I. Voir ma Chronique de Nestor, p. 32S. Tr
LES POLONAIS
Quels étaient les liens de parenté entre les tribus polonaises et les Slaves du littoral, les Pomoranes^ (entre la V^istule inférieure, l'Oder et la Notée) et les Lutitses à l'occident sur la Varnava et sur l'Elbe? Il serait difficile de les déterminer. Le vieil- annaliste de Kiev, dans les indications qu'il nous donne sur les pays habités par les Polonais, rattache ces peuples aux Lekhs. Voici ce qu'il dit : « Or ces Slaves étant venus s'établirent sur la Vistule s'appelaient Lekhs et de ces Lekhs les uns s'appelèrent Polianes, Lekhs, d'autres Lutitches, d'autres Mazoviens, d'autres Pomorians. »
Toutes ces tribus se soumirent aux Polianes du centre sous les princes de la dynastie de Piast et prirent leur nom. On ne sait quand s'acheva l'unification. On sait seulement que les principaux auteurs furent les princes Mesek P'" (960-992) et Boleslav le Vaillant (992-1025).
L'unité ne fut pas achevée dès le début ; elle s'acheva par le développemient de la colonisation intérieure.
Au commencement, les régions de la Petite- Pologne et de la Mazovie étaient peu habitées. L'élément étranger qui hâta cette unification, ce furent évidemment les Allemands contre lesquels il fallut entrer en lutte dès qu'ils eurent soumis et anéanti les Slaves de l'Elbe (ix^, xif siècles).
I. C'est de ce nom {po, le long de, more, la mer) que vient Pommern, nom allemand de la Poméranie aujourd'hui germanisée. Tr.
La lutte contre les Allemands exerça chez les Polonais, comme chez les Tchèques, une influence considérable sur leur développement interne et externe. De leur patrie primitive située dans les bassins de l'Oder, de la Warta et de la Vistule, ils voulaient rayonner dans tous les sens. Mais ils rencontrèrent à l'ouest la résistance des Allemands ; ils ne purent la surmonter ; ils durent même lui céder et ils cherchèrent à assurer leur existence et leur expansion par des luttes et des invasions perpétuelles chez les Prussiens, les Lithuaniens et les Russes. Evidemment, les Polonais sentaient bien que l'un de leurs premiers devoirs était de maintenir au nord un large accès vers la mer et à Touest leur frontière sur l'Oder, sinon sur l'Elbe ; malheureusement tous les avantages, toutes les conquêtes qu'ils réalisèrent de ce côté n'eurent qu'un caractère purement éphémère. Un coup terrible leur fut porté par l'invasion tatare et par la bataille de Liegnitz (1241); elle brisa le lien qui unissait la SiJésie à la Pologne et jeta cette province dans les bras de l'Allemagne qui commença à la germaniser. Un autre échec, ce fut l'appel des chevaliers teutoniques dans les pays de Chelm et de Loba (1226) qui prépara la germanisation du littoral. Notons enfin la colonisation allemande que les princes ecclésiastiques ou laïques appelèrent à dater du xiii^ siècle en Silésie, dans la Petite-Pologne, la Grande- Pologne et la Mazovie ; ces colonies ne s'assimi-
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lèrent point et restèrent absolument allemandes de langue et de mœurs. Ainsi fut créé et se développa un grand péril pour la nationalité polonaise. Exierminare idioma polonicinn devint le mot d'ordre des Allemands sur la frontière occidentale. Dès le xiii^ siècle, la nationalité polonaise paraissait gravement compromise.
Elle réussit cependant à échapper au péril. Le clergé se montra très patriote ; la littérature naquit et exerça une heureuse influence sur toutes les classes de la société. Le mouvement hussite exerça aussi en Pologne son influence contre les Allemands. La dynastie suivit une politique nationale. Elle remporta d'importants succès, notamment sur les chevaliers teutoniques qui furent défaits à Griinwald en 1410. A la vérité, les provinces au delà de l'Oder et au nord ne purent être sauvées. Les Polonais perdirent les trois quarts de leur domaine primitif; mais ce qu'ils perdaient à Touest, ils essayèrent de le regagner à l'est, d'un côté au nord-est, de l'autre au sud-est. Cette double direction leur était imposée par la nature même du terrain; au centre le bassin de la Pripet présente un terrain inhospitalier et infranchissable; au sud se dresse la barrière des Karpathes. Le flot polonais dut se diriger d'un côté vers la Lithuanie, de l'autre vers la Petite-Russie, et cette double marche caractérise une phase nouvelle de l'histoire polonaise.
Le mouvement offensif avait commencé de
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LA BACE SLAVE
bonne heure, mais il n'obtint un résultat sérieux que lorsque la Lithuanie fut par l'Union de Lublin (1569) rattachée à la Pologne, et avec elle une grande partie de la Russie méridionale (voy. plus haut, § 3).
Casimir avait déjà occupé en 1340 la Russie rouge et en 1370 la métropole de Galicie avait été détachée de la métropole de Kiev.
En Lithuanie les institutions et la langue polonaise prirent le dessus sur les institutions et la langue des indigènes ; les classes supérieures de la société se polonisèrent et la colonisation polonaise pénétra dans le pays, notamment dans la Polésie. Il en fut de même dans la Russie la Volynie et la Podolie. Les Poloa Russie galicienne qu'en en faisant une base d'opérations pour l'envahissement des bassins du Dniester et du Boug. Au xv^ siècle ils colonisèrent la Podolie et la Volynie et poursuivirent cette œuvre pendant le xvi^ siècle. A cette époque Bobrinski * prétend que cette province était à moitié polonaise ! A ces tentatives de colonisation se joignent l'action religieuse, Viinion de la Russie polono-lithuanienne avec Rome.
Pendant ce temps-là les princes russes émancipés du joug tatare avaient formé à Moscou un nouveau et redoutable centre politique. Ils
I. Historien polonais contemporain. Cf., mon Coup d'œil sur rjiisioiyc de Pologne dans la y série du Monde slave (Paris, Hachette, 1902). Tr.
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avaient entrepris de grouper autour d'eux tous les pays russes. Nous n'avons pas besoin d'exposer ici comment ce plan fut exécuté. Moscou entra naturellement en lutte avec la Pologne : la guerre eut d'abord pour objet les provinces lithuaniennes, puis la Petite-Russie et enfin la Pologne proprement dite. Elle ne cessa de tourner mal pour la Pologne et enfin elle aboutit aux trois partages de 1772, 1793 et 1795.
Ces événements eurent naturellement une influence néfaste sur le développement de la nationalité polonaise ; les conquêtes des Polonais furent annulées et avec elles toute la colonisation polonaise des terres russes. Les Etats qui se partagèrent le domaine polonais eurent pendant quelque temps Tidée d'anéantir la nation polonaise. Mais la force vitale de cette nation, ses grandes traditions et ses grandes espérances d'avenir la maintinrent et même la fortifièrent de telle sorte que ses adversaires eux-mêmes ont du en partie renoncer à leurs prétentions.
La lutte que la nationalité polonaise a soutenue pour son existence depuis la chute de la République a été très pénible et Test encore aujourd'hui, particulièrement contre les Allemands.
Quand le congrès de Vienne en 18 15 consacra et remania le partage, il annexa à la Russie le duché de Varsovie et constitua ce royaume que les Polonais appellent Kongressojvka. Il garantit aux Polonais leur nationalité et leur autonomie.
Ils jouirent d'abord de ces bienfaits ; mais à dater de 1830 la situation changea. La révolution de Varsovie fut étouflee dans le sang. Et la réaction antipolonaise qui s'était déjà produite en Russie ne fit que s'accentuer. La malheureuse révolution de 1863 acheva l'asservissement et la misère de la Pologne. La russification se poursuivit avec ardeur et il fallut un coup terrible porté au système gouvernemental — la malheureuse guerre du Japon — pour que la Pologne pût respirer un peu. L'avènement du régime constitutionnel et l'institution du Parlement lui donnèrent la possibilité de faire entendre ses griefs, et nous voulons espérer qu'au moment venu, du moins dans l'empire russe, ils recevront satisfaction.
La situation est plus grave en Prusse. Là, avant 1775, on voit se produire un nouveau mouvement intensif de colonisation allemande, particulièrement dans le bassin de la Netze, et, après l'insurrection de 1830, une évolution politique qui tend tout simplement à germaniser l'élément polonais. La tentative d'insurrection en 1845 et les événements de 1848 donnèrent à cette politique l'occasion de s'affirmer. Au début on n'employa ni la force ni la violence. Le gouvernement prussien était convaincu que l'élément polonais s'éliminerait peu à peu. Le recensement de 1870 prouva le contraire. Bismarck eut alors recours à de nouveaux procédés. Il s'efforça de déraciner la nation polonaise et eut
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recours aux moyens les plus violents. Certes, les Polonais n'étaient pas à leur aise en Russie ; mais on n'avait pas pris dans l'Empire des mesures aussi violentes, aussi raffinées que celles que la Prusse imagina. Ce qu'aucune nation n'avait osé jusqu'ici contre une autre, les Allemands l'entreprirent contre la Pologne. Ils s'efforcèrent d'exproprier un peuple tout entier par la loi de colonisation (Ansiedelunggesetz), qui mettait à la disposition du gouvernement cent millions de marcs pour acheter la terre aux Polonais et établir des colons allemands. Grâce à Dieu, tous ces eâorts ont échoué jusqu'ici. Du moins, les résultats obtenus ne sont en aucune façon en rapport avec les sacriiices pécuniaires. La loi d'expropriation votée en 1908 n'a pas mieux réussi et il y a lieu de croire que tous les efforts des hakatistes^ allemands se brisent contre la résistance énergique du peuple polonais.
Néanmoins, la situation des Polonais de Poznanie et de Silésie reste difficile et il n'y a pas lieu d'espérer qu'elle s'améliore. Le ministre prussien Von Arnim a bien déclaré en 1907 qu'on ne pouvait les germaniser et qu'il n'y pensait pas. C'est pourtant le but vers lequel la Prusse tend sans relâche. Et naturellement la
I. On donne le nom d'Hakatistes à une association prussienne fondée en 1894 pour coloniser les marches de l'Est. Cette association fut fondée par .ffansemann, iiTennemann et Tiedemann. C'est avec les initiales de ces trois personnages H. K. T. qu'a été formé le mot hakatistes (Tr.).
lutte de trois millions et demi d'âmes contre soixante millions d'Allemands ne peut être envisagée qu'avec inquiétude.
Et en effet, la germanisation fait des progrès sérieux chez les Mazoures, en Silésie et en Poznanie, bien que dans certains endroits les Polonais réussissent à prendre le dessus.
C'est en Autriche que la condition des Polonais est la plus tolérable. Depuis une quarantaine d'années l'ancien système de germanisation a. été abandonné et la nationalité polonaise se développe en pleine liberté ; elle exerce même une certaine influence sur les destinées de l'Empire et des autres nationalités.
I 12. Le domaine de la nationalité polonaise. — Nous ne rencontrons pas pour le déterminer autant de difficultés que pour le domaine russe. Cependant nous nous heurtons à certaines difficultés.
Ici encore notre principal critérium est la langue. C'est en se fondant sur la langue que l'on a dressé en Prusse et en Autriche les cartes ethnographiques. Mais l'opération n'a pas toujours été faite correctement. En Prusse, le dernier recensement s'est fait en se iondant sur la langue maternelle : mais à côté des Polonais et des Allemands on constate qu'un assez grand nombre de sujets ont déclaré parler les deux langues. Comment dans ce cas-là déterminer la majorité? Et comment déterminer la nationalité des
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localités où ce sont ces bilingues qui doivent décider de la majorité? En Autriche, au lieu delà langue maternelle on prend pour critérium la langue habituelle (Umgangsprache). Je ne crois pas d'ailleurs que ce procédé ait fait grand tort aux Polonais.
En Russie les résultats du recensement linguistique n'ont pas été utilisés pour dresser la carte ethnographique, et nous sommes réduits à des conjectures individuelles. La première carte ethnographique de la Pologne a été dressée par Schaffarik pour sa carte d'ensemble publiée en 1842. Depuis ce temps-là il a été fait un certain nombre de tentatives; mais les Polonais n'ont pas encore une bonne carte ethnographique intégrale. On ne connaît en détail que quelques régions frontières qui ont été l'objet d'une enquête détaillée.
Le domaine polonais constitue dans son ensemble un carré irrégulier compris entre Jablunkow \ dans les Karpathes, Ujscie sur la Netze, Suwalki et Sanok. Au nord il est pénétré par une enclave kachoube le long de la rive gauche de la Vistule, entre Dantzig et le lac de Leba.
La ligne frontière commence au sud-est, aux sources de la Moravka, affluent de la rive droite de l'Ostrawica et elle atteint TOder auprès deBohumin. Cette ligne est disputée par le Polonais et les Tchèques dans le pays de Teschen que les Tchèques ap-