux à la disposition de Benjamin.

— Si vous tuez ce monstre qui m'a perverti mes petits-enfants, vous ferez certes une bonne action.

— Aujourd'hui, grâce à moi, l'on sait dans tout Issoudun ce que M. ^Maxence a fait la nuit depuis six ans, répondit Philippe. Et les disettes, selon votre expression, vont leur train sur lui. Moralement, il est perdu!...

Dès que Philippe sortit de chez son oncle. Flore entra dans la chambre de Maxence pour lui raconter les moindres détails de la visite que venait de faire l'audacieux neveu,

— Que faire ? dit-elle.

— Avant d'arriver au dernier moyen, qui sera de me battre avec ce grand cadavre-là, répondit Maxence, il faut jouer quitte ou double en essayant un grand coup. Laisse aller notre imbécile avec son neveu !

— Mais ce grand mâtin-là ne va pas par quatre chemins, s'écria Flore, il lui nommera les choses par leur nom.

— Écoute-moi donc, dit Maxence d'un son de voix strident. Crois-tu que je n'aie pas écouté aux portes et réfléchi à notre position ? Demande un cheval et un char à bancs au père Cognet, il les faut à l'instant! tout doit être paré en cinq minutes. Mets là-dedans toutes tes affaires, emmène la Védie et cours à Va tan, installe- toi là comme une femme qui veut y demeurer, emporte les vingt mille francs qu'il a dans son secrétaire. Si je te mène le bonhomme à Vatan, tu ne consentiras à revenir ici qu'après la signature de la procuration. Moi, je filerai sur Paris pendant que vous retournerez à Issoudun. Quand, au retour de sa promenade, Jean- Jacques ne te trouvera plus, il perdra la tête, il voudra courir après toi... Eh bien, moi, je me charge alors delui parler...

Pendant ce complot, PhiUppe emmenait son oncle, bras dessus, bras dessous, et allait se promener aveclui sur le boulevard Baron.

— Voilà deux grands politiques aux prises, se dit le vieil Hochon en suivant des yeux le colonel qui tenait son oncle. Je suis curieux de voir la fin de cette partie dont l'enjeu est de quatre-vingt-dix mille livres de rente.

— Mon cher oncle, dit au père Rouget Philippe, dont la phraséologie se ressentait de ses liaisons à Paris, vous aimez cette fille, et vous avez diablement raison, elle est sucrement belle! Au lieu de vous chouchouter, elle vous a fait aller comme un valet, c'est encore tout simple; elle voudrait vous voir à six pieds sous terre, afin d'épouser Maxence, qu'elle adore...

— Oui, je sais cela, Philippe, mais je l'aime tout de même.

— Eh bien, par les entrailles de ma mère, qui est bien votre sœur, reprit Philippe, j'ai juré de vous rendre votre Rabouilleuse souple comme un gant, et telle qu'elle devait être avant que ce polisson, indigne d'avoir servi dans la garde impériale, vînt se caser dans votre ménage..,

— Oh! si tu faisais cela!... dit le vieillard.

— C'est bien simple, répondit Philippe en coupant la parole à son oncle, je vous tuerai Maxence comme un chien... Mais... à une condition, fit le soudard.

— Laquelle ? demanda le vieux Rouget en regardant son neveu d'un air hébété.

— Ne signez pas la procuration qu'on vous demande avant le 3 décembre, traînez jusque-là. Ces deux carcans veulent la permission de vendre vos cinquante mille francs de rentes, uniquement pour s'eti aller se marier à Paris, et y faire la noce avec votre million...

— J'en ai bien peur, répondit Rouget.

— Eh bien, quoi qu'on vous fasse, remettez la procuration à la semaine prochaine.

— Oui; mais quand Flore me parle, elle me remue l'âme à me faire perdre la raison. Tiens, quand elle me regarde d'une certaine façon, ses yeux bleus me semblent le paradis, et je ne suis plus mon maître, surtout quand il y a quelques jours qu'elle me tient rigueur.

— Eh bien, si elle fait la sucrée, contentez-vous de lui promettre la procuration, et prévenez-moi la veille de la signature. Cela me suffira : Maxence ne sera pas votre mandataire, ou bien il m'aura tué. Si je le tue, vous me prendrez chez vous à sa place, je vous ferai marcher alors cette jolie fille au doigt et à l'œil. Oui, Flore vous aimera, tonnerre de Dieu ! ou, si vous n'êtes pas content d'elle, je la cravacherai.

— Oh! je ne souffrirai jamais cela. Un coup frappé sur Flore m'atteindrait au cœur.

— Mais c'est pourtant la seule manière de gouverner les femmes et les chevaux. Un homme se fait ainsi craindre, aimer et respecter. Voilà ce que je voulais vous dire dans le tu>au de l'oreille. — Bonjour, messieurs, dit-il à Mignonnet et à Carpentier; je promène mon oncle, comme vous voyez, et je tâche de le former; car nous sommes dans un siècle où les enfants sont obligés de faire l'éducation de leurs grands-parents.

On se salua respectivement.

— Vous voyez dans mon cher oncle les effets d'une passion malheureuse, reprit le colonel. On veut le dépouiller de sa fortune, et le laisser là, comme Baba ; vous savez de qui je veux parler. Le bonhomme n'ignore pas le complot, et il n'a pas la force de se passer de nanan pendant quelques jours pour le déjouer.

PhiUppe expliqua net la situation dans laquelle se trouvait son oncle.

— Messieurs, dit-il en terminant, vous voyez qu'il n'y a pais deux manières de délivrer mon oncle : il faut que le colonel

Bridau tue le commandant Gilet ou que le commandant Gilet tue le colonel Bridau. Nous fêtons le couronnement de l'empereur après-demain; je compte sur vous pour arranger les places au banquet de manière que je sois en face du commandant Gilet. Vous me ferez, je l'espère, l'honneur d'être mes témoins.

— Nous vous nommerons président, et nous serons à vos côtés. Max, comme vice-président, sera votre vis-à-vis, dit Mignonnet.

— Oh! ce drôle aura pour lui le commandant Potel et le capitaine Renard, dit Carpentier. Malgré ce qui se dit en ville sur ses incursions nocturnes, ces deux braves gens ont été déjà ses seconds, ils lui seront fidèles...

— Vous voyez, mon oncle, dit Philippe, comme cela se mitonne; ainsi ne signez rien avant le 3 décembre, car, le lendemain, vous serez Ubre, heureux, aimé de Flore, et sans votre cour des aides.

— Tu ne le connais pas, mon neveu, dit le vieillard épouvanté. Maxence a tué neuf hommes en duel.

— Oui, mais il ne s'agissait pas de cent mille francs de rente à voler, répondit PhiUppe.

— Une mauvaise conscience gâte la main, dit sentencieusement Mignonnet.

— Dans quelques jours d'ici, reprit Philippe, vous et la Rabouilleuse, vous vivrez ensemble comme des cœurs à la fieur d'orange, une fois son deuil passé; car elle se tortillera comme un ver, elle jappera, elle fondra en larmes; mais... laissez couler l'eau !

Les deux militaires appuyèrent l'argumentation de Philippe et s'efforcèrent de donner du cœur au père Rouget, avec lequel ils se promenèrent pendant environ deux heures. Enfin Philippe ramena son oncle, auquel il dit pour dernière parole :

— Ne prenez aucune détermination sans moi. Je connais les femmes, j'en ai payé une qui m'a coûté plus cher que Flore ne vous coûtera jamais!... Aussi m'a-t-elle appris à me conduire comme il faut pour le reste de mes jours avec le beau sexe. Les femmes sont des enfants méchants, c'est des bêtes inférieures à l'homme, et il faut s'en faire craindre, car la pire condition pour nous est d'être gouvernés par ces brutes-là!

Il était environ deux heures après midi quand le bonhomme rentra chez lui. Kouski vint ouvrir la porte en pleurant, ou du moins, d'après les ordres de Maxence, il avait l'air de pleurer.

— Qu'y a-t-il ? demanda Jean-Jacques.

— Ah! monsieur, madame est partie avec la Védie!

— Pa...artie ? dit le vieillard d'un ton de voix étranglé.

Le coup fut si violent que Rouget s'assit sur une des marches de son escalier. Un moment après, il se releva, regarda dans la salle, dans la cuisine, monta dans son appartement, alla dans toutes les chambres, revint dans la salle, se jeta dans un fauteuil et se mit à fondre en larmes.

— Où est-elle ? criait-il en sanglotant. Où est-elle ? Où est Max?

— Je ne sais pas, répondit Kouski, le commandant est sorti sans me rien dire.

Gilet, en très habile politique, avait jugé nécessaire d'aller flâner par la ville. En laissant le vieillard, seul à son désespoir, il lui faisait sentir son abandon et le rendait par là docile à ses conseils. Mais, pour empêcher que Phihppe n'assistât son oncle dans cette crise, ]Max avait recommandé à Kouski de n'ouvrir la porte à personne. Flore absente, le vieillard était sans frein ni mors, et la situation devenait alors excessivement critique. Pendant sa tournée en ville, Maxence Gilet fut évité par beaucoup de gens qui, la veille, eussent été très empressés à venir lui serrer la main. Une réaction générale se faisait contre lui. Les œuvres des chevaliers de la Désœuvrance occupaient toutes les langues. L'histoire de l'arrestation de Joseph Bridau, maintenant éclaircie, déshonorait Max, dont la vie et les œuvres recevaient en un jour tout leur prix. Gilet rencontra le commandant Potel, qui le cherchait et qu'il vit hors de lui.

— Qu'as-tu, Potel ?

— Mon cher, la garde impériale est poUssonnée dans toute la ville!... Les pékins t'embêtent, et, par contre-coup, came touche à fond de cœur.

— De quoi se plaignent-ils ? répondit Max.

— De ce que tu leur faisais les nuits.

— Comme si l'on ne pouvait pas s'amuser un petit peu!...

— Ceci n'est rien, dit Potel.

Potel appartenait à ce genre d'officiers qui répondaient à un bourgmestre : « Eh ! on vous la payera, votre ville, si on la brûle ! » Aussi s'émouvait-il fort peu des farces de la Désœuvrance.

— Quoi encore ? dit Gilet.

— La garde est contre la garde! voilà ce qui me crève le cœur. C'est Bridau qui a déchaîné tous ces bourgeois sur toi.

La garde contre la garde!... non, ça n'est pas bien! Tu ne peux pas reculer, Max, et il faut s'aligner avec Bridau. Tiens, j'avais envie de chercher querelle à cette grande canaille-là, et de le descendre; car alors les bourgeois n'auraient pas vu la garde contre la garde. A la guerre, je ne dis pas ; deux braves de la garde ont une querelle, on se bat, il n'y a pas là de pékins pour se moquer d'eux. Non, ce grand drôle n'a jamais servi dans la garde. Un homme de la garde ne doit pas se conduire ainsi, devant des bourgeois, contre un autre homme de la garde! Ahl la garde est embêtée, et à Issoudun encore! où elle était honorée!...

— Allons, Potel, ne t'inquiète de rien, répondit Maxence. Quand même tu ne me verrais pas au banquet de l'anniversaire...

— Tu ne serais pas chez Lacroix après-demain?... s'écria Potel en interrompant san ami. Mais tu veux donc passer pour un lâche, avoir l'air de fuir Bridau ? Non, non I Les grenadiers à pied de la garde ne doivent pas reculer devant les dragons de la garde. Arrange tes affaires autrement, et sois là!...

— Encore un à mettre à l'ombre, dit Max. Allons, je pense que je puis m'y trouver et faire aussi mes affaires ! — Car, se dit-il en lui-même, il ne faut pas que la procuration soit à mon nom. Comme l'a dit le vieux Héron, ça prendrait trop la tournure d'un vol.

Ce lion, empêtré dans les filets ourdis par Philippe Bridau, frémit entre ses dents; il évita les regards de tous ceux qu'il rencontrait, et revint par le boulevard Vilatte en se parlant à lui-même :

— Avant de me battre, j 'aurai les rentes, se disait-il. Si je meurs, au moins cette inscription ne sera pas à ce Philippe. Je l'aurai fait mettre au nom de Flore. D'après mes instructions, l'enfant ira droit à Paris, et pourra, si elle le veut, épouser le fils de quelque maréchal de l'Empire qui sera dégommé. Je ferai donner la procuration au nom de Baruch, qui ne transférera l'inscription que sur mon ordre.

Max, il faut lui rendre cette justice, n'était jamais plus calme en apparence que quand son sang et ses idées bouillonnaient. Aussi jamais ne vit-on à un si haut degré, réunies chez un militaire, les qualités qui font le grand général. S'il n'eût pas été arrêté dans sa carrière par la captivité, certes l'empereur aurait eu dans ce garçon un de ces hommes si nécessaires à de vastes entreprises. En entrant dans la salle où pleurait toujours

la victime de toutes ces scènes à la fois comiques et tragiques, Max demanda la cause de cette désolation : il fit l'étonné, il ne savait rien, il apprit avec une surprise bien jouée le départ de Flore, il questionna Kouski pour obtenir quelque lumière sur le but de ce voyage inexpliquable.

— Madame m'a dit comme ça, fit Kouski, de dire à monsieur qu'elle avait pris dans le secrétaire les vingt mille francs en or qui s'y trouvaient, en pensant que monsieur ne lui refuserait pas cette somme pour ses gages, depuis vingt-deux ans.

— Ses gages ? dit Rouget.

— Oui, reprit Kouski. «Ah! je ne reviendrai plus! qu'elle s'en allait disant à la Védie (car la pauvre Védie, qui est bien attachée à monsieur, faisait des représentations à madame). Non, non ! qu'elle disait, il n'a pas pour moi la moindre affection, il a laissé son neveu me traiter comme la dernière des dernières! » Et elle pleurait... à chaudes larmes.

— Eh! je me moque bien de Philippe! s'écria le vieillard, que Maxence observait. Où est Flore ? Comment peut-on savoir où elle est?

— Philippe, de qui vous suivez les conseils, vous aidera, répondit froidement Maxence.

— Philippe ! dit le vieillard, que peut-il sur cette pauvre enfant?... Il n'y a que toi, mon bon Max, qui sauras trouver Flore, elle te suivra, tu me la ramèneras...

— Je ne veux pas être en opposition avec M. Bridau, fit Max.

— Parbleu ! s'écria Rouget, si c'est ça qui te gêne, il m'a promis de te tuer.

— Ah ! s'écria Gilet en riant, nous verrons.

— Mon ami, dit le vieillard, retrouve Flore et dis-lui que je ferai tout ce qu'elle voudra...

— On l'aura bien vu passer quelque part en ville, dit Maxence à Kouski; sers-nous à dîner, mets tout sur la table, et va t'informer, de place en place, afin de pouvoir nous dire au dessert quelle route a prise M^ie Brazier.

Cet ordre calma pour un moment le pauvre homme, qui gémissait comme un enfant qui a perdu sa bonne. En ce moment, Maxence, que Rouget haïssait comme la cause de tous ses malheurs, lui semblait un ange. Une passion comme celle de Rouget pour Flore ressemble étonnamment à l'enfance. A six heures, le Polonais, qui s'était tout bonnement promené, revint et annonça que la Rabouilleuse avait suivi la route de Va tan.

— Madame retourne dans son pays, c'est clair, dit Kouski,

— Voulez- vous venir ce soir à Vatan ? dit Max au vieillard. La route est mauvaise, mais Kouski sait conduire, et vous ferez mieux votre raccommodement ce soir à huit heures que demain matin.

— Partons ! s'écria Rouget.

— Mets tout doucement le cheval, et tâche que la ville ne sache rien de ces bêtises-là, pour l'honneur de M. Rouget. Selle mon cheval, j'irai devant, dit- il à l'oreille de Kouski.

M. Hochon avait déjà fait savoir le départ de M'ie Brazier à Philippe Bridau, qui se leva de table chez M. Mignonnet pour courir à la place Saint- Jean; car il devina parfaitement le but de cette habile stratégie. Quand Philippe se présenta pour entrer chez son oncle, Kouski lui répondit par une croisée du premier étage que M. Rouget ne pouvait recevoir personne.

— Fario, dit Philippe à l'Espagnol qui se promenait dans la Grande-Narette, va dire à Benjamin de monter à cheval; il est urgent que je sache ce que deviendront mon oncle etMaxence.

— On attelle le cheval au berlingot, dit Fario, qui surveillait la maison de Rouget.

— S'ils vont à Vatan, répondit Philippe, trouve-moi un second cheval, et reviens avec Benjamin chez M. Mignonnet.

— Que comptez-vous faire ? dit M. Hochon qui sortait de sa maison en voyant Philippe et Fario sur la place.

— Le talent d'un général, mon cher monsieur Hochon, consiste non seulement à bien observer les mouvements de l'ennemi, mais encore à deviner ses intentions par ses mouvements, et à toujours modifier son plan à mesure que l'ennemi le dérange par une marche imprévue. Tenez, si mon oncle et Maxencc sortent ensemble dans le berlingot, ils vont à Vatan; Maxence lui a promis de le réconcilier avec Flore, qui fugit ad salices ! car cette manœuvre est du général Virgile. Si cela se joue ainsi, je ne sais ce que je ferai; mais j'aurai la nuit à moi, car mon oncle ne signera pas de procuration à dix heures du soir, les notaires sont couchés. Si, comme les piaffements du second chevcJ me l'annoncent, Max va donner à Flore des instructions en précédant mon oncle, ce qui paraît nécessaire et favorable, le drôle est perdu ! vous allez voir comment nous prenons une revanche au jeu de la succession, nous autres vieux soldats... Et, comme pour ce dernier coup de la partie il me faut un second, je retourne chez Mignonnet afin de m'y entendre avec mon ami Carpentier.

Après avoir serré la main à M. Hochon, Philippe descendit la Petite-Narette pour aller chez le commandant Mignonnet. Dix minutes après, M. Hochon vit partir Maxence au grand trot, et sa curiosité de vieillard fut alors si puissamment excitée qu'il resta débouta la fenêtre de la salle, attendant le bruit de la vieille demi-fortune, qui ne se fit pas attendre. L'impatience de Jean- Jacques lui fit suivre Maxence à vingt minutes de distance, Kouski, sans doute sur l'ordre de son vrai maître, allait au pas, au moins dans la ville.

— S'ils s'en vont à Paris, tout est perdu, se dit M. Hochon. En ce moment, un petit gars du faubourg de Rome arriva

chez M. Hochon; il apportait une lettre pour Baruch. Les deux petits-fils du vieillard, penauds depuis le matin, s'étaient consignés d'eux-mêmes chez leur grand-père. En réfléchissant à leur avenir, ils avaient reconnu combien ils devaient ménager leurs grands-parents. Baruch ne pouvait guère ignorer l'influence qu'exerçait son grand-père Hochon sur son grand-père et sa grand'mère Borniche; M. Hochon ne manquerait pas de faire avantager Adolphine de tous les capitaux des Borniche, si sa conduite les autorisait à reporter leurs espérances dans le grand mariage dont on l'avait menacé le matin même. Plus riche que François, Baruch avait beaucoup à perdre ; il fut donc pour une soumission absolue, en n'y mettant pas d'autres conditions que le payement des dettes contractées avec Max. Quant à François, son avenir était entre les mains de son grand-père, il n'espérait de fortune que de lui, puisque, d'après le compte de tutelle, il devenait son débiteur. De solennelles promesses furent alors faites par les deux jeunes gens, dont le repentir fut stimulé par leurs intérêts compromis, et M™e Hochon les rassura sur leurs dettes envers Maxence.

— Vous avez fait des sottises, leur dit-elle, réparez-les par une conduite sage, et M. Hochon s'apaisera.

Aussi, quand François eut lu la lettre par-dessus l'épaule de Baruch, lui dit-il à l'oreille :

— Demande conseil à grand-papa.

— Tenez, fit Baruch en apportant la lettre au vieillard.

— Lisez-la-moi, je n'ai pas mes lunettes.

« INIon cher ami,

« J'espère que tu n'hésiteras pas, dans les circonstances graves où je me trouve, à me rendre service en acceptant d'être le fondé de pouvoir de M. Rouget, Ainsi, sois à Vatan demain, à

neuf heures. Je t'enverrai sans doute à Paris ; mais, sois tranquille, je te donnerai l'argent du voyage et te rejoindrai promptenient, car je suis à peu près sûr d'être forcé de quitter Issoudun le 3 décembre. Adieu; je compte sur ton amitié, compte sur celle de ton ami

u MAXENCE. »

— Dieu soit loué ! fit M. Hochon, la succession de cet imbécile est sauvée des griffes de ces diables-là !

— Cela sera si vous le dites, fit M™« Hochon, et j'en remercie Dieu, qui sans doute aura exaucé mes prières. Le triomphe des méchants est toujours passager.

— Vous irez à Vatan, vous accepterez la procuration de M. Rouget, dit le vieillard à Baruch. 11 s'agit de mettre cinquante mille francs de rente au nom de M''^ Brazier. Vous partirez bien pour Paris; mais vous resterez à Orléans, où vous attendrez un mot de moi. Ne faites savoir à qui que ce soit où vous logerez, et logez- vous dans la dernière auberge du faubourg Bannier, fût-ce une auberge à rouliers...

— Ah bien ! fit François, que le bruit d'une voiture dans la Grande-Narette avait fait se précipiter à la fenêtre, voici du nouveau : le père Rouget et M. Philippe Bridau reviennent ensemble dans la calèche, Benjamin et M. Carpentier les suivent à cheval!...

— J'y vais, s'écria M. Hochon, dont la curiosité l'emporta sur tout autre sentiment.

M. Hochon trouva le vieux Rouget écrivant dans sa chambre cette lettre que son neveu lui dictait :

(' Mademoiselle,

« Si vous ne partez pas, aussitôt cette lettre reçue, pour revenir chez moi, votre conduite marquera tant d'ingratitude pour mes bontés que je révoquerai le testament fait en votre faveur en donnant ma fortune à mon neveu Philippe. Vous comprenez aussi que M. Gilet ne doit plus être mon commensal, dès qu'il se trouve avec vous à Vatan. Je charge M. le capitaine Carpentier de vous remettre la présente, et j'espère que vous écouterez ses conseils, car il vous parlera comme ferait

a Votre affectionné

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