A L’INTÉRIEUR
APPENDICE
de, l’emploi thérapeutique des reliques, a l'intérieur
L’insertion, sons la peau du front, d’un fragment de la Sainte-Étole n’est qu’un exemple de plus de l'introduction d’un objet sacré ou miraculeux dans le corps qui doit s’en assimiler la vertu. On pourrait citer de nombreux exemples de ces pratiques qui sont l’expression matérielle d’une foi matérialiste. C’est ainsi qu’on avale l’eau sur laquelle on a prononcé des incantations, le papier ou le pain sur lequel on les a écrites 1 . Les accusés qui allaient subir la torture avaient quelquefois recours à des pratiques de ce genre. On a conservé dans la bibliothèque de Ferrare un cahier de recettes qui a appartenu au médecin Michel Savonarole, père du fameux religieux de ce nom. Ce manuscrit contient un charme ou brevet (en latin , breve ) contre la torture, ainsi conçu : El ne au feras de ore meo verbum veritatis, quia usquequaque in juditiis tuis semper speravi. Domine , vim patior ; responde pro me. Quid dicam , qmd respondebo tibi cum apud te fuero ? On devait avaler le charme, comme dit la recommandation : Facut istud breve comedas anteaquam vadas ad torluram. Et comme les juges croyaient, eux aussi, à la vertu du charme, ils faisaient
1. La bienheureuse Marie Alacoque sauva son frère, I abbé Alacoque, gravement malade, en lui faisant prendre une boisson dans laquelle elle avait trempé une prière formée d’une invocation au Cœur Sacré de Notre-Seigneur. La dévotion au Sacré-Cœur de Jésus en exemples, etc., p. 83, cite dans Parfait, L’Arsenal delà dévotion, p. 344.
APPENDICE
souvent donner une forte purgation à celui qu'on devait torturer. Raison de plus pour le populaire de croire que le charme aurait produit son effet anesthésique s’il n’avait été évacué avec la purge h Nous pouvons encore citer, comme exprimant la môme croyance, l’histoire d’un saint irlandais, saint Colomba : on raconte de lui qu’étant enfant, il apprit l'alphabet rien qu’en avalant un gâteau sur lequel son maître avait écrit les lettres de l’alphabet2.
Mais ici nous voulons nous borner à donner quelques exemples do reliques prises à l'intérieur , c’est-à-dire agissant par absorption et par assimilation.
Ce procédé était pratiqué en grand au moyen âge dans plusieurs pèlerinages célèbres et il donnait lieu à un commerce lucratif pour le saint et ceux qui le représentaient. Ainsi à La Fère, où le culte de saint Firmin était très accrédité, — une partie des reliques du saint était conservée à la maladrerie de cette ville, — les pèlerins n’achetaient pas seulement, comme ailleurs, des « enseignes 3 » à l’image du saint, mais souvent aussi des fioles contenant l’eau dans laquelle ses ossements avaient été plongés. Cette eau servait à guérir de nombreuses maladies, et l’on appelait cela « les lavages (ou lavements) do M. saint Firmin '*. » Au
1. G. Ferraro, Super stizioni, etc., Mon/em’m’ (Palerme, 1886), p. 11, etc. — De même un accusé qui avait sur lui des cheveux de sainte Colette, supporta la torture avec tant de force qu'il fut déclaré innocent. Roslcoff. Gcschiclitc des Tenfcls, II, 170. — La même croyance parait exister au Tonkin; car, comme trois indigènes chrétiens avaient supporté la torture avec un grand courage, on leur disait : « N’auriez-vous pas quelque recette, quelque charme qui émousse les douleurs, puisque, Irappés avec plus de force que les autres accusés, vous ne criez pas comme eux?» ( Annales de la Propagation de la Foi , t. XIII, p. 286.)
2. Voir notre article, Les Gâteaux alphabétiques dans les Mélanges Renier (Bibliothèque de l'École des Hautes Eludes), p. 1 et suiv.
3. On donnait le nom d’enseignes de pèlerinage à de petites images du saint, le plus souvent en plomb ou en étain, que l’on mettait au bonnet ou au cou.
4. Matton, Les enseignes et les lavages de saint Firmin de la Fère dans le Bulletin de la Société académique du Mans, t. XVIII, p. 115.
EMPLOI THERAPEUTIQUE DES RELIQUES
moyen âge, on invoquait saint Firmin surtout pour l’érésypèle et le scorbut *. De même au pèlerinage de Saint- Quentin, dans la ville qui porte son nom, on trempait des reliques du saint dans de l’eau qu’on donnait à boire aux malades ou dont ils lavaient les parties malades de leur corps1 2. Saint Quentin étaits urtout invoqué pour l’hydropisie.
L’hagiographie et l’histoire nous fournissent plus d'un exemple analogue. L’eau dans laquelle saint Sulpice s’est lavé les mains sert à guérir les maladies et surtout les fièvres 3.
On fait boire à un possédé le vin dans lequel on a lavé les reliques de saint Genulphus et le démon lui sort de la, bouche avec du sang4.
Les reliques de saint Ours servirent à un exorcisme de ce genre. « C’est un démoniaque délivré par l’intercession de saint Ours. Ce malheureux, se tenant à la porte de l’église, criait à haute voix : priez pour moi afin que je puisse prier pour vous. Ces paroles attirèrent naturellement l’attention de tous les assistants, du clergé comme du peuple, et, après qu’on se fût assuré de l’état anormal de l’individu qui criait, il fut résolu qu’on célébrerait une messe pour lui et qu’on lui ferait boire du vin bénit en l’honneur de saint Ours. Ce fut le prieur de la Collégiale qui célébra cette messe et fit ensuite la bénédiction du vin dans lequel on fit tremper le chef de saint Ours. Cela fait, on amena le démoniaque et, à grand’peinc, on lui fit avaler du vin ainsi
1. Corblet, Hagiographie du diocèse d’ Amiens, t. II, p. 175.
2. G. Lecoq, Élude iconographique sur le cidte et le pèlerinage de Saint-Quentin , p. 10. Cf. Corblet, Hagiographie du diocèse d’Amiens ,
t. III, p. 387.
3. Bollandistes Acta SS., janvier, t. II, p. 173, 38. — Des amoureux fort amoureux en ont quelquefois agi de la sorte avec les dames de leurs pensées. Un minnesinger qui fut une sorte de Don Quichotte avant Cervantes, Ulrich de Lichtenstein, but l'eau où sa dame avait trempé ses mains à table. Bossert, La Littérature allemande au moyen âge, p. 298.