J.-J. ROUGET
Le capitaine Carpentier et moi, nous avons rencontré mon
oncle, qui faisait la sottise d'aller à Vatan retrouver M"e Brazier et le commandant Gilet, dit avec une profonde ironie Philippe à M. Hochon. J'ai fait comprendre à mon oncle qu'il courait donner tête baissée dans un piège : ne sera-t-il pas abandonné par cette fille dès qu'il lui aura signé la procuration qu'elle lui demande pour se vendre à elle-même une inscription de cinquante mille livres de rente? En écrivant cette lettre, ne verra-t-il pas revenir cette nuit, sous son toit, la belle fuyarde?... Je promets de rendre M"e Brazier souple comme un jonc pour le reste de ses jours, si mon oncle veut me laisser prendre la place de M. Gilet, que je trouve plus que déplacé ici. Ai- je raison ?... Et mon oncle se lamente!
Mon voisin, dit M. Hochon, vous avez pris le meilleur
moyen pour avoir la paix chez vous. Si vous m'en croyez, vous supprimerez votre testament, et vous verrez Flore redevenir pour vous ce qu'elle était dans les premiers jours.
— Non, car elle ne me pardonnera pas la peine que je vais lui faire, dit le vieillard en pleurant, elle ne m'aimera plus.
— Elle vous aimera, et dru, je m'en charge, dit Philippe.
— Mais ouvrez donc les yeux! fit M. Hochon à Rouget. On veut vous dépouiller et vous abandonner...
Ahl si j'en étais suri... s'écria l'imbécile.
— Tenez, voici une lettre que Maxence a écrite à mon petitfils Borniche, dit le vieil Hochon. Lisez!
— Quelle horreur ! s'écria Carpentier en entendant la lecture de la lettre que Rouget fit en pleurant.
— Est-ce assez clair, mon oncle ? demanda Philippe. Allez, tenez-moi cette fille par l'intérêt, et vous serez adoré... comme vous pouvez l'être : moitié fil, moitié coton.
— Elle aime trop Maxence, elle me quittera, fit le vieillard en paraissant épouvanté.
Mais, mon oncle, Maxence ou moi, nous ne laisserons pas
après-demain la marque de nos pieds sur les chemins d'Issoudun...
— Eh bien, allez, monsieur Carpentier, reprit le bonhomme, si vous me promettez qu'elle reviendra, allez! Vous êtes un honnête homme, dites-lui tout ce que vous croirez devoir dire en mon nom...
— Le capitaine Carpentier lui soufflera dans l'oreille que je fais venir de Paris une femme dont la jeunesse et la beauté sont un peu mignonnes, dit Philippe Bridau, et la drôlesse reviendra ventre à terre !
Le capitaine partit, en conduisant lui-même la vieille calèche; il fut accompagné de Benjdmin à cheval, car on ne trouva plus Kouski. Quoique menacé par les deux officiers d'un procès et de la perte de sa place, le Polonais venait de s'enfuir à Vatan sur un cheval de louage, afin d'annoncer à Maxence et à Flore le coup de main de leur adversaire. Après avoir accompli sa mission, Carpentier, qui ne voulait pas revenir avec la Rabouilleuse, devait prendre le cheval de Benjamin.
En apprenant la fuite de Kouski, Philippe dit à Benjamin :
— Tu remplaceras ici, dès ce soir, le Polonais. Ainsi tâche de grimper derrière la calèche à l'insu de Flore, pour te trouver ici en même temps qu'elle. — Ça se dessine, papa Hochon! fit le lieutenant-colonel. Après-demain le banquet sera jovial.
— Vous allez vous établir ici ? dit le vieil avare.
— Je viens de dire à Fario de m'y envoyer toutes mes affaires. Je coucherai dans la chambre dont la porte est sur le palier de l'appartement de Gilet, mon oncle y consent.
— Qu'arrivera-t-il de tout ceci ? dit le bonhomme épouvanté.
— Il vous arrivera M^i^ Flore Brazier dans quatre heures d'ici, douce comme l'Agneau pascal, répondit M. Hochon.
— Dieu le veuille! fit le bonhomme en essuyant ses larmes.
— Il est sept heures, dit Philippe, la reine de votre cœur sera vers onze heures et demie ici. Vous n'y verrez plus Gilet; ne serez-vous pas heureux comme un pape ? Si vous voulez que je triomphe, ajouta Philippe à l'oreille de M. Hochon, restez avec nous jusqu'à l'arrivée de cette singesse, vous m'aiderez à maintenir le bonhomme dans sa résolution; puis, à nous deux, nous ferons comprendre à M'^^ la Rabouilleuse ses vrais intérêts.
M. Hochon tint compagnie à Philippe en reconnaissant la justesse de sa demande; mais ils eurent tous deux fort à faire, car le père Rouget se livrait à des lamentations d'enfant qui ne cédèrent que devant ce raisonnement répété dix fois par Philippe :
— Mon oncle, si Flore revient, et qu'elle soit tendre pour vous, vous reconnaîtrez que j'ai eu raison. Vous serez choyé, vous garderez vos rentes, vous vous conduirez désormais par mes conseils, et tout ira comme le paradis.
Quand, à onze heures et demie, on entendit le bruit du berlingot dans la Grande-Narette, la question fut de savoir si la voiture revenait pleine ou vide. Le visage de Rouget offrit alors l'expression d'une horrible angoisse, qui fut remplacée par
l'abattement d'une joie excessive lorsqu'il aperçut les deux femmes au moment où la voiture tourna pour entrer.
— Kouski, dit Pliilippe en donnant la main à Flore pour descendre, vous n'êtes plus au service de M. Rouget, vous ne coucherez pas ici ce soir, ainsi faites vos paquets; Benjamin, que voici, vous remplace.
— Vous êtes donc le maître ? dit Flore avec ironie.
— Avec votre permission, répondit Philippe en serrant la main de Flore dans la sienne comme dans un étau. Venez ! nous devons nous rabotiiller le cœur, à nous deux.
Philippe emmena cette femme stupéfaite à quelques pas de là, sur la place Saint-Jean.
— Ma toute belle, après-demain, Gilet sera mis à l'ombre par ce bras, dit le soudard en tendant la main droite, ou le sien m'aura fait descendre la garde. Si je meurs, vous serez la maîtresse chez mon pauvre imbécile d'oncle : bene sit! Si je reste sur mes quilles, marchez droit, et servez-lui du bonheur premier numéro. Autrement je connais à Paris des Rabouilleuses qui sont, sans vous faire tort, plus jolies que vous, car elles n'ont que dix-sept ans; elles rendront mon oncle excessivement heureux, et seront dans mes intérêts. Commencez votre service dès ce soir, car, si demain le bonhomme n'est pas gai comme un pinson, je ne vous dis qu'une parole, écoutez-la bien! Il n'y a qu'une seule manière de tuer un homme sans que la justice ait le plus petit mot à dire, c'est de se battre en duel avec lui; mais j'en connais trois pour me débarrasser d'une femme. Voilà, ma biche !
Pendant cette allocution. Flore trembla comme une personne prise par la fièvre.
— Tuer Max ?... dit-elle en regardant Philippe à la lueur de la lune.
— Allez, tenez, voilà mon oncle...
En effet, le père Rouget, quoi que pût lui dire M. Hochon, \ânt dans la rue prendre Flore par la main, comme un avare eût fait pour son trésor ; il rentra chez lui, l'emmena dans sa chambre et s'y enferma.
■ — C'est aujourd'hui la Saint-Lambert, qui quitte sa place la perd, dit Benjamin au Polonais.
— Mon maître vous fermera le bec à tous, répondit Kouski en allant rejoindre Max, qui s'établit à l'hôtel de la Poste.
Le lendemain, de neuf heures à onze heures, les femmes causaient entre elles à la porte des maisons. Dans toute la ville, il
n'était bruit que de l'étrange révolution accomplie la veille dans le ménage du père Rouget. Le résumé de ces conversations fut le même partout.
— Que va-t-il se passer demain, au banquet du couronnement, entre Max et le colonel Bridau ?
Philippe dit à la Védiedeux mots : « Six cents francs de rente viagère, ou chassée 1 » qui la rendirent neutre pour le moment entre deux puissances aussi formidables que Philippe et Flore.
En sachant la vie de Max en danger, Flore devint plus aimable avec le vieux Rouget qu'aux premiers jours de leur ménage. Hélas ! en amour, une tromperie intéressée est supérieure à la vérité, voilà pourquoi tant d'hommes payent si cher d'habiles trompeuses. La Rabouilleuse ne se montra qu'au moment du déjeuner en descendant avec Rouget, à qui elle donnait le bras. Elle eut des larmes dans les yeux en voyant à la place de Max le terrible soudard à l'œil d'un bleu sombre, à la figure froidement sinistre.
— Qu'avez- vous, mademoiselle ? dit-il après avoir souhaité le bonjour à son oncle.
— Elle a, mon neveu, qu'elle ne supporte pas l'idée de savoir que tu peux te battre avec le commandant Gilet...
— Je n'ai pas la moindre envie de tuer ce Gilet, répondit Philippe; il n'a qu'à s'en aller d'Issoudun, s'embarquer pour l'Amérique avec une pacotille, je serai le premier à vous conseiller de lui donner de quoi s'acheter les meilleures marchandises possible et à lui souhaiter bon voyage ! Il fera fortune, et ce sera beaucoup plus honorable que de faire les cent coups à Issoudun la nuit, et le diable dans votre maison.
— £h bien, c'est gentil, cela ? dit Rouget en regardant Flore.
— En A...mé...ri...ique! répondit-elle en sanglotant.
— Il vaut mieux jouer des jambes à New-York que de pourrir dans une redingote de sapin en France... Après cela, vous me direz qu'il est adroit : il peut me tuer ! fit observer le colonel.
— Voulez-vous me laisser lui parler ? dit Flore d'un ton humble et soumis en implorant Philippe.
— Certainement, il peut bien venir chercher ses affaires; je resterai cependant avec mon oncle pendant ce temps-là, car je ne quitte plus le bonhomme, répondit PhiUppe.
— Védie, cria Flore, cours à la Poste, ma fille, et dis au commandant que je prie de...
— De venir prendre toutes ses affaires, dit Phihppe en coupant la parole à Flore.
— Oui, oui, Védie. Ce sera le prétexte le plus honnête pour me voir, je veux lui parler...
La terreur comprimait tellement la haine chez cette fille, le saisissement qu'elle éprouvait en rencontrant une nature forte et impitoyable, elle qui jusqu'alors était adulée, fut si grand qu'elle s'accoutumait à plier devant Philippe comme le pauvre Rouget s'était accoutumé à plier devant elle; elle attendit avec anxiété le retour delà Védie; mais la Védie revint avec un refus formel de Max, qui priait Mii° Brazier de lui envoyer ses effets à l'hôtel de la Poste.
— Me permettez-vous d'aller les lui porter ? dit-elle à Jean- Jacques Rouget.
— Oui, mais tu reviendras ? fit le vieillard.
— Si mademoiselle n'est pas revenue à midi, vous me donnerez à une heure votre procuration pour vos rentes, dit Philippe en regardant Flore. — Allez avec la Védie pour sauver les apparences, mademoiselle. Il faut désormais avoir soin de l'honneur de mon oncle.
Flore ne put rien obtenir de Maxence. Le commandant, au désespoir de s'être laissé débusquer d'une position ignoble aux yeux de toute la ville, avait trop de fierté pour fuir devant PhiUppe. La Rabouilleuse combattit cette raison en proposant à son ami de s'enfuir ensemble en Amérique; mais Gilet, qui ne voulait pas montrer le fond de son cœur à cette fille, persista dans son intention de tuer Philippe.
— Nous avons commis une lourde sottise, dit-il. Il fallait aller tous les trois à Paris y passer l'hiver; mais comment imaginer, dès que nous avons vu ce grand cadavre, que les choses tourneraient ainsi ? Il y a dans le cours des événements une rapidité qui grise. J'ai pris le colonel pour un de ces sabreurs qui n'ont pas deux idées : voilà ma faute. Puisque je n'ai pas su tout d'abord faire un crochet de lièvre, maintenant je serais un lâche si je rompais d'une semelle devant le colonel; il m'a perdu dans l'opinion delà ville, je ne puis me réhabiliter que par sa mort.
— Pars pour l'Amérique avec quarante mille francs, je saurai me débarrasser de ce sauvage-là, je te rejoindrai, ce sera bien plus sage...
— Que penserait-on de moi ? s'écria-t-il, poussé par le préjugé des disettes. Non. D'ailleurs j'en ai déjà enterré neuf. Ce garçonlà ne me paraît pas devoir être très fort : il est sorti de l'École pour aller à l'armée, il s'est toujours battu jusqu'en 1815, il a
voyagé depuis en Amérique; ainsi mon mâtin n'a jamais mis le pied dans une salle d'armes, tandis que je suis sans égal au sabre! Le sabre est son arme, j'aurai l'air généreux en la lui faisant offrir, car je tâcherai d'être l'insulté, et je l'enfoncerai. Décidément cela vaut mieux. Rassure-toi : nous serons les maîtres après-demain.
Ainsi le stupide point d'honneur fut chez Max plus fort que la saine politique. Revenue à une heure chez elle, Flore s'enferma dans sa chambre pour y pleurera son aise. Pendant toute cette journée, les disettes allèrent leur train dans Issoudun, où l'on regardait comme inévitable un duel entre Philippe et Maxence.
— Ah ! monsieur Hochon, dit Mignonnet, qui rencontra le vieillard en se promenant accompagné de Carpentier sur le boulevard Baron, nous sommes très inquiets, car Gilet est bien fort à toute arme.
— N'importe, répondit le vieux diplomate de province, Philippe a bien mené cette affaire... Et je n'aurais pas cru que ce grand sans-gêne aurait si promptement réussi. Ces deux gaillards ont roulé l'un vers l'autre comme deux orages...
— Oh! fit Carpentier, Philippe est un homme profond, sa conduite à la cour des pairs est un chef-d'œuvre de diplomatie.
— Eh bien, capitaine Renard, faisait observer un bourgeois, on disait qu'entre eux les loups ne se mangeaient point, mais il paraît que Max va en découdre avec le colonel Bridau. Ça sera sérieux, entre gens de la vieille garde.
— Vous riez de cela, vous autres ! Parce que ce pauvre garçon s'amusait la nuit, vous lui en voulez, dit le commandant Potel. Mais Gilet est un homme qui ne pouvait guère rester dans un trou comme Issoudun sans s'occuper à quelque chose!
— Enfin, messieurs, disait un quatrième, Max et le colonel ont joué leur jeu. Le colonel ne devait-il pas venger son frère Joseph ? Souvenez-vous de la traîtrise de Max à l'égard de ce pauvre garçon.
— Bah! un artiste, dit Renard.
— Mais il s'agit de la succession du père Rouget. On dit que M. Gilet allait s'emparer de cinquante mille li\Tes de rente, au moment où le colonel s'est établi chez son oncle.
— Gilet, voler des rentes à quelqu'un ?... Tenez, ne dites pas cela, monsieur Ganivet, ailleurs qu'ici, s'écria Potel, ou nous vous ferions avaler votre langue, et sans sauce !
Dans toutes les maisons bourgeoises, on fit des vœux pour le digne colonel Bridau.
Le lendemain, vers quatre heures, les officiers de l'ancienne armée qui se trouvaient à Issoudun ou dans les environs se promenaient, sur la place du Marché, devant la porte d'un restaurateur nommé Lacroix, en attendant Philippe Bridau. Le banquet qui devait avoir lieu pour fêter le couronnement était indiqué pour cinq heures, heure militaire. On causait de l'affaire de Maxence et de son renvoi de chez le père Rouget dans tous les groupes, car les simples soldats avaient imaginé d'avoir une réunion chez un marchand de vin, sur la place. Pami les officiers, Potel et Renard furent les seuls qui essayèrent de défendre leur ami.
— Est-ce que nous devons nous mêler de ce qui se passe entre deux héritiers ? disait Renard.
— Max est faible avec les femmes, faisait observer le cynique Potel.
— Il y aura des sabres dégainés sous peu, dit un ancien souslieutenant qui cultivait un marais dans le haut Baltan. Si M. Maxence Gilet a commis la sottise de venir demeurer chez le bonhomme Rouget, il serait un lâche de s'en laisser chasser comme un valet sans demander raison.
— Certes, répondit sèchement Mignonnet. Une sottise qui ne réussit pas devient un crime.
Max, qui vint rejoindre les vieux soldats de Napoléon, fut alors accueilli par un silence assez significatif. Potel, Renard, prirent leur ami chacun par un bras, et allèrent à quelques pas causer avec lui. En ce moment, on vit venir de loin Philippe en grande tenue, il traînait sa canne d'un air imperturbable qui contrastait avec la profonde attention que Max était forcé d'accorder aux discours de ses deux derniers amis. Philippe reçut les poignées de main de Mignonnet, deCarpentieretde quelques autres. Cet accueil, si différent de celui qu'on venait de faire à Maxence, acheva de dissiper dans l'esprit de ce garçon quelques idées de couardise, de sagesse, si l'on veut, que les instances et surtout les tendresses de Flore avaient fait naître, une fois qu'il s'était trouvé seul avec lui-même.
— Nous nous battrons, dit-il au capitaine Renard, et à mort! Ainsi ne me parlez plus de rien, laissez-moi bien jouer mon rôle.
Après ce dernier mot prononcé d'un ton fébrile, les trois bonapartistes revinrent se mêler au groupe des officiers. Max, le premier, salua Philippe Bridau, qui lui rendit son salut en échangeant avec lui le plus froid regard.
— Allons, messieurs, à table! fit le commandant Potel.
— Buvons à la gloire impérissable du petit Tondu, qui maintenant est dans le paradis des braves ! s'écria Renard.
En sentant que la contenance serait moins embarrassante à table, chacun comprit l'intention du petit capitaine de voltigeurs. On se précipita dans la longue salle basse du restaurant Lacroix, dont les fenêtres donnaient sur le marché. Chaque convive se plaça promptement à table, où, comme l'avait demandé Philippe, les deux adversaires se trouvèrent en face l'un de l'autre. Plusieurs jeunes gens de la viUe, et surtout des ex-chevaliers de la Désœuvrance, assez inquiets de ce qui devait se passer à ce banquet, se promenèrent en s'entretenant de la situation critique où Philippe avait su mettre Maxence Gilet. On déplorait cette colUsion, tout en regardant le duel comme nécessaire. Tout aUa bien jusqu'au dessert, quoique les deux athlètes conservassent, malgré l'entrain apparent du dîner, une espèce d'attention assez semblable à de l'inquiétude. En attendant la querelle que, l'un et l'autre, ils devaient méditer, Philippe parut d'un admirable sang-froid, et Max d'une étourdissante gaieté; mais, pour les connaisseurs, chacun d'eux jouait un rôle.
Quand le dessert fut servi, Philippe dit :
— Remphssez vos verres, mes amis. Je réclame la permission de porter la première santé.
— Il a dit mes amis, ne remplis pas ton verre, dit Renard à l'oreille de Max.
Max se veisa du vin.
— A la grande armée! s'écria Philippe avec un enthousiasme véritable.
— A la grande armée 1 fut répété comme une seule acclamation par toutes les voix.
En ce moment, on vit apparaître sur le seuil de la salle onze simples soldats, parmi lesquels se trouvaient Benjamin et Kouski, qui répétèrent : « A la grande armée ! »
— Entrez, mes enfants ! on va boire à sa santé, dit le commandant Potel.
Les vieux soldats entrèrent et se placèrent tous debout derrière les officiers.
— Tu vois bien qu't7 n'est pas mort ! dit Kouski à un ancien sergent qui sans doute avait déploré l'agonie de l'empereur enfin terminée.
— Je réclame le second toast, fit le commandant Mignonnet.
On fourragea quelques plats de dessert par contenance. Mignonnet se leva.
— A ceux qui ont tenté de rétablir son fils! dit-il.
Tous, moins Maxence Gilet, saluèrent Philippe Bridau en lui tendant leurs verres.
— A moi, dit Max, qui se leva.
— C'est Max! c'est Max! disait-on dehors.
Un profond silence régna dans la salle et sur la place, car le caractère de Gilet fit croire à une provocation.
— Puissions-nous ioîts nous retrouver à pareil jour, l'an prochain !
Et il salua Philippe avec ironie.
— Ça se masse, dit Kouski à son voisin.
— La police, à Paris, ne vous laissait pas faire des banquets comme celui-ci, dit le commandant Potel à Philippe.
— Pourquoi diable vas-tu parler de police au colonel Bridau ? dit insolemment Maxence Gilet.
— Le commandant Potel n'y entendait pas maUce, lui!... dit Philippe en souriant avec amertume.
Le silence devint si profond qu'on aurait entendu voler une mouche.
— La police me redoute assez, reprit Philippe, pour m'avoir envoyé à Issoudun, pays où j'ai eu le plaisir de retrouver de vieux lapins; mais, avouons-le! il n'y a pas ici de grands divertissements. Pour un homme qui ne haïssait pas la bagatelle, je suis assez privé. Enfin je ferai des économies pour ces demoiselles, car je ne suis pas de ceux à qui les lits de plume donnent des rentes, et Mariette du grand Opéra m'a coûté des sommes folles.
— Est-ce pour moi que vous dites cela, mon cher colonel ? demanda Max en dirigeant sur Philippe un regard qui fut comme un courant électrique,
— Prenez-le comme vous voudrez, commandant Gilet, répondit Philippe.
— Colonel, mes deux amis que voici, Renard et Potel, iront s'entendre demain avec...
— Avec Mignonnet et Carpentier, répondit Philippe en coupant la parole à Gilet et montrant ses deux voisins.
— Maintenant, dit Max, continuons les santés.
Chacun des deux adversaires n'était pas sorti du ton ordinaire de la conversation ; il n'y eut de solennel que le silence dans lequel on les écouta.
— Ah çà ! vous autres, dit Philippe en jetant un regard sur les simples soldats, songez que nos affaires ne regardent pas les bourgeois... Pas un mot de ce qui vient de se passer. Ça doit rester entre la vieille garde.
— Ils observeront la consigne, colonel, dit Renard, j'en réponds.
— Vive son petit ! Puisse-t-il régner sur la France ! s'écria Potel.
— Mort à l'Anglais ! s'écria Carpentier. Ce toast eut un succès prodigieux.
— Honte à Hudson Lowe ! dit le capitaine Renard.
Le dessert se passa très bien, les libations furent très amples. Les deux antagonistes et leurs quatre témoins mirent leur honneur à ce que ce duel, où il s'agissait d'une immense fortune et qui regardait deux hommes si distingués par leur courage, n'eût rien de commun avec les disputes ordinaires. Deux gentlemen ne se seraient pas mieux conduits que Max et Philippe. Aussi l'attente des jeunes gens et des bourgeois groupés sur la place fut-elle trompée. Tous les convives, en vrais militaires, gardèrent le plus profond secret sur l'épisode du dessert. A dix heures, chacun des deux adversaires apprit que l'arme convenue était le sabre. Le lieu choisi pour le rendez-vous fut le chevet de l'église des Capucins, à huit heures du matin. Goddet, qui, en sa qualité d'ancien chirurgien-major, faisait partie du banquet, avait été prié d'assister à l'affaire. Quoi qu'il arrivât, les témoins décidèrent que le combat ne durerait pas plus de dix minutes. A onze heures du soir, à la grande surprise du colonel, M. Hochon amena sa femme chez Phihppe au moment où il allait se coucher.
— Nous savons ce qui se passe, dit la vieille dame les yeux pleins de larmes, et je viens vous supplier de ne pas sortir demain sans faire vos prières... Élevez votre âme à Dieu.
— Oui, madame, répondit Phihppe, à qui le vieil Hochon fit un signe en se tenant derrière sa femme.
— Ce n'est pas tout, dit la marraine d'Agathe : je me mets à la place de votre pauvre mère, et je me suis dessaisie de ce que j'avais de plus précieux, tenez I...
Elle tendit à Philippe une dent fixée sur un velours noir brodé d'or, auquel elle avait cousu deux rubans verts, et la remit dans un sachet après la lui avoir montrée.
— C'est une relique de sainte Solange, la patronne du Berri ; je l'ai sauvée à la Révolution; gardez cela sur votre poitrine demain matin.
— Est-ce que ça peut préserver des coups de sabre ? demanda Philippe.
— Oui, répondit la vieille dame.
— Je ne peux pas plus avoir ce fourniment-là sur moi qu'une cuirasse! s'écria le fils d'Agathe.
— Que dit-il ? demanda M^^ Hochon à son mari.
— Il dit que ce n'est pas de jeu, répondit le vieil Hochon.
— Eh bien, n'en parlons plus, fit la vieille dame. Je prierai pour vous.
— Mais, madame, une prière et un bon coup de pointe, ça ne peut pas nuire, dit le colonel en faisant le geste de percer le coeur à M. Hochon.
La vieille dame voulut embrasser Philippe sur le front. Puis, en descendant, elle donna dix écus, tout ce qu'elle possédait d'argent, à Benjamin, pour obtenir de lui qu'il cousît la relique dans le gousset du pantalon de son maître. Ce que fit Benjamin, non qu'il crût à la vertu de cette dent, car il dit que son maître en avait une bien meilleure contre Gilet, mais parce qu'il devait s'acquitter d'une commission si chèrement payée. M°i« Hochon se retira pleine de confiance en sainte Solange.
A huit heures, le lendemain, 3 décembre, par un temps gris, Max, accompagné de ses deux témoins et du Polonais, arriva sur le petit pré qui entourait alors le chevet de l'ancienne église des Capucins. Ils y trouvèrent Philippe et les siens, avec Benjamin. Potel et Mignonnet mesurèrent vingt-quatre pieds. A chaque bout de cette distance, les deux soldats tracèrent deux lignes à l'aide d'une bêche. Sous peine de lâcheté, les adversaires ne pouvaient reculer au delà de leurs lignes respectives; chacun d'eux devait se tenir sur sa ligne et s'avancer à volonté quand les témoins auraient dit : « Allez ! »
— Mettons-nous habit bas ? dit froidement Philippe à Gilet.
— Volontiers, colonel, répondit Maxence avec une sécurité de bretteur.
Les deux adversaires ne gardèrent que leurs pantalons ; leur chair s'entrevit alors en rose sous la percale des chemises. Chacun, armé d'un sabre d'ordonnance choisi de même poids, environ trois livres, et de même longueur, trois pieds, se campa, tenant la pointe en terre en attendant le signal. Ce fut si calme de part et d'autre que, malgré le froid, les muscles ne tressaillirent pas plus que s'ils eussent été de bronze. Goddet, les quatre témoins et les deux soldats eurent une sensation involontaire.
— C'est de fiers mâtins !
Cette exclamation s'échappa de la bouche du commandant Potel.
Au moment où le signal « Allez! » fut donné, Maxence aperçut la tête sinistre de Fario qui les regardait par le trou que les chevaliers avaient fait au toit de l'église pour introduire les pigeons dans son magasin. Ces deux yeux, d'où jaillirent comme deux douches de feu, de haine et de vengeance, éblouirent Max. Le colonel alla droit à son adversaire, en se mettant en garde de manière à saisir l'avantage. Les experts dans l'art de tuer savent que, de deux adversaires, le plus habile peut prendre le haut du pavé, pour employer une expression qui rende par une image l'effet de la garde plus haute. Cette pose, qui permet en quelque sorte de voir venir, annonce si bien un duelUste du premier ordre que le sentiment de son infériorité pénétra dans l'âme de Max et y produisit ce désarroi de forces qui démoralise un joueur alors que, devant un maître ou devant un homme heureux, il se trouble et joue plus mal qu'à l'ordinaire.
— Ah! le lascar, se dit Max, il est de première force, je suis perdu!
Max essaya d'un moulinet en manœuvrant son sabre avec une dextérité de bâtonniste; il voulait étourdir Philippe et rencontrer son sabre, afin de le désarmer; mais il s'aperçut au premier choc que le colonel avait un poignet de fer, et flexible comme un ressort d'acier. Maxence dut songer à autre chose, et il voulait réfléchir, le malheureux I tandis que Philippe, dont les yeux lui jetaient des éclairs plus vifs que ceux de leurs sabres, parait toutes les attaques avec le sang-froid d'un maître garni de son plastron dans une salle.
Entre des hommes aussi forts que les deux combattants, il se passe un phénomène à peu près semblable à celui qui a lieu entre les gens du peuple au terrible combat dit de la savate. La victoire dépend d'un faux mouvement, d'une erreur de calcul, rapide comme l'éclair, auquel on doit se livrer instmctivement. Pendant un temps aussi court pour les spectateurs qu'il semble long aux adversaires, la lutte consiste en une observation où s'absorbent les forces de l'âme et du corps, cachée sous des feintes dont la lenteur et l'apparente prudence semble faire croire qu'aucun des deux antagonistes ne veut se battre. Ce moment, suivi d'une lutte rapide et décisive, est terrible pour les connaisseurs. A une mauvaise parade de Max, le colonel lui fit sauter le sabre de la main.
22fi - BALZAC
— Ramassez-le! dit-il en suspendant le combat, je ne suis pas homme à tuer un ennemi désarmé.
Ce fut le sublime de l'atroce. Cette grandeur annonçait tant de supériorité qu'elle fut prise pour le plus adroit de tous les calculs par les spectateurs. En effet, quand Max se remit en garde, il avait perdu son sang-froid, et se trouva nécessairement encore sous le coup de cette garde haute qui vous menace tout en couvrant l'adversaire ; il voulut alors réparer sa honteuse défaite par une hardiesse, il ne songea plus à se garder, prit son sabre à deux mains et fondit rageusement sur le colonel pour le blesser à mort en lui laissant prendre sa vie. Si Philippe reçut un coup de sabre qui lui coupa le front et une partie de la figure, il fendit obliquement la tête de Max par un terrible retour du moulinet qu'il opposa pour amortir le coup d'assommoir que jNIax lui destinait. Ces deux coups enragés terminèrent le combat à la neuvième minute. Fario descendit et vint se repaître de la vue de son ennemi dans les convulsions de la mort, car, chez un homme de la force de Max, les muscles du corps remuèrent effroyablement. On transporta Phihppe chez son oncle.
Ainsi périt un de ces hommes destinés à faire de grandes choses, s'il était resté dans le milieu qui lui était propice; un homme traité par la nature en enfant gâté, car elle lui donna le courage, le sang-froid et le sens politique à laCésarBorgia. Mais l'éducation ne lui avait pas communiqué cette noblesse d'idées et de conduite sans laquelle rien n'est possible dans aucune carrière. Il ne fut pas regretté, par suite de la perfidie avec laquelle son adversaire, qui valait moins que lui, avait su le déconsidérer. Sa fin mit un terme aux exploits de l'ordre de la Désœuvrance, au grand contentement de la ville d'Issoudun. Aussi Philippe ne fut-il pas inquiété à raison de ce duel, qui parut d'ailleurs un effet de la vengeance divine, et dont les circonstances se racontèrent dans toute la contrée avec d'unanimes éloges accordés aux deux adversaires.
— Ils auraient dû se tuer tous les deux, dit M. Mouilleron, c'eût été un bon débarras pour le gouvernement,
La situation de Flore Brazier eût été très embarrassante, sans la crise aiguë dans laquelle la mort de Max la fit tomber; elle fut prise d'un transport au cerveau, combiné d'une inflammation dangereuse occasionnée par les péripéties de ces trois journées; si elle eût joui de sa santé, peut-être aurait-elle fui de la maison où gisait au-dessus d'elle, dans l'appartement de Max
et dans les draps de Max, le meurtrier de Max. Elle fut entre la vie et la mort pendant trois mois, soignée par M. Goddet, qui soignait également Philippe.
Dès que Philippe put tenir une plume, il écrivit les lettres suivantes :