‹ La race slaveChapitre 21 sur 43 · SI · texte numérisé non relu

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sons anciennes et naturelles. Il y a longtemps que s'est produite la différenciation des Russes du nord et du sud ; elle s'est développée peu à peu, mais sans relâche. Il y a aussi des griefs et des malentendus depuis longtemps entre la Grande et la Petite-Russie et leur vie tout entière a été distmcte pendant des siècles. Cependant autrefois il n'y avait pas de conflit entre les Grands et les Petits-Russes, au sens actuel. Au contraire les deux partis avaient l'idée de leur parenté, voire même de leur unité, ainsi qu'on peut le voir par l'exposé des motifs pour lesquels Bogdan Khmelnitsky se donna à Moscou et au tsar Alexis Mikhaïlovitch (en 1653) quand il détacha l'Ukraine de la Pologne.

Le conflit des deux nations russes n'a éclaté en réalité qu'au xix^' siècle.

Il a eu pour origine :

1° Les efforts des Petits-Russes pour se créer ou pour faire renaître une langue et une littérature à eux.

2° Toute une série de discussions scientifiques sur la question de savoir quels sont les rapports des Grands-Russes et des Petits-Russes, particulièrement au point de vue linguistique et anthropologique.

Enfin et surtout :

a*" L'état actuel politique et social des Petits- Russes dans l'Empire et le développement général dans ces dernières années des idées sociales et démocratiques.

LES RUSSES

Ainsi aujourd'hui le conflit passe de plus en plus du terrain littéraire et scientifique sur le terrain politique.

Le conflit a commencé en 1798, lorsque J.-P. Kotliarevsky publia en petit-russe son Enéide t?^apestie. A dater de cette époque on s'efforce de créer une littérature indigène. Mais ces tendances furent bien vite contrariées par le pouvoir qui craignait que ce séparatisme littéraire ne fût contraire à l'unité de TÉtat. Et à différentes reprises, notamment en 1847, 1863 et 1876, il fut interdit d'imprimer et de publier, sauf quelques rares exceptions, des livres en petit-russe. Mais ces prohibitions obtinrent un résultat absolument opposé à celui qu'elles visaient. Les tendances d'émancipation littéraire s'affermirent d'autant plus qu'elles étaient plus rigoureusement réprimées et elles trouvaient un terrain favorable dans la Galicie orientale appartenant, comme on sait, à l'Autriche.

D'autre part, le conflit fut aggravé, renforcé par les discussions scientifiques sur les rapports des deux nations. On discuta sur l'antiquité de l'idiome petit-russe, notamment dans la région de Kiev, sur la question de savoir qui avait produit les premières annales russes et la première littérature russe dans l'état kiévien. Ces polémiques se produisirent surtout de 1850 à 1860; elles sont marquées par les travaux de Sreznesvky, de Lavrovsky et surtout de Pogodine qui prétendait démontrer que jusqu'au xiv^ siècle

Kiev avait été occupé par les Grands-Russes, initiateurs de l'histoire et de la littérature, et que les Petits-Russes n'étaient venus des Karpathes qu'après la conquête tatare. Cette théorie rencontra des adversaires chez les historiens de la Petite-Russie ; elle fut reprise plus tard avec beaucoup d'énergie (en 1883) ^u point de vue linguistique par Sobolovsky, et réfutée avec non moins de vigueur par les historiens Dachkievitch, Antonovitch, Grouchevsky, A. lablonowsky, et les philologues V. Jagic, A. Schakhmatov, A. Krymsky, A. Kolessa, A. Loboda, etc.

Naturellement, on ne se borna point à la question de savoir de quand datait le petit-russe à Kiev. On étudia aussi les degrés de parenté des deux idiomes. N'y avait-il qu'une seule langue russe avec deux dialectes, ou bien fallait-il reconnaître deux langues différentes ? Ces débats, auxquels prirent part les principaux philologues russes et slaves, favorisèrent singulièrement la théorie qui prétendait séparer les deux groupes et élargir l'abîme qui se creusait entre eux.

?.Iais ces polémiques théoriques ne se bornèrent pas à la linguistique sur laquelle elles opéraient de plus en plus souvent et à grand renfort d'appareil scientifique. Déjà ^îaximovitch avait déclaré qu'il faut reconnaître en Russie non seulement deux langues, mais deux types nationaux ; mais il n'avait pas formxulé nettem.ent sa doctrine. C'est ce qu'osa faire Kostomarov qui

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produisit une véritable révolution, et, après lui, toute une série d'anthropologistes.

Maximovitch n'avait pas abouti à formuler une distinction précise : Kostomarov y réussit dans l'article intitulé : « Les deux nationalités russes », article publié par la revue Osnova (la Base) en 1 86 1. Il y signalait les différences d'histoire, de langue, de coutumes, de caractère, d'aspect physique, et il établissait cette théorie: qu'il n'y a point seulement deux langues russes, mais aussi deux nationalités qui diffèrent complètement l'une de l'autre et que seule Thistoire a réunies en un tout.

Cette théorie de Kostomarov eut un grand succès ; elle fut développée et amenée à cette conclusion. Sur ces deux nationalités une seule, celle des Petits-Russes, est purement slave ; les peuples qui vivent au nord et à l'est de la Dvina et du Dnieper ne sont pas des Slaves, mais des Finnois, des Tatares, ou des Touraniens plus ou moins slavisés dont toute l'organisation et en particulier le gouvernement absolu, sont d'origine et de caractère asiatiques.

Cette conclusion, à laquelle les inventeurs de la théorie des deux nationalités n'avaient guère songé, trouva un terrain favorable, en particulier chez les Polonais victimes de la néfaste révolution de 1863. Et c'est dans leur émigration que fut propagée la doctrine des deux Russies, l'une slave, l'autre touranienne. Parmi les propagateurs de cette doctrine, rappelons seulement les

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noms de François Duchinski et de sa femme Séverine Duchinska, de Buszczynski et de l'historien français Henri Martin *.

Chez les Petits-Russes cette théorie n'a pas trouvé un terrain aussi favorable ; mais on l'a acceptée de différents côtés, et elle nous explique Tépithète de Khazares^ qui est parfois donnée aux Grands-Russes ; cette épithète est due évidemment à des idées tout à fait inexactes sur l'origine des Grands-Russes. Les anthropologistes ont traité la question d'une façon plus scientifique en signalant les différences considérables qui existent entre les Grands et les Petits- Russes. Les Petits-Russes sont en grande partie brachycéphales et de teint brun, tandis que les Grands-Russes sont généralement de teint clair ; on démontre en même temps que ce type brachycéphale foncé est le pur type slave (Volkov, Taylor). Mais cette théorie, bien qu'elle ait pour elle un certain nombre de données, on peut la considérer comme non démontrée. Il y en a une autre qui considère le type russe blanc et grandrusse comme le type propre des Slaves; or cette théorie a pour le m^oins autant d'arguments à

1. J'ai eu à diverses reprises l'occasion de me prononcer sur ces théories et sur Tabus que Duchinski et ses disciples prétendaient en faire. Voir notamment La Revue des Cours littéraires (année 1868) et mes Souvenirs d'un Slavophile (p. 20 325, Paris, Hachette, 1903). Tr.

a. Les Khazares. anciennement Kozares, peuple scythique d'après la Chronique russe dite de Nestor. Voir ma traduction de cette chronique (p. 323). Tr.

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faire valoir. Et les différences qui se produisent dans l'intérieur des deux groupes sont souvent plus considérables que celles qui existent entre eux^

Voilà donc dans quelles circonstances, sous quelles influences a jailli le conflit, et on en est arrivé à ce résultat. Les intellectuels de la Petite- Russie déclarent nettement qu'ils constituent une nation slave distincte : et pour cette nation « ukrainienne » ils réclament tous les droits naturels qui peuvent assurer sa conservation et son développement. Pour eux l'exercice de ces droits ne se borne pas à obtenir des écoles où l'enseignement se donne en petit-russe, la libre expansion de leur littérature, mais la reconnaissance de leur autonomie politique. Les patriotes modérés et pratiques, tenant compte des circonstances, se contentent de demander Tautonomie dans l'intérieur de TEmpire. Les radicaux sont naturellement plus exigeants. Ils s'imaginent que l'organisation actuelle de l'État russe ne durera pas. Ils comptent sur un démembrement, rêvent la création d'une Ukraine indépendante, organisée sur la base de la démocratie et du socialisme.

I. D'ailleurs, j'admets fort bien lexistence des deux types préeuropéens dans diverses localités de la Slavie primitive. A l'époque où ces types étaient purs, il n'y avait pas encore ^e Slaves en Europe. Lorsque les Slaves ont apparu, les deux typcll se sont croisés chez eux ; tel a prévalu dans une région, tel dans une autre. Mais le premier était prépondérant : c'est ce qu'attestent sans relâche de nouveaux arguments (note de l'auteur).

Oserai-jc exprimer franchement mon opinion sur ce contiit et sur Tavenir de ces tendances? Je suis de ceux qui considèrent comme naturel et équitable que le gouvernement russe satisfasse les exigences légitimes des Petits-Russes. Mais je n'hésite pas à déclarer que, malgré les différences relevées plus haut, il y a tant de traits communs dans Thistoire, la tradition, la foi, la langue et la culture des deux peuples — sans parler de la commune origine — que, pour un observateur lointain et impartial, ils ne sont que deux parties d'un seul et unique peuple russe.

Au point de vue slave, et même au point de vue russe, nous souhaitons que cette unité soit conservée vis-à-vis de l'étranger et autant que possible dans la vie politique, littéraire et linguistique, tout en respectant les besoins et les exigences politiques des deux parties. Nous le souhaitons au moins, en ce qui concerne la haute littérature. Jusqu'à la fin du xvnť siècle la langue a été commune et les plus grands écrivains du xix*" siècle ont fait honneur aux deux groupes.

Bien entendu, cette unité doit résulter d'une entente réciproque, d'une reconnaissance mutuelle et non pas de la contrainte ou de la force. La forme de cette entente sera trouvée par les chefs des deux parties, lorsque sera effacé le souvenir des oppressions et des persécutions. Et alors on trouvera — nous aimons à Tespérer, — un terrain d'accord pour l'union intérieure et

LES RUSSES

contre l'étranger, tout en conservant les deux individualités, comme le voulait déjà Kostomarov, et alors se réaliseront peut-être les belles paroles de Gogol qui écrivait en 1844 à M°'' Smirnov : « Que les forces différentes des deux races se développent de telle sorte que, s'étant ensuite unifiées, elles produisent quelque chose d'achevé dans l'humanité. ?>

LES POLONAIS

§ II. Introduction historique. — La portion la plus importante du groupe occidental est constituée aujourd'hui par les Polonais. C'est le seul peuple dont onpuissedire qu'il est établi de temps immémorial dans la même région (entre l'Oder, les Karpathes et la mer) et qu'il s'est le moins éloigné de son berceau. Ils ont toujours occupé au point de vue géographique une situation centrale entre les autres peuples slaves, et les philologues prétendent que leur langue tient une place analogue parmi les idiomes slaves.

Sur l'ethnographie de la Pologne actuelle dans l'antiquité, nous savons fort peu de chose. Même Ptolémée ne jette guerre de lumière sur eux. Beaucoup ont voulu voir des Polanes dans ses Boulanes (Bo-jAavsç, mais on lit plutôt lo'jAavs;). A dater du ix^ siècle de l'ère chrétienne nous sommes un peu plus éclairés; mais nous ne pouvons déterminer les frontières du domaine polonais, faute de documents ; d'autre part, nous ne sommes pas suffisamment édifiés

sur le caractère de quelques tribus vivant sur les rives de la Baltique ou au sud-ouest. A cette e'poque la nation polonaise n'était probablement pas unifiée ; mais elle se distinguait déjà des autres slaves et était désignée sous le nom de Liakhs, Lekhs. C'est ce nom qu'elle porte dans la chronique de Kiev^ Aujourd'hui, — si nous laissons de côté l'emploi littéraire du mot Lekh, — il ne s'emploie dans la pratique que pour le peuple qui est établi dans la plaine de la Galicie occidentale, entre les rivières Biala, Vistule, San et les Karpathes. Les Gorals emploient aussi ce .mot pour désigner le pays et le peuple polonais.

Vers la fin du x*" siècle, autant que nous pouvons savoir, le peuple lekh se composait des tribus suivantes :

Les Polianes établis primitivement sur la Warta, la Notée (aujourd'hui en allemand Netze) près du lac de Goplo jusqu'à l'Oder.

Les Vislanes sur la Visla (Vistule) supérieure.

Les Mazoviens sur les deux rives de la moyenne Vistule.

Les Kuïaviens au tournant de la Vistule, près de Thorn.

Les Slezanes (Silésiens) sur l'Oder supérieur et à l'est jusqu'au delà de la Bobra. Ils comprenaient les tribus des Diedochi, des Bobranes, des Besunczanes, des Opolanes, des Holasici.

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