‹ La rafale. Samson. Illus. d'apres les dessins de ReneferChapitre 16 sur 76 · ROBERT · texte numérisé non relu

ROBERT

HÉLÈNE

Cette insistance...

Oui, j'insiste, parce que je sais, parce que je suis sûre!... J'ai eu peur dès que tu es entré... Je connais ton visage si bien, Bobert ! Je l'ai tant regardé depuis trois ans... tant aimé... Aujourd'hui, tes yeux sont plus noirs et je vois comme une ombre sur toi. Mon chéri, ne suis-je plus ta petite, ton amie, ta femme?

robert. -- Mais. Hélène, mon amour, je te répète...

hélène. — Ce soir, tu ne devais pas dîner ici et tu avais un autre engagement...

robert. — J'ai voulu te voir. Tu me le reproches ?

hélène. -- Nous nous sommes vus 'nier à Paris, chez nous, nous nous voyons aprèsdemain, et ce changement, cette arrivée brusaue, c'est si peu toi! Ah! sûrement, sûrement . . .

robert. — J'espérais te rencontrer aux courses et...

hélène. — C'est faux! Je t'avais prévenu que je n'irais pas. Robert, tu as perdu, jeudi soir, à la rue Royale? Tu as perdu une somme énorme?...

robert. — ■ Jeudi?... C'est aujourd'hui dimanche... Oui, jeudi, j'ai perdu.

hélène;. — Une somme énorme?

robert, riant. — Enfin, j'ai pris une bonne culotte. Mais qui t'a dit?

hélène. — Le chiffre qu'on m'a cité n'est pas exact, n'est-ce pas?

robert. — Voyons ?

hélène. — Huit cent mille.

robert. — Dans ces eaux-là. Cela n'a aucune importance, tu sais!

hélène. — Hier, tu ne m'as pas soufflé mot de cette...

robert. — Hier, je te tenais dans mes bras. Le jeu était oublié.

hélène. — Huit cent mille francs! Tu as peidu huit cent mille francs!

robert. — Le fait est que cela va plutôt mal pour moi depuis quelque temps. Bah ! la chance tournera.

hélène. — Huit cent mille francs! Mais tu ne possédais plus cet argent-là !

robert. — Il faut croire que si, puisque j'ai tout réglé.

hélène. — Et vendredi et samedi, as-tu regagné ?

robert. — Je ne suis pas retourné au cercle... Je m'étais réservé pour cet après-midi J'avais deux affaires qui me paraissaient sûres, le cheval de Germain de Logery à

quatre contre un. et le cheval de ton père. Ma jolie fornn persisté, mes deux canas- -on-s ont été I attus d'un ne:-:.

HÉLÈNE. — Ah' pourquoi joues-tu r

robert. — Tu o <. me le demander! Hélène, je joue parce rue !e jeu m'avait réussi ;iisqu'à ce jour, 1 e qu'il m'a l'ait vivre, \ ivre une vie égale à celle des gens qui sont autour île moi, autour de toi.

HÉLÈNE. — L:' jeu est ta passion!

bert. ' i si mai métier.

hélènk. - Eh bie , dix t'ois ce métier-là <'a rempli tes poches, dix fois tu aurais pu fe'arrêter.

roblri Jamais. Je ne demande pas au

HÉLÈNE. — Mon pauvre Bon.

jeu de l'argent, je lui demande une fortune. Je ne support» pas que l'amant par toi choisi, soit un bomme humilié, un homme qui...

in Mais, tai *-toi ! Tu me peines

-i ni m'insultais 1... Ces mots-là

étaient bons autrefois, lorsqu'il fallait me

prendre davantage... Alors, y- m'enivrais au

de ces luttes soutenues pour le secret amour <!<• moi, et ton trouble :iu^i m'affolait... J'étaie affolé* quand ma vois faisait trembler ta voix, quand ton bras tremblai!

ma main, quand ]<• le --•■niai.- a mes < ôtés, ému, i p] que je Bong<

' eux formidabli ta réputation «le

joueur glacial ei terrible. .M;:i^. aujourd'hui que an ■ . pet rie,

aujourd'hui que je suis devenue ton bien, ta chose docile et frémissante, aujourd'hui que je t'aimerais plus encore, si je le pouvais, misérable ou déchu, tu n'as pas le droit : non, tu n'as pas... (S'arrêtant brusquement.) Mais que tu as l'air fatigué! Ta figure en est amaigrie... Et cette pâleur, cette nervosité... Robert!

uobert, accablé. — Eh bien, oui, j'ai du souci.

Hélène. — Ah! tu vois, tu vois!... Alors? Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?... Parle-moi!... R a conte-moi !

rorert, sombre. — Raconter! Je n'ai rien à raconter! Je perds, je perds trop.

hélène. — Mon pauvre Bob, c'est vrai que tu n'es pas en veine!

robert. — Et il y a des mois que cela dure!

hélène. — Oui, mais la chance reviendra. C'est fatal. A l'instant tu le disais toimême. Tu es habitué à ces hauts et à ces bas!... Tu te rattraperas largement.

robert. — Ou je ne me rattraperai pas.

hélène. — Oh! Bob!... Toi, prononcer un mot pareil!... Ecoute, punis-toi. Tu sais, quand les choses marchent mal, quelquefois, tu t'arrêtes net, tu t'interdis de jouer pendant quinze jours, pendant trois semaines. Essaye !

robert. — Il faut pouvoir s'arrêter!

hélène. — Il ne faut que de la volonté et du courage. Tu u'en manques pas, mon chéri !

ROBERT. — Si !

hélène, s'affolant. — Mais qu'est-ce qu'il y a ? C'est la première fois en trois ans que j'entends un mot pareil!... Qu'est-ce qu'il y a?... Mon petit Robert, tu me fois tant de mal...

robert, tendre. — Non, non!... là!... Je ne veux pas que tu t'inquiètes... Non!... Hélène, non!... J'exagérais... Je m'amusais même, et je m'amusais bêtement. C'est vrai que je ne me plains jamais. A quoi bon?... Eh bien, aujourd'hui, j'ai fait exprès de geindre comme les autres... Je me suis mis en tête que les lamentations me porteraient bonheur. (Riant.) Ma parole!...

Quel abruti que votre amant, chère madame! Je mentais pour couper ma guigne.

hélène. — C'est à présent que tu mens!

ROBERT. Oh !

hélène. — Tu plaisantes, mais tes yeux sont restés les tristes yeux angoissants de tout à l'heure.

ROBERT. — Allons, bien!...

HÉLÈNE. — Pourquoi manquer de confiance! Confie-toi à moi.

robert. — Nous allons recommencer.

HÉLÈNE. — Confie-toi! Tu le dois.

robebt. — Enfin, je ne...

HELENE. -- Confie-toi! Confie-toi!... (Geste de Robert. Une pu use.) Robert, tu seras soulagé tellement!

HELENE

Mon Robert, dis.

Robert, d'une voie différente. — Croistu?

hélène. — Je le crois.

robert. — Je ne le crois pas.

hélène. — J'attends!

robert, après un grave et long débat intérieur. — Soit! Aussi bien, mon secret... oui, mon secret! m'étouffe... Je retombe, sans doute, en enfance. Voici que j'éprouve le besoin de raconter mes petites histoires, comme les gamîTis!

hélène, lui posant une main sur le bras. — .Mon Robert, dis.

robert. — ■ Hélène... (Un temps.) Hélène, j'ai fait une grosse bêtise.

hélène. — Eh bien, avisons au moyea...

robert. — Une bêtise irréparable.

hélène. — Il n'en existe pas!

robert. — Tu te trompes. Mais, avant tout, une question! Ecoute calmement. Réponds brutalement. Si je te révèle que je viens de commettre une action... comment la. qualifier? une action... malhonnête, déshonorante... c'est cela, déshonorante, une de ces actions qui ferment à un homme toutes les portes, qui lui coupent amitiés, camaraderies, relations, et qui, généralement, le mènent... très loin, en serai- je diminué à tes yeux?

hélène. — Tu es fou ! Est-ce que je te juge?

robert. — Comment l'entends-tu?

hélène. — Je t'aime. Tu agis à ta guise ! Tes actions sont ce qu'il te plaît. Tu ne peux pas commettre une action mauvaise. Tu ne peux commettre qu'un crime, un crime contre notre amour. Et je suis tranquille!...

robert. — C'est bien, c'est bien. Tu es comme je veux que tu sois. C'est bien. Oui, pour des amants comme nous, il n'y a de mal. que le mal qu'on se ferait volontairement l'un à l'autre. Et tout le reste...

hélène. — Tout le reste ne compte pas. Je t'adore, mon maître chéri. (Elle lui embrasse la main.) Alors?

robert. — Alors, voilà. De la bravoure, hein? Pas une interruption, pas une exclamation, pas une larme. C'est convenu?

hélène. —■ Oui.

robert. — Voyons... tu sais, chacun sait que mon écurie de courses ne m'appartient pas. Elle appartient à deux gros industriels du Nord qui se sont associés pour faire courir, mais qui ne veulent pas paraître en nom. Les chevaux courent donc sous mes couleurs, j'ai la direction absolue de l'écurie et je touche tant pour cent sur les prix gagnés. Dernièrement, nous avons vendu au Tattersall tous nos animaux de quatre ans et au-dessus. Nous ne conservions que les jeunes. La vente a réussi. Les enchères se sont élevées haut. Elles se sont élevées exactement, tous

irais déduits, à six cent cinquante mille francs. Ces sis cent cinquante mille francs, te Tattersall les a versés à ma banque et avant-hier, trente septembre, je devais remettre à mes commanditaires, en même temps que mes comptes du mois, cette somme. Je ne 1 ai pas remise, je ne la remettrai pas. pour la bonne raison que je l'ai perdue au bnecara, dans la nuit de jeudi à vendredi. Oui, j"ai perdu six cent cinquante mille francs qui n'étaient pas à moi, qui constituaient un dépôt entre nies main-... Je me suis rendu coupable d'un abus de confiance... Je suis passible de la correctionnelle ou des assises. Cela félonne ? Cela m'étonne bien davantage!... Vingt ans de lutte acharnée et prudente, de calculs, de prévoyance, d'empire sur mes nerfs, de volonté... vingt ans de conduite, pour nauf rager un beau soir près d'un tapis vert, comme un galopin, comme un neurasthénique, comme un rien du tout!... A l'heure qu'il est je ne m'explique pas encore mon accident. Quelque chose en moi a dû se détraquer. C'a été un phénomène physique... J'étais monté à la rue Royale vers onze heures... J'avais trouvé une mauvaise partie... peu d'argent, enfin, une mauvaise partie. Au heu d'aller me coucher sans jouer un sou, moi, le malin des malins, moi qui ne risque jamais plus que je ne peux gagner, je me mets en banque et, comme une pauvre poire, je lâche le contenu de mon portefeuille, un assez gentil matelas, à des pontes à un louis! Je te le répète, une poire!., j'étais devenu une poire. Je sentais si fort mon imbécillité que la rage me prit et que j'eus un geste dont je nie serais cru incapable après une existence d'impassibilité. J'ai déchiré les cartes... ces cartes dont il m'avait semblé si souvent que je les domptais à force Je patience et de froideur... Honteux de ma polissonnerie, je me lève et, après une cigarette sur le balcon, je prends mon crédit à la caisse et je me remets à jouer. — à jouer cette fois pour la gai' rie. Brusquement la partie enfle. Plusieurs joueurs sérieux sont arrivés en même temps... Le petit de Riond, TrembatofT le gros gagnant de la saison, et costera, et caetera... Aussitôt entré, Trembatoff pousse la banque et il va nie falloir l'abandonner, quand j'ai la sensation violente de mon carnet de chèques dans la poche de mon habit. A partir de cel instant, la faculté de raisonner est abolie en moi. Sans vouloir, sans oir réfléchir aux conséquences, au lendemain, à quoi nue ce soit, je signe un chèque de een( m i ! t<- francs. Je perds en trois cet argent qui n'esl pas !<• mien... Ah! cela chauffait dur!... Je griffonne un sccond ohèque et la guigne, la Batanée guigne ne me lâchai! pas! Elle me pesai! sur les épaules, elle était au boni de mes doigts,

tandis que je tirais la carte. J'aurais pu

annoncer mon point!. . Vraiment, j'ai ntu-dn

là les deux tiers d'un million pour le plaisir de me perdre. A quatre heures du matin, c'était fini... Je suis descendu, j'ai pris un verre chez Maxim's, j'ai traversé la place de la Concorde... Oh! j'avais retrouvé un peu tard mon beau calme. Je me redeessais, je sifflotais un air, je faisais sonner le sol, et les rares passants ne soupçonnèrent pas, bien sûr, que cette ombre très grande, très fière, que je projetais sous les becs de gaz n'était qu'un mensonge, l'ombre d'un homme perdu et d'un voleur... Et pourtant, c'est comme ça.

Un silence.

HÉLÈNE. — Mon Robert, maintenant, me permets-tu de parler?

rom:rt. — Si tu veux !

iiélène. — Mon Bob, examinons ensemble la situation et... Ne ris pas! Ecoute, mon chéri, tes commanditaires ont-il manifesté déjà leur...

bobert. — Parbleu! Aujourd'hui. Tls n'assistaient pas aux courses, mais j'ai vu un bonhomme qui les représente...

Hélène. — Alors?

robert. — Alors, ils s'étonnent, ils réclament... Leur représentant criait... Il exigeait le payement pour demain. Je l'ai pris de très haut. J'ai répondu: << Demain je m'absente. Passez après-demain midi, et... » Enfin, des mots !

hélène. — Et ces messieurs se montrerontils impitoyables?

robert. — Certainement! Pourquoi m'épargneraient-ils? Je n'attends pas d'héritage. 11 paraît difficile que je remonte sur ma bête... Et puis, nous avons eu une querelle dernièrement, nous allions rompre.

En tout cas, je suis à leur merci. C'est trop !

hélène. — Alors, il faut emprunter l'argent et rembourser tout de suite.

robert, haussant les épaules. — Impossible!

HÉLÈNE

as trouvé...

robert. - - Je n'ai jamais cherché une somme pareille.

hélène. — Partout on te prête facilement et rapidement.

robert. — On me prêtait rapidement quand je n'étais pas pressé et facilement quand je n'étais pas brûlé.

hélène. — Tout le monde ignore...

ROBERT. — Tout le monde se doute! Les cens flairent du vilain.

hélène. — Tu te l'imagines!

robert. — Ma petite Hélène, je ne suis pas un enfant! Depuis jeudi, méthodiquement, j'ai tout envisagé, tout tenté... Mon crédit est tombé à rien. Jusqu'à mon bijoutier, Bragelin, qui bien des fois m'a tiré d'affaire. ..

HÉLÈNE. Eli bien, Bragelin?

robert. Eli bien, Bragelin, c'est tout

— Pourquoi? Combien de fois tu

juste s'il ne m'a pas ri à la figure! Je ne réunirais pas cent mille f 1 ancs !

hélène. — Alors, Robert, il te reste tes anus.

robert. — Oh! je ne tape pas, moi! D'ailleurs, je n'ai pas d'amis. Les hommes «mine moi n'ont pas d'amis. Je suis un dur jouteur, un de ceux que le monde jalouse, guette... Les camarades apprendront ma chute avec des sourires soulagés et en faisant des mots d'esprit... Non, je n'espère aucun secours. Il n'exi.-te pas un être sur terre qui...

HELENE. Et moi ?

robert. — Comment?

nÉLÈNE. — E\idemment. ma bourse ne contient pas -ix cent cinquante mille franc-, mais je suis la tille du baron Lebourg...

ROBERT. — - Hélène!

HÉLÈNE. — J'ai eu cinq millions de dot et il me sera facile...

ROBERT. — B -lène !

hélene. — C'est évident! Tu ne le crois pas F

robert. — Hélène, assez !

hélène. — Quoi, tu refuserais! Tu me refuserais le bonheur de te rendre un service.'

robert. qui se contient. - Assez! ass Ce sont les seuls mots que tu ne devais pas prononcer !

hélène. — Mais Robert, quel est ce préjugé inepte? Si un péril me menaçait, moi...

robert. — Je suis comme je suis! Et tu m'outrages! Tu fais pire, tu me fais honte.

hélène. — Honte! Ah! je ne comprends plus. Tu n'a pas eu honte de me confesser une faiblesse... oh! que j'excuse, que je comprends si bien!... et tu ne consentirais pas...

robert. — Cesse, je te le demande! Cette discussion nous dégrade.

hélène. De moi à toi !

robert. — Je te supplie de cesser!

hélï.ve. — Ah! tu peux me supplier! Je ne me tairai pas avant que...

robert. arec celai . — Alors, je te l'ordonne !

hélène, effrayée, regardant la porte. — Robert !

robert. plus bas. — Je te l'ordonne. Du reste, assez de folies, assez de paroles inutiles! Je n'étais pas. tu le supposes bien, préparé à notre conversation. Je la déplore, mais à présent, le mieux est d'aller jusqu'au bout et que tu saches toutes choses. Mon cher petit, j'ai pris une décision. I! faut que je disparaisse.

hélène. — Que tu disparaisses?

robert. — Enfin, que je quitte Paris... la France, pour longtemps... pour très longtemps.

hélène. — Tu es insensé! Quand je songe que ton entêtement...

robert. — Encore!... Vraiment, me connais-tu si mal?... Je t'annonce que ma décision est prise : partir.

hélène. — Bien, Robert, quand partonsiK a- F

robert. — Mais, je partirai seul!

hélene. -- Hein ?

robert. — Je ne t'entraînerai pas à ma suite, dans...

hélène. terrible. — Quoi?

robert. tendrement. — Non! non!... J'attends autre chose que des récriminations... Chut!... Tu vas comprendre... Je projetais

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