SCÈNE PREMIÈRE
LE GENERAL DUC BRIAL, LA MAR- QUISE DE DOULLENCE, MONSIEUR DE LA VIEILLARDE.
t.a marquise, qui feuillette une brochure. — Faut-il croire les bruits, général ? Poussez-vous l'amitié pour notre hôte, jusqu'à le présenter au cercle ?
le général. — Je me suis offert spontanément à lui servir de parrain.
la vieillarde. — C'ast très élégant, à vous, duc !
le général. — On ballottera Lebouig au mois de janvier. Oh ! je ne dissimule pas qu'il y aura du tirage. Mais j'ai conservé, je crois, une certaine influence... Les anciens, surtout, veulent bien m'écouter quelque peu, et je ne serais pas surpris que notre ami passât du premier coup.
la marquise. — Vous êtes plus optimiste que la plupart des membres.
la vieillarde, obséquieux. — L'autre parrain, duc?
la marquise. — Vous le demandez, mon bon La Vieillarde, mais Robert de Chacéroy, bien entendu !
le général. — Jamais de la vie ! Le baron sera présenté par moi et par son gendre.
la marquise. — Ah! j'ignorais que Bréchebel fît partie de la rue Royale. Je le croyais membre du Jockey uniquement... Et, comme Robert de Chacéroy professe pour les Lebourg une affection presque égale à la vôtre...
la vieillarde. — Affection partagée.
la marquise. — Oh combien ! Quand le baron ou la baronne parlent du beau Robert, ils atteignent au lyrisme.
le général. — Enfin, l'usage veut que l'on prenne de préférence pour parrain un membre de sa famille. Et, en aucun cas, je n'aurais conseillé à Lebourg de choisir Robert de Chacéroy... C'est un très brave garçon,
LA V1EILLARDE. — Affection partagée.
Chacéroy, je l'aime de tout mon cœur, mais au cercle on l'aime moins... On le trouve sec, cassant. Et puis, il joue dur, il couche sur ses bénéfices. Il leur a gagné tant d'argent au baccara qu'il leur en cuit encore!
la marquise. — On affirme, toutefois, que ces messieurs prennent, depuis quelque temps, une sévère revanche. Chacéroy perdrait une fortune.
i.a vieillarde. — Une véritable fortune, en effet. .Jeudi encore, il a taillé toute la nuit et d'une façon désastreuse... Je n'assistais pas ;i la partie, mais...
i.e (;énéral. — Oui, je sais qu'il n'est pas très en forme. Bah! il en a vu d'autres. Il retombera sur ses pattes.
la marquise, (tigre. - Personne ne vit éternellement du baccara on des courses, et Chacéroy, j'imagine, ne bat pas fausse monnaie. Entre nous, je soupçonne que rop fortes différences, notre Robert if régler par Lebourg, par son cher Lebourg !
le GÉNÉRAL. — Quelle plaisant crie ! Je parierai,-; que Chacéroy ne doit pas un centime a Lebourg. Chacéroy est un homme dans
mon genre... rond, carré... Il dine chez le baron, il prend pari à Bes chasses, il profite des tuyaux «le son écurie, et de temps à autre, «l'un de m mu eignements de Bourse; il passe toui les ans quelques semaines ici, au château... eh bien, il ne >■>■ croit pa,s obligé, pour cela, de débiner ses hôtes par der-
rière... Je me rappelle un mot de régiment : << Faut pas cracher dans sa soupe ! » Comprenez-vous la devise ?
la marquise. — Pas du tout! Ça m'a l'air dégoûtant.
le général. — Et \rous, La Vieillarde?
la vieillarde. — J'avoue que non, duc.
le général. — Moi, je la comprends.
Un silence.
la marquise. — J'espère que le cheval du baron aura gagné cet après-midi... Comment s'appelle-t-il ?
le général. — César... Je n'y crois guère!
la vieillarde. — Oh !
le général. — - Les certitudes aux courses, j'en suis revenu... Aussi, j'ai laissé toute la bande partir pour Longchamp... Je m'épargne deux fois une heure d'automobile et j'économise probablement cent louis
la marquise. — Vous me torturez! J'ai risqué mon maximum : dix francs. Je les ai confiés à Bréehebel.
le général. — Avec sa mise à lui, ça fera vingt francs.
la marquise. — Ah ! le gendre ne jette rien par les fenêtres !...
le général. — Depuis qu'il a épousé la fille des Lebourg, il est sage comme un petit saint Jean !
la vieillarde. — Il avait commis de petites folies, jadis...
la marquise. — Oh! de toutes petites, et
LE GENERAL. — Moi, je la comprends.
La Ratale
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LA MARQUISE. — Mais vous vous trompez, duc 1
quand il n'avait pas le sou. C'est un prudent, Armand de Bréchebel... doublé d'un chançard !
le général. — Ma foi, il a décroche une dot royale et une femme charmante. Car elle est charmante, ma petite amie Hélène. Spirituelle, cultivée, artiste... Hein, La Vieillarde ?
la vieillards. — Mme de Bréchebel?...
Une jeune femme accomplie.
la marquise. — Très gentille... très douce... un peu tranquille, peut-être, un peu...
calme...
le général. — Bien sûr ! Elle ne fait pas marcher ses narines tout le temps et elle n'écrit pas des romans où l'on se couche toutes les cinq minutes!... Elle est sérieuse. Ah! il ne circule pas sur son compte un potin, une histoire ! Cinq années de mariage, et pas ça à lui reprocher !
la marquise. — Pour ce qui est de sa vertu, je m'incline. Je crois, d'ailleurs, Hélène très froide...
le général. — Oui, oui, on prétend toujours ça des honnêtes femmes.
la marquise, piquée. — Mais vous vous trompez, duc ! L'amour conjugal existe.
Mlle Lebourg, elle, n'aimait pas son fiancé et je serais surprise que par la suite... Ce brave Bréchebel est plutôt lourd, plutôt désagréable. Ne vous semble-t-il pas?
LA VIEILLARDE, gêné. -- HeU !
le général. — Bréchebel est une moule.
la marquise. — Je ne vous le fais pas dire ! Et puisque la jeune Hélène reste fidèle à cette moule, pour parler comme vous, j'en conclus que son tempérament n'est pas...