LONDRES
pouvoir rendre à leurs éleveurs, ont dû être dispersés longtemps avant l'armistice, les fourrages faisant défaut. (7).
Aussitôt après l’armistice les Services vétérinaires se sont occupés avec une prédilection particulière de reconstituer le cheptel vosgien par des méthodes zootechniques bien étudiées et judicieusement appliquées, procédés dont je parlerai plus loin. Grâce aux nombreuses subventions accordées par l'Etat et avec l’aide des communes et des associations d'élevage, ils ont réalisé cette tâche lourde à tel point qu’il n’est pas démesuré de prétendre que la race vosgienne par ses produits, pas sa conformation et sa constitution rustique et, last not least, par ses particularités typiques, présente aujourd’hui dans la majeure partie de ses sujets les qualités utiles pour répondre aux be-
soins économiques de son milieu.
2) Conclusions sur l’origine de la RACE VOSGIENNE.
Ce rapide exposé historique nous explique suffisamment pourquoi il est difficile de se prononcer avec sûreté sur l’origine de la race vosgienne, Les historiens, les chroniqueurs parlent longuement des luttes fraticides des peuples, des sanglantes rivalités des rois et des princes, mais l’économie rurale de l’époque ne les intéresse pas; tout au plus daignent-ils s’en occuper quand quelques épizooties meurtrières, le charbon ou la peste bovine, et elles étaient fréquentes et terribles au temps des nombreuses guerres et des révolutions dévastatrices, faisaient périr toute la population animale d’une région ou d’une province. Quelques auteurs traitent en particulier de l’élevage du cheval mais aucun d'eux ne fait mention des animaux qui fournissent leur lait et leur viande pour nourrir la famille, de ceux qui labourent les champs.
Ainsi nous manquons en général de documents précis traitant de la culture et des animaux domestiques; on s’est occupé plutôt des ani. maux sauvages, mais peu ou point de ceux qui se sont ralliés à l’homme.
À la question, si les bovins vosgiens sont autochtones ou s’il ont été introduits so't intensionnellement soit par hasard, personne ne saurait donner une réponse exacte, Les uns soutiennent qu’ils sont d’origine celtique, d’autres prétendent qu’ils sont d’origine alémanique et remontent aux temps des imigrations du 6° et du 7% siècle, d’autres
ne font remonter cette origine qu’au 16° siècle, d’autres enfin veulent
que la vosgienné n'aurait été introduite que par les Suédois lors de la guerre de Trente ans.
Dans la vallée de la Bruche on se raconte volontiers qu'après cette guerre désastreuse, des familles de guerriers suédois sont venues s’y établir avec leur bétail qu’ils avaient enlevé lors de leur passage par l'Allemagne du Sud, bétail pour lequel (particulièrement pour celui de la Bavière) ils auraient eu une prédilection, parcequ’il ressemblait au bétail de leur pays natal, au moins quant au pelage. Il est vrai que des descendants de guerriers suédois habitent encore aujourd’hui cette vallée, où ils continuent à élever avec préférence la vosgienne (5).
Ou faudrait-il croire que le bétail vosgien provienne de la domestification sur place de l’auerochs, ou urus, du boeuf sauvage doni la forêt vosgienne était peuplée en masse?
Schoepflin (14) qui a eu entre les mains des documents que le temps a détruit, attestait en ces termes généraux mais positifs l’existence des «urus» sur l’ancienne terre d'Alsace: Avant que la culture n’eût dépouillé les Vosges des sombres forêts qui en faisaient des solitudes pleines de silence et d'horreur, on y trouvait aussi des «urus» ou boeufs sauvages, des chamois et des élans.
Un autre auteur digne de foi, Charles Gérard, dans «Essai d’une Faune historique des mammifères sauvages de l’Alsace» nous rapporte que dans l'antiquité celtique la chaîne montagneuse qui coure depuis le Jura jusqu’au Mont-Tonnerre, ainsi que les plaines de l’Alsace et de la Lorraine, abondaient en «Auerochs». Les immenses forêts, les solitudes sauvages qui règnaient d’une extrémité à l’autre de ce vaste territoire abandonné aux forces de la nature, pénétré seulement dans sa périphérie par une population humaine rare et faible, offraient des refuges assurés aux grand animaux survivants de l’ancien monde.
L’urus de César, où l’Auerochs, Urochs (1) (Ochs — boeuf, Auer — sauvage) des Gaulois et des Germains faisaient l’élément préféré des délassements cynégétiques des rois et seigneurs de la première race, Au sujet de ces chasses M. l’Abbé Grandidier dans son «Histoire de la Province d'Alsace», dédié au Roi, nous rapporte en 1787: La chasse était
1) Gérard : d’après quelques philologues modernes cette expression aurait son origine dans la racine gaglique «Uras» qui signifie «force, puissance, vigueur», idée qui ne s’éloigne point de l’étymologie généralement acceptée, la force et la vigueur étant les attributs distinctifs des êtres sauvages.
après les exercices militaires, celui dont les Celtes faisaient le plus de cas. Cet exercice qui n’est aujourd’hui pour la noblesse qu'un amusement souvent onéreux au peuple, formait pour nos ancêtres un apprentissage de valeur et même un apprentissage très périlleux. La première chasse qu’ils permettaient à leur jeunesse, était celle de l’«Urus», c’est-à-dire du plus féroce et du plus redoutable des animaux que leurs forêts nourrisaient, Cet animal peu connu aujourd’hui n’est autre que le taureau sauvage que les anciens ont aussi appelé «Bubalus» et auxquels les Allemands ont concervé le nom d’«Auer-Ochs».
A juger d’après la description de cet animal féroce que P. Ganier et J. Froehlich en font dans leur «Voyage aux Châteaux Historiques des Vosges» une descendance du bovin vosgien actuel par la domestification de l’Auerochs n’est, à notre avis, guère soutenable: «Ce terrible ruminant d’une taille énorme qui, chez le mâle, dépassait quelquefois deux mètres de hauteur était d’une férocité extrème, ses petits yeux perçant sous un front puissant, large et bombé, armé de grosses cornes latérales, sa barbe longue et pendante ornant un muffle épais, la grossière toison de longs poils bruns dont son corps était revêtu, tout enfin contribuait à donner à cette bête monstrueuse l’aspect le plus farouche et le plus rébarbatif. Toute proportion gardée, l’Auerochs est done au boeuf ce que le mammouth vélu est à l’éléphant; même différence de taille et de pelage».
Sous les Mérovingiens et les Carolingiens les montagnes des Vosges étaient encore remplies d’Auerochs, si nous devons croire à M. Ducas de Beaulieu qui s'exprime ainsi (15). «Qui produit ces sons rauques et sauvages? C’est l’olifant de Charlemagne ou du débonnaire Louis chassant l’élan et l’urus aux forêts alsaciennes».
Dans les «Niebelungen» Siefrid le Fort, chassant dans les Vosges avec le roi des Burgondes Gunther, tue plusieurs Auerochs:
Dar nôch sluog er schiere einen wisent unde elch.
Straker ûre viere und einen grimmen schelch (taureau-auerochs (1)
L’auerochs n’est plus nommé dans les documents du commencement du XI° siècle qui parlent des animaux qu’on trouvait dans les forêts vosgiennes. «Ce ruminant, dit M. Emile Blanchard (15) %a laissé des débris en abondance dans les fonds des cours d’eau, dans les
1) Niebelungenglied, XVI aventure, strophe 22.
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alluvions, dans les tourbières, dans les cavernes. Comme le bison qui lui a survécu, il habitait encore les forêts de l’Europe centrale et il y a moins d’un millier d'années», c’est-à-dire la fin de l’espèce se consomma dans les Vosges vers le X° siècle. Ù
L'Alsace conserva jusqu’à la révolution deux reliques de l’âge de l’Auerochs. On voyait au grand pilier qui porte le nom de «pilier des anges» de la cathédrale de Strasbourg, une corne immense suspendue à une chaîne. Elle avait 6 pieds et demi de longueur. Il est vraisemblable que cette corne, que Buffon a reconnue pour une corne d’auerochs (1), a été déposée dans l’église de Strasbourg à cause de sa grandeur exceptionnelle et comme souvenir intéressant l’histoire du pays (2).
Charles Gérard (15) nous rapporte qu’une autre corne d’auerochs était gardée dans les caves du château épiscopal de Saverne, d’où elle disparut quand le dernier cardinal de Rohan émigra, Cette corne a joué un rôle dans l’histoire des moeurs alsaciennes, dont je ne voudrais pas manquer de faire mention ici. (Un de nos meilleurs évèques de l’ancien temps, Jean de Manderscheiïd, l’avait trouvée dans l'héritage de ses pères. Il eut l’idée originale de grouper autour du vieux trophée de chasse les plus francs-buveurs de son évêché, et de cette fantaisie rabelaisienne naquit, le 27 mai 11586, l’académie poculative qui prit le nom de «Confrérie de la Corne».
Le Château du Haut-Barr, près de Saverne, restauré par Jean de Manderscheïd, devint le siège, le capitole de cet institut bachique. Il n’y avait que les pantagruélistes de haut-vol, les «buveurs très illustres» qui pouvaient aspirer à faire partie de la consolante université. Le régime des examens qui y conduisaient au doctorat, était en effet un régime à haute pression. La corne du Haut-Barr contenait 4 litres. Pour être proclamé membre du vénérable sénat, il fallait vider d’un seul trait le digne emblême de l’association, rempli de deux bons pots de Lüppelsperger, de Wolxheim ou de vin du Rhin. Les délicats et les impuissants qui succombaient à l’épreuve redescendaient la montagne, comme ils pouvaient, mais couverts de mépris et notés d'incapacité. — Ce «Wüillkomm» gigantesque, symbôle de l'institution
fondée par Manderscheid, était devenu une véritable personnification,
1) Buffon, Epoques de la nature II, 276.
2) Grandidier, Essais sur la Cathédrale de Strasbourg p. 262.
une déité mythique. On l’appelait «Madame la Corne, l’incomparable Corne, la Corne divine, la grande Corne, la plus qu’admirable Corne...»
J'ai cité ces quelques documents historiques pour démontrer que l’auerochs ne présentait à nos ancêtres des premiers temps qu’un intérêt cynégétique qui les initiait aux rudes épreuves de la vie militani et dont la chasse avait tant d’attraits, que leur mythologie leur eu promettait la jouissance éternelle dans le Walhalla. Il n’est guère croyable qu’une domestication de cette bête féroce, au corps massif et aux proportions gigantesques n’ayant absolument rien de commun avec la figure fine et svelte de la vosgienne, ai jamais été tenté. — En tout les cas, un tel essai aurait été voué d’avance à l’insuccès.
On a voulu aussi voir dans nos vosgiennes les restes dégénérées de fribourgeoïises et même de hollandaises qui auraient été importées dans les Vosges. Cependant au contraire de ce qui s’est passé dans la plaine d'Alsace, où les races autochtones qu’entretenaient les populations celtiques et gallo-romaines du IV* siècle ont été à peu près complètement remplacées par la bête rouge-pie, au front large, introduite par les populations venues du Nord-Est (Burgondes — Francs — Suèves), le bétail des Vosges a su résister à tout mélange ou croisement en gardant son type autochtone, Quoiqu'il soit toujours très difficile de se fixer avec certitude sur l’origine d’une race bovine — voir en ce qui concerne la race vosgienne les opinions contradictoires qui précèdent — je crois que celle de M. Zundel (17), qui dit que la réponse sur la question de l’origine de la race vosgienne est donnée par la conformation générale des animaux et, en particulier, par la conformation de la tête, est bien la plus vraisemblable. Cette conformation indique que les bovins des Vosges appartiennent qu groupe des bovins «brachycéphales»; ils sont donc d’origine celtique de même que par exemple la race bretonne, et leur présence dans nos montagnes remonte à plus de 2.000 ans. Ils sont par excellence des autochtones bien acclimatés par la longue série des siècles de leur existence dans la région.
COMME LE SAPIN DE NOS VOSGES QUI PLANTE LES RA- CINES DANS LE TERRAIN ROCHEUX D'OU IL PUISE NÉANMOINS LA FORCE POUR FAIRE POUSSER SON TRONC DROIT ET VI- COUREUX ET LA CIME QU'IL DRESSE MAJESTUEUSEMENT VERS LE CIEL BLEU, LE BOVIN VOSCGIEN Y VIT DEPUIS UN TEMPS MILLÉNAIRE AU CONTACT INTIME AVEC LA NATURE. COMME