SCÈNE VI
JEROME LE GOVAIN, GRACE R1THERFORD
grâce. — Je vous dérange?
le govain. — Vous êtes une des personnes que je désirais le plus vivement rencontrer, j'allais me ruer à votre recherche.
grâce. ■ — Et vous êtes exactement la personne vers qui j'accours.
le govain. — A cette heure de nuit ! Très joli, très joli!... Grâce, le souper tient toujours, m'a dit Glorieux...
grâce. — Il tient. Et les Ruches avec qui j'ai dîné vous adjurent d'y assister.
le govain. — Entendu. J'en suis.
grâce, S'inx marquer vn trop vif étonnement. — Bah!... Alors le mystérieux empêchement ?
le govatn. — Je l'amène.
grâce. - - Tiens ! tiens ! vous nous la présenterez? Car c'est une femme, je suppose?
le govain. — C'e<-t une surprise.
grâce. — Une véritable surprise?
le govain. — Une stupeur !
GRACE. — Oh!
le govain. — N'insistez pas, surtout!
grâce. — Dieu m'en garde !
le govain. — Préparez seulement nos gens et qu'ils ne se montrent pas trop tumultueux, tout d'abord !
grâce. — Comptez sur moi.
le govain. — J'arriverai un peu après vous autres. A propos, qui verrons-nous au juste à ce festin?
grâce- — Mais Ruches, Riquette, Jeanne, Glorieux, et cectera, toute la petite bande, enfin !
le govain. — Les impurs...
grâce. — Les damnés.
le govain. — Et nos amies du grand monde? Elle ne nous posent pas de lapin, j'aime à croire?
grâce. — Les deux dames peu recommandables? Mon cher, elles ont donné leur parole! Glorieux doit les cueillir à domicile... Ah! on soupe au Café de Paris.
le govain. — Au Café de Paris ! En quel honneur, ce changement?
grâce. — Une lubie de Ruches. 11 trouve l'endroit plus gai... il faut même que j'avertisse Glorieux... 11 est ici Glorieux?
le govain. — Oui... il joue... Je n'approuve pas beaucoup votre nouveau choix.
grâce. — Le Café de Paris vous gêne?
le govain. — Rien ne me gêne. Mais, cette fois, tout le monde jasera.
grâce. — Vous me surprenez. J'espère que tout le monde n'entrera pas dans notre salon et comme nous débarquerons séparément...
le govain. — Et le couloir? Et les maîtres d'hôtel? P]t la sortie? Et, pour peu que nous nous livrions au même chambart qu'à notre dernière fête, les voisins? Hein?
grâce. — Mon ami, quelle prudence, quelle pruderie!... Vous tournez à la vertu.
le govain. — - Ne bêtifier pas, Grâce!... Nous nous amusons à notre manière qui n'est pas la manière habituelle, admise, et il me paraît fort inutile de provoquer un scandale, de... D'ailleurs, je m'en bats l'œil.
grâce. ■ — Je ne vous reconnais plus! Redouteriez-vous de compromettre votre invitée-surprise?
le govain. — Je me moque de tout et vous le savez bien. Excusez-moi, ma chère Grâce, d'avoir un instant songé à votre réputation. Vous étiez parvenue à la conserver intacte jusqu'ici et...
grâce. — Quelle mauvaise figure vous prenez, Le Govain, quand vous ne vous surveillez pas !
le govatn. — Aïe donc!... Encore un compliment ! C'est mon jour.
grâce, violente, tout à coup, douloureuse. — Pourquoi es-tu si méchant, Jérôme, si cruel?
le govain. — Hé là, hé là! Qu'est-ce qui m'arrive? Qu'est-ce qui me tombe?
grâce. — Tu agis envers moi d'une façon infâme !
le govain. — Infâme... Parce que j'ai risqué cette malheureuse plaisanterie?
grâce. — Tu ne réponds même plus à mes lettres !
t,e govain. — Vos lettres... Mais la dernière date au moins de deux mois...
grâce. — T'en ai-je écrit sans recevoir un mot !
le govain, continuant. — Et depuis lo^ nous no\îs sommes rencontrés en je ne sais combien d'occasions !
grâce. — Tu te dérobes chaque J'ois à ui§ entretien!
le govain. — Avouez que j'ai du flair.
graci:. — Impossible de te joindre, ni do -e parler !... Ton valet de chambre a une consigne... quand je téléphone. «
GRACE. — C'est ignoble, Jessie...
le govain, légèrement impatienté. — Enfin, Grâce, que signifie ?...
grâce. — C'est ignoble, Jessie, c'est ignoble!
Des larmes.
le govain. — Mais à quoi rime cette algarade? Ma petite Grâce, vous dhoisissez drô- Iement l'heure et le lieu...
grâce. — Tout m'est égal !
le govain. — Où vous croyez-vous ? Nous ne nous promenons pas an bois de Boulogne! Nous sommes chez las d'Andeline...
grâce. — Peu m'importe !
le govain. — Vous n'avez pas seulement dit bonjour à votre cousine...
grâce. — Je ne me fiche pas mal de Françoise !
LE covain. — Je ne m'en fiche pas, moi! (.4 !,i réflexion.) Si! je m'en fiche... nrais je trouve invraisemblable que... que...
grâce. — Que j'ose me plaindre, n'est-co pas?
le govain. — Je rêve! Je rêve!... Voilà un -m... voilà un an et demi que notre histoire •i pris fin... nous ne pommes pins que de bons amie et, sans aucun motif, vous...
GRACE. — Tu m'as si mal quittée... si làchemenl !
i.i govaix. Pas 'lu toul ! Il fallait bien qu'un jour...
grâce. Epargne-moi ces phrases-là. Nous devion - nous marier. Ainsi '
le govain. Folie !
orace. — Folie aujourd'hui, mai-- sa-
gesse, grande sagesse à cette époque-là!... Et, si tu n'avais pas fait, chez moi, la connaissance de M. Braohart...
le govain. — Brachart! Que vient faire- Brachart?
GRACE. — Il t'a donné le moyen de spéculer, il t'a mis sur les Cuivres égyptiens et, dès lors, mes quatre millions ne t'intéressaient plus.
le govain. — Mon petit, tu commences à me porter sur les nerfs! Je ne te dois rien, il me semble?
grâce. — Plus rien.
le govain. — Je ne comprends pas.
grâce. — C'est pratique!
le govain. — Mais j'en ai assez... par-dessus la têtel Vous souperez sans moi!... Salut!
grâce, barrant la sortir. — Jérôme, ne t'en va pas!... ne t'en va pas ainsi!... Pardonnemoi, Jérôme... Je souffre...
le govain. — Tu souffres, tu souffres... je le regrette... mais ne prends pas maintenant le genre de me faire des scènes dans les salons !
grâce. — Jérôme...
le govain. — Sinon, je me défendrai, je te le jure!... Et renonce, inie fois pour toutes, à. tes allusions insultantes. Lorsque tu me pousseras à bout et que je te servirai crûment les raisons qui m'ont interdit d'épouser Grâce Ritherford...
grâce. — Quelles raisons? J'ai eu desamants?... Tu ne le savais pas?
le govain. — ■ Je ne savais pas tout Parole d'honneur, ma chère, tu >-", totalement inconsciente! Quand je pense que, dansune de tes récentes lettres, tu oses me parler encore de ce mariage!
grâce. — Je suis une malheureuse... je t'aime toujours, je t'aime autant... je seraiston esclave.
le govain. — Tu divagues... Mais, ma pauvre enfant, songe une minute à l'existence que tu mènes depuis notre séparation!
grâce. — Depuis que tu es parti, je n'ai plus d'âme.
le govain. — Tu n'as plus d'âme, mais tu as un corps! Et sapristi...