‹ La rafale. Samson. Illus. d'apres les dessins de ReneferChapitre 30 sur 76 · SCENE VIII · texte numérisé non relu

SCENE VIII

ROBERT, LEBOURG

In bref silence.

• m I. i'hu Urg mi peu affaissé.

Bonjour, Chacéroy.

robert. — Bonjour, Lebourg.

Un nouveau silence.

lebourg, hésitant. — J'ai reçu votre réponse à mon télégramme de ce matin... (Un temps.) Je vous avais prié de passer à mon bureau... enfin, à la banque... Ce lieu de rendez-vous me paraissait le plus convenable... (Un temps.) Vous avez préféré une rencontre chez vous... Je ne suis pa.s en situation de discuter vos préférences. {Un silence. Robert demeure impassible. Lebourg reprend enfin d'une voix un peu plus résolue.) Voyons, Chacéroy, nous ne sommes, ni l'un ni l'autre, de6 enfants. Nous connaissons, tous les deux, la vie. Nous l'avons prise à la gorge plus d'une foù>! Voulez-vous que nous parlions, sans ménagements et sans réticences comme il convient à des hommes de notre trempe, à des hommes à qui on ne la fait pas?... Dites, voulez-vous? (Robert, qui a les mains dans les poches, fait des bras vn geste vague qui peut passer pour un acquiescement.) Chacéroy, ma fille est ici, n'est-ce pas?

ROBERT. — Oui.

lebourg. — Bon. Je ne vous adresserai aucun reproche... Je ne chercherai pa.s à vous émouvoir. Je procède autrement. Je ne vous dépeindrai donc ni les heures d'anxiété, de désespoir, que ma chère et malheureusefemme traverse depuis hier, depuis la fuite de son enfant, ni l'accablement dans lequel est tombé ce pauvre diable de Bréehebel, quand il m'a fallu lui révéler ma terribledécouverte... Non! Je néglige ces détails. L'important, pour moi, c'est... c'est...

robert, doucement. — C'est vous.

leboir;, d'abord interloqué, puis enhardi. — Mettons! Eh bien, vous êtes informé mieux que personne de mes visées, de mes: ambitions... Vous les serviez avec une amabilité que j'apprécie aujourd'hui seulement à sa valeur. Mais, vous le concevez à merveille, ces ambitions, depuis hier, sont dangereusement menacées... Si Hélène abandonne le toit conjugal, si mon gendre et sa famille s'éloignent de notre maison, quelle dégringolade!... Pour que la société me pardonnât un pareil scandale, il faudrait... je ne sais pas moi... vingt ans!... Ou une guerre. Ma parole, je préférerais la ruine!... Aussi, comme j'entends éviter, à tout prix, cette déchéance, cette calamité aux miens et à moi-même, j'ai résolu de... de faire le nécessaire. Vous voyez que je ne ruse pas, que je ne déguise pas. [Avec "» mince sourire.) Je me mets entre vos mains. Et là-dessus, occupons-nous un peu de vous!... Je vous ai exposé avec franchise ma situation, mais je connais la vôtre, do sais vos petits ennuis, Chacéroy...

robert. — Je sais que vous savez.

LEBOURG, sant élunncment. — Tiens!... Voilà qui amplifie encore les choses. Alors,

concluons en quatre mots ! Vous allez vous conduire proprement, user de votre autorité, de votre toute-puissance sur l'esprit d'Hélène, calmer et renvoyer chez elle cette égarée, et en échange, sous certaines petites conditions, moi, je vous tirerai de ce mauvais... de ce vilain pas. Hein? Sur ces bases-là, peut-on sjentendre?

robert. — ■ Minute. N'embrouillons pas les questions!... Vous êtes venu ici pour reprendre votre tille, vous attachez à son retour une importance extrême, car vous craignez, semble-t-il, un esclandre. Mais l'esclandre s'est produit. Cette fugue, cette absence nocturne!... Plus moyen de dissimuler...

lebourg, l'interrompant. — Ne vous inquiétez pas de ces...

Robert. — ■ Pardon! Je m'en inquiète.

Et vous vous montrerez sage, en satisfaisant ma curiosité. Faut-il comprendre que vous avez pu étouffer jusqu'ici...

lebourg, un peu agacé. — Oui... Pour nos connaissances, Hélène, subitement souffrante, a dû rester à Paris, chez son amie, Geneviève Lebourg.

robert. — Parfait. Reste le mari. Vous lui avez tout appris, au mari !

lebourg, qui s'impatiente. — Que vous importe, puisque...

robert, toujours très doucement. — Il m'importe.

lebourg. — Sachez-le donc, pour en finir ! Armand, qui est un brave homme et qui, malgré tout, aime sa femme, pardonnera.

robert. — Je n'en attendais pas moins de lui. Ainsi, que Mma de Bréchebel retourne à Champville ce soir ou demain, ou dans deux jours...

lebourg. — Et sa réputation demeurera intacte. Pas un soupçon ne l'effleure.

robert, un imperceptible soupir de sovlagemrnt. - — Ah!... il'n temps.) A présent, j'écoute vos propositions.

lebourg, qui a retrouvé tout son aplomb, s'asseyant. — Mais c'est un plaisir de traiter une affaire avec vous. Mes propositions, elles sont simples... Je m'offre à désintéresser vosdeux... créanciers. Je ne lesdésintéresserai pas d'un coup. Non! J'espacerai mes payements sur une période de quelques années... dix ans, par exemple. Oh! je compte verser à ces messieurs des intérêts!... 1,1s accepteront ma combinaison. Pendant les dix ans en question, il vaut mieux que vous n'habitiez pas ce pays... ni même l'Europe. Je vous conseille de vous fixer au Transvaal. J'y possède de nombreuses relations... Vous serez chaudement recommandé, et le gaillard que vous êtes se taillerait là-bas une grande place que je ne m'en étonnerais pas du tout. Du reste, vous ne travaillerez que s'il vous plaît. Pendant les dix ans en question, je vous servirai... par-dessus le marché, une pension, une pension très large, une pension digne de vous.

robert, presque aimable. — C'est tout?

lebourg. — A peu près. Je vous demanderai seulement un bout de récit... le récit de ces événements... un récit écrit et signé. Et si, pendant les dix ans en question, ma fille quittait sa demeure, ou si vous quittiez votre résidence, enfin, si vous vous rejoigniez, je me verrais contraint d'arrêter les frais, et vous vous trouveriez exposé aux mêmes périls qu'actuellement. («S'e levant.) Pien de plus naturel, vous l'avouerez.

robert. — C'est tout, cette fois?

lebourg. — C'est tout.

robert, allant à lui et lui tapant sur Vépaule. — ■ Eh bien, mon cher Lebourg, je vais vous arranger ça, à bien meilleur compte !

lebourg. — ■ Pourquoi? Je tiens à...

robert, brûlai. — Assez! Taisez-vous!

lebourg, stupéfait. — Mais...

robert. — Taisez-vous! (Regardant sa montre.) Il est un peu plus de six heures... A sept heures et demie, Hélène se rendra à un petit restaurant sur les quais... 27, quai Notre-Dame... C'est un tout petit restaurant, presque un marchand de vin... Nous avons dîné là souvent, elle et moi, à l'abri des surprises, des rencontres. Ce soir, lorsque Hélène pénétrera dans le salon qu'on nous réserve, au lieu de m'y trouver, elle y trouvera son père et sa mère. Mme Lebourg est à Paris, je pense...

lebourg. — Oui...

robert. — Prévenez-la donc et attendez votre fille, tous les deux. Ne l'effrayez pas. Pas de brusquerie!... Soyez doux,

ja

ROBERT. — C'est tout?

soyez tend ies... soyez compatissants. Entra inez-la, emmenez-la... Pauvre, pauvre Hélène!

lebourg. — Mais vous?

ROBERT. — Moi. c'est une autre affaire. D'ici un moment, quand vous serez parti, quand elle sera partie, quand je resterai seul, je passerai dans mon cabinet de toilette, je m'étendrai sur le divan et je nie tirerai une balle ici.

lebourg. •— Chacéroy !.. .

robert. — C'est comme je vous le dis.

lebourg. — Robert...

robert. — C'est comme je vous le dis.

lebourg. — Mais non! Impossible!

ROBERT. — A présent, j'écoute...

robert. — Impassible de me rater! Je prendrai la précaution d'attacher mon revolver contre une règle. Ainsi le coup ne dévie jamais. Rien à craindre!

Un silence.

LEBOURG. -- Allons, allons!... Assez de bêtises!... Malgré vos torts, je conserve le souvenir do notre amité et je ne permettrai pas...

robert, dédaigneux. — Lebourg!...

LEBOURG. — Vou,s avez commis une faute, certes. [Tne faute grave! Le Code dirait : un crime. Mais, expier ce crime par la mort . ce serait...

ROBBRl Ta ra ta ta ! Quel charabia par-

lez-von.- !' Faute! expiation!... Vous plaisantez!... Je ne tlis honteux que de ma bêtise. et je disparais toul uniment parce qu'il es! temps que je m'en aille.

LEBOI BC Je D6 VOUS comprends pai

rorert. — J'ai toujours considéré le suicide comme l'aboutissement inéluctable de ma carrière. Très jeune et très pauvre, grâce aux prodigalités de moai papa, je me suis choisi la carrière de riche. J'y ai réussi. Mes revenus, le jeu me les fournissa.it et jusqu'à la fin j'aurai mené, au jour le jour, une existence somptueuse. Mais quelle lutte! quelle lutte sans trêve!... On y' use à lutter pareillement. Une heure devait sonner où ma clairvoyance, mon sang-froid, ma force de caractère, ma conduite, comme disent les joueurs, tout ce qui constituait ma supériorité ficherait le camp d'un coup. Je m'étais bien promis, que, cette heure venue, je saurais hier à l'anglaise. Eh bien, dans la nuit de jeudi à vendredi, j'ai donné le signal du départ. Voilà.

lebourg. — Ainsi par bravade, sur des paradoxes...

robert, sans l'écouter. — Je n'en ai pas mo:ns, en ces jours derniers, tenté des démarches, poursuivi le salut, mais un vague instinct, seul, me guidait! Tout au fond de mon entendement, depuis vendredi, je me prépare à mourir. Seulement, jugez de ma décadence!... Au lieu de m'expédier tranquillement, sans crier gare, je cours affoler et épouvanter la seule créature qui existe pour moi!... Une lâcheté se paye. J'ai dû jurer sur elle de la revoir... Je suis superstitieux, bien entendu. Je ne pouvais pas finir en manquant à ce serment-là. Hier, elle est arrivée ici secouée de sanglote, brûlée de fièvre. Elle s'est cramponnée à moi, comme une noyée, avec des cris qui me faisaient du mal... Je l'adore! Nous no-us aimons.... Elle ne voulait pas repartir. EJle n'est pas repartie. (Un tcmjis.) Le plus bête, c'est qu'auprès de mon amie, je me suis pris à craindre la moit!... (Se ressaisissant.) Heureusement, votre télégramme, votre bon télégramme m'a remis d'aplomb ! Puisque vous relanciez Hélène, c'e«t qu'Hélène valait toujours sa valeur... Tant mieux, tant mieux!... Elle oubliera... Elle est jeune, les années vont passer sur tout cela... Elle est si jeune! Elle se redressera, elle oubliera! Je crois qu'il ne faut pas s'inquiéter... {Allant à lui.) N'est-ce pas, elle m'oubliera?

lebourg. — Parbleu! Et vous l'oublierez aussi!... Et avant six mois, car vous ne vous tuerez pas! Vous, commettre cette sottise. Jamais!... Je ne vous prêche pas le courage, je n'invoque pas la religion, mais, Chacéroy, vous n'êtes pas un imbécile, vous savez qu'il vaut mieux tenir que courir, que la mort, c'est l'inconnu, c'est le risque, c'est l'aléa! Saoristi, l'existence vaut bien la peine qu'on en attende la fin!... Lutter, foncer, trembler, frémir, triompher, prendre conscience de soi, des êtres, de sa puissance, faire suer aux choses leurs bienfaits, profiter de l'iir éclat et de leur parfum, tout de même, on n'a rien inventé de mieux! Imposable que vous ne compreniez pas l'amuse-

LEBOURG. — Ainsi, par bravade..

ment de ça. la. splendeur de ça, la... la poésie de ça'... Vous n'avez pas le droit de démolir ça. de toucher à ça, d'attenter à ça !... Ce serait une action ridicule, une action misérable et mépiisable. Un homme jeune, un homme fort, un homme que rien ne menace plus!... Mais la prison, le bagne, le cabanon, la maladie, la décrépitude, tout, tout vaut mieux que de ne pas être! La vie, la vie. vivre! c'est si beau!... Il existe donc des hommes qui ne tiennent pas à la vie ?

robert. — Oui. Voyez-vous, mon cher Lebourg, sans vouloir vou.i offen-er, nous ne sommes pas de la même espèce. Lais>ez-moi vous le dire pour la première et pour la dernière fois, Lebourg. vous êtes un parvenu. Je prends le mot dans sa meilleure acception! J'admire votre ténacité. Mais elle ne corrige pas la naissance ! Vous demeurerez le fils et le petit-fils et l'ai rière-petit-fils, de Dieu sait qui ! de gens qui ont trimé pour amasser, qui ont vécu avec des soucis vulgaires, parmi la laideur des choses... Vous venez de découvrir l'élégance, le plaisir, l'oisiveté... Aussi, les nobles relation*, les joliea manières, la pureté des lignes, le charme des entretiens, la... la facilité et la beauté de la vie. tout vous étonne, tout vous retient, tout vous éblouit. Mais moi, qui suis un cadet de grande famille, moi qui descend» d'une lignée d'hommes puissants et privilégiés, d'hommes de proie, d'hommes d'amour, d'hommes de gloire, je ne partage pas votre joie de vivre. En venant au monde, j'étais un peu blasé déjà et m'en aller ne représentera pas un si dur sacrifice. (Mouvement

de Lebourg.) Oh! je ne m'en fais pas une fête, mais je m'exécuterai en beau perdant. Je suis tranquille. (Voyant que Lebourg Jiausse les épaules.) C'est évident, c'est évident, vous ne pouvez pas vous rendre compte. Je vous le repète, Lebourg, nous ne sommes pas de la même espèce. (Durement.) Par exemple, vous comprendrez ceci. Ma solution est plus pratique que la vôtre. Inepte votre idée de m' exiler! Au bout de quelques semaines, Hélène s'évadait ou je reparaissais et vous me sauviez la mise tout de même. On ne fait pas coffrer l'amant de sa fille. Je pouvais abuser de la situation.. Xe discutez plus et remerciez-moi.

lebourg. — Je maintiens ma proposition et je vous supplie...

rokert. — Inutile. Terminons! (l'a sil<nce. De coin, Lebounj guette Itobert, un peu comme il guetterait une proie.) Dans ce calme inconnu qui déjà descend et m'enveloppe, une seule angoisse ne s'apaise pas... Hélène... Ah! c'est une femme étrangement entêtée et passionnée!... Prenez garde! Pendant des jours et des mois, il faudra ne la quitter ni d'un pas ni d'une minute!... Je la confie à ses parents. Promettez-moi que longtemps, longtemps, elle sera surveillée, épiée, espionnée... J'ai votre parole? (Geste d'assentiment de Lebourg.) Ah. ah! vous commencez à entrer clans mes vues! Voici que vous recueillez pieusement mes dernière- volontés.

lebourg. — Pardon, je continue à vous offrir...

robert. — Vous ne me l'offrez plus de la même voix.

lebourg. — Mai.-...

robert. — Non. plus un mot ! Piappelezvous : '27. quai Notre-Dame... et que Mme Lebourg vous accompagne!... Vous entendez?

Je délire que sa mère soit là.

lebourg. — Voyons, Chacéroy!

ROBERT. — Inutile, terminons!

robert. — Chut!... chut! A quoi bon? Séparons-nous en gentilshommes. Du chic, Lebourg. [Sérieusement.) Du chic!... (Il lui tend son chapeau.) Adieu!

Lebourg a fini par prendre le chapeau. Robert a forcé doucement Lebourg à tourner sur place et en lui disant: « Adieu », il lui a flanqué, dans le dos, une claque qui pousse le baron vers la porta du vestibule. LeDourg gagne lentement cette porte. Il caresse sa barbe avec quelque nervosité. Arrivé sur le seuil il hésite, fait un pas vers Chacéroy. se ravise, et. enfin, quitte la pièce bien gentiment, bien discrètement, en refermant la porte sans bruit. Le soir vient.

Page 1