CHAPITRE PREMIER
Les premiers expérimentateurs qui se servirent des rayons de Rôntgen pour la radiothérapie ou la radioscopie, furent surpris de constater sur eux certaines modifications cutanées. Ces modifications étaient localisées aux endroits exposés habituellement aux radiations nouvelles. La surface cutanée s’enflammait légèrement, les poils tombaient, et des démangeaisons parfois terribles obligeaient les expérimentateurs à arrêter leurs expériences. Exceptionnellement, ces lésions revêtirent un caractère plus grave : des bulles et des phlyctènes apparurent, succédant à l’érythème, suivies elles-mêmes d'ulcérations et d’eschares profondes. On les rencontrait soit chez les opérateurs, soit chez des gens exposés aux rayons de Rôntgen pour un examen radiographique. 11 faut savoir, pour s’expliquer ces phénomènes, qu’en 1896 on devait parfois prolonger longtemps le temps de pose pour obtenir un résultat satisfaisant, le procédé étant encore à ses débuts.
Des médecins eurent l’idée de provoquer ces modifications de la peau dans un but thérapeutique. On crut avec raison que cette méthode nouvelle donnerait des résultats favorables dans les cas où l’on désirait obtenir l’épilation. On l’appliqua donc dans l’hypertrichose et les teignes. Partant de ce principe que les rayons X produisaient une inflammation de la peau, on chercha, par une inflammation substitutive, à modifier certaines affections cutanées.
D'autre part, on se dit que ce nouveau mode d’énergie, traversant les tissus, pourrait agir profondément; on l’essaya pour le traitement de la tuberculose pulmonaire et pour modifier des lésions morbides profondes, qui échappaient par leur siège aux moyens thérapeutiques directs.
L’application de l'irradiation de Rôntgen au traitement des maladies cutanées a pris naissance à l'étranger et a acquis peu à peu dans tous les pays une extension considérable. Parmi la quantité des affections cutanées traitées, améliorées ou guéries par cette méthode, le plus grand nombre des résultats nous vient de l’étranger. Qu’il nous suffise de citer les noms de Schiff, Freund, Kümmel, Kaposi, Unna, Ivienbôck, Scholtz pour montrer que, même longtemps après la découverte de Rôntgen, la radiothérapie fut appliquée en dermatologie presque exclusivement par les médecins de l’école allemande ou viennoise. Du reste, en 1901 , M. Oudin, constatant ce fait, a dit : « C’est à l’étranger qu’il nous faut aller chercher nos renseignements pour la radiothérapie des maladies cutanées; la France n’a contribué en rien à la progression de cette méthode. » Ce qui était vrai à cette époque ne l’est plus aujourd’hui, hâtons-nous de le dire. De nombreux résultats favorables ont déjà été publiés chez nous. Enfin, c’est à la France que l'on doit la découverte d’un certain nombre des instruments de mesure qui ont fait de la radiothérapie une science relativement exacte.
A ce retard d’évolution scientifique, on peut trouver diffé-
rentes causes. D’abord, les connaissances techniques d'un agent nouveau, découvert à Vienne, devaient être plus parfaites chez les spécialistes, qui avaient la faculté de profiter des expériences de Rôntgen lui-même.
En plus, cette méthode touchait à la physique et aux sciences pures ; peut-être la majorité de nos praticiens sont-ils sur ce point moins bien renseignés que leurs collègues étrangers ? « Enfin, dit M. Oudin, ce retard tient probablement, en grande partie, à la jurisprudence spéciale existant chez nous, qui assimile le médecin à un industriel, les accidents que peut causer son intervention à des accidents du travail, et qui a frappé rudement des opérateurs ayant eu à regretter des radiodermites plus fréquentes à l’étranger que chez nous, et qu’il était presque impossible d’éviter, il y a quelques mois encore (1901), alors qu’on ignorait complètement les causes vraies de ces accidents. » Il suffit de feuilleter la Gazette des Tribunaux , pour y voir les condamnations qui frappèrent certains médecins, auteurs involontaires de radiodermites graves. Cette crainte, jointe au manque de données techniques sur les radiations de Rôntgen, sur leur production et sur leurs effets, empêcha les hésitants de mettre en pratique la méthode nouvelle et rendit plus timorés ceux qui s’en étaient déjà servi. La radiothérapie devint chez nous une curiosité de laboratoire. Du reste, en 1901, M. Oudin lui-même condamnait cette science par cette phrase : « Tant qu’on ne sera pas certain des agents de la radiodermite, tant qu’on ne saura pas avec précision l’éviter ou la produire, il sera imprudent de faire de la radiothérapie, parce que les accidents n’éclatent que longtemps après l’action novice, alors qu’ils sont irréparables. »
Lorsque l’on jette un coup d’œil d’ensemble sur l’évolution de cette méthode, on peut distinguer deux périodes principales : l’une empirique, l’autre scientifique.
La première s’étend de la découverte du professeur Rontgen jusqu’en 1900-1901.
On s’aperçut qu’à la suite de radiographies, il se produisait certaines modifications des tissus irradiés, la chute des poils, de la rougeur, etc. C’est ainsi que Marcuse Daniel et Delorme publièrent en 1896 des cas de ce genre. Souvent à l’alopécie se joignait une certaine dermatite, qui revêtait soit une allure chronique chez les expérimentateurs (Richer et Londe), soit une allure aiguë, à la suite d’expériences faites par les médecins sur eux-mêmes (Thomson) ou sur des individus examinés. C’était la naissance de la radiothérapie. Mais, ceux qui les premiers appliquèrent systématiquement les rayons X comme moyen thérapeutique furent Schiff et Freund. Ils publièrent des résultats curieux, des guérisons étonnantes, obtenues par la nouvelle méthode. Dans leur clinique de Vienne, ils débutèrent par l’épilation, soit pour l’hypertrichose, soit pour les teignes et autres affections parasitaires du système pileux.
Puis peu à peu ils tentèrent d’autres essais ; passant ainsi en revue un certain nombre de dermatoses, avec des résultats très variables. A leur suite, grand nombre de dermatologistes allemands, anglais, américains, quelques français, mirent en pratique leur méthode et publièrent des observations souvent contradictoires.
Le caractère propre de cette première époque est l’empirisme absolu.
On ignore totalement l’agent actif ; les uns veulent que ce soit les décharges électriques (Schiff, Freund, Oudin) : ils emploient des ampoules dures ; les autres attribuent les effets aux radiations elles-mêmes. Les différents états des ampoules sont à peine connus ; on travaille avec le même appareil jusqu’à ce qu’il se brise, et on est étonné d’avoir des résultats différents suivant que les malades ont été traités au début de son emploi, ou vers la fin de son fonctionnement. Un tube qui ne donnait pas
d’accident produit, un beau jour, une terrible radiodermite, dont l’apparition se fait trop tard pour qu’on puisse chercher à se rendre compte de sa cause. Une ampoule n’avait jusque-là donné aucun accident ; elle se crève ; la nouvelle ampoule employée signale son apparition par une dermatite grave. On discute sur la grandeur des ampoules, sur la nature de l’anticathode, sur les moyens à employer pour être en sécurité ; et on en préconise un grand nombre, tous plus illusoires les uns que les autres.
Quant aux indications techniques, elles se résument au type de la bobine, à l’intensité et à la tension du courant primaire. Les temps de pose varient d’une façon incroyable ; les uns parlent de minutes, les autres 11’obtiennent aucun résultat appréciable après des expositions d’une heure. Des expérimentateurs placent le tube très près de la surface à traiter, d'autres l’éloignent considérablement. On applique les rayons X en aveugle ; on ne sait ce que l'on fait, parce qu'on ne connaît pas l’agent actif, parce qu’on ne sait pas sur quoi il agit, ni comment il agit !
On redoute la radiodermite sans qu’elle se produise, et elle survient alors qu’on croyait l’éviter. C’est l’époque des graves accidents dus aux rayons X. L’empirisme règne en maître; les mesures n’existent pas ; la radiothérapie n’est pas encore une science.
En 1899, Levy-Dorn et Albers-Schônberg essayèrent d’élucider les points obscurs de la méthode. Ils prirent l’initiative d’une étude générale sur les rayons X et demandèrent la collaboration de tous ceux qui disposaient de quelque expérience, dans : Fortschritte auf dem Gebiete der Rônigenslrahlen. Mais c’est au docteur Robert Kienbôck que revient l’honneur d’avoir engagé la radiothérapie dans une voie scientifique. Dans une série de travaux remarquables, il montra que l’effet thérapeuthique était dù surtout aux rayons de Rontgen eux-mêmes,
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les effluves électriques n’ayant qu’une influence secondaire.
Il étudia l’ampoule et son mode de fonctionnement. Le premier il reconnut que les rayons produits étaient différents suivant le degré de vacuité du tube. Il décrit l’ampoule molle, l’ampoule demi-molle, l’ampoule dure, etc. Au mois d’août 1900, à la suite d’expériences nombreuses, il conclut avec Strater : « Les ampoules molles sont actives, les ampoules dures ne le sont que très peu. »
Il établit une méthode radiothérapique rationnelle, basée sur les résultats de ses essais. Enfin, il consacre un long chapitre aux modifications produites par les rayons X sur la peau et sur les organes profonds.
De son côté, M. Oudin faisait des recherches sur la nature de l’agent actif. Partisan de l’action prépondérante des effluves électriques, il en vint à douter de cette hypothèse.
A la suite d’expériences concluantes, il déclara que les rayons X étaient le seul agent actif en radiothérapie, ou du moins le principal. 11 étudia le mécanisme des radiodermites et indiqua une technique, qu’il a, du reste, un peu modifiée depuis.
Enfin Scholtz publia en 1902 un travail important sur la radiothérapie. Toutes les questions en litige furent abordées et le plus souvent magistralement traitées.
Pendant ce temps, l’instrumentation s’était perfectionnée. Les ampoules étaient devenues réglables ; grâce au radiochromomètre de Benoist, on pouvait mesurer le degré de pénétration des rayons X.
Le docteur Béclère avait créé le spintermètre, et il fut possible de se rendre compte désormais de la résistance de l’ampoule.
Les bobines furent mieux construites, le rendement devint meilleur. Des appareils nouveaux permirent d’utiliser les courants industriels, et la puissance des radiations fut augmentée. Les machines statiques, mieux établies, devinrent d’un usage courant ; l’installation fut plus simple, l’éclairage plus stable.
Enfin le docteur Guido Holzknecht découvrit son chromoradiomètre, et l’on put savoir à peu près la quantité de rayons X qui était absorbée par la peau.
Aussi la radiothérapie prit-elle une extension considérable. De tous côtés, on publia des résultats. Les accidents devinrent rares, les cures plus nombreuses. On soupçonna le mécanisme de l’action des rayons X, on étudia les modifications histologiques qu’ils produisent dans les tissus. Par suite, on les appliqua avec méthode aux affections qu’ils étaient susceptibles de modifier théoriquement. Des techniques diverses furent indiquées, comparables entre elles, grâce aux précieux instruments de mesure dont on disposait.
Le praticien, en se mettant dans les mêmes conditions, put obtenir des effets analogues.
La radiothérapie était sortie du domaine de l’empirisme ; elle était dotée de mesures exactes.
Aujourd’hui elle est devenue une méthode thérapeutique à l’ordre du jour. En Allemagne, à Vienne, en Suisse, en Angleterre, en Suède, en Amérique, etc., elle est appliquée par beaucoup de médecins. Les uns la réservent aux affections cutanées, les autres, plus hardis, l’appliquent aux maladies les plus diverses. Des observateurs dignes de foi vont même jusqu’à affirmer la guérison du cancer profond par cette nouvelle méthode. Il nous semble, pour notre part, à la suite des expériences que nous avons tentées, que c’est surtout au dermatologiste que les rayons X peuvent rendre de précieux services. Là où les autres méthodes échouent parfois complètement, la radiothérapie semble donner des résultats satisfaisants.
Nous sommes encore mal renseignés sur ses effets, et l’avenir nous réserve bien des surprises, peut-être même des déceptions.