‹ La rage & st-HubertChapitre 137 sur 168 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

marque distinctive au palais de la bouche, comme une croix ou une fleur de lys...

Les setés qui tenaient à devenir saludadors se rendaient en Espagne. Celui de Collioure se conforma à l’usage : c'est à Bezalu qu’il fut initié et reçut le pouvoir de guérir. Des moines étaient spécialement chargés de cette réception ; ils exigeaient du candidat, outre quelques aumônes pour le couvent, un certificat légalisé constatant qu’il était seté. Ils lui apprenaient la prière qu’il doit dire lorsqu’il salude ; ils l’obligeaient en outre à ne parler à personne pendant un temps limité, qui ne pouvait être moins de quarante jours... Puis ils lui remettaient un chapelet à gros grains, avec la croix de sainte Quitérie, le tout béni, car c'est par l’invocation de cette sainte que l’on guérit les personnes mordues ou que l’on est garanti contre l’hydrophobie. La prière consiste dans ces mots : « Que sainte Quitérie nous préserve du mal de rage ! »

Il se trouve des gens assez simples d’esprit pour croire et dire qu’un saludador a la puissance de marcher, pieds nus, sur un fer rouge, sur un brasier ardent, d’avaler du plomb fondu, sans se brûler le moins du monde, d’éteindre, par l’effet de sa volonté, un four incandescent, et de rendre un enragé, homme ou bête, doux comme un agneau.

Le Nestor des saludadores du département des Pyrénées- Orientales (il compte plusieurs adeptes) a encore une bonne clientèle ; il est souvent appelé chez des personnes mordues ; il a aussi beaucoup d’abonnés qu’il va visiter à des époques fixes et qui le payent grassement; il se fait un gros revenu.

Voici comment il opère pour saluder : il fait baiser d'abord la croix de sainte Quitérie ; il souffle trois fois sur le patient ; il suce la partie mordue, n’importe laquelle, et y applique de l’ail ou de la rue. Les personnes ainsi traitées doivent observer un régime doux pendant quarante jours, et fuir l’eau, surtout ne pas en boire. Cette privation n’est pas trop rigoureuse dans un pays où le bon vin abonde. Il est expressément défendu au mari de coucher avec sa femme, et à la femme avec son mari.

Il salude aussi du pain, que l’on donne aux bestiaux. Tout animal qui en mange ne peut pas devenir hydrophobe ; mais cette propriété du pain salude n’est valable que pendant un an. On doit donc réitérer l’opération tous les douze mois, sinon pour le bien de l’opéré, du moins pour celui de l’opérant.

AUTRES SAINTS ANTI-RABIQUES

Le saludador après avoir sucé la morsure, mâche lui-même

un mélangé da.l et de rue, afin de se préserver du virus rabique '.

Notre Basse-Bretagne est Irop riche en saints nationaux et indigènes pour avoir besoin de saint Hubert et de saint Pierre. La rage s’appelle bien quelquefois en breton Drouk Sant-IIuber « mal de Saint-IIubert », mais elle s’appelle bien plus souvent Drouk Sant-Weltas « mal de Sainl- (iiblas » OU Drouk Sant-Tujean « mal de Saint-Tujean n cITet dans 1 hagiographie populaire, une maladie porle le nom du saint qui la guérit.

Saint Ciblas préserve de la morsure des chiens, quand on lui adresse la prière suivante :

Ki klan, chanj a lient,

Arru r lianiel hag ar zent ; Ami r baniel hag ar groaz, Hag ann aofro sant Welfas.

« Chien enragé, change de route ; saints ; — voici la bannière et la croix Gildas 2.

voici la bannière et les • ainsi que Monsieur saint

Saint Tujean ressemble davantage à un saint Hubert breton. Comme le saint belge, il a donné son nom à un village, Saint-Tujean, hameau dépendant de Primelin, près d Audierne. « Sa statue le représente tenant une clef à la main; et une clef de fer, terminée en pointe, qui passe pour lui avoir appartenu, se conserve à l’église. Le jour du pardon (fête du saint), on pique avec cette clef une énorme quantité de petits pains, qui ne peuvent plus moisir et dont un seul morceau, jeté à un chien enragé, le met en fuite... Les habitants de Primelin sont désignés sous le nom de

1. J. Sirven, les Saludadores (1830). dans les mémoires de la Société agricole, scientifique et littéraire des Pyrénées-Orientales, t. XIV (1866), r- 117 et suiv.

Page 1