ACTE DEUXIÈME
POTEL
Et des cigares; donnez-nous la boîte. (Prend les caries.) A moi de faire.
MAX
Oui, oui, va, fais.
Pendant que Védie apporte la bière, les cigares, Potel mêle les cartes — il chante) Max siffle — après avoir bu un verre de bière Potel donne les cartes — ils étudient leur jôu en continuant à chanter et à siffler; l'un l'air de Garât sur Bélisaire, 1 autre « TEmpereur d'Autriche dit )) sur l'air d'rjrlurette.
Des cartes?
Non, joue.
Du pique.
MAX
POTEL
MAX
POTEL
Je coupe. Tu vois, je coupe avec de l'atout, le huit de trèfle.
MAX
Bon, bon, marche.
POTEL
Le roi de cœur.
MAX
Cochonnerie.
POTEL
Tu n'as pas d'atout ?
MAX
Non, je n'en ai pas, j'en avais tantôt.
POTEL
Veine, alors! (jouant.) Atout ! atout! et atout !
Bran!
POTEL
A boule le napoléon?
MAX
Tiens, je ne joue plus, tu as une veine de cocu.
POTEL
Non... hélas ! Allons ! ne prends pas cet air tartare. Vas-tu regarder à un napoléon toi qui vis ici depuis deux mois sans bourse délier, nippé, nourri, choyé, heureux comme un sultan!.. Ahl tu en as de la chance 1 Une maison bien tenue, une femme superbe, car elle est superbe ! Et comme son prénom lui va bien : Flore! la déesse des jardins... Je la vois avec une corbeille de fleurs sur l'épaule, et la jupe flottante!.. Si j'avais une maîtresse pareille 1 Mais dans ce chien de pays où la trouver?
MAX
A Châleauroux? à Bourges?
POTEL
J'ai cherché : il n'y a que des filles sans cœur incapables de vous aimer pour vous-même. Et quant à les payer, je n'oublie pas les traditions de notre glorieux uniforme, je n'ai jamais dépensé deux liards pour une femme. Je vis comme un moine. Et dire qu'il y a deux ans, à chaque étape, on avait dans son lit une beauté nouvelle ! Ici, on ne voit que de vieilles biques rissolées par le soleil, on ne rencontre... Tiens, à propos de rencontre, j'en ai fait une bien curieuse avant hier.
MAX
Une femme?
POTEL
Hé non! un homme. Il était un heure de l'aprèsmidi. Avant de rentrer chez mon frère, où j'aune •du drap, j'étais allé fumer un cigare sur la route de Tivoli. J'aime à rêver dans la campagne. Donc je me baladais tranquillement quand j'entends des coups de feu, je lève le nez et j'aperçois au beau milieu de la route une espèce de grand escogriffe, qui, une paire de pistolets à la main, s'amusait à loger des balles dans les troncs des peupliers. Il me voit, glisse les pistolets dans sa poche, passe à côté de moi sans me saluer et rentre dans Issoudun en sifflant : « Veillons au salut de l'Empire. » Qu'est-ce que c'est que cet individu-là?
MAX
Je n'en sais rien. Peut-être...
FLORE, en coulisse.
Non, non .. Lâchez moi, voulez-vous me lâcher?
Elle entre.
POTEL
Qu'avez-vous, belle Flore?
MAX
Qu'est-ce que tu as?
FLORE, dégoûtée.
Ah ! ce vieux !
POTEL
Ah ! ah ! le papa Rouget qui voulait batifoler ! Voyez-vous ce bon vieillard qui a la digestion amoureuse ! Fi I un si beau corps est-il fait pour se débattre entre des mains ridées ! C'est le cyclopePolyphème lutinant la nymphe Galathée.
FLORE
Capitaine, il va être deux heures.
POTEL
Sacrebleu! oui... deux heures moins cinq. Je file (a Max.) Alors, dans trois jours, le deux décembre, rendez-vous ici après le dîner, n'est-ce pas ?
MAX
Oui, Rouget nous offre du Champagne pour fêter ranniversaire du couronnement de l'Empereur.
POTEL
On va donc rendosser l'uniforme. Qui auronsnous?
MAX
Mignonnet, de commandant Renard et le général Garpentier.
POTEL
Je n'aime pas beaucoup ce vieil oison.
MAX
11 était impossible de ne pas l'inviter.
POTEL
Au revoir, je vais à la boutique. Rester neuf heures par jour le derrière sur une chaise quand on a combattu à Wagram et à Essling ! Enfin! Encore si on voyait de jolies femmes! Au revoir, mademoiselle, an revoir, Max.
Il sort.
FLORE
Ah! j'en ai assez, j'en ai assez de cette vie. Cet homme me dégoûte et je ne veux plus être qu'à toi.
MAX
Allons, voyons, ma chérie, sois raisonnable.
FLORE
S'il prend enfin cette inscription de rentes, s'il la