CHAPITRE CINQUIEME
paotret an clahouez « les garçons de la clef », parce que en mémoire de saint Tujean, ils portent une petilc clef brodée sur leurs babils 1 ».
Il est probable que c’est par suite de ce culte (où la clef joue un rôle que nous connaissons déjà) que la statue représente le saint avec une clef. « Le jour de la fête du saint, nous écrit M. L. Sauvé, les pèlerins font bénir de petites clefs de plomb exactement semblables à celles que j’ai vu vendre dans différentes provinces sous le nom de clefs de Saint-Ilubcrt; et ils les emportent chez eux avec la persuasion de n’avoir rien à redouter de la rage tant qu’ils les garderont en leur possession. Quand une personne ne possédant pas en bien propre une clef de Saint-Tujean est mordue par un chien soupçonné d’être enragé, elle s empresse de se rendre en pèlerinage a la chapelle que le saint habite à Primelin. Il est à remarquer, en effet, que dans ses autres demeures (et elles sont nombreuses en Bretagne), le saint n’a aucun pouvoir sur la rage. »
Une légende populaire explique pourquoi saint Tujean a ce pouvoir sur la rage. La voici telle que l'a entendu raconter M. L. Sauvé :
Monsieur saint. Tujean ne se doutait guère, au temps de sa prime jeunesse, qu'il serait un jour chargé de défendre les Bretons de la morsure des chiens enragés. Si le ciel eut exaucé ses premiers voeux, il serait devenu le pation des jeunes filles, le gardien de leur innocence ; il a dû se résigner à accepter une tâche moins lourde, et voici comment il y fut amené.
Saint Tujean avait une sœur que sa mère, en mourant, lui avait léguée pour tout bien. Il l’avait élevée, entourée de soins et de tendresse, et lui avait enseigné de bonne heure la pratique de toutes les vertus. Comme il ne la quittait des yeux ni le jour, ni la nuit, il espérait bien la préserver à jamais de toute souillure. Douce à entendre, plus belle encore à voir, la fillette entrait dans ses quinze ans, quand, un matin, la solitude profonde où ds
1. Joanne, Itinéraire de la France. Bretagne, éd. de 1873, p. 603.
AUTRES SAINTS ANTI-RABIQUES
vivaient l’un et l’autre, fut troublée par des bruits de guerre. Des voiles ennemies étaient signalées, l’alarme était dans tout le pays. Le saint n’hésita pas à fuir, afin de mettre sa sœur en sûreté, dûtil pour cela aller au bout du monde.
L’enfant n’était pas, comme lui, endurcie à la fatigue ; les ronces et les cailloux déchiraient ses pieds délicats, elle n’avançait qu’avec peine. Saint Tujean la fit monter sur son dos et marcha ainsi plusieurs heures sans s’arrêter. De cette façon, pensait-il, nous irons plus vile et je la'surveillerai mieux.
A l’entrée d’un bois, la fillette le pria de la laisser passer un instant derrière un buisson d’aubépines ; le saint, croyant comprendre le motif de cette demande, la déposa à terre, sans mot dire, et attendit.
Il attendit longtemps. Inquiet de voir la halte se prolonger plus que de raison, il appela sa sœur. Hélas! il n’eut pas plus tôt fait deux pas dans la direction du buisson où elle s’était attardée qu’il lui fallut reconnaître combien il avait été vain et présomptueux en se flattant de la mettre à l’abri de toute tentation et de tout danger. La pauvrette était empêchée d’accourir par un grand et beau garçon, dans les bras duquel elle s’était laissée enfermer sans résistance. Il n’y avait pas à en douter, — elle paraissait plus joyeuse que confuse — le malheur était complet.
— Ah! s’écria saint Tujean avec un mouvement de colère, il est plus aisé d’empêcher un chien enragé de mordre qu’une fille de mal faire.
— En es-tu bien sûr? lui demanda le bon Dieu qui l’écoutait. Pour ta peine d’avoir parlé trop vile, tu en feras l’expérience. Donc, puisque tu te reconnais impuissant à garder la vertu des jeunes filles, veille désormais sur les chiens fous de la Bretagne, et prends soin de mettre hors de l’atteinte de leurs dents les bons chrétiens qui l’en prieront en mon nom.
Un assure que le saint, y consentit volontiers et que, depuis ce jour, sa vigilance n’a amais été mise en défaut.
Enfin, dans le Morbihan, au village qui porte son nom, un troisième saint, saint Bieuzv, défend des chiens enraeés Après avoir prié dans l’église devant la statue du saint, on va à la fontaine voisine de l’église et on trempe dans Peau